L’espérance ultime d’Aurobindo selon la « Mère » de l’ashram de Pondichéry


02 Dec 2010

Satprem a recueilli tous les propos de « Mère », la compagne spirituelle et la continuatrice de l’enseignement de Shrï Aurobindo. Il les a consignés par écrit dans plusieurs volumes comme l’agenda de Mère… Après la mort de Mère en 1973 et jusqu’à sa propre mort en 2007, Satprem continua de pousser plus loin l’ouverture opérée par Aurobindo et Mère…

(Revue Question De. No 20. Septembre-Octobre 1977)

TEMOIGNAGE DE SATPREM RECUEILLI PAR JEAN BIES

Jean Biès : Mère et Shrî Aurobindo se sont voulus les pionniers d’un nouveau monde. Qu’est-ce que ce nouveau monde? Quel travail faut-il accomplir pour le réaliser ?

Satprem : il faut partir du B A, BA. Que faire ? Avec quoi ? Avec la matière que nous sommes. Mère et Shrî Aurobindo ne sont pas venus faire de la philosophie, n’est-ce pas, ils sont venus faire une œuvre dans la matière ; ils sont venus trouver le passage vers ce qui sera la prochaine espèce. On ne va pas rester éternellement des « petits hommes », ni même des « grands hommes ». Tous nos moyens mentaux font faillite, on le voit bien… Or, l’évolution ne se déroule pas dans le mental, elle se déroule dans la matière.

J. B. : Mais qu’est-ce que cette matière ?

S.: Les savants eux-mêmes ne le savent pas très bien. Nous sommes une matière revêtue de toutes sortes de couches minérales, végétales, animales, mentales surtout. La matière est quelque chose qui est caché là-dessous. Ce n’est pas ce que nous voyons ni ce que nos instruments peuvent voir, qui sont seulement le prolongement de notre propre intellect. La matière, c’est le grand mystère, c’est le premier et le dernier de tous les mystères… On peut dire, pour simplifier, que le travail de Mère et de Shrî Aurobindo consiste, plutôt que de faire un trou dans la coque qui nous enferme, que de faire un trou là-haut et partir dans la conscience soi-disant cosmique, lumineuse, libérée, qui n’est libérée de rien du tout (on nage là-haut, et puis, notre corps continue d’être ce qu’il était, il vieillit et il meurt, c’est toujours la même vieille bête qui est là) — au lieu de cela, ils ont cherché le chemin inverse : non plus monter, mais descendre, descendre vers cette matière, c’est-à-dire traverser toutes les couches de consciences et d’habitudes qui revêtent ce quelque chose de primordial qui est la matière vraie. Ils ont trouvé toutes ces couches et, tout au fond, une autre conscience, une conscience cellulaire.

J. B.: Qu’est-ce que cette conscience cellulaire?

S.: C’est une conscience libre, comme on est libre dans les libertés d’en-haut, matériellement, sans loi, sans maladie, sans mort… Un fantastique mystère ! Toutes les libertés de là-haut, on les retrouve dans la matière quand elle est dépouillée de tous ses revêtements ; une matière continue, ayant une communication immédiate avec tout. La mort, la maladie ne sont que le produit de tous les revêtements empilés sur cette matière. Au-dessous des lois implacables, des lois de notre mental, de notre cage, on découvre, tout au fond, la liberté de la matière, une conscience infiniment souple qui peut se recréer à chaque instant, se transformer quand elle veut, comme elle veut. Cela signifie que, si cette conscience était réellement dégagée dans un corps humain, elle pourrait transformer la matière de ce corps, la modeler, la doter de qualités et de pouvoirs insoupçonnés de l’humanité actuelle. C’est cela, la matière de l’espèce nouvelle… Le premier levier a toujours été dans la matière ; c’est elle qui doit opérer sa propre transformation, la matière pure, non recouverte de toutes les couches qui ont servi à l’enfermer, à la limiter, à l’individualiser, à la solidifier.

J. B.: Le travail consiste donc à retrouver la liberté de la matière dans un corps nouveau qui sera élaboré par la conscience cellulaire ?

S.: Il s’agit de dégager cette conscience cellulaire ; c’est là qu’est le miracle possible… C’est toute l’histoire de Mère et de Shrî Aurobindo. Pas seulement un travail sur eux-mêmes, ce qui est encore une apparence ; car on s’imagine qu’on est séparé en individus bien distincts alors que rien n’est séparé, que tout communique. Ils se sont efforcés d’atteindre expérimentalement l’assise première, la matière première du monde en traversant toute la conscience terrestre. Ils ont taillé le chemin dans la conscience terrestre pour arriver à cette conscience fondamentale ; ils ont brisé les couches. C’était un yoga impensable, que ces trois livres essaient de dire.

J. B. : Y a-t-il un résultat actuellement visible de leur travail ?

S.: Le résultat est parfaitement visible, n’est-ce pas ? Ils ont brisé toutes ces couches. Et ça commence à se briser partout. On le voit bien. Toutes les vieilles structures s’effondrent et, partout, quelque chose d’autre se met à fuser, à jaillir par tous les pores de la terre. Il se passe des choses qu’on n’explique pas ; ça prend des allures extravagantes selon les consciences, selon les pays ; mais il y a partout quelque chose qui est en train de traverser la vieille croûte terrestre. C’est ce que nous commençons de vivre : pas seulement la démolition de l’ancien, mais quelque chose de très nouveau qui est en train de naître, une conscience nouvelle traversant les débris des vieilles structures. Cela se traduit par toutes sortes d’aberrations, des drogues, des Eglises, des sectes. Une perception nouvelle essaie de frayer son chemin. Tout le monde attend autre chose, sous une forme ou sous une autre.

J. B.: Mais quelles sont les méthodes que nous avons à notre disposition pour traverser les couches profondes de notre individu ? Il doit exister un moyen pratique à utiliser quotidiennement ?

S.: La transparence.

J. B.: Comment atteindre cette transparence ?

S.: Il faut un feu de besoin quelque part dans le cœur. Le besoin a toujours été la clé partout et toujours. On ne devient que selon son besoin. Quand une espèce est en train de mourir, il faut un autre oxygène, quelque chose d’autre qui fera qu’elle survivra… Il s’agit d’un besoin d’être, besoin d’une réalité concrète au milieu de la ruée des choses, d’une permanence légère au milieu de leur épaisseur, d’une lumière douce au milieu de l’obscurité. Ce besoin est un feu qui nettoie, purifie. Plus c’est purifié, plus ça devient limpide. Quand on est limpide au-dedans, tout est limpide au-dehors ; le chemin se déroule tout seul.

J. B.: Vous citez le mantra de Mère, Aum Namo Bhagavaté, « Je salue le Seigneur suprême ». Pensez-vous que n’importe qui puisse le pratiquer sans l’avoir reçu directement de Mère ?

S.: Autrement, il ne serait pas dans ce livre. Du moment qu’il y est, c’est qu’il est donné au monde. Le mantra de Mère, c’est le mantra de l’espèce nouvelle, c’est l’appel de l’espèce nouvelle.

J. B.: Vous considérez que les différentes religions sont destinées, à plus ou moins longue échéance, à disparaître de la surface de la terre ? Cela entre aussi dans le processus d’évolution ?

S.: Tout ce qui est essentiel est éternel ; c’est ce qui est de l’essence de chaque être, de chaque groupe, de chaque nation, de chaque continent. Cela reste. Ce sont les formes qui meurent. Qu’elles soient chrétiennes, hindoues, marxistes, maoïstes, que sais-je ? tout ce qui est vrai, essentiel dans chacune de ces choses reste. Les formes sont des moyens, des bâtons de route pour permettre aux hommes d’avancer. Ils se servent un temps d’un bâton, puis d’un autre. Alors, ce sont des philosophies, des religions successives, pour avancer. Si l’on commence à faire un dieu du bâton de route, on se trompe. C’est un instrument provisoire pour arriver à ce qui est réel.

J. B.: Vous pensez qu’on peut cheminer seul dans l’Occident actuel, tel qu’il est ?

S.: Il n’y a pas besoin de rencontrer un maître ni qui que ce soit. Il n’y a qu’à promener dans sa vie son besoin d’être, son feu d’être. Ce besoin, c’est le gourou en personne, c’est le Divin au fond de soi, c’est la Lumière même au fond de soi-même. Qu’a-t-on besoin d’aller écouter la bonne parole de celui-ci ou de celui-là ? Si l’on a l’occasion de rencontrer des êtres ou des livres qui ont une puissance, une réalité pour nous, qui nous ouvrent une fenêtre un moment, c’est parfait. Mais pourquoi s’arrêter éternellement à une fenêtre particulière, à un homme particulier ? Ces êtres et ces livres sont simplement des prétextes pour déclencher en nous le besoin, l’aspiration vers le Réel. Mais si le feu n’est pas allumé dedans, vous pouvez y déverser des tonnes de bonne parole, ça ne servira à rien. Vous pouvez amener des kilomètres de Christ, ça ne vous changera pas un homme. Il faut que quelque chose, dedans, ait besoin. Si la fleur pousse et s’épanouit, c’est qu’elle cherche le soleil ; c’est aussi simple que ça. Si l’on cherche des billets de banque ou de la philosophie, on aura des billets de banque ou de la philosophie, et c’est tout. Mais si l’on a réellement besoin d’être, au milieu de cette marée gluante de conscience obscurcie, alors quelque chose s’allume dedans, et ça, c’est le Chemin.

J. B.: On comprend assez mal pourquoi Shrî Aurobindo a considéré qu’il était bon qu’il se « retire » pour accélérer ce qu’il nomme « l’évolution nouvelle ».

S.: Ce n’est pas exactement cela. Il s’est retiré parce qu’il était physiquement tellement… envahi. Son travail véritable était constamment entravé par les mille et une choses de la vie quotidienne des disciples. Il a senti qu’il ferait davantage de travail en se retirant. Il ne s’agit pas de faire une nouvelle espèce tout seul dans sa chambre, n’est-ce pas ?… A quoi ça sert s’il n’y a personne pour suivre, c’est-à-dire pour accepter le processus de purification et de transformation ? Et il n’y a pas beaucoup de gens prêts à accepter…

J. B.: Peut-on dire de cette « évolution nouvelle » qu’elle correspond, dans un langage moderne adapté aux hommes d’aujourd’hui, à ce que l’Inde ancienne disait du Satya-Yuga, de l’Age de vérité devant succéder à l’actuel Kali-Yuga, l’Age des conflits ?

S.: D’une certaine façon, oui. L’humanité actuelle est manifestement au bout d’un cycle, et le bout signifie le début d’autre chose. Mais dans la tradition indienne le Kali-Yuga s’achève sur une catastrophe cosmique, un pralaya, et tout repart de zéro.

J. B.: Ne croyez-vous pas que le pralaya peut figurer sous la forme d’une guerre thermonucléaire, par exemple ?

S. : Je ne suis pas prophète, mais je ne le crois pas. La puissance de destruction est toujours là, partout autour de nous ; mais il existe également une formidable puissance de construction. Mère et Shrî Aurobindo ne croient pas à la destruction, mais à la transformation. La destruction, c’est simplement la démolition des vieilles structures pour que quelque chose d’autre puisse apparaître. Tout va dans le sens de l’évolution, rien n’est contre. Mais nous nous tromperions si nous pensions que le but de tout cela, c’est un super-collectivisme meilleur, une super-religion meilleure, un super-humanisme meilleur.

J. B.: Comme Teilhard de Chardin…

S.: L’évolution, c’est l’évolution de la matière et de la conscience dans la matière. Erreur de croire que l’homme est le suprême échelon de l’évolution.

J. B.: Pourtant, l’idée dévolution est controversée par un certain nombre de savants.

S.: Les controverses du têtard n’ont pas empêché la grenouille d’apparaître… Nous pouvons pousser tous les cris d’homme que nous voulons, cela n’empêchera pas la Nature de nous faire devenir autre chose, de donner la réponse. Elle est d’ailleurs en train de la donner d’une façon assez retentissante… Si un anthropoïde avait pu avoir une discussion avec un pionnier de l’espèce humaine lui disant qu’il pouvait y avoir autre chose que sa façon de faire des galipettes dans les arbres, l’anthropoïde lui aurait ri au nez. Tant pis pour lui ! Si les gens ne veulent pas comprendre, tant pis pour eux ! Ça n’empêche pas les choses de se faire. On en a fini avec les philosophies. On a besoin de quelque chose de plus simplement réel, de quelque chose qui tienne. Il y a autre chose que l’homme que nous voyons, autre chose qui n’est pas pour dans des millénaires, qui est en train de se fabriquer, que nous le voulions ou non. Ce serait mieux si nous le comprenions.

J.B.: Le rôle de la psychologie, celle de Jung dernière manière, qui s’est intéressé à l’alchimie et au taoïsme, se développe en Occident. Jung aussi parle de cette descente dans la matière.

S.: Tout ça, ce sont des approches, n’est-ce pas. Généralement, la psychanalyse est assez obscure. Elle veut descendre dans les profondeurs sans avoir la lumière qu’il faut. Plus on descend dans les abîmes, plus il faut une puissante lumière ; et la lumière de la pensée, c’est une petite torche vacillante ! Le feu du besoin est la seule force, le seul phare qui transperce les ténèbres… Ce qui est là à chaque minute, au-dessous de ces philosophies, de ces politiques, de ces psychologies, ce qui vit en vous, quand vous montez un escalier, quand vous écrivez un poème, quand vous parlez ou ne parlez pas… c’est ça le Chemin, c’est d’être. Pas seulement être en méditation, les jambes croisées, dans sa chambre, mais être à chaque minute : une intensité de besoin, quelque chose qui ne se formule pas, mais qui est comme une base, un roc secret sur lequel on repose.

J. B.: Une pierre philosophale… Vous dites, quelque part, que, pour vous, sans nul doute, Mère est vivante.

S.: Certainement… Que savons-nous de la matière ? Presque rien. Nos organes des sens sont faux, nous vivons dans une formidable illusion. Que voyons-nous ? A peine si une petite gamme de visibilité nous est ouverte, une petite gamme de sons accessible. Nous sommes des sortes de chenilles en train de devenir papillons. La vision de la chenille n’est pas une vision totale et définitive. Dans telle autre vision, il est possible de voir mieux et autrement.

J. B. : Que faut-il entendre par cette usure de l’énergie, de la Shakti intercellulaire, cause finale des maladies et de la mort ?

S.: Parce que nous sommes encroûtés, le courant ne passe pas. Tout notre corps est enfermé dans une espèce de prison faite de lois, d’habitudes implacables qui se sont emparées de nous dès notre naissance. Le courant circule un peu dans les premières années de notre jeunesse ; puis, très vite, toutes sortes de lois médicales, physiques, philosophiques, mentales produisent l’encroûtement : on se sclérose de plus en plus, et l’on meurt. Si on nous laissait immortellement dans notre peau tels que nous sommes, nous continuerions à faire davantage de bébés, à avoir davantage de voitures, davantage de maisons secondaires, à développer encore notre consommation, et c’est tout. La Mère Nature est suffisamment sage pour casser cette petite forme ridicule pour nous diriger vers une autre forme un peu plus souple. Quand le courant circule librement, il n’y a plus de mort. Mais pour cela il faut parvenir à cette conscience cellulaire dégagée de toutes ces croûtes. En fait, il n’y a pas de mort, il y a un formidable courant qui circule partout, à travers tout. Quand il ne peut plus circuler à travers une forme, il se détourne, et la forme meurt.

J. B. : Le fait que Mère et Shrî Aurobindo se soient « retirés » ne prouve pas qu’ils soient morts. Ou prouve-t-il qu’eux-mêmes n’étaient pas arrivés à la solution du problème ?

S.: L’évolution n’est pas une chose individuelle, c’est une chose totale. Ce qu’ils voulaient, ce qu’ils veulent, c’est que toute l’espèce découvre sa vraie nature qui est immortelle. Pas de miracles qui nous esbroufent une heure ou deux, pas les feux d’artifice du surnaturel. Le Réel doit se produire par la totalité de l’espèce et non par quelques individus éblouissants qui laissent les autres tels qu’ils sont.

J. B.: Que l’expérience ait été interrompue — not ready — ne prouve pas que ce soit un échec ?

S.: Où est l’échec ? Il n’y a jamais eu d’échec. L’évolution avance toujours, par le bien, par le mal, par le oui et le non, de toutes les façons possibles. L’échec, il est dans notre esprit.

J. B.: Je sais qu’en 1914 Shrî Aurobindo souhaitait avoir deux cent cinquante lecteurs français pour sa revue l’Arya ; aujourd’hui, il en a beaucoup plus ; mais cela ne veut pas dire que ces lecteurs soient des « êtres gnostiques » !

S.: L’être gnostique, nous le fabriquerons doucement, douloureusement, à travers l’aberration de notre conscience mentale. Mais, tant qu’on n’est pas arrivé au bout des vieux moyens, le nouveau moyen ne peut pas sortir ; il est bloqué jusqu’à ce que nous ayons cessé de croire en nos équations, en nos machines, en nos brillantes intelligences, ou jusqu’à ce que la Nature en ait assez et donne un petit coup pour arrêter cette prétentieuse mécanique. Eh bien, on peut collaborer, agir avec compréhension. On est en train d’étouffer les hommes justement pour les décider à ouvrir une lucarne dans la forteresse.

J. B.: Mère et Shrî Aurobindo prévoyaient au moins trois siècles avant l’avènement de la nouvelle conscience.

S.: Mais l’espèce nouvelle n’apparaîtra pas tout d’un coup ! Il s’agit d’une perception nouvelle, d’une conscience qui transformera sa matière. Il faut faire le premier pas. On ne va pas faire un autre homme avec la conscience d’un métaphysicien mental de notre vieille espèce…

J. B. : Ne croyez-vous pas que les premiers êtres gnostiques risqueraient fort d’être purement et simplement supprimés par la masse des individus, par les puissances en place qui craindraient d’être dépassées ?

S.: C’est toujours le même combat, n’est-ce-pas ? Il y a toujours cet antagonisme entre une certaine lumière et une certaine obscurité. Ces deux pôles sont toujours en présence. Mais c’est toute l’espèce qui deviendra la nouvelle espèce. Ceux qui ne veulent pas suivre le courant se détruisent eux-mêmes. Tout ce qui aspire, tout ce qui tend vers, tout ce qui est en mouvement va vers cela… Les obstacles eux-mêmes sont des leviers. « Toutes les difficultés sont des grâces », disait Mère. Il faut prendre les obstacles d’une façon positive. Si on les prend d’une façon négative en disant : « Oh ! comme c’est difficile ! Oh ! comme ils sont méchants ! » etc., on pousse beaucoup de « oh ! » et l’on n’arrive à rien. Mais si l’on dit : « Tiens ! ça, c’est un défi pour que j’aie la force suffisante de faire un pas de plus », alors l’obstacle se défonce. En ce moment, nous avons l’obstacle d’une civilisation folle qui nous étrangle. On peut passer son temps à le déplorer, mais on peut dire aussi : « Il faut puiser dans cette aberration même le pouvoir d’aller plus loin… » Tous les obstacles sont des leviers.

J. B. : Auroville ?…

S.: Auroville est un essai, un laboratoire où l’on tente consciemment de trouver le passage pour une nouvelle espèce. Il y a là un noyau d’êtres qui, autant que je sache, essaient sincèrement de comprendre et de vivre le chemin de Mère et de Shrî Aurobindo. Ils ont beaucoup de difficultés, bien sûr, de ces difficultés qui les aident à croître. Il ne s’agit pas de bâtir une ville, il s’agit de bâtir des hommes, ce quelque chose qui fera de nous des êtres réellement pleins. L’évolution ne s’opère pas dans une abstraction, elle a lieu en vous, en moi, en chaque homme. Chaque homme est le creuset où s’élabore le prochain être. Ils essaient, à Auroville, de ne plus vivre dans le tourbillon des idées, des hypothèses, des contradictions, mais de vivre la vie telle qu’elle est, hors du brouillard lumineux du mental.

J. B.: Qu’est-ce que l’Agenda de Mère, qui sert de base à votre trilogie ? Doit-il être publié prochainement ?

S.: Prochainement, je n’en sais rien. L’Agenda est l’ensemble des paroles de Mère enregistrées pendant une vingtaine d’années. Je notais ce qui se passait, ses observations, ses expériences, ses confidences aussi. Cela représente quelque six mille pages de texte, soit treize volumes… C’est le récit de son grand voyage vers l’espèce nouvelle, chacun de ses pas dans l’inconnu…

J. B.: Vous êtes arrivé pour la première fois à Pondichéry en 1946. Quelle impression vous a faite alors Shrî Aurobindo ?

S.: Il y a des regards qui vous changent pour toujours. Il y a des regards qui ouvrent les portes…

Satprem : vingt-cinq ans à l’ashram d’Aurobindo

Né à Paris en 1923, Satprem est arrêté à vingt ans par la Gestapo et déporté un an et demi à Buchenwald. Il voyage ensuite en Egypte, occupe en Inde le poste de directeur du Service de l’information à Pondichéry. Il vit un an en Guyane, voit le Brésil puis l’Afrique, cherchant partout la « vraie aventure », jusqu’au jour où il découvre que celle-ci est à l’intérieur. Il devient sannyasin (ascète errant), pratique le tantrisme, se livre à toutes sortes d’expériences dont on trouve la transposition dans son ouvrage, Par le corps de la terre. En 1953, il devient le secrétaire et le disciple de « Mère ». Il meurt en 2007.

Œuvres de Satprem (1977)

L’Orpailleur, roman (Paris, Le Seuil, 1960).

Shrî Aurobindo ou l’Aventure de la conscience, essai (Paris, Buchet-Chastel, 1964).

Le Grand Sens, message (Pondichéry, Ashram Press, 1969). Shrî Aurobindo et l’avenir de la terre, texte radiodiffusé (Pondichéry, Ashram Press, 1973).

La Genèse du surhomme, essai d’évolution expérimentale (Paris, Buchet-Chastel, 1974).

Par le corps de la terre, ou le Sannyasin (Paris, Robert Laffont; 1974).

Mère :

I. «Le Matérialisme divin » (Paris, Robert Laffont, 1977).

II. « L’Espèce nouvelle » (Idem, 1977).

III. « La Mutation de la mort » (1977).