René Schwaller de Lubicz (1887–1961) est surtout connu des lecteurs anglophones, principalement pour ses travaux visant à mettre en lumière les perspectives spirituelles et cosmologiques de l’Égypte ancienne. Dans ses ouvrages Propos sur ésotérisme et symbole, Le Temple dans l’Homme, Du Symbole et de la symbolique, Le Miracle égyptien, ainsi que dans son monumental Le Temple de l’Homme, Schwaller de Lubicz soutient notamment que la civilisation égyptienne est bien plus ancienne que ne le suggèrent les égyptologues orthodoxes, une thèse qui a suscité un regain d’intérêt grâce aux travaux de Graham Hancock et Robert Bauval. Comme si sa vision de l’Antiquité égyptienne ne suffisait pas à le placer définitivement en marge, il affirmait également que le cœur de la culture égyptienne antique résidait dans une compréhension fondamentale des « lois de la création ». Tout, dans la civilisation égyptienne, de la construction des pyramides à la forme d’une chope de bière, était selon de Lubicz, motivé par une vision métaphysique centrale de la nature de l’harmonie cosmique et par une conscience de la place de l’humanité dans l’évolution de la conscience. Comme le remarque sa traductrice Deborah Lawlor, les études égyptiennes de Schwaller de Lubicz ne constituent qu’une partie de son œuvre globale en tant que métaphysicien et philosophe.

Le jeune René
Né en Alsace-Lorraine, qui faisait alors partie de l’Allemagne, René Schwaller a grandi dans un environnement polyglotte. (Il reçut plus tard le titre « de Lubicz » du poète et diplomate lituanien O. V. de Lubicz Milosz, pour ses efforts en faveur de la Lituanie au lendemain de la Première Guerre mondiale.) L’Alsace-Lorraine a oscillé à maintes reprises entre la domination française et allemande depuis la naissance de Schwaller, et ce mélange franco-germanique confère un caractère singulier à son œuvre. Comme le suggère l’historien de l’ésotérisme Christopher Bamford, Schwaller pensait en allemand, mais écrivait en français. Outre les difficultés inhérentes à l’expression d’intuitions non linéaires et « vivantes » dans un langage linéaire « mort », cette étrange combinaison étrange dresse de nombreux obstacles devant le lecteur novice. Comme il l’écrivait à propos des intuitions sur la « conscience fonctionnelle » présentées dans son ouvrage véritablement hermétique, Verbe Nature : « La nature m’avait montré une grande montagne, couronnée d’un sommet d’une blancheur immaculée, mais elle était incapable de m’enseigner le chemin qui y menait » [1].
Les lecteurs désireux de saisir les intuitions de Schwaller peuvent avoir l’impression de se retrouver eux aussi au pied d’une montagne très escarpée. Cette perspective exigeante n’aurait pas déconcerté Schwaller. Il croyait que la connaissance n’était le droit que de ceux qui étaient prêts à faire l’effort nécessaire pour l’atteindre, une élite prête à endurer la souffrance dans sa quête de sagesse. Cette sensibilité a également influencé ses opinions politiques.
Les premières années, Bergson et Matisse
Le père de Schwaller était chimiste — apparemment fortuné — et le jeune René grandit dans un univers de science, de nature et d’art. Des promenades rêveuses dans les forêts alsaciennes succédaient à des heures passées à peindre et à « expérimenter ». Il vécut également deux expériences singulières. En 1894, à l’âge de sept ans, Schwaller eut une sorte de vision mystique de la nature du divin. Cet aperçu de la réalité métaphysique se reproduisit sept ans plus tard lorsque, à quatorze ans, il eut une autre révélation, cette fois sur la matière. « Quelle est l’origine de la matière ? » se demanda le jeune métaphysicien. Cette question l’occupa toute sa vie.
À la fin de son adolescence, Schwaller quitta la maison familiale et partie pour Paris. Il étudia la peinture auprès d’Henri Matisse, qui était alors profondément influencé par l’œuvre du philosophe le plus célèbre de l’époque, Henri Bergson. Aujourd’hui, Bergson n’est guère plus qu’une simple mention dans les livres d’histoire de la philosophie, mais, dans les années précédant la Première Guerre mondiale, il était mondialement connu et exerçait une immense influence grâce à sa philosophie de l’intuition. Bergson s’opposait à la perception statique et mécaniste du monde, en faveur d’une participation vivante et vitale à son essence, le célèbre élan vital ou « force de vie ». Il était également en quelque sorte un mystique. Dans l’un de ses derniers ouvrages, Les deux sources de la morale et de la religion (1932), écrit après le déclin de sa popularité, Bergson fit sa célèbre remarque selon laquelle l’univers était une machine à « fabriquer des dieux », une formulation à laquelle Schwaller n’aurait guère contestée.

Henri Bergson, un philosophe d’un grand élan
Tout comme Matisse et Bergson, Schwaller subit l’influence de la nouvelle physique d’Albert Einstein et de Max Planck. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, Schwaller croyait que le monde étrange de la physique quantique et de la relativité ouvrait la porte à un univers plus proche des cosmologies anciennes, et moins compatible avec le monde mécaniste newtonien, réglé comme une horloge, du XIXe siècle. Il fut particulièrement stimulé par l’idée de complémentarité, développée par le physicien danois Niels Bohr, et par le principe d’incertitude de Werner Heisenberg.
Bohr chercha à mettre fin au débat sur la nature de la lumière — onde ou particule — en optant pour une position qui la considérait comme les deux à la fois. L’« incertitude » de Heisenberg — qui poussa Einstein à rétorquer que « Dieu ne joue pas aux dés avec l’univers » — soutenait que nous ne pouvons pas connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule élémentaire : préciser l’une obscurcit l’autre.
Schwaller aurait été d’accord avec Einstein sur l’attitude de Dieu envers le jeu. Mais il appréciait que la complémentarité et l’incertitude exigent que nous élargissions notre esprit au-delà du « soit l’un, soit l’autre » de la logique syllogistique, pour parvenir à une compréhension plus profonde du fonctionnement de la réalité. La complémentarité et l’incertitude nous demandent de concilier des idées mutuellement exclusives — le défi fondamental qui se cache derrière un koan zen. Le résultat, Schwaller le savait, peut être une intuition illogique, mais éclairante.
Cette « simultanéité d’états opposés » joue un rôle majeur dans la compréhension que Schwaller a des hiéroglyphes égyptiens. Elle caractérise ce qu’il appelle le « symbolique », une manière de concilier l’objet de la perception sensorielle et le contenu de la connaissance intérieure, dans une sorte de polarité créatrice. Schwaller soutenait que, lorsque les Égyptiens voyaient le hiéroglyphe d’un oiseau, ils savaient qu’il désignait l’animal réel et individuel, mais ils savaient aussi qu’il était un symbole de la « fonction cosmique » qu’il incarnait — le vol — ainsi que de la myriade de caractéristiques qui y sont associées. Les hiéroglyphes ne se contentaient pas de désigner ; ils évoquaient. Comme il l’écrivait dans Du symbole et de la symbolique, « l’observation d’une simultanéité d’états mutuellement contradictoires […] démontre l’existence de deux formes d’intelligence » — une idée que le philosophe du début du XXe siècle Alfred North Whitehead développa, avec de nombreuses similitudes avec la pensée de Schwaller, dans son ouvrage Symbolism, Its Meaning and Effect.

Oiseaux sacrés d’Égypte
Notre intelligence rationnelle et scientifique relève de l’esprit et des sens. L’autre forme d’intelligence, dont Schwaller finit par situer l’expression la plus complète dans la civilisation de l’Égypte antique, relève du « cœur ». Cette quête de « l’intelligence du cœur » devint l’œuvre de sa vie.
Schwaller estimait que l’émergence de la nouvelle physique indiquait que l’humanité s’orientait vers un changement radical de conscience, une idée qu’il partageait avec son quasi-contemporain Jean Gebser. Il reliait ce changement à la précession des équinoxes et à l’avènement de l’ère du Verseau. Mais il croyait également que la science seule ne pouvait fournir les intuitions les plus profondes sur la véritable nature du monde. Pour cela, affirmait-il, un nouveau type de conscience est nécessaire.
Il chercha les signes de cette nouvelle conscience parmi les penseurs moins conventionnels. En 1913–1914, Schwaller fut actif au sein de groupes théosophiques français et, très probablement, dans les cercles occultistes parisiens en général. Il lut abondamment Madame Blavatsky et d’autres penseurs occultistes, et publia une série d’articles sur la philosophie des sciences dans Le Théosophe. Peu après, en 1917, à l’âge de trente ans, il publia son premier livre, Étude des nombres, un essai pythagoricien sur la signification métaphysique des mathématiques.

La Tétractys pythagoricienne
L’idée centrale de cet ouvrage se trouve au cœur de la pensée de Schwaller : la division inexplicable — ou « scission », comme il l’appelait — de l’Un non manifesté, l’Absolu, en la multiplicité — une question qui, sous une forme moins mystique, occupe aujourd’hui de nombreux cosmologistes de renom. Pour Schwaller, cette éruption « irrationnelle » de l’unité absolue dans le monde de l’espace et du temps est le mystère central de l’existence, le secret primordial qui échappera à jamais à la compréhension simplificatrice de l’esprit purement cérébral. Notre esprit rationnel est incapable de saisir ce mystère central, affirme-t-il, car notre « organisation sensorielle semble manifestement imparfaite ». Cette condition ne peut être atténuée que par un « perfectionnement de la conscience », chose dont, affirmera-t-il plus tard, les anciens Égyptiens connaissaient parfaitement. « J’attends avec impatience le moment où un être éclairé sera en mesure d’apporter au monde la preuve du mystère de l’origine », écrivait-il dans La Science sacrée.
Insatisfait des préjugés scientifiques de son époque, Schwaller chercha des âmes sœurs dans le passé. L’étude de l’alchimie nourrit son appétit de connaissance spirituelle. Contrairement à beaucoup de ceux attirés par l’occultisme, son intérêt pour la science lui conféra un esprit rigoureux et pratique, insatisfait des discours vagues sur les mondes supérieurs. L’ésotérisme, croyait-il, devait inclure une connaissance factuelle du fonctionnement du monde ; il rejetait l’interprétation de Jung selon laquelle l’alchimie était une affaire purement psychique. L’alchimie était une pratique spirituelle impliquant la conscience de l’alchimiste, mais elle impliquait également des connaissances objectives sur la structure de la matière. Cette conviction de la réalité d’un savoir objectif alimenta ses recherches ultérieures sur la civilisation égyptienne.
Fasciné par les secrets ésotériques de l’architecture gothique, il fit la connaissance de l’homme dont le nom est le plus associé au « mystère des cathédrales », le pseudonyme Fulcanelli. Entre 1918 et 1920, à Montparnasse, Schwaller rencontra Fulcanelli, qui avait rassemblé autour de lui un groupe de disciples, judicieusement baptisé « Les Frères d’Héliopolis ». (Schwaller affirmera plus tard que le mot « alchimie » signifiait « issu d’Égypte »). L’alchimie avait trouvé sa place dans l’étrange monde de la scène occulte clandestine parisienne, et Fulcanelli et les Frères d’Héliopolis étudiaient les œuvres des grands alchimistes, tels que Nicolas Flamel et Basile Valentin.

Qui était Fulcanelli ? A-t-il seulement existé ?
Fulcanelli et Schwaller se rencontraient souvent et discutaient du Grand Œuvre, la transmutation de la matière, une possibilité que les récentes avancées de la théorie atomique semblaient rapprocher de la réalité. Puis, un jour, Fulcanelli parla à Schwaller d’un manuscrit qu’il avait volé dans une librairie parisienne. Alors qu’il cataloguait un livre ancien pour un libraire, Fulcanelli découvrit un étrange écrit : un manuscrit de six pages à l’encre délavée, décrivant, selon Fulcanelli, l’importance de la couleur dans le processus alchimique. Mais, selon Schwaller, en matière d’alchimie, Fulcanelli était un matérialiste, et il ne saisissait donc pas la véritable nature de la couleur. Schwaller l’éclaira.
Lassé des distractions de Paris, Schwaller s’installa à Grasse, dans le sud de la France, où il invita Fulcanelli à le rejoindre pour une retraite alchimique. Là, après beaucoup de travail, ils réalisèrent avec succès un opus impliquant les secrets du « vitrail alchimique ». Les rouges et les bleus particulièrement évocateurs des rosaces de cathédrales comme celle, surnaturelle, de Chartres avaient échappé aux artisans depuis le Moyen Âge. À Grasse, Schwaller et Fulcanelli auraient peut-être percé le secret.
Mais une tension s’installa entre eux, et l’on soupçonne Fulcanelli d’avoir volé plus qu’un simple manuscrit à un libraire. Les idées de son œuvre la plus célèbre, Le Mystère des cathédrales (1925), auraient été empruntées à Schwaller de Lubicz. Fulcanelli retourna à Paris et, contre l’avis de Schwaller, tenta de reproduire leur travail. Il n’y parvint pas. Selon Schwaller, cela s’expliquait par le fait que Fulcanelli avait omis des ingrédients essentiels que lui seul connaissait. Ignorant les avertissements de Schwaller, Fulcanelli persista à réaliser l’œuvre à Paris. Mais sa mort étrange, due à la gangrène, survenue la veille du jour où il devait révéler le secret à ses élèves, mit fin à son opus.
Schwaller se trouva progressivement conduit vers des moyens plus politiques d’incarner la sagesse ésotérique. Il avait déjà rencontré le poète mystique O. V. de Lubicz Milosz, qui lui avait conféré le titre de chevalier. L’héraldique et la vertu chevaleresque devinrent des éléments centraux de la philosophie personnelle de Schwaller. Comme il l’écrivit dans Verbe Nature : « Le chemin juste vous conduit d’abord à la recherche de votre “totem”, c’est-à-dire vers une héraldique spirituelle ». En effet, « vous ne pouvez pas vous mettre à la place d’une autre personne, car vous êtes vous-même un tout, un aspect particulier de la Conscience universelle ». Il avait également reçu son nom mystique, « Aor » ou « lumière intellectuelle » en hébreu. Plus tard, ses élèves s’adresseraient à lui de cette manière.
L’ésotérisme exige que l’on aborde la vérité ésotérique non seulement intellectuellement, mais aussi comme une pratique vivante. À cette époque, Schwaller prit ce principe à cœur et entreprit d’introduire dans la politique française de l’après-Première Guerre mondiale certaines des valeurs et des idéaux de l’ésotérisme.
La fusion de la politique et de l’ésotérisme n’était pas rare dans une Europe dévastée par la Première Guerre mondiale. Rudolf Steiner avait écrit un ouvrage politique à succès avec son livre sur la restructuration de l’Europe, Le Triple aspect de la question sociale (1919). Mais les opinions politiques de Schwaller étaient très différentes de celles de Steiner. Les Veilleurs (« The Watchmen » ou « Vigilant Ones »), la société politique fondée par Schwaller et Milosz prônait une philosophie résolument conservatrice et élitiste. À quelques exceptions près, cela semble commun à de nombreux penseurs occultistes de l’époque, de W. B. Yeats jusqu’aux figures plus douteuses composant la tristement célèbre Société de Thulé. (Curieusement, Rudolf Hess, membre de la Société de Thulé, faisait également partie des « Vigilants ».) Isha Schwaller de Lubicz, l’épouse de Schwaller (elle-même auteure d’un étrange ouvrage sur l’ésotérisme égyptien, Her-Bak), écrivit que les objectifs des Veilleurs comprenaient « la défense commune des principes des droits de l’homme […] les garanties suprêmes de […] l’indépendance ».

André VandenBroeck
Pourtant, selon André VandenBroeck, auteur de Al-Kemi : Hermetic, Occult, Political and Private Aspects of R. A. Schwaller de Lubicz (1987), ces sentiments se mêlaient à des vues moins démocratiques — ainsi qu’à un goût pour les chemises sombres, les culottes d’équitation et les bottes, un choix vestimentaire discutable dans les années qui ont précédé Hitler. Une aversion pour la société et la civilisation modernes imprègne l’ensemble des écrits de Schwaller, un mécontentement face à « l’homme de masse », un mépris d’inspiration nietzschéenne pour « le troupeau » qu’il partage avec d’autres penseurs ésotériques tels que Julius Evola et René Guénon. Il est clair que des individus comme Schwaller trouveraient révoltante notre société de plus en plus axée sur le plus petit dénominateur commun, et nous devons considérer son intérêt pour la théocratie pharaonique de l’Égypte ancienne à la lumière de sa croyance en la valeur absolue de la conscience individuelle à une époque de médiocrité spirituelle et culturelle croissante.
Mais la conviction de Schwaller selon laquelle les êtres humains contemporains sont dans l’ensemble dégénérés et sa foi en une élite ésotérique préparant une renaissance spirituelle évoquent souvent de manière peu convaincante de tentatives, moins philosophiquement fondées, de rétablir les « valeurs traditionnelles » dans le monde moderne.
Schwaller comprit rapidement que la politique est un véhicule peu maniable pour la vérité et admit qu’une théocratie au sens strict n’était pas envisageable à son époque. Des Veilleurs, groupe chevaleresque, il est passé à une approche plus retirée et communautaire. Dans les années 1920, René et Isha s’installèrent en Suisse et fondèrent Suhalia, un centre de recherche dédié à diverses études scientifiques et alchimiques. Physique, chimie, microphotographie, homéopathie, astronomie, menuiserie, imprimerie, tissage, verrerie et théâtre : tout trouvait sa place à Suhalia. C’est là que Schwaller mit au point un moteur fonctionnant à l’huile végétale, dont il espérait qu’il aiderait la France à réduire sa consommation d’essence, une vision écologique en avance sur son temps. Un navire conçu selon le « principe des nombres et des proportions » fit preuve d’une capacité remarquable en matière de vitesse et d’équilibre. Parallèlement, il étudia la botanique et perfectionna sa méthode de fabrication de « verre alchimique ».

Isha à Suhalia
C’est également à Suhalia que les idées de Schwaller sur l’évolution de la conscience ont commencé à prendre forme. Dans un ouvrage distribué à ses élèves, intitulé L’Appel du feu (1926), il consigna une série d’inspirations provenant d’une intelligence supérieure qu’il appelait « Aor ». Celles-ci lui révélèrent la véritable signification du temps, de l’espace, de la mesure et de l’harmonie. L’idée fondamentale était de penser simplement, de s’abstraire du temps et de l’espace, et de « ne considérer que l’aspect commun à toute chose et à toute impulsion vivante ». Comme il l’écrira plus tard : « Se cultiver à être simple et à voir simplement est la première tâche de quiconque souhaite approcher le symbolisme sacré de l’Égypte antique ».
Cela est nécessaire, car « l’évidence nous aveugle », l’évidence étant notre perception du monde par la seule conscience cérébrale, qui divise, analyse et « granule » l’expérience — la « perception statique » de Bergson. Schwaller découvrira plus tard que les Égyptiens associaient ce type de conscience au dieu « maléfique » Seth ; son opposé, « l’intelligence du cœur », ils l’associaient à Horus.
Schwaller affirmait que les connaissances qu’il avait reçues à Suhalia provenaient d’une vie antérieure. À l’instar de Platon, Schwaller croyait que toute connaissance réelle est une forme de souvenir — un rassemblement de ce qui avait été séparé, une réparation de la « scission primordiale ».
Suhalia continua jusqu’en 1929, date à laquelle des difficultés financières obligèrent Schwaller à la fermer. Il passa les années suivantes à Grasse et à bord de son yacht. Deux années de relative solitude à Palma de Majorque prirent fin avec le déclenchement de la guerre civile espagnole. Le moment semblait propice pour donner suite à une idée qu’Isha et René caressaient depuis quelque temps : un voyage en Égypte.
Ironiquement, ce fut Isha, et non René, qui ressentit la première l’appel de l’Égypte. Préoccupé par l’alchimie, la matière et l’évolution de la conscience, Schwaller pensait peu à l’Égypte. Mais Isha savait qu’ils devaient s’y rendre. En 1936, lors d’une visite au tombeau de Ramsès IX à Alexandrie, Schwaller eut une sorte de révélation. Une image représentait le pharaon sous la forme d’un triangle rectangle aux proportions 3:4:5, son bras levé ajoutant une unité supplémentaire. Schwaller y vit la démonstration du théorème de Pythagore, des siècles avant la naissance de ce dernier. À partir de cette image, il lui apparut clairement que le savoir des maçons médiévaux trouvait ses racines dans l’Égypte ancienne. Pendant les quinze années qui suivirent, jusqu’en 1951, Schwaller de Lubicz resta en Égypte, enquêtant sur les preuves de ce qu’il croyait être un ancien système de connaissances psychologiques, cosmologiques et spirituelles.

La tombe de Ramsès IX à Alexandrie
La majeure partie du travail de Schwaller se déroula au temple de Louxor ; son étude de l’architecture et de la conception remarquables de ce lieu était le résultat naturel de sa fascination précoce pour le mystère des nombres. Lors de sa première visite en 1937, Schwaller fut frappé par une intuition extraordinaire. Le temple, avec ses alignements étranges et « irréguliers », était, il en était certain, une application consciente des lois de l’harmonie et de la proportion. Il le qualifia de Parthénon d’Égypte — anachronisme relatif, puisqu’il croyait que Louxor était la preuve concrète que les Égyptiens comprenaient les lois de l’harmonie et de la proportion avant les Grecs.
Schwaller chercha à Louxor des preuves du nombre d’or, phi. Si le nombre d’or avait été utilisé, cela prouverait que les Égyptiens en avaient connaissance bien avant les Grecs, une révélation qui, à elle seule, aurait bouleversé l’égyptologie orthodoxe. Mais, comme le souligne John Anthony West dans The Serpent and the Sky (1978), une étude sur Schwaller de Lubicz, phi est bien plus qu’un élément central de l’architecture classique. C’est l’archétype mathématique de l’univers manifesté, le principe par lequel nous avons un monde « asymétrique » et « irrégulier » de galaxies et de planètes, plutôt qu’une uniformité fade et homogène, une question qui préoccupe également les cosmologistes contemporains. Schwaller reliait le nombre phi aux orbites des planètes, aux proportions des cathédrales gothiques et aux formes des plantes et des animaux. C’était une « constante de forme », un plan de la réalité, une loi de la création. Et les Égyptiens le savaient.

Le temple de Louxor
Les Égyptiens savaient bien d’autres choses encore : la précession des équinoxes, la circonférence du globe et les secrets de pi. La connaissance des Égyptiens faisait en effet passer les Grecs pour des enfants. Leur sagesse mathématique oubliée amena Schwaller à réaliser de plus en plus que la civilisation égyptienne devait être bien plus ancienne que nous ne le soupçonnions — les traces évidentes d’érosion par l’eau sur le Sphinx allaient dans ce sens. Il en conclut que leur savoir avait peut-être été hérité de l’Atlantide disparue. Mais plus importante encore que toutes ces conclusions était sa conviction grandissante que les Égyptiens avaient une conscience radicalement différente de la nôtre. Ils percevaient le monde de manière symbolique, voyant dans la nature une « écriture » transmettant des vérités sur les forces métaphysiques derrière la création — « les Neters », comme on appelle les dieux égyptiens. C’était une vision que Schwaller estimait que nous devions désespérément retrouver.
Au centre de cette vision se trouvait l’Homme Conscient, le Roi. Pour les anciens Égyptiens, l’Homme Conscient était le couronnement et le but de l’univers, une perception que de nombreux mystiques centrés sur la nature contesteraient. Mais l’Homme Conscient n’était pas « l’homme tel que nous le connaissons ». C’était l’individu en qui « l’intelligence du cœur » s’était éveillée, celui qui avait fait l’expérience de la « conscience fonctionnelle ».
Schwaller croyait que Louxor était une sorte d’organisme vivant, un immense compendium de vérités ésotériques, dont chaque détail, de sa conception globale jusqu’à ses matériaux mêmes, exprimait une révélation centrale : que l’Homme Conscient était le but de l’évolution cosmique. « Chaque type individuel dans la Nature est une étape de l’embryologie cosmique qui culmine dans l’homme », écrivait-il. Selon Schwaller, les différentes espèces développaient diverses « fonctions » — ce que les Égyptiens appelaient les « Neters » et que nous traduisons par « dieux » — qui trouvent leur apothéose et leur intégration dans l’Homme Conscient.
L’essence de l’évolutionnisme de Schwaller tient à ce qu’il appelle la « conscience fonctionnelle », une idée qu’il est utile de comprendre, quelles que soient nos opinions sur les élites ou les théocraties. Et bien que Schwaller ait développé ses idées sur la conscience fonctionnelle dans un contexte égyptien, ce contexte n’est finalement pas indispensable. L’essence de ces idées remonte à Bergson et à l’intuition. Inutile de dire que Schwaller s’empara de cette intuition fondamentale et, grâce à ses révélations égyptiennes, développa un système symbolique original, puissant et captivant sur le plan de l’imagination.
La « conscience fonctionnelle » est une manière de connaître la réalité de l’intérieur. Schwaller croyait que l’Égypte ancienne reposait sur cette connaissance intérieure, très différente de la nôtre, orientée vers l’extérieur. Les Égyptiens de l’Antiquité, affirmait-il, étaient conscients des limites de la conscience purement cérébrale, l’esprit de Seth qui « granule » l’expérience en fragments de temps et d’espace. L’expérience fragmentée produit notre monde familier de choses déconnectées, chacune formant une sorte d’« île de réalité ». Dans cette perspective, lorsque je regarde le monde, je vois un paysage étranger et inconnu, que je ne peux connaître qu’en le disséquant et en l’analysant. Comme l’écrivait le poète Wordsworth : « Nous tuons pour disséquer ».

Mais, comme l’écrit Schwaller dans Verbe Nature (134), « L’Univers est entièrement activité ». Il existe une autre manière de connaître, très proche des formes de perception taoïstes, capable de guérir les ruptures de la conscience cérébrale, sans recourir à des idées douteuses d’élites ou de théocraties. Dans une section intitulée « La Voie » (135), Schwaller nous conseille de « laisser toute dialectique derrière nous et de suivre le chemin des Puissances ». De manière poétique, il poursuit en nous invitant à
Rouler avec le rocher qui tombe de la montagne.
Chercher la lumière et se réjouir avec le bouton de rose sur le point de s’ouvrir ;
travailler avec la fourmi économe ; récolter le miel avec l’abeille ;
s’épanouir dans l’espace avec le fruit qui mûrit.
Toutes ces injonctions sont des exemples typiques de cette « connaissance de l’intérieur » que Bergson avait à l’esprit dans son exposé sur l’intuition. De cette manière, nous participons au monde, plutôt que de le tenir à distance, en l’objectivant, comme la science moderne a tendance à le faire. Avec les récents développements en génétique et en intelligence artificielle, cette « objectivation » se tourne désormais dangereusement vers nous-mêmes.
Mon intention n’est pas de réduire l’œuvre remarquable de Schwaller à une simple variation de Bergson. Comprendre ce qu’est la « conscience fonctionnelle » et développer des méthodes pour y parvenir sont deux choses différentes. L’immense travail de Schwaller sur toute une civilisation vouée à la « connaissance intérieure » implique des voies d’accès à cette perception plus profonde, et nous aurions tort de l’ignorer. Mais il importe aussi de rendre l’essence de sa pensée à un public naturellement légitimement rebuté par son discours sur les élites. L’« intelligence du cœur » est peut-être difficile à acquérir, mais c’est quelque chose dont nous, et le monde entier — et pas seulement un groupe restreint de théocrates éclairés — pouvons tirer profit en en faisant l’expérience. À long terme, Schwaller lui-même l’avait compris. « Appartenir à l’élite », écrivait-il dans Verbe Nature, « c’est vouloir donner et pouvoir donner […] puiser à la source inépuisable et donner cette nourriture à ceux qui ont faim et soif ». À travers son étude de l’Égypte ancienne, Schwaller de Lubicz a fait sienne cette vérité.
(Ceci est une version légèrement remaniée d’un article initialement publié dans le magazine Quest, été 2000.
-
Bauval, Robert, et Graham Hancock. Keeper of Genesis: A Quest for the Hidden Legacy of Mankind. Londres : Heinemann, 1996.
-
Bergson, Henri. The Two Sources of Morality and Religion (orig fr Les deux sources de la morale et de la religion). Trad. R. Ashley Audra et Cloudesley Brereton. New York : Holt, 1935. Publié à l’origine en 1932.
-
Fulcanelli (pseud.). Le Mystère des cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du grand œuvre. 3e éd. Paris : Pauvert, 1964. Publié à l’origine en 1925.
-
Gebser, Jean. The Ever-Present Origin. Trad. de Ursprung und Gegenwart par Noel Barstad et Algis Mickunas. Athens, OH : Ohio University Press, 1982.
-
Hancock, Graham, et Robert Bauval. The Message of the Sphinx: A Quest for the Hidden Legacy of Mankind (tr fr Le Mystère du Grand Sphinx). New York : Crown, 1996.
-
Schwaller de Lubicz, Isha. Her-Bak. 2 vol. Le Caire, 1950. Trad. sous le titre Her-Bak « Chick-pea » : The Living Face of Egypt et Her-Bak : Egyptian Initiate. Londres : Hodder & Stoughton, 1954, 1967.
-
Schwaller de Lubicz, René. L’Appel du feu. Saint-Moritz, Suisse : Montalia, 1926.
-
Schwaller de Lubicz, René. The Egyptian Miracle: An Introduction to the Wisdom of the Temple (orig fr Le miracle égyptien). New York : Inner Traditions, 1985.
-
Schwaller de Lubicz, René. Esotericism and Symbol (orig fr Propos sur ésotérisme et symbole). New York : Inner Traditions, 1985.
-
Schwaller de Lubicz, René. Nature Word (org fr Verbe Nature). West Stockbridge, MA : Lindisfarne, 1982.
-
Schwaller de Lubicz, René. Sacred Science: The King of Pharaonic Theocracy (orig fr Le roi de la théocratie pharaonique). New York : Inner Traditions, 1988.
-
Schwaller de Lubicz, René. A Study of Numbers: A Guide to the Constant Creation of the Universe (orig fr Étude des nombres). Rochester, VT : Inner Traditions, 1986.
-
Schwaller de Lubicz, René. Symbol and the Symbolic: Egypt, Science, and the Evolution of Consciousness (orig fr Du symbole et de la symbolique). Brookline, MA : Autumn Press, 1978.
-
Schwaller de Lubicz, René. The Temple in Man (orig fr Le Temple dans l’Homme). Brookline, MA : Autumn Press, 1977.
-
Schwaller de Lubicz, René. Le Temple de l’Homme : Apet du Sud à Louxor. 2 vol. Trad. Deborah Lawlor et Robert Lawlor. Rochester, VT : Inner Traditions, 1998.
-
Steiner, Rudolf. The Threefold Commonwealth. New York : Anthroposophic Press, 1943. Également publié sous le titre The Threefold Social Order (tr fr Le Triple aspect de la question sociale). Publié à l’origine en 1919.
-
VandenBroeck, André, Al-Kemi: Hermetic, Occult, Political and Private Aspects of R. A. Schwaller de Lubicz. Rochester, VT : Inner Traditions, 1987.
-
West, John Anthony, Serpent in the Sky: The High Wisdom of Ancient Egypt. Wheaton, IL : Theosophical Publishing House, 1993.
-
Whitehead, Alfred North. 1927. Symbolism: Its Meaning and Effect: Barbour-Page Lectures, University of Virginia, 1927. New York : Fordham University Press, 1985.
Texte original publié le 1er mai 2026 : https://www.gary-lachman.com/post/ren%C3%A9-schwaller-de-lubicz-and-the-intelligence-of-the-heart?cid=c38d78fa-6de9-4432-9687-0031bba8b2ad
______________________________
1 NDT. Nous n’avons pas accès à l’original français du livre. Les citations sont traduites de l’anglais.