Brève introduction
Le Dr H. C. J. Stolting est un biologiste basé aux Pays-Bas, spécialisé en écologie, microbiologie et théorie des systèmes et de l’environnement. Il a étudié la biologie à la Vrije Universiteit d’Amsterdam et a enseigné pendant de nombreuses années dans l’enseignement secondaire supérieur (niveaux VWO et Gymnasium), où il a intégré des visions scientifiques et philosophiques dans ses cours. Son ouvrage en cours de rédaction, intitulé « On the Subversion by Logic », explore une contradiction fondamentale : celle selon laquelle les réalisations humaines, telles que le langage et la rationalité ont tendance à porter atteinte à l’intégrité écologique et existentielle de la nature elle-même.
Harry Stolting soutient que, tandis que la nature exclut automatiquement tout ce qui est non durable au sein de sa propre dynamique naturelle, l’esprit humain peut créer et entretenir en son sein des idées inadaptées qui, si elles étaient mises à l’épreuve dans la nature, seraient rapidement éliminées. Cela engendre un décalage entre nos concepts intérieurs et la réalité à laquelle nous pensons pouvoir les appliquer. Cette fracture entre la nature et nos modèles mentaux, soutient Stolting, n’est pas seulement l’origine du mal, mais aussi de nombreux autres maux.
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Les chats m’ont accompagné pendant la majeure partie de ma vie, façonnant discrètement le rythme de mes journées. Mon compagnon actuel, Max, a récemment ravivé une question qui m’était venue pour la première fois à l’esprit dans mon enfance : un chat est-il capable de connaître le mal ? Son comportement est suffisamment expressif pour inviter à l’interprétation — affection, irritation, espièglerie, voire quelque chose qui ressemble à de la culpabilité. Pourtant, chaque fois que j’essaie d’imaginer ce que Max lui-même ressent, la question s’effondre. Les concepts que j’applique m’appartiennent, pas à lui.
L’essai classique de Thomas Nagel, « What Is It Like to Be a Bat? (Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ?) » illustre ce point avec une précision philosophique. Nagel soutenait que la vie intérieure d’un autre être n’est pas seulement inaccessible, mais structurée d’une manière fondamentalement étrangère à notre propre système conceptuel. Se demander si une chauve-souris éprouve de la honte ou de la curiosité revient à projeter des catégories qui n’ont pas leur place dans son monde expérientiel. Il en va de même pour Max. Ma question — « connaît-il le mal ? » — révèle davantage la structure de mon propre cadre interprétatif que celle de sa réalité — c’est-à-dire de la nature elle-même.
Cette observation renvoie à la thèse centrale de cet essai. J’explore ici la possibilité que ce que les humains appellent le « mal » ne trouve pas son origine dans la nature elle-même, mais émerge au sein des structures symboliques de la cognition humaine. Et la raison n’est pas à chercher dans la biologie, ni dans l’intention, mais dans une divergence structurelle entre la réalité et le monde humain. La nature élimine ce qui ne peut perdurer. L’esprit humain peut préserver ce que la nature exclurait. Pour comprendre l’origine du mal, nous devons examiner la frontière entre ces deux modes d’ordre.
Exclusion systématique
Lorsque nous prenons du recul par rapport à nos présupposés moraux, la cohérence de la nature devient étonnamment claire. La nature ne fonctionne ni par jugement ni par intention. Elle se maintient par la viabilité. Les configurations qui ne peuvent exister se dissolvent aussi vite qu’elles apparaissent. Rien ne perdure à moins de s’adapter aux conditions de son environnement. Le principe d’exclusion systématique (PES) fait référence à ce principe d’ordre naturel : la nature ne maintient que les configurations capables de rester cohérentes dans ses conditions. Tout ce qui en est incapable — qu’il soit physique, biologique, informationnel ou conceptuel — disparaît tout simplement. Le PES n’est donc pas un mécanisme, une intention ou une stratégie évolutive, mais la « grammaire » sous-jacente par laquelle la nature maintient sa cohérence.
À cet égard, la nature reflète la grammaire structurelle de la logique ou des mathématiques. Une configuration se maintient ou s’effondre parce que le système lui-même n’autorise que certains agencements. Il en va de même pour la mécanique classique, le comportement quantique et la dynamique hors équilibre décrite par Prigogine. La réalité se comporte selon des contraintes qui lui sont intrinsèques. Ce principe régit la formation des étoiles, la stabilité métabolique, les relations écologiques et l’émergence de structures complexes. Parce qu’il est naturel plutôt qu’intentionnel, le PES s’applique non seulement aux phénomènes physiques, mais aussi — du moins en principe — aux phénomènes conceptuels.
Les idées qui manquent de cohérence devraient disparaître. Pourtant, l’esprit humain complique les choses : il peut maintenir des concepts même lorsque la réalité les éliminerait. La nature ne produit que ce qu’elle peut soutenir. L’esprit humain peut préserver ce qui n’a aucun fondement dans la réalité. La divergence entre l’exclusion naturelle et la persistance symbolique marque le seuil où la subversion par la logique devient possible.
L’Holoscript
Si la nature élimine ce qui ne peut perdurer, l’esprit humain effectue souvent l’opération inverse. Par le langage, la mémoire réflexive et l’abstraction, l’esprit construit un monde symbolique dans lequel les concepts peuvent survivre indépendamment de la réalité.
On peut considérer ce domaine symbolique comme un « holoscript » : une structure de type script par laquelle la réalité devient intelligible. Il ne s’agit pas simplement d’un filtre interprétatif, mais d’un domaine symbolique autonome, soutenu par des distinctions, des récits, des catégories et des cadres transmis culturellement. Au sein de ce script, un concept peut persister même lorsqu’il n’a aucun corrélat dans la nature. Ce qui importe n’est pas la viabilité dans la réalité, mais la cohérence au sein d’un réseau de symboles. Conservés dans la pensée et indéfiniment recombinables, les symboles acquièrent une durabilité que la nature elle-même ne leur accorderait jamais.
Cette capacité rend possibles l’imagination, la planification et la réflexion, mais elle ouvre également la porte au désalignement. Des concepts que la nature éliminerait peuvent être préservés, diffusés, idéalisés et appliqués bien au-delà de leur domaine légitime.
Une catégorie née dans un contexte historique ou culturel spécifique peut se détacher de son origine et revêtir une autorité universelle. C’est dans ce détachement que réside le germe structurel de l’erreur. De cette manière, l’Holoscript soutient ce que la réalité dissoudrait naturellement. Sa persistance symbolique permet à des concepts non viables de réapparaître dans des domaines qui ne peuvent les soutenir.
C’est par cette brèche que s’introduit la subversion par la logique. Comprendre l’origine artificielle et humaine de ce cadre — l’Holoscript — est essentiel pour saisir comment la subversion par la logique, et donc l’expérience spécifiquement humaine du mal, devient possible.
Subversion par la logique
Si des symboles que la réalité exclurait peuvent persister dans le cadre de l’Holoscript, la question cruciale devient : que se passe-t-il lorsqu’ils réintègrent la réalité ? Dès qu’un concept est appliqué comme s’il appartenait à la structure du monde, un glissement subtil, mais décisif se produit. Un symbole viable uniquement au sein d’un cadre fermé et émergent pénètre dans un domaine où il n’a aucun ancrage. Il devient étranger à la structure dans laquelle il est introduit. C’est ce que j’appelle la subversion par la logique (SPL).
La SPL n’est pas une erreur intellectuelle, mais une incompatibilité structurelle. La réalité éliminerait immédiatement les symboles incompatibles. Pourtant, au sein du cadre réflexif humain de l’Holoscript, de tels symboles peuvent survivre indéfiniment. Lorsqu’ils sont projetés à nouveau sur la réalité, leur persistance génère des distorsions : la perception est filtrée à travers une catégorie qui n’appartient pas à la réalité ; le jugement s’ensuit ; des pratiques et des institutions peuvent se former autour de ces concepts déplacés.
La subversion par la logique renvoie précisément à ce moment où un concept qui n’existe que dans le monde symbolique de l’Holoscript est appliqué comme s’il appartenait à la structure de la réalité. Dans la nature, un tel concept se dissoudrait sous l’effet du principe d’exclusion systématique (PES). Dans l’Holoscript, il persiste parce qu’il reste symboliquement cohérent au sein de ce cadre fermé.
Lorsqu’un tel concept passe dans la réalité, il devient un élément étranger. Sa présence déforme la perception et perturbe le jugement — non par malveillance, mais par incommensurabilité avec le domaine dans lequel il pénètre. Ce désalignement structurel marque le point où commence l’expérience spécifiquement humaine du mal. Dans ce contexte, le « mal » doit être compris comme une catégorie construite par l’homme et maintenue au sein de l’Holoscript.
De nombreux schémas culturels rigides et destructeurs doivent leur pouvoir à ce mécanisme. Leur cohérence est interne — maintenue au sein de l’Holoscript — et non validée par la réalité. Le mal ne découle pas d’une intention, mais d’un désalignement. Il est le résultat d’une persistance symbolique qui l’emporte sur la cohérence naturelle. Ainsi, le mal, dans cette perspective, est un effet secondaire. Il émerge lorsque les symboles pénètrent dans la réalité où ils ne peuvent pas fonctionner correctement.
Exemples
La nature structurelle de la subversion par la logique devient particulièrement évidente lorsque l’on observe comment elle se déploie dans des contextes contemporains. Ces situations ne constituent pas des exemples de mauvaises actions, mais illustrent les conséquences de l’application de formes symboliques au-delà des domaines auxquels elles sont adaptées.
La gestion écologique en est un exemple révélateur. Des modèles simplifiés fonctionnent bien au sein de l’Holoscript, où la clarté dépend de l’abstraction. Pourtant, lorsqu’un tel modèle est traité comme s’il représentait fidèlement l’écosystème lui-même, le concept dépasse son domaine légitime. La nature ne se prête pas à la réduction ; elle suit sa propre logique naturelle de cohérence. L’effondrement des monocultures reflète cette inadéquation : l’uniformité peut sembler cohérente symboliquement, mais elle est structurellement incompatible avec la dynamique des systèmes vivants.
L’intelligence artificielle offre une autre illustration. Au sein d’un ensemble de données fermé, ses motifs peuvent sembler significatifs et cohérents en eux-mêmes. Mais lorsque le système applique ces modèles au monde ouvert et imprévisible au-delà de son environnement d’apprentissage, leur fondement s’effrite. La logique n’est pas erronée ; elle est simplement dépourvue de fondement dans la réalité.
Un troisième exemple découle d’un décalage évolutif. Comme l’affirme Donald Hoffman, l’évolution favorise les interfaces améliorant l’aptitude, et non la vérité. Dans les environnements symboliques modernes, les tendances comportementales façonnées dans des conditions antérieures peuvent ne plus s’aligner sur les structures naturelles. L’Holoscript amplifie cette divergence, permettant à des concepts et à des attentes d’influencer le comportement dans des contextes où ils manquent de tout fondement réel.
Dans tous ces domaines, le même schéma se dessine : une forme symbolique fait irruption dans la réalité, et la réalité ne peut la soutenir. C’est pourquoi les dragons de Darwin n’existent que dans notre imagination.
Remarques finales
Pour comprendre le mal, nous devons comprendre les conditions structurelles qui le rendent possible. La nature, régie par une exclusion systématique, ne contient aucun mal. Elle ne contient que les configurations capables de rester cohérentes dans ses conditions. Les structures qui ne peuvent perdurer se dissolvent tout simplement ; rien ne persiste à moins que la réalité elle-même ne le soutienne. Dans ce domaine, l’exclusion n’est ni punitive ni morale, mais naturelle et inévitable.
Les êtres humains habitent un domaine supplémentaire : l’Holoscript. Grâce au langage, à la mémoire et à l’abstraction réflexive, nous pouvons préserver des concepts que la réalité éliminerait. Ces structures symboliques peuvent survivre indéfiniment, détachées des conditions naturelles qui les dissoudraient autrement. Cette capacité permet l’imagination, la culture et la continuité historique — mais elle ouvre également la porte à un profond désalignement.
La subversion par la logique survient lorsque des concepts symboliquement cohérents, mais naturellement non viables migrent de l’Holoscript vers la réalité. Une fois projetés vers l’extérieur comme s’ils appartenaient à la structure du monde, ces concepts déforment la perception, façonnent le jugement et peuvent s’accumuler dans des systèmes sociaux, institutionnels ou idéologiques. Leur cohérence ne réside pas dans la réalité, mais dans le cadre symbolique fermé qui les préserve.
Dans ce cadre, le mal n’est ni une force, ni une essence, ni une propriété humaine innée. C’est un phénomène secondaire : la conséquence cumulative de l’application de formes symboliques non viables à des domaines qui ne peuvent les soutenir. Il n’émerge pas de l’intention, mais d’une incompatibilité structurelle : lorsque l’Holoscript l’emporte sur la cohérence de la réalité.
Cette perspective ne diminue pas la valeur du domaine symbolique ; elle en clarifie les limites. La réflexion, le récit et l’abstraction conceptuelle demeurent essentiels à la vie humaine. Mais il est crucial de reconnaître la frontière entre la cohérence naturelle et la persistance symbolique. Le mal prend naissance au moment où cette frontière est franchie — lorsqu’un symbole pénètre dans une réalité qui ne peut le soutenir. Comprendre cette frontière n’est pas un exercice académique. C’est une condition préalable pour voir où nos concepts cessent de décrire le monde et commencent à l’obscurcir. Ce n’est qu’en identifiant cette limite que nous pouvons espérer atténuer les distorsions qui surgissent lorsque l’Holoscript étend sa portée au-delà de ses limites.
Dans cette optique, l’étude du mal devient l’étude du désalignement lui-même — et la voie vers la réduction du mal réside dans le rétablissement de la cohérence entre les mondes symboliques que nous construisons et la réalité insondable — notre nature — dans laquelle nous vivons.
Épilogue : Matthias et l’énigme
Pour conclure cette analyse et ancrer sa structure abstraite dans une image accessible, une dernière réflexion peut aider à faire le pont entre le conceptuel et le concret. Un bref intermède peut clarifier comment la distinction structurelle entre la réalité et l’Holoscript devient visible dans l’expérience ordinaire. Il illustre également quelque chose d’essentiel : que l’art — et en particulier l’art narratif — révèle souvent des vérités qui ne peuvent être énoncées directement, en les présentant sous une forme métaphorique. Une telle métaphore est en soi un mode d’intuition ; elle n’est pas décorative.
Dans une nouvelle d’Anton Koolhaas, un coq nommé Matthias se comporte d’une manière que les humains interprètent spontanément à travers des catégories telles que le courage, la folie ou l’orgueil. Pourtant, ces catégories n’existent pas dans la réalité du coq. Matthias ne réagit qu’à des signaux écologiques immédiats ; les significations que nous y attachons ne proviennent pas du monde de l’animal, mais de notre propre cadre symbolique.
Cet écart entre la réalité naturelle, régie par l’exclusion, et le monde interprétatif généré par l’Holoscript révèle l’essence de l’« énigme » qui a inspiré le nom RoosterRiddle.com. Lorsque des catégories humaines sont projetées sur des domaines auxquels elles n’appartiennent pas, la distorsion est inévitable. L’histoire de Matthias illustre, en miniature, comment commence la subversion par la logique : non pas par malveillance, mais par une mauvaise application de symboles à une réalité qu’ils ne peuvent décrire.
Et c’est peut-être là la leçon finale que nous offre Matthias : que la clarté revient dès l’instant où nous reconnaissons les limites de nos métaphores et permettons à la réalité, une fois encore, de parler d’elle-même.
Bibliographie
Hofman, Donald D. The Case Against Reality: How evolution hid the truth from our eyes. Penguin Random House, UK, 2020.
Nagel, Thomas. “What Is It Like to Be a Bat?” The Philosophical Review 83, no. 4 (1974): 435–450.
Prigogine, Ilya, and Isabelle Stengers. Order Out of Chaos: Man’s New Dialogue with Nature (org fr La Nouvelle alliance). New York: Bantam Books, 1984.
Texte original publié le 1er mai 2026 : https://www.essentiafoundation.org/systematic-exclusion-and-the-origin-of-evil/reading/