Iain McGilchrist
L'Arbre de vie et l'Arbre de la connaissance du bien et du mal,

Cette intuition, formulée dans le langage symbolique du mythe, a trouvé dans les travaux de David Bohm et d’Iain McGilchrist une articulation contemporaine rigoureuse et convergente. Bohm a démontré, du point de vue de la physique et de la philosophie, que la fragmentation n’est pas une caractéristique de la réalité, mais une opération de la pensée qui ne se reconnaît pas comme telle. McGilchrist a montré, du point de vue des neurosciences et de la phénoménologie, que le cerveau humain abrite deux modes d’attention qualitativement distincts, et que l’hypertrophie culturelle du mode analytique-catégorisant au détriment du mode holistique-relationnel produit un appauvrissement systématique de l’expérience.

Parallèles entre la Genèse, la philosophie de David Bohm et les hémisphères cérébraux

Sebastian Münster, Cosmographia universalis, Bâle, 1544

J’ai trouvé sur Reddit un article intéressant qui établit des parallèles que j’accepterais globalement entre le mythe de la Genèse des deux arbres – celui de la vie et celui de la connaissance du Bien et du Mal – et les différences entre les hémisphères ; ainsi qu’avec la compréhension philosophique de la physique chez David Bohm. L’ouvrage de Bohm, Wholeness and the Implicate Order (tr fr La Plénitude de l’Univers), m’a semblé intuitivement juste à un niveau profond lorsque je l’ai lu pour la première fois il y a environ 40 ans, et je le cite à plusieurs reprises dans mes travaux.

Voici le message publié sur Reddit, que je soupçonne d’avoir été rédigé à l’aide d’une IA, mais que j’approuve globalement. Il établit les liens entre les trois visions – celle de la Genèse, celle de Bohm s’appuyant sur la physique, et la mienne fondée sur la science des hémisphères – de manière plus succincte et directe que je ne l’avais vu auparavant.

J’ajouterais simplement que je note dans The Master and his Emissary qu’il est dit que le sens des mots hébreux traduits par « bien et mal » dans le mythe de la Genèse « signifie précisément l’utile et l’inutile, en d’autres termes, ce qui est utile à la survie et ce qui ne l’est pas » (Alan Watts, The Two Hands of God ; tr fr Les deux mains de Dieu). Si cela est vrai, les parallèles sont encore plus frappants.

Quoi qu’il en soit, le voici : j’espère que vous l’apprécierez.

Les deux arbres d’Éden : Unité et Dualité à la lumière de David Bohm et d’Iain McGilchrist

Une lecture épistémologique du récit de la Genèse à partir de la physique de l’ordre implicite et des neurosciences de l’attention hémisphérique.

Résumé : Cet article propose une lecture interdisciplinaire des deux arbres décrits dans le récit de la Genèse — l’Arbre de Vie et l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal — en tant que symboles encodant deux modes radicalement distincts de rapport à la réalité. À cette fin, un dialogue est établi entre la tradition exégétique et deux cadres théoriques contemporains : l’ontologie de l’ordre impliqué développée par le physicien David Bohm, et le modèle d’asymétrie hémisphérique avancé par le psychiatre et philosophe Iain McGilchrist. La thèse centrale soutient que la Chute racontée dans la Genèse peut être interprétée comme une métaphore épistémologique mettant en garde contre les risques de confondre une forme particulière — et partielle — de connaissance avec la totalité du réel ; un avertissement qui trouve une formulation remarquablement convergente dans les travaux des deux penseurs.

Mots-clés : Arbre de vie, Arbre de la connaissance, dualité, David Bohm, Iain McGilchrist, hémisphères cérébraux, ordre implicite, fragmentation, épistémologie.

Introduction

Dans le deuxième chapitre du livre de la Genèse, le récit place au centre du jardin d’Éden deux arbres dont la présence a suscité des siècles de réflexion théologique, philosophique et symbolique : l’Arbre de vie et l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. L’un permet de manger librement ; l’autre, non. L’interdiction ne porte pas sur la vie, mais sur un type spécifique de connaissance. Cette distinction, loin d’être un détail narratif mineur, constitue peut-être la pierre angulaire de toute l’histoire.

Tout au long de l’histoire, diverses traditions — de la Kabbale juive au mysticisme chrétien, en passant par les courants gnostiques et hermétiques — ont interprété ces deux arbres comme les représentations de deux principes fondamentaux : l’unité et la dualité. L’Arbre de Vie symboliserait la réalité comme une totalité intégrée, indivise et vivante ; l’Arbre de la Connaissance, en revanche, introduirait la division : la séparation entre le bien et le mal, le sujet et l’objet, le soi et le monde. Manger de son fruit, selon cette lecture, ne signifierait pas acquérir davantage de réalité, mais inaugurer un mode de perception qui fragmente l’expérience et confond ses propres catégories avec la trame même du réel.

Ce qui est remarquable, c’est que cette intuition, formulée dans un langage mythique il y a des millénaires, a trouvé au XXe siècle et dans les premières décennies du XXIe siècle une articulation rigoureuse — et étonnamment convergente — dans les travaux de deux penseurs issus de domaines très différents. Le physicien théoricien David Bohm (1917–1992), dans son exploration de la structure profonde de la matière et du sens, a proposé que la réalité constitue une totalité indivisible dont l’ordre plus profond — l’ordre impliqué — est systématiquement obscurci par les opérations fragmentaires de la pensée. De son côté, le psychiatre et philosophe Iain McGilchrist (1953), s’appuyant sur une analyse exhaustive de l’asymétrie hémisphérique cérébrale, a soutenu que les deux hémisphères cérébraux offrent deux façons radicalement différentes d’appréhender le monde : l’une holistique, relationnelle et ouverte au vivant ; l’autre analytique, catégorisant et orientée vers le contrôle. Lorsque ce second mode prend le pas sur le premier, il en résulte une compréhension appauvrie et dévitalisée de la réalité.

L’objectif de cet article est de tracer les lignes de convergence entre le symbolisme biblique des deux arbres et les cadres théoriques de Bohm et McGilchrist, en soutenant que ces trois discours — le mythique, le physico-philosophique et le neuroscientifique — pointent vers la même structure fondamentale du problème humain : la confusion entre une modalité partielle de la connaissance et la totalité à laquelle elle appartient.

1. Les deux arbres de l’Éden : une cartographie symbolique

1.1. L’arbre de vie comme symbole d’unité

L’Arbre de vie (Etz haChayim) apparaît dans la Genèse comme une présence silencieuse et, dans un certain sens, non problématique. Son fruit est accessible ; aucune interdiction ni aucun conflit ne lui est associé. Dans la tradition kabbalistique, cet arbre est devenu le diagramme central de la cosmologie mystique juive : les dix sefirot, reliées par vingt-deux chemins, représentent la structure dynamique à travers laquelle le divin se manifeste dans la création. Ce qui est significatif dans ce diagramme, c’est qu’il constitue un système de relations : aucune sefirah n’a de sens isolément ; chacune participe aux autres et à l’ensemble. L’unité ici n’est pas l’uniformité, mais une interconnexion organique.

D’un point de vue plus général, l’Arbre de Vie a été interprété comme un symbole de participation directe au réel : une connaissance qui ne se place pas en opposition à la réalité pour l’analyser, mais qui se reconnaît comme partie intégrante de celle-ci. Il s’agit d’une forme de connaissance incarnée, relationnelle et non dualiste, qui n’a pas besoin de diviser le monde en catégories opposées pour fonctionner.

1.2. L’Arbre de la connaissance du bien et du mal comme inauguration de la dualité

Le deuxième arbre porte la dualité inscrite dans son nom même : la connaissance du bien et du mal. Sa structure sémantique est binaire. Manger de son fruit, selon le récit, produit un effet immédiat : « Leurs yeux s’ouvrirent, et ils connurent qu’ils étaient nus » (Gen 3, 7). Cette « ouverture des yeux » ne dénote pas un enrichissement perceptif, mais l’émergence d’une conscience de soi divisée : la capacité de se voir de l’extérieur, comme un objet, et de juger sa propre condition selon des catégories opposées (nu/vêtu, acceptable/honteux).

Les conséquences narratives de cet acte sont révélatrices : la séparation d’avec Dieu, d’avec l’autre, d’avec la nature et d’avec soi-même. L’être humain n’habite plus le jardin en tant que partie intégrante du tout, mais se perçoit comme une entité isolée dans un monde qui lui apparaît désormais hostile. L’expulsion d’Éden, selon cette lecture, serait moins une punition extérieure qu’une conséquence inévitable d’un changement du mode de connaissance : quiconque fragmente la réalité ne peut plus demeurer dans l’unité.

2. David Bohm : La totalité indivise et le piège de la pensée

2.1. L’ordre impliqué et l’ordre expliqué

Dans son ouvrage fondateur Wholeness and the Implicate Order (1980), David Bohm a proposé une ontologie qui remet en question les hypothèses fondamentales du paradigme mécaniste. Selon Bohm, la réalité, à son niveau le plus profond, constitue ce qu’il a appelé une « totalité indivise en mouvement fluide ». À ce niveau — l’ordre impliqué —, tout est impliqué ou replié en tout ; il n’y a pas de parties finalement séparées, mais un processus dynamique unique que Bohm a appelé l’holomouvement.

Ce que nous percevons habituellement comme des entités distinctes — objets, personnes, événements — appartient à l’ordre explicite ou expliqué: le niveau auquel la réalité apparaît déployée sous des formes apparemment indépendantes. L’ordre explicite n’est pas illusoire, mais il est dérivé et partiel. Son erreur ne réside pas dans son existence, mais dans le fait qu’il est pris pour la totalité. La fragmentation, insistait Bohm, n’est pas une caractéristique de la nature des choses, mais de notre façon de les concevoir.

2.2. La pensée comme un système qui ne se reconnaît pas lui-même

Dans ses travaux ultérieurs, notamment dans Thought as a System (1992) et dans les célèbres dialogues bohmiens, Bohm a approfondi son analyse de la pensée en tant que processus actif qui génère de la fragmentation sans en avoir conscience. Son diagnostic est précis et radical : la pensée divise la réalité en catégories, puis traite ces divisions comme si elles étaient des propriétés intrinsèques du réel. Elle ne reconnaît pas sa propre participation à la construction de ce qu’elle perçoit.

Cette dynamique présente une structure circulaire et autoréférentielle : la pensée crée une représentation fragmentée, la projette sur le monde, la retrouve « là dehors », et y voit la confirmation de sa propre validité. Bohm a exprimé cela par une phrase qui est devenue l’une de ses formulations les plus citées : « La pensée crée le monde, puis dit : “Ce n’est pas moi qui l’ai fait” ».

2.3. La résonance avec l’Arbre de la Connaissance

La correspondance avec le symbolisme édénique est difficile à ignorer. Si l’Arbre de Vie correspond à l’ordre implicite — la réalité en tant que totalité vivante, indivise et participative —, l’Arbre de la Connaissance correspond à l’opération par laquelle la pensée déploie cette totalité en catégories dualistes (bien/mal, sujet/objet) et, ce faisant, perd de vue l’unité d’où ces catégories ont émergé. La Chute, en termes bohmiens, serait le moment où l’abstraction se confond avec le concret ; où la carte supplante le territoire.

3. Iain McGilchrist : Le Maître, l’Émissaire et l’Usurpation

3.1. Deux modes d’attention, deux mondes

Iain McGilchrist, dans son ouvrage The Master and His Emissary: The Divided Brain and the Making of the Western World (2009), et plus en détail dans The Matter with Things: Our Brains, Our Delusions, and the Unmaking of the World (2021), a développé un argument qui transcende largement les neurosciences conventionnelles. Sa thèse ne se contente pas de décrire les différences fonctionnelles entre les hémisphères cérébraux ; elle soutient que chaque hémisphère incarne un mode fondamentalement distinct d’attention au monde, et que ces modes d’attention ne sont pas neutres — ils constituent des mondes différents.

L’hémisphère droit — que McGilchrist appelle métaphoriquement le Maître — perçoit le monde d’une manière large, ouverte, contextuelle et relationnelle. Il saisit le tout avant les parties, l’implicite avant l’explicite, le vivant avant le mécanique. Il est sensible à ce qui est unique, à ce qui est nouveau, à ce qui ne peut être réduit à des catégories préexistantes. Son mode de connaissance est participatif : il ne se place pas face au monde en tant qu’observateur extérieur, mais se reconnaît comme faisant partie de ce qu’il contemple.

L’hémisphère gauche l’Émissaire — fonctionne d’une manière radicalement différente. Son attention est focalisée, étroite, analytique et catégorisante. Il décompose la réalité en éléments manipulables, classe selon des oppositions binaires et recherche la certitude et le contrôle. Il travaille avec des représentations de la réalité, et non avec la réalité elle-même. Sa fonction naturelle est de servir l’hémisphère droit : prendre ce que le Maître a saisi sous une forme globale, l’analyser en détail, et renvoyer les résultats dans le contexte plus large dont ils ont été extraits.

3.2. L’usurpation de l’Émissaire

L’argument central de McGilchrist — et celui qui donne son titre à son premier ouvrage — est que l’histoire de la civilisation occidentale peut être lue comme le récit d’une usurpation progressive : l’Émissaire, oubliant sa fonction subordonnée, s’est érigé en Maître. L’hémisphère gauche, avec sa préférence pour le fixe, le catégoriel, le contrôlable et l’abstrait, a progressivement colonisé la culture, la science, l’éducation et la politique, imposant sa vision partielle comme s’il s’agissait de la totalité.

Le résultat, selon McGilchrist, est un monde qui ressemble de plus en plus à la caricature que l’hémisphère gauche fait de la réalité : mécaniste, désenchanté, fragmenté, dépouillé de tout sens intrinsèque. Un monde de re-présentations qui a perdu le contact avec ce qu’il prétendait représenter.

3.3. La résonance avec les deux arbres

La correspondance s’établit avec une précision remarquable :

        • L’Arbre de Vie incarne le mode de connaissance de l’hémisphère droit : participatif, unitaire, incarné, ouvert à la totalité vivante du réel. Une connaissance qui n’a pas besoin de diviser pour comprendre, car elle se sait faire partie de ce qu’elle connaît.

        • L’Arbre de la connaissance du bien et du mal incarne le mode de l’hémisphère gauche : un savoir qui opère par oppositions binaires (le bien et le mal étant les plus primordiales), qui catégorise, qui sépare le connaisseur du connu, et qui substitue à la réalité vivante une représentation abstraite.

La Chute, dans le cadre mcgilchristien, serait précisément le moment où l’Émissaire usurpe la place du Maître : le mode analytique, catégorisant et double se libère de la vision intégratrice qui devrait le contenir et l’orienter, et se déclare autosuffisant. L’être humain « ouvre les yeux » sur un monde de catégories, mais ce faisant, se ferme au monde en tant que présence vivante.

4. Convergences : La Chute comme métaphore épistémologique

4.1. Une structure commune

Lorsque les trois discours se superposent — le récit de la Genèse, celui de Bohm et celui de McGilchrist —, une structure commune émerge dont la cohérence est difficile à attribuer au hasard :

Dimension

Récit de la Genèse

David Bohm

Iain McGilchrist

État originel

Demeure en Éden dans l’unité avec Dieu

Totalité indivise de l’ordre impliqué

Primauté de l’hémisphère droit (le Maître)

L’acte de rupture

Manger le fruit de la Connaissance

La pensée fragmente et ne le reconnaît pas

L’Émissaire usurpe le Maître

Ce qui est gagné

« Leurs yeux s’ouvrirent »

Ordre expliqué : clarté analytique

Capacité catégorielle de l’hémisphère gauche

Ce qui est perdu

Accès à l’Arbre de Vie

Contact avec la totalité indivise

Perception holistique, vivante et relationnelle

Le mécanisme de l’erreur

Confondre un fruit avec la plénitude

Confondre la représentation avec le réel

Confondre la partie avec le tout

La conséquence

Expulsion, séparation, mort

Incohérence, conflit, fragmentation

Monde désenchanté, mécanique et dépourvu de sens

4.2. Le paradoxe de la connaissance qui appauvrit

Les trois discours convergent vers un paradoxe qui mérite une attention particulière : toute connaissance n’enrichit pas. Il existe une forme de savoir qui, tout en conférant un certain pouvoir opérationnel — la capacité de classer, de manipuler et de prédire —, soustrait quelque chose d’essentiel à la relation avec le réel.

Bohm l’a formulé comme la différence entre une pensée qui se sait partielle et provisoire, et une pensée qui se prend pour un miroir fidèle de la réalité. McGilchrist l’a exprimé comme la différence entre un hémisphère gauche qui sert le droit et un hémisphère gauche qui s’y substitue. La Genèse le racontait comme la différence entre un arbre qui donne la vie et un arbre dont le fruit, bien qu’il semble « bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence » (Gen 3, 6), conduit à l’expulsion du jardin.

L’ironie est profonde : l’Arbre de la Connaissance produit, en fin de compte, une forme d’ignorance. Non pas l’ignorance de celui qui ne sait pas, mais celle, plus dangereuse, de celui qui, ne connaissant que partiellement, croit tout savoir.

4.3. Conscience de soi fragmentaire

Un autre point de convergence significatif concerne la nature de la conscience de soi qui émerge après la Chute. Dans le récit de la Genèse, le premier effet de la consommation du fruit est la perception de sa propre nudité — c’est-à-dire l’apparition de soi-même en tant qu’objet d’examen. Il s’agit d’une conscience de soi qui sépare le sujet de sa propre expérience vécue.

Bohm aurait reconnu dans ce mouvement le fonctionnement caractéristique de la pensée qui se retourne sur elle-même sans se comprendre : le soi qui s’observe est fragmenté en observateur et observé, générant une régression infinie qui n’atteint jamais la totalité de l’être.

McGilchrist, pour sa part, identifie cette conscience de soi divisée comme typiquement hémisphérique gauche : l’hémisphère gauche peut se représenter comme un objet, mais, ce faisant, il perd l’expérience vécue à la première personne qui est le domaine de l’hémisphère droit. La honte édénique serait, dans ce cadre, l’affect qui accompagne l’objectivation de soi : le malaise de celui qui se voit de l’extérieur et trouve ce qu’il voit inadéquat.

5. Le retour à l’arbre de vie : vers la réintégration

5.1. Bohm : le dialogue comme voie de retour

Il est important de noter qu’aucun des deux penseurs ne propose un simple retour à l’état antérieur à la différenciation. Le but n’est pas d’abolir la pensée analytique ni de supprimer l’hémisphère gauche. La solution n’est pas un retour à une unité indifférenciée, mais une intégration à un niveau supérieur.

Bohm a proposé comme pratique concrète le dialogue — non pas au sens d’un débat ou d’une discussion, mais comme un espace dans lequel la pensée peut s’observer en action et, ce faisant, découvrir ses propres présupposés tacites et sa dynamique de fragmentation. L’étymologie que Bohm attribuait au mot (dia-logos : un flux de sens à travers) suggère un processus dans lequel le sens n’appartient à aucun participant individuel, mais émerge entre eux, rétablissant ainsi, au moins partiellement, l’expérience de la totalité que la pensée fragmentaire avait interrompue.

5.2. McGilchrist : La restauration du maître

McGilchrist, pour sa part, propose une restauration de la primauté de l’hémisphère droit, sans pour autant annuler les contributions légitimes du gauche. Selon son modèle, la séquence saine suit un mouvement en trois temps : l’hémisphère droit saisit la totalité du champ expérientiel ; le gauche analyse, décompose et clarifie des aspects spécifiques ; et les résultats de cette analyse retournent à l’hémisphère droit pour être réintégrés dans le contexte plus large et vivant dont ils ont été extraits.

Le problème de notre civilisation, soutient McGilchrist, est que la troisième étape a été interrompue : les produits de l’analyse ne reviennent pas ; ils restent dans le domaine de l’hémisphère gauche, se multiplient, deviennent autoréférentiels et finissent par constituer un monde fermé d’abstractions qui a perdu le contact avec la réalité incarnée.

5.3. Convergence dans la réintégration

Traduit dans le langage de la Genèse, le chemin que proposent ces deux penseurs équivaudrait à retrouver l’accès à l’Arbre de Vie — non pas par le renoncement au savoir différenciateur (ce qui serait à la fois impossible et indésirable), mais par la subordination de ce savoir au contexte plus large de la vie en tant que totalité. La connaissance du bien et du mal ne disparaît pas ; elle est réabsorbée dans un cadre plus large qui la contient sans être défini par elle. Les catégories continuent d’exister, mais elles ne sont plus confondues avec la réalité ultime.

Conclusion

L’analyse développée dans ces pages suggère que le récit des deux arbres d’Éden, loin d’être une histoire naïve de désobéissance et de châtiment, recèle une intuition épistémologique d’une profondeur extraordinaire : l’avertissement qu’il existe un mode de connaissance qui, en fragmentant la réalité en catégories opposées, éloigne celui qui connaît de la totalité vivante à laquelle il appartient.

Cette intuition, formulée dans le langage symbolique du mythe, a trouvé dans les travaux de David Bohm et d’Iain McGilchrist une articulation contemporaine rigoureuse et convergente. Bohm a démontré, du point de vue de la physique et de la philosophie, que la fragmentation n’est pas une caractéristique de la réalité, mais une opération de la pensée qui ne se reconnaît pas comme telle. McGilchrist a montré, du point de vue des neurosciences et de la phénoménologie, que le cerveau humain abrite deux modes d’attention qualitativement distincts, et que l’hypertrophie culturelle du mode analytique-catégorisant au détriment du mode holistique-relationnel produit un appauvrissement systématique de l’expérience.

Qu’un récit composé il y a des millénaires, un physicien du XXe siècle et un neuroscientifique du XXIe siècle convergent pour mettre en évidence la même structure — la partie qui se prend pour le tout, la représentation qui supplante ce qui est représenté, l’émissaire qui usurpe le maître — ne constitue pas une preuve au sens conventionnel du terme, mais cela constitue, à tout le moins, une invitation à prendre au sérieux la possibilité que ce schéma désigne quelque chose de réel et de profond dans la condition humaine.

La question la plus pertinente qui se dégage de cette analyse n’est peut-être pas théorique, mais pratique : si la Chute consiste en la confusion entre un mode de connaissance et la totalité du réel, le retour à l’Arbre de Vie n’exige pas un savoir différent, mais un savoir qui se sait partiel — un savoir qui a enfin appris à reconnaître ses propres limites et à se subordonner à ce qui le dépasse.

Références bibliographiques

Bohm, D. (1980). Wholeness and the Implicate Order (tr fr La Plénitude de l’Univers). Routledge.

Bohm, D. (1992). Thought as a System (La pensée en tant que système). Routledge.

Bohm, D. (1996). On Dialogue (tr fr Le dialigue). Routledge.

McGilchrist, I. (2009). The Master and His Emissary: The Divided Brain and the Making of the Western World. Yale University Press.

McGilchrist, I. (2021). The Matter with Things: Our Brains, Our Delusions, and the Unmaking of the World. Perspectiva Publishing.

Scholem, G. (1941). Les grands courants de la mystique juive. Payot.

Texte original publié le 28 mars 2026 : https://iainmcgilchrist.substack.com/p/the-tree-of-life-and-the-tree-of