René Alleau : Les sociétés secrètes modernes : 2 Les origines de la franc-maçonnerie


04 Oct 2014

(Extrait de Les Sociétés Secrètes. Encyclopédie Planète. LDP 1969)

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Les origines de l’ordre célèbre de la franc-maçonnerie sont particulièrement obscures 1. Cependant, il se peut que ce problème, comme tant d’autres que l’on croit à tort insolubles, ait été seulement mal posé. Nous allons donc essayer d’en préciser les termes et de chercher ensuite, sinon à le résoudre, du moins à apporter quelques indications utiles à d’autres chercheurs.

Nous constaterons d’abord que l’on ne possède aucun docu­ment historique certain sur les conditions réelles et précises de la genèse des évangiles chrétiens, qui, d’ailleurs, sont rapportés selon tel ou tel apôtre, mais qui ne lui sont pas directement attribués. Tel est aussi le cas de livres tradi­tionnels qui ont exercé la plus grande influence sur l’histoire des civilisations, comme par exemple le « Y-King » dont on ignore l’auteur ou les « Upanishads ». Enfin, il est une littérature, des doctrines et des pratiques qui, dans leur presque totalité, procèdent de l’anonymat ou de pseudonymes qu’il est difficile sinon impossible de faire correspondre à des noms réels : celles de l’alchimie et de l’hermétisme.

Le mystère n’entoure pas seulement des personnes et des œuvres importantes, mais aussi la genèse de nombreuses institutions traditionnelles. Quelles ont été, par exemple, les sources véritables de la cérémonie du sacre des rois de France ? Que signifie au juste la légende de la Sainte-Am­poule dont on sait, par ailleurs, qu’elle semble avoir été l’un des éléments fondamentaux sinon le principal instrument de l’onction royale ? Quand on examine un autre domaine, la symbolique du droit, on constate aussi que dans les usages actuels subsistent encore de nombreuses données archaïques dont on serait bien en peine de découvrir l’explication précise.

Il apparaît ainsi que le problème de la naissance de la franc-maçonnerie ne présente aucun caractère original par rapport à bien d’autres questions de ce genre. Toute genèse demeure pour l’esprit humain une perpétuelle énigme 2.

À plus forte raison, ce qui touche à la « genèse de la genèse » qu’est l’initiation, cette nouvelle naissance dont la tradition affirme, comme nous l’avons souligné à maintes reprises, qu’elle procède du « non-humain », doit être encore plus obscur. Et, dans ces conditions, il est inévitable qu’une société authentiquement initiatique soit aussi essentiellement secrète. Certes, à n’en juger que sur les apparences, la franc-maçon­nerie semble plutôt une association discrète qu’un temple défendu par des murailles infranchissables. Les rituels de tous ses grades ont été publiés 3. Les mots, les signes, l’organisation intérieure, la hiérarchie de l’ordre maçonnique ont été divulgués. La littérature qui leur est consacrée compte des dizaines de milliers de volumes publiés dans la plupart des langues connues. Pourtant, malgré cette large diffusion, la maçonnerie demeure une réalité mystérieuse non seulement pour les profanes, mais aussi pour les initiés eux-mêmes.

C’est qu’en fait il n’y a point de proportion visible entre l’influence incontestable qu’elle exerce dans le monde entier en de nombreux domaines de l’activité sociale et le carac­tère archaïque, inactuel et bizarre de ses symboles et de ses rites.

Il faut admettre qu’un rapport réel existe pourtant entre ceux-ci et leurs conséquences extérieures. Dans ces condi­tions, on peut se demander si cette relation et cette propor­tion n’appartiennent pas, en fait, au monde invisible, c’est-à-dire aux puissances cachées de la magie et de la théurgie. Certes, en notre siècle qui ne cesse de méconnaître les lois de la vie intérieure et de les enfreindre, parler de cérémonies magiques ou théurgiques peut sembler anachronique, mais une telle critique ne saurait être fondée que sur la peur de l’irrationnel ou du surrationnel dont on préfère nier l’exis­tence plutôt qu’admettre l’influence qu’il ne cesse pourtant d’exercer sur les actes des individus et sur les mouvements des sociétés.

Transmettre une énergie secrète

En ce qui concerne l’initiation, il est impossible de la séparer de la communication d’une influence mystérieuse par l’inter­médiaire d’un rituel et de symboles sacrés. Quel que soit le nom que l’on donne à la nature même de cette force, qu’elle soit « spirituelle » ou « subtile » ou « psychique », qu’elle pro­cède d’un « égrégore » ou du « subconscient » ou du « supra-conscient », il n’en demeure pas moins qu’elle n’est ni rationnelle ni mesurable. Or il faut constater que la franc-maçonnerie n’est rien de plus et rien de moins qu’une organisation traditionnelle dont la fonction a été, dès son commencement, de transmettre cette énergie secrète dans des conditions aussi rigoureusement déterminées que peuvent l’être celles selon lesquelles fonctionne un appareil capable de produire de la lumière et de la chaleur.

Ainsi le problème que nous avions étudié initialement peut-il être formulé en des termes assez différents. Au lieu d’essayer de découvrir les origines de la maçonnerie dans les faits historiques, dans les dates, dans les documents et dans les chartes qui peuvent trop souvent être falsifiés, nous recher­cherons ces sources dans le symbolisme initiatique lui-même, c’est-à-dire dans les formes précises que revêt l’influence mystérieuse transmise par l’initiation. Or ce symbolisme est de nature géométrique. Les principaux instruments sacrés d’une loge sont ceux de l’« art du trait », l’équerre et le compas, sans lesquels aucune figure régulière ne peut être obtenue dans la pratique de la construction architecturale 4.

C’est donc de la transmission d’une énergie de type archi­tectonique et non pas d’une force d’un autre genre qu’il s’agit dans les mystères maçonniques. Réduire cette puissance à la seule moralité en n’y voyant que l’expression d’une philosophie du comportement social et individuel, guidée par la seule raison, ne saurait suffire à rendre compte du rituel utilisé ni de la présence concrète d’outils qui auraient pu être, dans ce cas, remplacés par des ouvrages édifiants. Ce sont là, selon toute vraisemblance, des supports matériels et non seulement des symboles d’une manifestation virtuelle qui est rendue réelle par des évocations précises. Or cette suite d’opérations est nécessairement fondée sur un prototype expérimental rigoureux : celui de la manifestation de « la lumière » et de la capacité de celle-ci de transformer les choses et les êtres.

Si nous rassemblons maintenant toutes les données du pro­blème des origines de la franc-maçonnerie tel que nous venons de le poser, nous constatons qu’un seul prototype expérimental de ce genre existait avant l’apparition de l’ordre maçonnique : celui du grand œuvre des alchimistes.

Fille de l’alchimie

L’héritage hermétique de la franc-maçonnerie nous semble donc incontestable. Pour peu que l’on ait compulsé les anciens rituels du XVIIIe siècle, cette hypothèse devient une certitude. La plupart des grades sont purement alchimiques. Le Grand Œuvre des hermétistes médiévaux était le but de l’antique maçonnerie. Au suprême degré de la hiérarchie initiatique, le secret de la « pierre philosophale » était révélé ; le constructeur devait s’efforcer de guider l’évolution des initiés inférieurs, assimilés aux métaux « imparfaits » ou aux «pierres brutes », images expressives de la matière première de l’œuvre.

D’autre part, des symboles maçonniques ont été représentés dans les traités alchimiques bien antérieurs à l’apparition des premières loges. C’est le cas, notamment, de l’équerre et du compas figurés sur l’une des planches d’une édition de Basile Valentin, et associé au « Rebis » hermétique, au début du XVIIe siècle.

Nous avons signalé précédemment la profonde influence de la philosophie de Francis Bacon sur la formation des idées maçonniques au XVIIe siècle. Mais il convient d’ajouter que ce temps a été marqué aussi par de nombreuses publications hermétiques. Sans parler même des plus importantes d’entre elles, notamment de l’ouvrage d’Eyrenée Philalèthe : « L’En­trée ouverte au palais fermé du Roi », faut-il rappeler la figure énigmatique d’Élias Ashmole, dans lequel de nombreux auteurs ont vu le premier organisateur de la franc-maçon­nerie ?

Enfin, on sait quel rôle particulièrement actif joua dans les premières années de l’existence de l’ordre maçonnique, entre 1720 et 1730, le fils d’un pasteur français réfugié à Londres après la révocation de l’Édit de Nantes : Théophile Desa­guliers, second grand maître de la loge de Londres. On ignore, en revanche, assez souvent que Desaguliers était le fervent disciple de Newton, lequel a consacré de nom­breuses années de sa vie à l’étude des textes alchimiques. Dans ces conditions, il est vraisemblable d’admettre que la franc-maçonnerie a été d’abord un collège ésotérique dispen­sant un enseignement baconien, newtonien et alchimique. Ce savoir synthétique reposait sur une philosophie fondamentale : celle de la géométrie symbolique.

La géométrie, mère de la civilisation

Les compagnons et les maçons voyaient dans les principes de ce savoir ésotérique anciennement en honneur parmi eux la théorie rationnelle de leur art et, en quelque sorte, l’essence même de leur philosophie. « Leur étude, dit Oswald Wirth, ne se bornait pas, d’ailleurs, à la mesure des différents genres de surfaces et de solides, car après les avoir guidés dans leur pratique constructive, la géométrie devait encore les éclairer sur les mystères de la construction du monde. Les figures géométriques devenaient en cela des symboles révélateurs, grâce aux spéculations basées sur les nombres et sur les formes. »

Il est, en effet, une géométrie purement initiatique, dont les théorèmes s’appliquent aux questions les plus ardues de la métaphysique et de l’ontologie. Pythagore y excellait et Platon était persuadé que seuls les initiés du second degré pouvaient saisir la portée de son enseignement, d’où la fameuse inscription tracée sur la porte de son école : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ! » Cette même géométrie transcendantale, qui fait parler les antiques idéogrammes, fournit en maçonnerie la clef du suprême ésotérisme.

En tant que science de la construction universelle, la géo­métrie maçonnique est, en outre, particulièrement importante au point de vue moral. Elle enseigne à façonner les individus en vue de leur destination, puis à les unir harmoniquement pour leur bonheur réciproque. C’est la science sociale dans la plus haute acception du mot.

Si, en effet, l’on a pu dire à juste titre que l’architecture était la mère de la civilisation, il n’est pas moins certain que la géométrie symbolique est la mère de l’architecture elle-même. Sans la connaissance du nombre et de la mesure, aucun édifice ne saurait prétendre à l’harmonie de ses pro­portions ni à la beauté. De même, l’édifice social ne peut être ordonné ni durable si l’on ignore la science géométrique secrète et sacrée.

Les privilèges des tailleurs de pierre

Les sculpteurs et les tailleurs de pierre formaient en Syrie des associations religieuses qui parcouraient toute l’Asie-Mineure afin d’élever des temples, selon la convenance des différents cultes. C’est ainsi que, vers le 1er millénaire avant J.-C., Hiram, roi de Tyr, envoya à Salomon les ouvriers nécessaires à la construction du temple de Jérusalem, du palais royal et des murs de la cité.

Plus tard, vers 715 avant J.-C., Numa Pompilius perfec­tionna l’organisation de la confrérie des pontifes dionysiens et il constitua des collèges de constructeurs, chargés d’exé­cuter tous les travaux publics. Ces fraternités laborieuses suivaient, dans tout l’Empire, la marche des légions romaines, construisant des ponts, des routes, des aqueducs, des camps retranchés, des villes, des temples, des amphithéâtres, etc. Au troisième siècle de notre ère, Théophraste, dans sa « Vie d’Apollonius de Thyane », déclare : « D’après les traditions de la statuaire antique, les sculpteurs et les tail­leurs de pierre voyageaient d’un bout à l’autre de la Terre avec les outils nécessaires pour travailler le marbre, l’ivoire, le bois, l’or et les autres métaux. La matière informe leur était fournie par les temples qu’ils élevaient sur des modèles divins. »

Au début du christianisme, on peut remarquer avec quelle indifférence singulière les architectes byzantins et coptes se mettaient au service tantôt des chrétiens, tantôt des musulmans. Tout s’est passé comme si ces anciens artistes avaient adapté secrètement la foi officielle aux doctrines architectoniques païennes.

Un peu plus tard, lors de l’apparition du style roman, de nouvelles écoles d’architecture se constituèrent ; puis cer­tains ordres monastiques, notamment la congrégation de Cluny, furent appelés à étudier la construction des édifices. Enfin, en raison de la complexité croissante des techniques, les moines durent s’adjoindre des laïcs, tailleurs de pierre, qui, en Lombardie d’abord, formèrent des associations particulières auxquelles on accorda des privilèges spéciaux. Telle semble avoir été l’origine de corporations qui, ayant puisé leur science à une même source centrale, obéissaient à une même hiérarchie et dirigeaient leurs travaux selon les mêmes principes qu’ils gardaient jalousement secrets. Cette maçonnerie désignée comme « opérative », afin de la distinguer de la nouvelle maçonnerie essentiellement phi­losophique, appelée « spéculative », persista sous diverses formes au XVIIe siècle.

« L’ancienne architecture sacrée était d’ailleurs essentiellement symbolique, déclare Oswald Wirth 5. Depuis le plan d’ensemble d’un édifice jusqu’aux moindres ornements de détail, tout devait être ordonné selon certains nombres mystiques et d’après les règles d’une géométrie spéciale, connue des seuls initiés. Les figures géométriques donnaient lieu, en effet, à des interprétations sur lesquelles se greffait une doctrine secrète, prétendant fournir la clef de tous les mystères. Or les constructeurs des cathédrales ont prouvé, par leurs œuvres, qu’ils étaient instruits de ces traditions philosophiques dont les alchimistes étaient simultanément détenteurs 6. »

Avec la Renaissance, les anciennes confréries de maçons « opératifs » avaient connu la décadence de leur art. On ne bâtissait plus de cathédrales ; on n’établissait plus de monastères. Seuls, les maçons écossais étaient encore prospères car les grands édifices religieux de leur pays avaient été bâtis peu avant la Réforme. À Londres, la franc-maçonnerie, de 1685 à 1702, était dirigée par le fameux architecte de la cathédrale Saint-Paul, sir Christopher Wren.

En France, à la fin du XVIIe siècle et tout au début du XVIIIe, on trouve des loges maçonniques écossaises dans le Berry, à Aubigny et à Saint-Germain-en-Laye. Enfin, un événement d’une importance considérable devait se produire à Londres, le 24 juin 1717, lors de la fête de la Saint-Jean d’été. Quatre loges qui végétaient au point de tenir leurs assemblées dans quatre cabarets : « A l’Oie et au Gril », « A la Couronne », « Au Pommier », « Au Grand Verre et à la Grappe de Raisin », décidèrent de mettre en commun leurs maigres ressources. Telle fut l’humble origine de l’une des plus célèbres puissances maçonniques du monde : la Grande Loge d’Angleterre, dont le premier grand maître, Antoine Sayer, semble avoir été un petit bourgeois que rien ne pré­disposait à jouer un tel rôle dans l’histoire du monde. En effet, le 24 juin 1717, pour la première fois, la franc-maçon­nerie « opérative » cessait d’exister ; au lieu d’avoir pour noyau des ouvriers et des techniciens, elle appelait à elle tous les hommes de bonne volonté sans distinction de métier, de race, de religion ou de nation. Elle devenait ainsi « spé­culative » dans la mesure où ses cadres devaient être formés surtout d’intellectuels et de philosophes.

Le premier d’entre eux qu’attira la grande loge de Londres et qui devait devenir son grand-maître en 1719, était un Fran­çais, Jean-Théophile Desaguliers, né à La Rochelle, le 13 mars 1683, et dont le père avait été le chapelain de l’église française huguenote de Swallow Street. C’est à J. T. Desa­guliers que l’on doit le livre le plus important de l’histoire de la maçonnerie, paru en 1723 : « Les Constitutions des francs-maçons, contenant l’histoire, les devoirs, les règles de cette antique et vénérable fraternité ». Préparé par ordre du duc de Wharton, ce document avait été réuni, mis au net et compilé par un pasteur, Anderson, avec l’aide de Desaguliers. On peut y lire ce premier paragraphe 7 :

« Adam, notre premier père, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’univers, doit avoir eu les sciences libérales et, en particulier, la géométrie, gravées dans son cœur ; car, depuis la faute, nous retrouvons ces principes dans le cœur de ses descendants, en sorte qu’avec le temps on a pu en faire un système pratique de propositions grâce à l’observation de la loi de proportion telle qu’elle ressort du mécanisme. Ainsi les arts mécaniques ont donné au savant l’occasion de réduire les éléments de la géométrie en un système, et cette noble science ainsi organisée est de­venue la base de tous les arts, en particulier la maçonnerie et l’architecture, et la règle qui permet de les développer et de les appliquer. »

Naissance de la maçonnerie spéculative

Ce texte capital des « Constitutions » d’Anderson nous sem­ble justifier l’importance qu’il convient d’accorder à la géo­métrie symbolique dans la recherche des origines de la franc-maçonnerie. En effet, Desaguliers, par l’intermédiaire d’Anderson, utilise, sous un voile archaïque, le langage scientifique de son époque et il parle de la géométrie de la même façon qu’il devait traiter de la physique dans sa chaire de « Philosophie expérimentale », à Oxford, où il avait remplacé le Dr Keil. Le cours de Desaguliers au collège de Christ Church était une série d’expériences faites devant les étudiants et simplement reliées entre elles par des expli­cations d’ordre philosophique et mathématique. Ce n’est pas là le langage d’un mystique mais plutôt celui d’un savant bien informé des théories newtoniennes.

Dans ces conditions, nous trouvons dès les premières mani­festations de la franc-maçonnerie deux origines, deux vo­cations, et non pas une seule.

La première, purement traditionnelle, plonge dans le plus lointain passé, dans le mystère réel qui entoure toutes les sociétés secrètes : on pourrait la nommer surrationnelle et symbolique, car elle se rapporte principalement à des in­fluences hermétiques et magiques antérieures.

La seconde, philosophico-scientifique, est essentiellement une création de l’esprit moderne ; on peut la considérer comme l’expression d’un rationalisme fondamental qui se propose, non seulement d’expliquer les lois de l’univers, mais aussi de les utiliser pour le bien des individus et des sociétés. En d’autres termes, la franc-maçonnerie, quelles que soient les réserves que l’on puisse faire à propos de son influence réelle ou supposée, a été, est et demeurera longtemps encore l’expression de la seule tentative sérieuse et durable de ré­solution du conflit profond d’un Occident déchiré entre deux mondes : celui de la sagesse antique et celui de la pensée moderne, celui de l’imagination et celui de la raison. À partir de là, l’expérience initiatique même prend un sens nouveau. Elle n’est plus seulement, comme celle des mystè­res d’Éleusis, un retour de l’être sur son éternelle histoire, une révélation de la présence intérieure des dieux célestes, elle devient aussi une invitation à lutter pour le triomphe terrestre d’un idéal fraternel et pour l’organisation d’une société plus parfaite, rationnellement et harmonieusement ordonnée. Cette double expérience tend ainsi à concilier dans l’histoire des individus comme dans celle des sociétés la vie évidente et la vie cachée, les rythmes du devenir et la lumière de l’immuable.

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1 Avec beaucoup d’honnêteté, deux maçons écossais, qui comptèrent parmi les membres les plus esti­més de la Grande Loge de France, Antonio Coen et Michel Dumesnil de Gramont, ont résumé dans « La Franc-Maçonnerie écossaise » (Pa­ris, 1934, p. II), la conclusion laplus évidente que l’on puisse tirer de la lecture de nombreux ouvrages historiques consacrés aux origines de l’ordre maçonnique : « On ignore la genèse de la franc-maçonnerie. Tous les historiens sur ce point demeurent dans le domaine des suppositions. »

2 La franc-maçonnerie se réclame d’un grand ancêtre : Hiram ; mais la légende est beaucoup plus complexe, même en éliminant des additions tardives comme le roman d’amour entre la reine de Saba et l’architecte du temple de Jérusalem. Voici, telle qu’on la trouve racontée par Ragon, célèbre franc-maçon du siècle dernier, la forme la plus courante du mythe : « Nous avions un architecte habile, un respectable maître possédant les qualités et les talents qui constituent la perfection ; il se nommait Hiram. Venant d’un pays où naît la lumière, il travail­lait depuis sept ans à l’édification d’un temple (celui de Jérusalem) (…). Ses ouvriers étaient fort nom­breux, il les avait divisés en trois classes : apprentis, compagnons et maîtres, ayant chacune son mot de passe, pour recevoir un salaire graduel (…). Les travaux touchaient à leur fin, quand trois compagnons, mécontents de leur paye et impa­tients de ne pas être maîtres, imagi­nèrent d’obtenir, par la force, la parole de maître. Sachant que chaque jour, à midi, Hiram, pen­dant l’absence des travailleurs, visi­tait régulièrement l’édifice, ils convinrent, pour accomplir leur dessein, de se poster aux trois portes du Temple et d’y attendre leur maître. Hiram ne tarda pas à se présenter à la porte du Sud ; il y trouva un compagnon, qui lui de­manda avec menace la parole de maître. Hiram lui répondit qu’il ne pouvait le recevoir de cette ma­nière, qu’il fallait qu’il attendît pa­tiemment que son temps fût fini. Mécontent de cette réponse, le compagnon frappa le maître d’un coup de règle qui ne porta que sur la gorge. Hiram s’enfuit vers une autre porte. Il y trouva le second compagnon qui lui fit la même demande ; ayant éprouvé le même refus, il lui porta sur le sein gauche un fort coup de son équerre de fer. Hiram se sauva en chancelant vers la troisième porte où le dernier compagnon lui fit la même demande que les deux autres et, ayant essuyé le même refus, lui assena un si terrible coup de mail­let sur le front qu’il l’étendit mort. Les meurtriers, s’étant rejoints, se demandèrent réciproquement la pa­role de maître ; voyant qu’ils n’avaient pu l’obtenir, ils furent dé­sespérés d’avoir commis un crime inutile et ne songèrent plus qu’à en dérober la connaissance ; à cet effet, ils enlevèrent le corps, le cachèrent sous les décombres, et, dans la nuit, ils le portèrent hors de la ville, puis l’enterrèrent près d’un bois, plantant sur sa tombe une branche d’acacia. L’absence d’Hiram ne tarda pas à faire connaître aux ouvriers cette terrible catas­trophe qu’ils attribuèrent aux trois compagnons qui manquaient à l’appel. Les maîtres se réunirent aussitôt dans la chambre du mi­lieu, qu’ils tendirent de noir en signe de deuil ; puis, après avoir laissé libre cours à leur douleur, ils ré­solurent de tout entreprendre pour retrouver le corps de leur infortuné chef afin de lui donner une sépul­ture digne de lui (…). À cet effet, ils envoyèrent à sa recherche neuf maîtres par groupes successifs de trois maîtres. »

3 Bien qu’elle figure un peu partout, voici la liste des degrés du « Rite écossais ancien et accepté », le plus couramment pratiqué dans les loges françaises : Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Par­fait, Secrétaire Intime, Prévôt et Juge, Intendant des Bâtiments, Maître Élu des Neuf, Illustre Élu des Quinze, Sublime Cheva­lier Élu, Grand Maître Architecte, Chevalier de Royal Arche, Grand Élu de la Voûte Sacrée ou Su­blime Maçon, Chevalier d’Orient ou de l’Épée, Prince de Jérusalem, Chevalier d’Orient et d’Occident, Chevalier Rose-Croix, Grand Pon­tife ou Sublime Écossais de la Jéru­salem Céleste, Vénérable Grand Maître de toutes les Loges régu­lières, Noachite ou Chevalier Prus­sien, Chevalier Royal Hache ou Prince du Liban, Chef du Tabernacle, Chevalier du Serpent d’Ai­rain, Écossais Trinitaire ou Prince de Merci, Grand Commandeur du Temple, Chevalier du Soleil, Grand Écossais de Saint-André, Grand Élu Chevalier Kadosch ou Chevalier de l’Aigle Blanc et Noir, Grand Ins­pecteur Inquisiteur Commandeur, Sublime Prince de Royal Secret, Souverain Grand Inspecteur Géné­ral.

Les divers rites maçonniques dif­fèrent entre eux, il faut le préciser, par le nombre et la répartition des hauts grades ; les trois grades ini­tiaux, eux (ce sont les degrés cor­poratifs : apprenti, compagnon, maître), sont communs à tous les rites, à toutes les obédiences.

4 Accessoires requis pour une ini­tiation maçonnique du 30e degré. « Premier appartement : le Sépulcre — Tentures noires. Une lampe triangulaire, suspendue au-dessus d’une trappe, laisse apercevoir un esca­lier qui conduit à un caveau. Dans le caveau, un sépulcre. Sur le sé­pulcre, trois têtes de mort. Celle du milieu couronnée d’immortelles et de lauriers. Celle de droite por­tant une couronne royale. Celle de gauche une tiare papale. Dans l’ap­partement, un banc pour le candi­dat. En face, un transparent avec les mots : « Celui qui saura sur­monter les terreurs de la mort s’élè­vera au-dessus de la sphère ter­restre et aura droit à être initié aux plus grands mystères. » « Deuxième appartement : le Conseil — Tentures blanches. À l’orient, deux autels quadrangulai­res, dont l’un porte une urne pleine d’encens fumant, l’autre une urne contenant de l’esprit de vin en­flammé, qui seul éclaire la pièce. Entre les deux autels est suspendu un aigle à deux têtes, grandeur na­turelle, mi-parti blanc et noir, les ailes déployées. » « Troisième appartement : le Tri­bunal suprême ou Aréopage — Ten­tures bleues. Voûte bleue, étoilée. À l’orient se trouve une plate-forme élevée de sept degrés sur laquelle se trouvent sept fauteuils, un à l’orient pour le président, trois à droite et trois à gauche, disposés parallèlement à la longueur de la chambre. Au-dessus du fauteuil du président, une draperie cramoisie forme dais et encadre l’étendard des Kadosch, partie supérieure blanche, partie inférieure noire. De­vant le fauteuil, il y a un autel qui porte une épée sur une balance et deux poignards croisés en X sur le livre des Constitutions. À l’est, au nord et au sud, il y a trois candé­labres garnis chacun d’une bougie de cire jaune. Les candélabres sont recouverts de crêpe noir. » « Quatrième appartement : le Sénat — A l’orient, la tenture est de velours noir portant en broderies d’argent des têtes de mort transpercées par des poignards. Au-des­sus du trône situé à l’orient est un aigle à deux têtes, les ailes dé­ployées, couronné, mi-parti blanc et noir, tenant un poignard dans ses serres. À son cou est passé un cordon noir auquel pend la croix teutonique. Sur sa poitrine est un triangle équilatéral au milieu du­quel est le Tetragrammaton et tout autour cette légende : « Nec prodi­tor, nec proditur innocens feret. » Une draperie de velours noir et blanc, parsemée de croix rouges, descend entre les ailes de l’aigle et forme pavillon. Derrière le trône sont deux étendards croisés, l’un blanc avec une croix verte et ces mots : « Deus vult » ; l’autre noir, ayant d’un côté une croix rouge, de l’autre un double aigle noir tenant un poignard avec la devise « Vaincre ou mourir », brodée en argent. La loge est éclairée par neuf bougies de cire jaune, sept à l’orient, deux à l’occident. Vers l’oc­cident, se trouve un mausolée en forme de pyramide tronquée imi­tant le marbre noir et portant, sur le sommet, une urne funéraire re­couverte de crêpe noir et sûr la­quelle est une couronne. »

5 Les livres essentiels d’Oswald Wirth, et d’abord « la Franc-Ma­çonnerie rendue intelligible à ses adeptes », viennent d’être réédités (le Symbolisme, 1962). Wirth af­firme que l’ordre peut contribuer au sauvetage de l’humanité à condition de cesser d’être symbolique et de devenir initiatique, c’est-à-dire de former des initiés.

6 Dans la série des cinquante es­tampes florentines, dites « cartes de Baldini », attribuées parfois à Man­tegna, la géométrie symbolique est représentée sous les traits d’une jeune fille qui, ravie au-dessus des nuages, s’absorbe en des spécula­tions inspirées du cercle, du trian­gle et du carré.

7 Quand Desaguliers, en 1731, alla faire une tournée de conféren­ces dans les universités hollandai­ses, Huygens et Boerhaave furent pénétrés d’admiration pour ses connaissances en optique, en hy­drostatique, en astronomie, en mé­canique et en géométrie. À Londres, on l’avait même consulté pour les problèmes techniques importants que posait la reconstruction du pont de Westminster. Les artilleurs de Woolwich étaient fiers de montrer un canon qui avait été conçu par Desaguliers ; cette arme tirait vingt-trois coups à la minute et un mé­canisme très ingénieux la nettoyait à chaque opération. Les deux dernières productions de ce disciple de Newton illustrent bien l’étendue et la variété de son génie ; la pre­mière œuvre est un mémoire sur l’électricité, présenté à l’académie de Bordeaux ; la seconde, une tra­duction d’une étude de Vaucanson sur les automates.