En juin dernier, dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal, un individu vraisemblablement inspiré par l’idéologie incel [1] a tué deux personnes et grièvement blessé une troisième. De toute évidence, les hommes incels ne sont pas des modèles à suivre. Nous les trouvons dérangés et estimons ne rien partager avec eux. Ils ne sont pas les seuls à être vus de cette manière. Les djihadistes, les meurtriers, les violeurs, etc. font aussi partie de ces individus que nous avons tendance à exclure de l’humanité. Nous les excluons en raison de leur violence. Mais ne sommes-nous pas nous-mêmes violents ? Si on prenait le temps d’y réfléchir, peut-être arriverions-nous à la conclusion qu’aucune différence de nature ne nous sépare de l’individu incel. Autrement dit, chacun de nous pourrait bien être incel. L’essentiel de ce texte est consacré à la défense de cette idée. Mais, ici, comprenez-moi bien : en disant que chacun de nous est incel, je ne dis pas qu’il n’y a pas de différence entre l’individu incel et les autres. Non, ces différences existent évidemment. Par ces paroles, je dis plutôt que nous partageons tous une même structure psychologique génératrice de violence. Reconnaître cela est d’une importance capitale : nous ne pouvons dépasser notre violence et connaître l’amour qu’en comprenant que nous partageons tous la même violence. Nous reviendrons sur cette idée dans la conclusion de ce texte.
Les hommes incels désirent avant tout dominer les femmes. Ils souhaitent qu’elles perdent leur liberté et qu’elles se plient à leur idéal d’une femme à leur service. Pourquoi souhaitent-ils cela ? Beaucoup d’entre eux ont été rejetés par des femmes durant leur jeunesse, ce qui a causé chez eux une blessure narcissique, c’est-à-dire une « tache » sur l’image qu’ils se font d’eux-mêmes. Ensuite, comme leur image d’eux-mêmes a été diminuée par des femmes, ils cherchent à la restaurer en s’efforçant de devenir des hommes-roi dont la femme ne serait que la servante.
De nos jours, la majorité des hommes, j’ose l’espérer, ne souhaitent pas enfermer les femmes dans ces rôles d’une époque heureusement révolue. Certes, mais nous avons aussi des attentes envers notre partenaire. Vous me direz certainement que nos attentes sont raisonnables, tandis que le modèle de femme voulu par l’incel ne l’est aucunement. N’est-ce pas là une différence fondamentale entre lui et nous ? Non, cette différence n’est pas fondamentale du point de vue de la violence. Voici pourquoi. Si notre partenaire ne se plie pas à nos exigences, nous ressentons de la souffrance, quand bien même nos exigences sont raisonnables. En effet, lorsqu’un désir est frustré, il en résulte une forme de souffrance. Or, nous voulons éliminer notre souffrance. Mais, nous disons-nous, si nous éliminions la cause de notre souffrance, notre souffrance disparaîtrait. Nous nous en prendrons donc à celui ou celle que nous tenons pour être la cause de notre souffrance : notre partenaire. Quel mari n’a pas dit à sa femme un mot méchant lorsqu’elle ne voulait pas se comporter comme il l’aurait voulu ? Et quelle femme n’a jamais rabaissé son mari pour ne pas avoir été à la hauteur de ses attentes ? Tout cela est fait en vue d’éliminer notre souffrance. Le même processus se produit chez l’incel : celui-ci a des attentes à l’égard des femmes — qu’elles soient ses servantes — et lorsque ces attentes ne sont pas respectées, il en souffre et est porté à réagir à cette souffrance par de la violence envers ce qui l’a causée : les femmes.
Tout cela est peut-être vrai, mais vous ajouterez que contrairement à l’homme incel, l’homme dit « normal » n’a jamais été rejeté par les femmes au point d’être blessé dans l’image qu’il a de lui-même. C’est en raison de cette blessure, continuerez-vous, qu’il est si violent ! N’est-ce pas là une différence entre lui et nous ? À cela, je réponds que nous avons tous été blessés, si ce n’est pas par les femmes, alors par autre chose. C’est à cause de ces blessures que nous blessons à notre tour, tout comme l’individu incel. Pourquoi être blessés ferait-il en sorte que nous blesserons ensuite les autres ? Blessés, nous avons des exigences envers les autres, afin de nous protéger d’eux ou d’éviter qu’ils nous blessent davantage ; or, dès qu’on a des exigences envers les autres, la violence n’est jamais loin. Le mécanisme en jeu est le même que celui vu plus haut : mon exigence n’est pas respectée par autrui, j’en souffre et je cherche à éliminer cette souffrance en éliminant ce qui l’a causée : autrui.
Une différence semble toutefois évidente entre l’incel et l’homme ordinaire : le rapport aux femmes chez l’incel est médiatisé par une idéologie, contrairement au rapport de l’homme dit « normal » à l’endroit de sa partenaire. À mon sens, toutefois, cela ne constitue pas une différence si décisive au regard de la violence. L’adoption d’une idéologie n’est pas nécessaire pour être violent. Des époux commettent des paroles ou des actes violents sans être mus par une idéologie. Certes, mais l’idéologie, m’objecterez-vous, est un catalyseur de violence. D’accord, supposons, pour les besoins de la discussion, que l’idéologie soit en effet une différence essentielle entre l’incel et l’époux ordinaire. Je vous répondrai alors que nous sommes tous quelque part porteurs d’idéologie – conservatisme, progressisme, wokisme, nationalisme, féminisme, libéralisme, etc. Ainsi, si ce n’est pas dans nos rapports amoureux que nous sommes « idéologues », ce sera dans d’autres types de rapports humains. Certes, contrairement à « l’incelisme », nos idéologies ne sont pas explicitement et ouvertement violentes, mais les adopter nous porte presque immanquablement à le devenir. C’est que mon idéologie me dit comment la vie devrait être. Autrement dit, mon idéologie m’indique de quoi aurait l’air une vie qui a du sens. Mais une vie ayant du sens est une vie où je me sens psychologiquement en sécurité. Par conséquent, mon idéologie me laisse entrevoir une sécurité psychologique. Or, je défendrai bec et ongle ce qui pourrait me donner de la sécurité. Plus précisément, je serai violent pour conserver ce qui pourrait me donner de la sécurité. Cela signifie que je serai violent pour défendre et promouvoir mon idéologie – ma promesse de sécurité. Il en découle alors que je détesterai ce politicien ou ce commentateur parce qu’il est de droite et moi de gauche (ou l’inverse) ; que je n’hésiterai pas à lui dire (ou à penser de lui) les pires choses. Ainsi, même de ce point de vue, il n’y a pas de différence fondamentale entre moi et l’individu incel.
Bien sûr, contrairement à l’incel, nous ne sommes pas, pour l’immense majorité d’entre nous, violents physiquement. Pourquoi certains hommes passent-ils à la violence physique ? Je ne suis pas sociologue, mais il se peut que la société apprenne trop souvent aux garçons — dans les films, dans la cour d’école ou ailleurs — que la violence physique est une manière de résoudre leurs problèmes. Ce recours à la violence physique chez les hommes ne doit pas être négligé ; bien au contraire, ce recours est inexcusable. Toutefois, plutôt que de m’intéresser à cette forme de violence particulière, je m’intéresse dans ce texte à la violence en général, qu’elle soit physique ou autre.
Qu’est-ce donc que la violence en général ? Nous l’avons définie de la manière suivante : une réaction à notre souffrance ayant pour but d’éliminer la cause de cette souffrance. Ici, il faut préciser quelque chose : la violence qui a fait l’objet de nos discussions est une violence qui s’attaque à la cause extérieure de notre souffrance. Autrement dit, en étant violent en ce sens, nous nous attaquons par exemple à notre partenaire ou à celui qui nous a insultés, mais non pas à nous-mêmes. Or, il existe aussi une violence dirigée contre soi-même. Son mécanisme est en grande partie le même que celui présenté ci-dessus : j’ai des attentes envers les autres, ils ne s’y plient pas, j’en ressens de la souffrance, mais plutôt que de m’attaquer à autrui (la cause extérieure de ma souffrance) pour essayer d’éliminer ma souffrance, je m’attaque à moi-même (sa cause intérieure) : je me critique violemment d’être comme je suis et d’être à ce point idiot pour me faire tant souffrir. De ces attaques que l’on dirige contre soi, il en résulte souvent un état dépressif, voire une dépression. Ce n’est donc pas à cette violence dirigée contre soi que je me suis intéressé dans ce texte ; j’ai plutôt interrogé la violence dirigée contre autrui. Posons-nous alors cette question : pourquoi se fait-il que, contrairement à vous, qui êtes violent contre vous-même lorsque vous souffrez, je réagisse à ma souffrance en étant violent envers autrui ? À mon avis, la culture de la compétition y est pour beaucoup. Dans un cadre compétitif, on m’apprend à être un gagnant. Or, pour être ce gagnant, je dois faire perdre autrui. Par conséquent, si j’ai un état d’esprit compétitif et que je veux éliminer ma souffrance, je m’y emploierai en m’attaquant à autrui — j’en ferai un perdant ! — plutôt qu’à moi-même. La compétition a fait de nous de petits monstres à l’endroit de notre entourage – je pèse ici mes mots.
Ainsi, à la question « Sommes-nous tous incels ? », le texte que vous venez de lire suggère que, oui, dans une certaine mesure, nous le sommes tous, puisque nous partageons une même structure psychologique génératrice de violence. Chez l’incel, toutefois, cette structure prend une forme radicale, poussée à l’extrême. Voilà donc une différence entre nous et lui, mais il s’agit d’une différence de degré et non pas de nature : la nature de la violence incel réside dans la structure psychologique présentée dans ce texte, et que cela nous plaise ou non, nous la partageons tous. Comme nous l’avons vu rapidement, un environnement compétitif favorise cette violence lorsqu’elle est portée à autrui. La fin de la compétition permet de réduire cette violence – peut-être même de l’éliminer. C’est qu’en cessant d’être compétitif, nous ne cherchons plus à gagner en faisant perdre l’autre, c’est-à-dire faire perdre le responsable extérieur de notre souffrance. Mais la non-violence n’est pas encore l’amour. Est-il seulement possible d’être vraiment porté par l’amour ? Je crois que oui. En ne me séparant pas de ma violence, en faisant plutôt un avec elle, qu’elle soit dirigée vers autrui ou contre moi-même, je rejoins le monde, puisque le monde est habité par cette violence – j’espère avoir établi ce dernier point dans cet article. Or, l’amour apparaît précisément lorsque je me vois dans l’autre, lorsque derrière nos différences, je rejoins cet autre. Paradoxalement, en ayant vu ma violence en face, c’est-à-dire en ayant ressenti ma violence comme étant celle du monde, je la dépasse en étant porté vers le monde.
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1Un incel — contraction de l’anglais involuntary celibate ou « célibataire involontaire » — est une personne, généralement un homme, qui désire avoir des relations amoureuses ou sexuelles, mais affirme ne pas parvenir à en avoir. Cependant, en parlant d’un individu incel, on se réfère aussi à un individu se réclamant d’une idéologie misogyne dans laquelle l’homme devrait dominer la femme et même recourir à la violence pour asseoir cette domination. C’est autour de cette seconde acception du terme « incel » que les discussions de ce texte tourneront.