Marie-Magdeleine Davy : Symboles et signes dans la parapsychologie


12 Aug 2009

(Revue Psi International. No 4. Mars-Avril 1978)

Les symboles et les signes abondent dans la parapsychologie. D’où la difficulté des interprétations dont les sens apparaissent multiples. Le moindre écart commis dans le déchiffrage des signes risque de jeter dans la confusion le décrypteur.

L’erreur fondamentale – et la plus couramment formulée – consiste à envisager uniquement le phénomène parapsychologique dans une seule dimension spatio-temporelle. Celle-ci peut survenir, mais elle risque d’être précédée par une autre forme d’accomplissement. Dans ce cas la manifestation s’affirme au niveau de l’intériorité avant de se concrétiser extérieurement.

Prenons un exemple : lors d’une apparition ou d’une prédiction, un fléau est annoncé ; il concerne une épidémie provoquant de nombreux décès. Aussitôt l’interprète va comprendre, qu’il s’agit d’une maladie contagieuse. A ce propos il évoquera les grandes épidémies qui, au Moyen Age, décimaient les populations. Or cette épidémie peut concerner non les corps mais la psyché. Ainsi le fléau annoncé ne sera pas d’ordre physique mais psychique. Les ravages n’en seront que plus graves tout en étant moins voyants. La presse pourra, d’une façon quotidienne, chiffrer le nombre des malades atteints par telle ou telle épidémie et en traitement dans les hôpitaux ; il lui sera possible aussi de préciser le nombre des morts. Quand il s’agit d’une maladie psychique comme la confusion des valeurs ou comme la violence, personne ne tentera d’évaluer la quantité de malades, d’agonisants et de morts. Qui d’ailleurs remarque avec effroi les épidémies d’ordre psychique ? Qui s’en inquiète et s’en alarme ? On peut éprouver une peur panique à l’égard du choléra et ne pas s’affoler en rencontrant ou en conversant avec quelqu’un qui possède le goût des sacrilèges et des blasphèmes, ou encore continuer de prendre conseil d’un pseudo-guru qui enseigne la sagesse et dont la vie personnelle est totalement dissolue.

Il ne s’agit pas pour autant de minimiser la matérialité du fait parapsychologique, mais de comprendre la nécessité de le situer dans son exact contexte. D’ailleurs le corps et son animation n’étant pas séparés, il viendra un moment où la maladie de l’âme atteindra le corps et fera tache d’huile autour d’elle en se répandant. On sait aujourd’hui l’importance des maladies psychosomatiques et les liens étroits qui unissent ces deux aspects de l’être humain qui ne sauraient se séparer en raison de leur exigeante intimité. C’est dans une telle perspective que doivent s’interpréter les symboles et les signes présentés par la parapsychologie. Toutefois deux principaux pièges doivent être évités pour en discerner le sens réel, ces deux pièges sont la vanité et la curiosité.

Vanité et curiosité

Le savant est un homme humble. Il poursuit sa recherche tout en sachant que ses découvertes n’atteignent qu’en partie la réalité. Ses progrès peuvent être lents. La démarche du savant s’effectue sans hâte. La patience qui est une des vertus du sage convient aussi à l’homme de science. L’un et l’autre travaillent pour le bien de l’humanité présente et future sans être pour autant la proie d’une vanité stérile, enfantine et illusoire. Par contre le parapsychologue risque de s’abandonner à un type tout à fait différent de démarche. Il ne s’agit pas forcément pour lui de déceler le mystère de l’inconnu, mais de tendre à le juguler, de vouloir posséder des secrets que les autres ignorent et parfois de rechercher les pouvoirs. Car l’homme intériorisé peut posséder des pouvoirs mais il n’en fera pas usage, ou du moins fort rarement ; plus encore, il ne s’en vantera pas. Tout homme qui se glorifie de ses performances peut s’offrir à l’admiration des sots. Quant aux autres, ils auront vite fait de percer la baudruche et de la dégonfler. Il est vrai que la naïveté, la crédibilité prennent dans certains cas une allure vaniteuse en s’alliant au besoin de s’affirmer et par là même de se différencier. Se prendre au sérieux n’est-il pas préjudiciable pour soi-même ou pour autrui ? L’inflation du moi constituant un obstacle quasi infranchissable.

Quant à la curiosité, elle tient toujours le rôle d’une mauvaise conseillère. Curiosité et bavardage s’unissent en un même bloc inauthentique. Si le bavardage coupe le langage de son dépassement vers le monde réel, la curiosité fait mieux, elle coupe le monde de son propre dépassement. Dans les deux cas il se présente seulement un désir de voir, un désir de spectacle. La conscience curieuse saute d’une apparence à l’autre. Elle se satisfait de ses découvertes, même si elle sait au fond d’elle-même qu’elle se contente de faire défiler les choses… A l’égard d’autrui il sera possible de tenir un rôle, de jouer au fin connaisseur, d’apparaître savoir et ordonner. Toutefois la curiosité laisse insatisfait car elle enfante le vide. L’inauthentique échappe, on ne saurait le retenir, mais on peut vivre à ce niveau de confusion sans pour autant s’en affecter. La curiosité est toujours relative à l’actuel. Le curieux se veut « à la page », il cherche à se tenir « au courant » ; le superficiel constitue sa patrie.

La lecture des signes

Le signe est un appel. Il évoque une présence absente. Qu’il s’agisse du symbole ou de l’image, l’un et l’autre provoquent une démarche et un élan. Ils déclenchent un mouvement à condition d’être regardés sans pulsion de vanité ou de curiosité. Tout regard possessif laisse échapper le contenu du signe, il le liquéfie. Le signe se joue de moi et me trompe si je veux le faire mien et me l’approprier afin de nourrir ma flatulence. Le signe s’adresse à tous, à chacun de le saisir suivant sa propre capacité. Le signe est toujours présent, mais il se manifeste parfois d’une façon tellement percutante qu’il est impossible de le nier. Toutefois, quand il s’impose d’une manière spectaculaire il risque de perdre le sens de sa profondeur et en quelque sorte se banalise. Ainsi quand la Vierge se manifeste ou plus exactement quand certaines personnes pensent la voir et l’entendre, le message reçu n’a souvent rien d’original. Il prend la forme d’une répétition, sorte de litanie qui s’égrène au cours du temps. La manifestation n’est valable que pour les sourds et les aveugles ou plus exactement pour ceux qui ont besoin de voir et d’entendre du dehors car leurs sens intérieurs ne sont pas éveillés. La Mère divine, la Mère cosmique n’a qu’un seul message à donner, celui d’appeler à une fécondité spirituelle, faire naître en soi l’enfant divin, le puer aeternus, c’est-à-dire découvrir le soi, le fond secret d’ordre universel.

Ceux qui ignorent l’espace du dedans seront émus par une manifestation extérieure. Par contre, ceux qui ont déjà découvert leur dimension spirituelle n’ont nul besoin de recourir à des manifestations extérieures, ils sont devenus capables de saisir au-dedans d’eux-mêmes un message plus subtil. Parler de manifestations « surnaturelles » se présente comme une erreur de langage. N’apparaît surnaturel que le signe qui n’a pas été découvert auparavant dans son ampleur. La dualité de naturel et de surnaturel n’est valable que pour celui qui se tient dans la dualité. Quand le Christ opère des miracles, il s’adresse à ceux dont il veut provoquer la foi et qui refuseraient de le reconnaître sans les signes extérieurs de sa puissance. Même Nathanaël confessera le Christ comme fils de Dieu quand il aura été vu sous le figuier, alors qu’il ne se trouvait pas dans le champ de vision du Christ. Et l’apôtre Jean dira que la manifestation de la gloire du Christ provoquait la foi des disciples. Comme le précise encore l’apôtre Jean, l’œil peut voir mais le cœur ne pas comprendre. Dans ce cas vaine est la manifestation si elle n’entraîne pas l’adhésion du cœur.

La réalité des signes et des images est continuelle. Distrait l’homme ne remarque pas leur présence, c’est pourquoi il a besoin de manifestations. Le grossier n’engendre pas le subtil mais le subtil peut avoir besoin du grossier pour être discerné et retenu. Or la lecture des symboles, leur juste interprétation provoque nécessairement des modifications dans le comportement d’un être et suscite en lui un mode de conversion, c’est-à-dire un changement de niveau.

C’est le perfectionnement de l’homme qui est important et non son étonnement devant des faits extérieurs qui se manifestent parfois à lui et forcent sa crédibilité. Toutefois en un tel cas, l’adhésion qui s’impose risque de ne rien modifier. Le signe, se situant au dehors, ne suscite pas forcément une expérience profonde.

Symboles et images sont donc des signes sensibles donnant accès à une connaissance. De ce fait le symbole en tant que signe se présente comme un pont dont la fonction est de relier, d’établir des rapports. Quand il y a expérience, les signes s’éclipsent, ils ne sont plus utiles, l’expérience n’en éprouve nul besoin, elle se suffit. Ils s’éloignent telles les servantes portières — dont parlait Ovide — quand le visiteur a pénétré dans les appartements privés de sa bien-aimée.

A l’égard des signes l’attitude de l’occidental est rigoureusement différente de celle de l’oriental.

Le premier a besoin de signes tangibles qu’il veut déchiffrer avec son mental. Le second, plus intuitif et non déformé par une logique raisonnante privée d’impact sur les signes et symboles, se meut avec aisance dans le monde invisible qu’il dévoile sans effort. Mais il existe des occidentaux qui se comportent à la manière orientale. Dans ce cas les signes les conduisent comme autant de chemins vers la Réalité.