
« Un lettré contemplant une cascade » (fin du XIIe — début du XIIIe siècle) par Ma Yuan.
Essayez de désigner votre véritable moi comme vous désigneriez un mur de briques, et autres expériences d’éveil de type zen
Un thème majeur dans les traditions religieuses asiatiques, telles que l’Advaita Vedanta et le bouddhisme zen est que notre expérience humaine quotidienne s’apparente à un rêve. Ce rêve consiste à croire que vous n’êtes qu’une personne — une chose dans le monde délimitée par votre peau, un moi séparé des choses et des autres. Mais vous n’êtes pas séparé des choses ni des autres êtres. Et lorsque vous percez à jour cette illusion de séparation, vous devenez « éveillé ».
Dans le bouddhisme zen chinois (Ch’an), une forme importante d’expérience d’éveil est connue sous le nom de « Kensho ». Ce terme signifie littéralement « voir sa véritable nature ». Dans le zen, la vraie nature est souvent décrite comme « vide » — et en même temps identique au monde tel qu’il est. Le kensho n’est pas le point d’arrivée de la pratique. Ce n’est pas un état suprême et définitif, tel que « l’illumination » ou le « nirvana » (si tant est que de tels états soient possibles). C’est plutôt le commencement, car l’éveil est en fait une pratique qui dure toute la vie et n’est jamais véritablement achevée. C’est à ce type d’expérience d’éveil que je m’intéresse ici.
Hui Hai, un maître zen du VIIIe siècle réputé pour avoir fondé un monastère et insisté sur l’importance du travail manuel, disait que votre véritable nature ne doit pas être recherchée à l’extérieur. Il la décrivait ainsi :
L’esprit n’a pas de couleur, telle que le vert, le jaune, le rouge ou le blanc ; il n’est ni long ni court ; il ne disparaît ni n’apparaît ; il est libre de toute pureté et de toute impureté ; et sa durée est éternelle. C’est l’immobilité absolue. Telle est donc la forme et la nature de notre esprit originel, qui est aussi notre corps originel.
Notre véritable nature est donc semblable à un vide. Elle est dépourvue de toute qualité objective. Elle est sans forme, sans couleur, illimitée, immobile. Comment alors voir exactement sa propre véritable nature, si elle est ainsi dépouillée de toute caractéristique discernable ? La méthode traditionnelle consiste à s’asseoir pendant de nombreuses années dans une pratique intense de méditation sous la guidance d’un enseignant expérimenté. Malheureusement, la plupart des pratiquants ne font jamais l’expérience du « vide ». Il existe cependant dans le zen une tradition d’éveil spontané, même en l’absence de toute pratique de méditation. Cela suggère qu’il existe un moyen bien plus rapide et direct de s’éveiller.
Examinons une méthode d’introspection appelée « la voie sans tête », qui offre une approche moderne de l’éveil. Ces expériences à la première personne ont été développées par le philosophe et mystique anglais Douglas Harding dans son ouvrage influent On Having No Head: Zen and the Rediscovery of the Obvious (1961, tr fr Vivre sans tête). Harding grandit au sein d’une secte chrétienne fondamentaliste où il n’avait pas le droit d’aller au cinéma et où le seul livre qu’il était autorisé à lire était la Bible. Lorsqu’il quitta la secte à 21 ans, il était déterminé à rechercher la vérité par lui-même et à être sa propre autorité. L’approche qu’il développa était non conventionnelle et peut être considérée comme une forme d’empirisme radical.
La clé de sa méthode réside à remarquer que l’on ne peut pas voir sa propre tête. Plutôt que de regarder à partir d’une tête, visuellement parlant, il n’y a qu’un vide à cet endroit. En effet, les premiers maîtres zen chinois faisaient référence à la nécessité de « se couper la tête ». Hui Hai affirmait qu’il ne pouvait rien enseigner, car il n’avait pas de langue pour le faire. Le Sutra du Cœur, qui distille l’essence de l’enseignement zen, déclare que « dans le vide, il n’y a ni forme, ni œil, ni oreille, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit ». Les maîtres zen exhortent également les pratiquants à reconnaître leur « visage originel » — un autre nom pour désigner sa véritable nature.

Autoportrait du physicien et philosophe autrichien Ernst Mach, tiré de son ouvrage The Analysis of Sensations (1914). Domaine public
Comment percevoir sa véritable nature selon le zen ? L’un des meilleurs points de départ est la figure mystérieuse de Bodhidharma, le premier patriarche du zen, qui aurait introduit le bouddhisme en Chine depuis l’Inde vers le Ve siècle. Une légende à son sujet raconte qu’il aurait atteint l’illumination après avoir passé neuf ans assis face à la paroi d’une grotte, et qu’il se serait coupé les paupières pour ne pas s’endormir. On lui attribue les vers suivants, souvent considérés comme exprimant l’essence même de l’enseignement zen :
Une transmission spéciale hors des Écritures,
Qui ne repose ni sur les mots ni sur les lettres ;
En pointant directement vers l’esprit de chacun
Elle permet de voir sa véritable nature et d’atteindre ainsi la bouddhéité.
Comment exactement pointe-t-on directement vers son esprit ou sa vraie nature ? L’« expérience du pointage » de Harding aide à tourner son attention vers l’intérieur, en commençant par l’exercice consistant à pointer littéralement du doigt l’endroit même d’où l’on regarde. Notez que si ces exercices ne sont pas effectués, ou s’ils ne sont que simplement pensés, cet article n’aura aucun sens. Veuillez donc procéder comme suit :
Pointez du doigt un objet éloigné, tel qu’un mur. Remarquez sa forme et sa couleur. C’est un objet qui s’étend dans l’espace. Il est également opaque. Vous ne pouvez pas voir à travers lui. Pointez du doigt le sol. Là encore, remarquez l’étendue colorée et ses textures. Pointez du doigt votre pied. Là encore, c’est un objet qui a une forme et une couleur. Pointez votre poitrine et observez ses couleurs, sa forme et le mouvement de votre respiration. Maintenant, pointez l’endroit d’où vous regardez. Dans votre expérience actuelle, y a-t-il une quelconque couleur ici ? Une forme ? Une texture ? Un mouvement ? Y a-t-il des yeux, une bouche ou des joues ici ? Y a-t-il des traits d’une personne ? Remarquez que cet endroit est totalement dépourvu de toute caractéristique permettant d’identifier une personne. Y a-t-il quoi que ce soit ici ? Ou n’y a-t-il qu’une ouverture transparente ?
Quand je regarde en moi, quand je détourne mon attention de 180 degrés, des objets là-bas vers l’endroit où je me trouve, je découvre que je ne suis pas une chose colorée et limitée dans le monde, mais plutôt une capacité incolore et immuable pour le monde, exactement comme le décrit le zen. Est-ce là le « vide » tant recherché auquel font référence les traditions contemplatives à travers les époques et les cultures ?
Une histoire bien connue dans le zen est celle de l’éveil de Tung-Shan, au IXe siècle, qui présente également des parallèles fascinants avec les observations de Harding. Alors qu’il était enfant, Tung-Shan lisait le Sutra du Cœur avec son tuteur lorsqu’il tomba sur le passage « ni œil, ni oreille, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit ». Il fut perplexe. Il utilisa ses mains pour palper son visage, puis demanda à son tuteur pourquoi le sutra disait que ces choses n’existaient pas. Son tuteur lui répondit qu’il ne pouvait pas l’aider. Tung-Shan passa de nombreuses années à chercher un maître digne de ce nom pour lui expliquer ce mystère et d’autres mystères du Dharma. Un jour, alors qu’il traversait une rivière, il vit son visage reflété dans l’eau. Il comprit où se situait son visage dans son expérience vécue, et il connut instantanément un grand éveil.
Le zen va au-delà des mots et des lettres, donc le simple fait de réfléchir à cette histoire irait à l’encontre de son esprit. Pour en faire l’expérience directe par vous-même, veuillez réaliser « l’expérience du miroir » :
Regardez-vous dans un miroir. Vous pouvez maintenant voir votre visage humain. Remarquez où il se trouve. D’après mon expérience, il est là-bas, à quelques dizaines de centimètres, et non sur mes épaules. Est-ce vrai pour vous ? Il est également tourné dans le mauvais sens. Il regarde vers l’intérieur, plutôt que vers l’extérieur. Combien de visages voyez-vous ? Deux, ou un seul ? Observez les formes, les textures et les couleurs de ce petit visage piégé derrière le verre. En revanche, remarquez l’absence de formes, de textures, de couleurs et même de limites à l’endroit d’où vous regardez.
Ce visage là-bas est votre visage acquis. Quand vous étiez bébé, vous ne le reconnaissiez pas comme étant le vôtre. Ce n’était qu’un bébé derrière une vitre. Il vous a fallu de nombreux mois pour apprendre à vous identifier à ce visage. Vous avez appris à associer cette chose visuelle là-bas aux sensations « faciales » que vous ressentez ici, et c’est ainsi que vous vous êtes retrouvé enfermé dans une boîte (du moins en apparence). La façon dont vous êtes pour vous-même — c’est-à-dire votre « visage originel » — n’est-elle pas en totale opposition avec ce petit visage dans le miroir ? En fait, étant dépourvu de toute caractéristique propre, ce « vide » n’est-il pas parfaitement uni au monde ? Ne pourriez-vous pas tout aussi bien dire que votre « visage originel » est le monde donné lui-même ?
Tout cela peut sembler un peu ésotérique, alors examinons un avantage pratique potentiel de la pratique « sans tête » dans le cadre des relations personnelles. Nous pensons que nous nous rencontrons face à face, d’objet à objet. Bien sûr, c’est ainsi que cela apparaît aux autres de l’extérieur. Mais vous entretenez des relations avec les autres depuis votre perspective à la première personne, et non depuis là-bas. L’expérience vécue d’être avec les autres n’est en fait pas celle d’être face-à-face, mais plutôt d’un visage-à-non-visage. Mon visage ne fait jamais obstacle aux visages des autres — y compris ceux que je n’apprécie pas. L’« espace » d’où vous regardez n’a aucune préférence. Il accueille entièrement chacun, quel qu’il soit, sans jugement. Remarquer cela est une manière assez simple et concrète de voir que vous n’êtes, en réalité, pas séparé des autres. En théorie, cela pourrait constituer une base pour une véritable compassion envers les autres.
On peut méditer pendant de nombreuses années sans jamais voir sa véritable nature. La plupart n’y parviennent jamais. La précision et la fiabilité apparente de ces expériences ouvrent une forme d’éveil de type zen à l’investigation empirique. Pourtant, ces techniques n’ont jusqu’à présent guère retenu l’attention des philosophes et des scientifiques. (Je décris ces expériences et j’aborde plus en détail leur relation avec le zen dans mon article récent « The Technology of Awakening »). Les résultats des expériences suggèrent qu’il n’est pas nécessaire d’une vie ou de plusieurs vies pour percevoir sa véritable nature. Vous pouvez le faire dès maintenant. Il s’agit simplement de voir qui ou ce que vous êtes en cet instant même — cela même qui est en train de lire ces mots.
Les recherches de Brentyn Ramm portent sur l’utilisation de méthodes expérimentales en première personne pour étudier la conscience. Il est chercheur postdoctoral Humboldt à l’Université de Witten/Herdecke, au sein du département de psychologie et de psychothérapie. Il a obtenu son doctorat en philosophie à la School of Philosophy de l’Université nationale australienne en 2016. Il a réalisé son mémoire de fin d’études en philosophie à l’Université du Queensland. Auparavant, il avait obtenu un doctorat en psychologie cognitive à l’Université du Queensland en 2006. Son mémoire de fin d’études en psychologie ainsi que son baccalauréat ès arts (avec spécialisation en philosophie et en psychologie) ont été réalisés à l’Université d’Adélaïde. Il vit actuellement à Fremantle, en Australie-Occidentale.
Texte original publié le 2 février 2022 : https://psyche.co/ideas/to-experience-zen-like-awakening-try-going-the-headless-way