Entretien avec Cynthia Bourgeault par Beshara Magazine
La théologienne radicale évoque Jésus comme maître de sagesse et guide de la transformation de la conscience, la pratique du « dépouillement de soi » (self-emptying, kénose) et la prière centrée (ou aussi « centrante » ou « de centrage ») comme voies de cette transformation, sa compréhension de Marie-Madeleine, ainsi que du caractère transitoire de notre époque : « Nous sommes essentiellement coincés dans un canal de naissance très, très difficile… »
Nick : Bonjour et bienvenue au balado du Beshara Magazine. Je suis Nikos Yiangou, rédacteur des balados du magazine, et je suis accompagné aujourd’hui de mon collègue rédacteur, Peter Huitson. Bonjour, Peter.
Peter : Bonjour, Nick.
Nick : Aujourd’hui, nous recevons Cynthia Bourgeault, prêtresse épiscopalienne, auteure et animatrice de retraites de renommée internationale, décrite comme « une mystique des temps modernes ». L’œuvre de sa vie a consisté à remettre au jour les voies contemplatives et de sagesse du christianisme, largement influencée par la redécouverte des Évangiles gnostiques. Elle a également été profondément marquée par des penseurs, tels que Gurdjieff, Teilhard de Chardin, Jean Gebser et l’approche intégrale de Ken Wilber, qui voient la conscience humaine comme étant en évolution constante. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages, dont Eye of the Heart, The Wisdom Jesus et The Meaning of Mary Magdalene. Son plus récent livre est consacré au contemplatif du XXe siècle Thomas Keating, dont elle suit de près la pratique de la méditation et de la prière centrée (Centering Prayer). Ses écrits et ses paroles ont suscité des controverses et de nombreux débats, et à en juger par ses plus récents billets de blogue, elle ne montre aucun signe de ralentissement.
Nick : Bonjour, Cynthia. Comment allez-vous ?
Cynthia : Oh, nous allons très bien. Merci.
Nick : L’une des grandes contributions que vous avez apportées est cette mise en lumière du christianisme contemplatif, et plus particulièrement de la pratique de la prière comme voie de transformation permettant de réaliser pleinement notre humanité. Si cela vous convient, nous aimerions faire de ce thème le point de départ de notre entretien.
Cynthia : Certainement.
Nick : Très bien. Commençons donc. Vous affirmez que la tradition contemplative du christianisme, largement perdue entre le IIIe et le IVe siècle, a été ravivée au XXe siècle grâce aux travaux novateurs de contemplatifs chrétiens, tels que Thomas Merton, Thomas Keating et d’autres. Vous y avez ajouté votre propre contribution à travers ce que vous appelez la « tradition de sagesse », que vous considérez comme intrinsèque au christianisme et aujourd’hui redécouverte, notamment grâce à la découverte des Évangiles gnostiques. Pour commencer, pourriez-vous expliquer ce qui a été perdu et en quoi cette nouvelle compréhension du christianisme constitue une véritable percée ?
Cynthia : Eh bien, je pense que ce qui a été perdu, c’est avant tout l’intuition selon laquelle Jésus était un maître et un catalyseur de la transformation de la conscience à son époque. Si l’on devait le définir en une formule, c’est probablement la plus juste. Ce qui le passionnait, c’était de montrer aux êtres humains qu’ils étaient prisonniers d’un véritable palais des glaces, caractéristique de l’état de conscience dans lequel nous vivons habituellement, et de les introduire à quelque chose qui porte aujourd’hui différents noms. La mode aujourd’hui est de parler de « conscience non duelle », en empruntant cette expression aux traditions orientales, où elle revêt d’ailleurs un sens légèrement différent. D’autres parlent de « conscience intégrale », un terme forgé par le philosophe suisse Jean Gebser pour désigner l’émergence d’une profondeur de conscience permettant de dépasser les limites du système d’exploitation habituel de l’esprit.
Ainsi, les gens rencontrent d’abord Jésus comme une personne qui les réveillait. C’est ce qui transparaît dans les Évangiles. On y trouve également cette forte conviction que cette capacité d’éveil — cette secousse intérieure — est présente même indirectement dans les enseignements, sans la présence de la personne.
Pour les premiers chrétiens, Jésus était donc un maître de la transformation de la conscience. C’est précisément ce qui définit un maître de sagesse. Et je pense que c’est surtout l’Évangile de Thomas qui met cela en évidence. Personnellement, je ne suis pas entièrement à l’aise avec l’expression « Évangiles gnostiques », car elle est née d’une compréhension réductrice et quelque peu péjorative : on les considérait comme des écrits tardifs représentant une déviation de l’enseignement originel. Or, ils ne semblaient ainsi que parce que l’enseignement originel avait déjà été figé dans une mauvaise direction au moment de leur redécouverte.
L’Évangile de Thomas est avant tout un recueil de paroles de sagesse destinées à provoquer une transformation intérieure. Il recoupe de nombreux passages des Évangiles canoniques, mais leur donne une orientation complètement différente. Ce ne sont pas de simples leçons de morale, mais un effort à faire s’effondrer les structures mentales qui nous enferment dans nos habitudes de pensée et dans les pièges de notre propre esprit, afin de nous ouvrir à ce que l’on pourrait appeler une perception directe à trois centres. L’Évangile de Thomas rend cela parfaitement clair. Les autres textes sont des mélanges : certains sont vraiment assez fantaisistes, empreints de superstition, très dramatisés ou fortement allégorisés. Ils ne sont pas tous du même niveau. Mais l’Évangile de Thomas est véritablement un texte majeur, et il y en a quelques autres qui modifient eux aussi profondément notre compréhension.
Vous me demandez ce qui a été perdu. Je pense que ce qui s’est produit, comme l’ont souligné plusieurs des plus grands enseignants — et Elaine Pagels l’a particulièrement bien formulé —, c’est que le christianisme, sans doute après être devenu religion d’État au début du IVe siècle, est devenu une religion à propos de Jésus plutôt qu’une religion de Jésus.
Il s’agissait désormais d’adorer cette personne extraordinaire, unique entre toutes. Peu à peu, on lui a attribué toute une série de formulations théologiques grandioses : engendré, non créé, né avant tous les siècles, etc. À un certain niveau, tout cela peut être vrai, mais cela exige un autre mode de compréhension. Le résultat fut surtout d’accentuer la distance entre Jésus et les croyants : il fallait l’adorer parce qu’il était ce gourou exceptionnel venu parmi nous, et la manière de l’adorer consistait avant tout à croire les bonnes choses à son sujet.
Le christianisme s’est alors cristallisé dans des credo. Cela se produit précisément au IVe siècle. La hiérarchie institutionnelle s’est développée afin de garantir et de protéger l’orthodoxie doctrinale. Ce faisant, on a perdu l’approche originelle, fraîche et hermétique. Les premières pratiques chrétiennes étaient en réalité des écoles de sagesse : les Pères du désert cherchaient à renouer avec cette baraka transformatrice de Jésus, à faire le vide en eux-mêmes et à accomplir le travail intérieur. Voilà ce qui a été perdu. Et, bien entendu, une fois que les structures s’alourdissent, elles deviennent toujours plus lourdes.
Alors, que s’est-il passé dans cette révision contemporaine — à laquelle on peut associer le nom de Thomas Merton, car c’est un nom très familier, et il a certainement joué un rôle catalyseur dans les années 1960, en remettant en cause cette désignation de ce que le christianisme, au cours de ces 1000 à 1500 années intermédiaires, avait fini par appeler contemplation et qu’il présentait comme un don raffiné, accessible seulement à des esprits très humbles et seulement à la fin de leur vie, soigneusement administré par les monastères qui en détenaient, en quelque sorte, le monopole.
Thomas Merton et Thomas Keating ont renversé cette conception. Ils ont affirmé que la contemplation constituait le fondement même d’une prière qui vous fait sortir du mental et de cette relation transactionnelle avec un Dieu perçu comme extérieur à vous, pour vous conduire directement vers cette profondeur qui est, et a toujours été, le fondement même de votre appartenance, la source d’où vous prenez naissance.
Dans les années 1970, des mouvements populaires ont commencé à se développer au sein du christianisme. Ils ont profité du formidable renouveau de la méditation qui se produisait alors partout dans le monde, largement porté par les traditions asiatiques, pour redonner vie à la tradition contemplative propre au christianisme, longtemps demeurée cachée et éclipsée.
La réalisation que ce dont parlaient les premiers maîtres du désert correspondait très étroitement à ce que nous appelons aujourd’hui méditation. Des pratiques se sont alors développées afin de permettre aux chrétiens de vivre cette expérience dans un cadre pleinement chrétien, sans qu’ils aient besoin de quitter leur tradition pour devenir bouddhistes, hindous ou — que Dieu les bénisse — soufis. Ils le pouvaient s’ils le souhaitaient, mais ce n’était plus nécessaire. On redécouvrait que cette voie constituait un héritage propre à l’humanité, une capacité innée à reconnaître, à revendiquer et à faire grandir cette relation personnelle, directe, inévitable et indestructible avec des niveaux d’intelligence intime qui dépassent notre esprit.
Nick : Vous avez déjà évoqué la question suivante en présentant Jésus comme un maître de sagesse, appartenant à la lignée des grands maîtres dont la préoccupation essentielle était la transformation de la conscience humaine. Dans cette perspective, le Royaume des cieux n’est plus un lieu promis dans l’au-delà, mais un état de perception accessible dès maintenant. Pourriez-vous nous en dire davantage sur l’enseignement de Jésus concernant la kénose, ce terme grec qui signifie, si je ne me trompe, « dépouillement de soi » ? Que change ce déplacement intérieur, lorsque l’on passe d’une approche institutionnelle fondée sur la croyance à une voie de connaissance directe enracinée dans le cœur ?
Cynthia : Eh bien, cette manière de voir les choses s’exprime difficilement dans le langage théologique traditionnel. Il faut recourir à d’autres langages, et je pense qu’aujourd’hui celui de l’évolution de la conscience est particulièrement éclairant.
Lorsque j’étais au séminaire, on ne nous présentait que deux possibilités : Jésus était-il prêtre ou prophète ? Les théologiens débattaient sans fin de cette question, comme dans une sorte de match de tennis théologique où chacun avançait de solides arguments. Mais le modèle du maître de sagesse n’était tout simplement pas envisagé, parce qu’à cette époque on ne concevait pas que la conscience puisse être transformée. On admettait qu’elle puisse être purifiée ou rachetée, mais non transformée. Personne n’avait l’idée que nous étions portés par un tapis roulant évolutif se dirigeant quelque part.
Ce n’est qu’au début du XXe siècle — à une exception remarquable près dans la tradition occidentale, dont je parlerai peut-être si la conversation nous y conduit — que nous avons commencé à disposer de cartes nous permettant de reconnaître qu’il existe effectivement un autre état de conscience, plus proche d’une perception directe, d’une compassion immédiate et d’une conscience morale spontanée.
Toutes ces qualités apparaissent parce que l’on perçoit directement à partir de l’unité. Cela ne signifie pas que les différences disparaissent, mais que l’on voit la lumière traverser toutes les formes particulières, et que l’on agit à partir de cette vision. Une fois cet état de conscience identifié et nommé, il est devenu possible de relire les traditions mystiques avec un regard neuf et de comprendre enfin ce qu’elles décrivaient réellement. Elles ne parlaient pas simplement de promenades dans les champs accompagnées de douces expériences de Dieu ; elles évoquaient une perception directe de la réalité. La manière la plus simple de l’exprimer est peut-être de dire qu’il s’agit d’une bande passante plus élevée sur le rayon de la conscience, d’une densité supérieure de cohérence et d’intégration. Cela a profondément changé notre compréhension.
Quel rapport la kénose entretient-elle avec cela ? La kénose désigne précisément le dépouillement de soi. Le terme provient directement d’un hymne liturgique ou chant de saint Paul décrivant l’esprit du Christ. Il est intéressant de noter que Paul dit : « Ayez en vous le même esprit qui était en Jésus-Christ ». Puis il poursuit en disant : « Lui qui, dès l’origine, était de condition divine, ne chercha pas à profiter de l’égalité avec Dieu, mais il s’est dépouillé lui-même, et il a pris la condition du serviteur. Il se rendit semblable aux hommes en tous points, et tout en lui montrait qu’il était bien un homme » [1].
Eh bien, le terme grec employé par Paul — la langue dans laquelle il parlait — pour désigner le fait de « se vider soi-même » était kénose (kenosis), c’est-à-dire le dépouillement de soi. C’est ainsi que ce mot est entré dans le vocabulaire chrétien. Traditionnellement, dans le christianisme, on l’a interprété comme le renoncement à la volonté propre : « Non pas ma volonté, Seigneur, mais la vôtre ». Il s’agissait de purifier ce que l’on appelait la « volonté propre pécheresse ».
Cette interprétation reposait sur l’idée que les êtres humains, à cause de la petite faute commise dans le jardin d’Éden au commencement de la création, avaient péché, désobéi à Dieu, été chassés du Royaume, étaient devenus mauvais et soumis à cette volonté propre pécheresse, laquelle consistait précisément à désobéir à Dieu. Dans cette perspective, le dépouillement de soi était toujours compris comme un acte moral de purification et de renoncement à soi-même. Très vite, cela donna naissance à toute une industrie spirituelle de directeurs de conscience chargés de vous aider à discerner ce qui relevait de votre volonté et ce qui relevait de la volonté de Dieu.
Et cette conception reposait largement sur l’idée que les êtres humains, sans doute à cause du petit écart de conduite commis dans le jardin d’Éden au commencement de la création, avaient péché, désobéi à Dieu, été chassés du Royaume, étaient devenus mauvais et soumis à une volonté propre pécheresse, c’est-à-dire une volonté qui les poussait à désobéir à Dieu. Voilà comment les choses étaient comprises.
Dès lors, le dépouillement de soi (kenosis) était toujours interprété comme un acte moral d’auto-purification et de renoncement à soi. Très vite, cela a donné naissance à toute une industrie complexe de directeurs spirituels chargés de vous aider à discerner ce qui relevait de votre volonté et ce qui relevait de celle de Dieu. Tout cela n’a de sens que dans le cadre d’une séparation dualiste et strictement théiste, où Dieu est « là-haut », extérieur à nous : Dieu a une volonté, j’ai une volonté, et ces deux volontés sont généralement opposées parce que l’être humain est mauvais ou marqué par le péché. Il faut donc se soumettre, plier l’échine. Dans cette perspective, la kenosis est devenue synonyme d’abandon de sa propre volonté et de soumission.
Ce n’est qu’au XXe siècle, grâce aux cartes de la conscience, que l’on a commencé à comprendre que le véritable problème n’était pas la volonté propre, mais le modèle même du moi autonome à travers lequel nous percevons le monde. Tant que notre cerveau fonctionne en plaçant notre intériorité « à l’intérieur » et tout le reste « à l’extérieur » — de sorte que, lorsque je dis : « J’aime Dieu », Dieu devient un objet —, nous restons enfermés dans l’idée que le renoncement consiste simplement à abandonner notre préférence entre aller à gauche ou aller à droite, sans réaliser que ce qui nous est réellement demandé, c’est d’abandonner cette manière extrêmement restrictive d’être conscient, avec tout le bagage qui l’accompagne.
Car lorsque vous vivez dans cette conscience limitée, vous possédez une histoire personnelle ; vous avez des préférences ; vous aimez certaines choses et en détestez d’autres ; vous avez le sentiment très fort que l’avenir vous entraîne dans une direction particulière. Tous ces avantages vous permettent d’entretenir le récit entièrement autoconstruit selon lequel vous êtes un individu séparé, doté d’une histoire personnelle, d’une âme — bientôt conçue comme une sorte d’ADN spirituel impérissable qui vous appartient exclusivement et que vous auriez reçu au moment de votre conception ou de votre naissance.
Toute l’histoire en est donc venue à réifier les choses. Et, dans un tel cadre, renoncer à sa propre volonté est effectivement ce qu’il y a de plus difficile.
Mais sur une carte de transformation de la conscience — qui inclut vraiment ce que l’on pourrait appeler une conscience témoin ou un soi supérieur, un véritable « Je » situé au-delà de ce moi narratif —, on comprend que ce qui nous est demandé, c’est de sortir de la cage dans laquelle nous enferme notre propre histoire.
Je me souviens d’un épisode qui m’a profondément marquée. Ce fut un véritable moment de révélation pour moi. Je traversais alors une difficulté personnelle : je savais que je devais laisser partir une personne de ma vie, une relation dont je savais qu’elle était nocive et inappropriée. Pourtant, cela m’était extrêmement difficile, essentiellement parce que j’avais déjà construit autour de cette histoire tout un récit. C’était devenu Tristan et Iseut.
Puis, un jour, quelque chose s’est produit. Comme un déclic. Mon guide intérieur m’a soufflé : « Pourquoi n’essaierais-tu pas de lâcher prise du côté du sujet plutôt que du côté de l’objet ? »
Au lieu de renoncer à cet objet, de l’abandonner par obéissance à un Dieu qui aurait un autre projet pour moi, j’ai simplement laissé tomber le mécanisme de fabrication du moi qui justifiait toute cette histoire, avec ses désirs et ses attachements.
Je n’en revenais pas de la simplicité de ce geste. C’était absolument facile et sans effort.
Il suffisait de sortir de derrière, comme dans le grand classique américain Le Magicien d’Oz. Vous savez, ce petit homme caché derrière son dispositif qui proclame : « Je suis le grand et terrible Oz ! » Il suffit de sortir de derrière ce grand et terrible Oz, de prendre une profonde inspiration, de regarder la réalité telle qu’elle se présente, l’air frais sur le visage, et de dire : « D’accord. J’existe ».
Pour moi, la kénose, comprise comme un processus de transformation, constitue le pont entre le moi narratif auquel nous nous identifions — ce moi engagé dans ses luttes — et l’entrée dans ce qui pourra grandir, grâce à une présence stable de témoin, vers… les termes varient selon les langues : le « soi supérieur » chez Gurdjieff ; le « vrai soi », le « véritable Je »… Quoi qu’il en soit, il s’agit de quelque chose qui possède un champ perceptif qualitativement différent. Et lorsque votre manière de percevoir change, votre volonté change naturellement avec elle.
Peter : Pourrions-nous maintenant parler de la Centering Prayer (la Prière centrée) comme véhicule permettant cette transformation ? Comme vous l’expliquez dans vos écrits, cette pratique remonte aux Pères du désert ainsi qu’au traité médiéval Le Nuage d’inconnaissance. Vous avez déjà évoqué le fait que le christianisme possède en lui un profond courant non duel. Thomas Keating a ensuite développé la Prière centrée dans les années 1980 afin de favoriser ce type de transformation. Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste cette pratique, ce qui la rend unique et quel effet elle produit sur ceux qui la pratiquent ?
Cynthia : Eh bien, la Prière centrée est devenue une forme très particulière, très élaborée et, je pense, extrêmement subtile d’entrée en méditation.
Dans les années 1970, lorsque les méthodes de méditation commencèrent à apparaître dans le christianisme, deux approches émergèrent presque simultanément. La première fut la « Méditation chrétienne », fondée par un moine bénédictin. Il s’agissait essentiellement d’une méditation par mantra, très proche de ce que l’on trouve dans les traditions orientales. On s’assoit, on répète un mantra — en l’occurrence Maranatha (« Viens, Seigneur Jésus ») — et l’on maintient toute son attention sur ce mantra afin d’empêcher les pensées de vagabonder. Si elles s’échappent, le mantra les ramène.
La Prière centrée est née de cette approche… jusqu’à un certain point. Mais la personne qui l’a véritablement élaborée — un des moines du monastère de Thomas Keating — s’est inspiré d’un tout autre texte : ce grand classique de la spiritualité chrétienne du XIVe siècle qu’est Le Nuage d’inconnaissance.
Ce texte est absolument fascinant lorsqu’on s’intéresse au courant non duel du christianisme. C’en est, pour ainsi dire, la pièce à conviction numéro un.
Dans ce traité du XIVe siècle, rédigé par un moine anglais anonyme, probablement chartreux, dans une langue qui commençait seulement à être mise par écrit, l’anglais moyen du XIVe siècle — l’époque même de Chaucer, une langue encore très brute —, son auteur décrit ce qui est, à ma connaissance, la première véritable carte des structures et des niveaux de conscience dans le christianisme occidental, bien avant que Jean Gebser ou Ken Wilber ne développent leurs propres modèles.
Ce qu’il reconnaît avec une remarquable clarté, c’est que ce que le christianisme appelait la « contemplation » n’est pas tant un état de prière qu’une structure de conscience permettant une perception directe du divin.
Selon l’auteur du Nuage, il existe tout un continuum de formes de prière qu’il appelle la « contemplation inférieure » et « actif supérieur », toutes centrées sur le développement de la relation avec ce soi narratif que nous construisons — ce moi dont nous venons justement de parler. Or, la contemplation véritable consiste précisément à rompre cette boucle de rétroaction : à abandonner l’agitation constante de la contemplation, des récits sur soi-même, des interrogations du type « comment est-ce que je me sens ? », et de l’introspection, ainsi que toutes les pratiques qui renforcent l’illusion d’un moi phénoménal séparé.
C’était donc là l’arrière-plan dans lequel il écrivait, et Thomas Keating a, d’une manière ou d’une autre, repris cela dans son enseignement. Il fut mon propre maître monastique et celui qui a véritablement fait de la Prière centrée un mouvement populaire.
Ce qu’il a retenu de l’esprit kénotique du Nuage d’inconnaissance, c’est ceci : plutôt que de vous donner un mantra auquel vous accrocher afin d’empêcher vos pensées de vagabonder, reconnaissez simplement que les pensées vont surgir pendant la méditation. C’est la nature même de l’esprit. Aujourd’hui, nous parlerions du « mode par défaut » du cerveau, qui produit continuellement des pensées.
Alors, dit-il, utilisez-les.
Vous pratiquez donc, encore et encore, dans la Prière centrée, ce mouvement kénotique qui consiste à vous libérer progressivement de l’attachement. Vous connaissez ce passage : « Lui qui, dès l’origine, était de condition divine, ne chercha pas à profiter de l’égalité avec Dieu » [1]. Laissez-Le partir. Pensée après pensée. Et un autre mot pour « lâcher prise », c’est abandonner vos pensées.
Ainsi, que se passe-t-il lorsque vous vous installez pour la Prière centrée et que votre esprit est agité, surstimulé, absorbé par un problème que vous avez mal à la tête et que tout vous semble pénible ? Vous vous dites peut-être : « Je ne suis vraiment pas dans de bonnes dispositions pour méditer ». Alléluia ! Vous disposez alors d’une abondante matière première, car tout cela remonte à la surface.
Lors d’une des premières retraites, une personne dit à Thomas Keating : « Oh, Père Thomas, je suis un véritable échec dans cette prière. En vingt minutes d’assise, j’ai eu dix mille pensées ». Et Thomas lui répondit : « Merveilleux ! Dix mille occasions de revenir à Dieu ».
Ce qu’il met ainsi en lumière, c’est que ce geste de lâcher-prise est précisément le chemin du retour à Dieu. L’abandon devient donc la voie par laquelle on revient à Dieu.
C’est ainsi que la théologie l’a interprété. Mais, lorsque l’on place une personne sous un appareil d’IRM fonctionnelle (IRMf) et que l’on observe ce qui se passe dans son cerveau au moment où cela se produit, on constate qu’elle est en train de creuser un nouveau circuit neuronal : elle associe le geste du renoncement, cette ouverture à un état plus vaste et plus direct de conscience, au fait même de relâcher son attachement. Cette prière est intéressante parce qu’elle agit, selon moi, au niveau d’une transformation kinesthésique subtile. Elle participe véritablement au recâblage des voies neuronales.
Bien sûr, toute une attitude intérieure accompagne ce processus, puisque nous l’accomplissons en solidarité avec le Christ. J’explique souvent aux personnes que, chaque fois qu’elles parviennent à laisser partir ne serait-ce qu’une seule pensée pendant la prière, elles participent au mystère du Christ, au Mystère pascal, et approfondissent leur capacité à agir en communion avec l’esprit kénotique du Christ.
Cela aide énormément ceux qui en sont venus à croire que méditer consiste à être parfaitement calme, à ne plus avoir de pensées et à éprouver un état de paix ou de béatitude. La Prière centrée répond : non, ce n’est pas cela, méditer. Méditer, c’est inscrire profondément en vous, comme réponse spontanée à toute situation, cette disposition qui consiste, au lieu de s’agripper au « moi », de le défendre et de le protéger, à entrer dans l’expérience avec ouverture : « Tiens… qu’y a-t-il ici ? »
Et cela se produit avant même que vous n’ayez eu le temps d’y réfléchir ou d’y consentir mentalement, parce que ce mouvement s’imprime dans votre corps. Votre corps le sait avant même que votre esprit n’y adhère.
Peter : Quels sont les effets de cette pratique sur ceux qui la suivent ? En quoi diffèrent-ils de ceux produits par une méditation plus classique, fondée sur la concentration ?
Cynthia : Eh bien, je dirais que l’une des erreurs fréquentes des mouvements de méditation populaires est de croire qu’une seule pratique peut tout accomplir.
Les formes classiques de méditation, qui reposent sur un mantra et un point unique d’attention, constituent selon moi une excellente porte d’entrée. Elles apprennent à rassembler son attention, afin qu’elle ne soit plus à la merci de la moindre pensée qui surgit.
La Prière centrée, elle, enseigne l’abandon.
À mes yeux, l’attention et l’abandon sont les deux leviers essentiels grâce auxquels l’être humain peut orienter sa transformation de conscience.
La Prière centrée est extraordinaire pour l’abandon ou le lâcher-prise. Elle vous enseigne cette disposition intérieure consistant à relâcher ; lorsque vous hésitez, relâchez du côté du sujet, abandonnez le bagage auquel vous vous accrochez. Voilà ce qu’elle vous apprend.
En revanche, elle est plus faible en ce qui concerne l’attention, surtout au début.
Thomas Keating, qui fut en quelque sorte l’architecte de cette méthode, disait que la Prière centrée ne se pratique pas avec l’attention, mais avec l’intention. Cette formule est un peu trompeuse, car il est difficile de parler d’attention sans intention. Mais, dans son insistance à laisser aller les objets de l’attention — ce qui provient directement du Nuage d’inconnaissance —, il n’encourageait pas cette concentration aux contours précis.
Or, pour se rendre compte que l’on est en train de penser, que l’on s’est laissé entraîner par une pensée, il faut, surtout au début, compter largement sur cette disposition inconsciente qui nous rappelle doucement de revenir à la pratique.
Ainsi, dans les premiers temps de la Prière centrée, on passe souvent beaucoup de temps à rêvasser. À mes yeux, c’était l’une des faiblesses de sa première présentation, à la première génération : elle permettait aux gens de rester dans leurs rêveries, faute d’une concentration suffisante.
Il y avait trop de discours théologiques : « Nous sommes dans la main de Dieu », « Tout est grâce », « C’est Jésus », etc., et pas assez de cette invitation plus directe : « Écoutez, il s’agit d’une méthode expérimentale extrêmement intéressante, dont le véritable objectif est d’enlever, de remplacer le récit que vous entretenez sur vous-même ».
Tout le monde voulait passer de son faux moi — considéré comme névrotique — à son vrai moi, imaginé comme une version idéalisée, assainie et améliorée de lui-même.
Mais cela demeurait entièrement enfermé dans le récit. On transvasait simplement d’un récipient vide dans un autre.
Pendant très longtemps, personne n’a remis en question cette idée selon laquelle ce « vrai moi » que l’on croyait découvrir n’était, en réalité, qu’un mirage. Car le mécanisme même de conscience dont on dispose à ce stade est incapable de conduire directement vers ce vrai moi ; il vous retient toujours à un niveau inférieur, puisque vous transformez inévitablement ce vrai moi en un objet doté de caractéristiques, de qualités et d’attributs.
La Prière centrée possédait pourtant tous les mécanismes nécessaires pour aider les personnes à sortir de ce piège, mais elle ne l’a pas fait pendant très longtemps.
Ce n’est que durant les dix dernières années environ de l’enseignement de Thomas Keating qu’il est allé jusqu’au bout de son intuition et a véritablement reformulé tout son enseignement dans un cadre non duel. À partir de ce moment-là, il a pu exprimer ces choses beaucoup plus directement.
Pendant longtemps, beaucoup de pratiquants croyaient venir à la Prière centrée, abandonner leurs pensées comme s’ils s’acquittaient d’un péage, puis recevoir en échange des révélations sur leur inconscient qui les aideraient à construire leur vrai moi, conçu comme une version nouvelle et améliorée d’eux-mêmes.
Ils ne voyaient pas que ce qu’ils étaient réellement en train de faire, c’était de détruire le mécanisme même de conscience qui les maintenait prisonniers de cette illusion.
Ce que j’observe aujourd’hui, et qui est très encourageant, c’est que, durant les vingt dernières années de la très longue vie de Thomas, il a orienté son enseignement beaucoup plus clairement dans cette direction.
Nombre de ses anciens élèves possédaient déjà, grâce à leur pratique, les dispositions nécessaires ; il ne leur manquait qu’un cadre de compréhension un peu plus vaste.
Et je vois aujourd’hui chez ces pratiquants de longue date une maturation étonnamment rapide et profonde, à mesure qu’ils suivent Thomas dans ce magnifique effort visant à faire sortir la kénose du domaine de la volonté individuelle pour la comprendre comme la naissance, en chacun de nous, de quelque chose que nous étions incapables d’imaginer lorsque nous avons commencé cette pratique.
Maintenant que c’est là, il suffit de l’accompagner.
On voit naître chez eux une joie profonde lorsqu’ils découvrent soudain : « Mais c’est déjà ici. Je peux vivre cela. Comment est-ce possible ? Il n’est finalement pas difficile d’abandonner les premières illusions que j’avais sur mon vrai moi, car ce que je suis en train de devenir dépasse tout ce que j’aurais osé imaginer ».
Je crois que cela rappelle un vers d’un poème de Rûmî :
« Je suis mort en tant que minéral et je suis devenu végétal… »
Et ainsi de suite.
La dernière ligne dit :
« Et lorsque je mourrai aux anges, ce que je deviendrai, vous ne pouvez encore l’imaginer » [2].
Tout est là.
C’est exactement ce que vivent ces personnes lorsque le dernier enseignement de Thomas finit par rejoindre l’expérience vécue qu’elles portaient déjà en elles, mais pour laquelle elles ne possédaient pas encore le langage capable de leur révéler le trésor qui était là depuis le début.
Peter : Vous venez justement de mentionner Rûmî. Nous voulions vous demander : vous expliquez dans vos ouvrages avoir beaucoup appris auprès de traditions extérieures au christianisme. Pourriez-vous nous dire ce que vous y avez découvert et s’il en est certaines que vous souhaiteriez particulièrement évoquer ?
Cynthia : Eh bien, comme je l’ai dit, le christianisme est resté coincé, en quelque sorte bloqué, à ce que les cartes contemporaines de la conscience appellent le « niveau rationnel de la conscience ». C’est un mode de conscience qui pose comme centre un individu doté d’une âme, engagé dans un parcours vers une destinée.
Il est resté prisonnier de ces magnifiques, mais fondamentalement dualistes, constructions théologiques. C’est pourquoi il n’a pas développé de manière stable et reconnue une véritable dimension intégrale. Bien entendu, il y eut de nombreuses exceptions, mais elles furent rangées sous l’étiquette de « mystiques », ce qui revenait souvent à les considérer comme des originaux, voire des excentriques.
C’est pourquoi, pour retrouver l’intuition non duelle du christianisme, il est extrêmement précieux de pouvoir dialoguer avec des traditions qui ont développé ces enseignements de façon beaucoup plus explicite.
Pour moi, les deux traditions qui ont joué le rôle de véritables frères et sœurs sont le bouddhisme tibétain et le soufisme. Chacune, à sa manière, témoigne de l’existence d’une réalité tout autre, plus profonde et plus riche que les constructions rationnelles dans lesquelles le christianisme semble tant aimer évoluer.
Rûmî est, à cet égard, absolument brillant.
À un moment donné, Ken Wilber a formulé une idée particulièrement éclairante. Selon lui, chaque tradition religieuse comporte une ligne de développement : son enseignement, sa théologie, tout son système. Mais il existe également un niveau. À chaque niveau, dans une tradition religieuse autorisée, inscrite dans une lignée, les pratiquants vivent et comprennent cette tradition selon différents niveaux de conscience, depuis les formes les plus superstitieuses jusqu’aux réalisations les plus profondément non duelles.
L’idée essentielle de Ken Wilber — que Thomas Keating illustrait magnifiquement — est que l’on est souvent plus proche d’une personne appartenant à une autre religion, mais située au même niveau de conscience que d’un membre de sa propre tradition qui se trouve à un niveau différent.
Le christianisme en donne aujourd’hui de nombreux exemples. Lorsque nous observons certaines expressions superstitieuses ou magiques pratiquées au nom du christianisme, nous retrouvons en réalité des niveaux de conscience très tribaux.
C’est pourquoi Thomas Keating, lorsqu’il devint abbé de l’abbaye trappiste Saint-Joseph dans les années 1960 et constata que les moines étaient dans une impasse — eux qui avaient consacré leur vie à devenir des contemplatifs, mais qui s’ennuyaient profondément —, décida de faire appel à des maîtres venus d’autres traditions.
Il s’appuya largement sur un roshi zen. Il invita également des maîtres hindous. Toute la communauté monastique fut initiée à la Méditation transcendantale (TM).
Thomas n’hésita donc pas à faire appel à des traditions extérieures pour transmettre un enseignement que le christianisme possédait pourtant déjà, mais auquel il n’avait plus accès. Il invita les religions qui avaient mieux préservé et développé ce niveau de leur propre tradition à venir nous aider à retrouver le nôtre.
Et cela a été extrêmement précieux. Rûmî est l’un des auteurs les plus lus dans nos cercles de sagesse chrétienne, parce qu’il a véritablement compris. Il a saisi l’essentiel. Et, à certains égards, Hafez est encore plus remarquable, parce qu’il ne perd jamais cette pointe d’ironie qui traverse tout son enseignement. Il est irrésistiblement drôle lorsqu’il écrit, par exemple : « Tu n’as pas si mal dansé, mon ange déchu » [3]. Il dit des choses qui ne sont pas mièvres, mais qui atteignent leur cible avec une grâce extraordinaire.
J’ai vu tant de mes frères et sœurs chrétiens s’éveiller grâce à ces textes. Le poème de Rûmî, La Maison d’hôtes [4], est absolument magnifique. Il devrait figurer dans tous les ouvrages consacrés à la Prière centrée, car il nous enseigne : accueillez-les tous. Ne les repoussez pas. Vous savez bien que toutes sortes d’hôtes viendront visiter votre vie. Votre âme sera remplie de mille choses, votre vie émotionnelle verra frapper à sa porte toutes sortes de visiteurs. Autant apprendre cette profonde attitude d’accueil, qui n’est finalement qu’une autre manière de parler de l’abandon. Au lieu de repousser ce qui se présente, vous vous y ouvrez. Et, ce faisant, vous retrouvez cet état d’esprit qui est véritablement transformateur, cette porte d’entrée vers cet autre niveau de conscience et d’être.
Nick : Vous avez mentionné Gebser, Wilber et d’autres penseurs. Dans certains de vos billets récents, vous analysez abondamment la situation actuelle du monde en vous appuyant sur leurs idées afin d’éclairer ce qui se passe, les impasses de la modernité et la manière dont cette idée de l’intégral nous attire vers une évolution plus globale et plus accomplie de l’être humain. Que souhaiteriez-vous dire à ce sujet ? J’apprécie énormément votre facilité à mobiliser des perspectives venues d’autres traditions et d’autres penseurs ; je trouve cela extrêmement précieux. Comment devons-nous comprendre cette notion d’intégral, et que nous dit-elle du développement de l’humanité dans son ensemble ?
Cynthia : Je commencerais par dire que si j’ai recours à ces différentes perspectives, c’est parce que je trouve que la tradition intellectuelle — du moins celle que j’observe dans mon propre pays — demeure essentiellement enfermée dans un cadre de référence historique beaucoup trop étroit. Elle remonte tout au plus à deux cent cinquante ans, à la fondation des États-Unis, peut-être cinq cents ans si l’on remonte jusqu’à la Renaissance. Mais elle ne perçoit pas les courants beaucoup plus profonds qui traversent l’histoire.
Dans mon blogue, j’ai principalement utilisé deux grands cadres d’interprétation. Le premier est celui de Gebser, fondé sur les structures de la conscience. Le second est celui de Teilhard de Chardin, qui considère l’évolution depuis l’apparition de la planète Terre, il y a environ 4,5 milliards d’années. Leur point commun est qu’ils adoptent une perspective beaucoup plus vaste. Leur regard embrasse une durée beaucoup plus longue. Ils ne se laissent pas bouleverser par ce qui se passe dans une tranche de cinquante années.
Parmi tous les modèles auxquels j’ai eu recours, celui de l’évolution de la conscience demeure celui qui m’a été le plus durablement utile. Mais je préfère de loin le modèle de Gebser à la plupart des modèles hybrides plus récents qui en sont issus. Je le trouve beaucoup plus solide et plus limpide.
Nombre de modèles contemporains sont des modèles développementaux : toujours plus haut, toujours plus loin, nous passons à un nouveau stade. Le modèle intégral, au contraire, affirme que, si nous traversons actuellement une telle période de bouleversements, c’est parce que nous sommes engagés dans un passage extrêmement difficile, comme un enfant dans un canal de naissance, entre le déclin d’une ancienne structure de conscience — la structure rationnelle, ou mentale, selon Gebser — et l’émergence d’une autre.
Cette structure mentale domine notre manière de penser, notre culture et notre vision du monde depuis au moins deux mille cinq cents ans. En Occident, elle remonte aux Grecs anciens, qui ont instauré une manière dialectique, philosophique, quantitative et mesurable d’appréhender la réalité. C’est cette manière de penser qui est aujourd’hui en train de céder la place à une conscience intégrale.
Ce qui est particulièrement intéressant chez Gebser, c’est que cette évolution n’est pas conçue comme un mouvement « vers le haut », mais plutôt comme un approfondissement.
Il ne s’agit pas de remplacer les anciennes structures de conscience par quelque chose de plus moderne ou de plus brillant, comme on changerait d’automobile. Il s’agit d’acquérir une capacité plus vaste, permettant de contenir toutes ces structures en soi-même, de porter en soi tout le parcours collectif de l’évolution de la conscience depuis un lieu plus profond et plus intégré.
C’est ce que Gurdjieff, l’un de mes maîtres favoris, appelait une conscience à trois centres.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un nouveau niveau de conscience, mais d’une capacité plus profonde à demeurer consciemment présent à chacun de ces niveaux, à les ressentir comme autant de grands chênes dans une forêt, sans s’effondrer sous leur poids, tout en y apportant une qualité de cœur.
Gebser, d’ailleurs, ne représente pas son modèle sous la forme d’un escalier, comme le fait habituellement la pensée occidentale lorsqu’elle parle de développement. Il le figure comme un cercle organisé autour d’un centre.
Et ce centre, c’est l’Origine.
Il affirme que « l’Origine est toujours présente ». D’ailleurs, le titre même de son ouvrage majeur est L’Origine toujours présente (The Ever-Present Origin).
Cette Origine est cette présence cosmogonique toujours créatrice, mystérieuse, active, à la fois étonnamment intime et immédiatement accessible. Elle est toujours là, mais elle s’est déployée dans les formes créées à travers ces différentes structures de conscience, qui sont des structures collectives permettant à des civilisations entières de percevoir la manière dont cette Origine agit et d’entrer en relation avec elle.
La bonne nouvelle, c’est que tout cela confirme exactement ce que les mystiques disent depuis toujours.
Le divin est ici même. Il est directement perceptible et directement accessible.
Mon maître, Thomas Keating, l’exprimait admirablement lorsqu’il disait que le monde que nous percevons avec notre conscience ordinaire n’est pas la réalité complète, parce qu’il lui manque une dimension essentielle.
Il parlait d’une quatrième dimension, celle qui permet de voir le divin entrer et sortir chaque nanoseconde, et de percevoir que nous sommes, en cet instant même, plongés dans un processus permanent de cosmogenèse créatrice.
Autrement dit, selon cette carte interprétative, ce que nous voyons aujourd’hui, c’est la lutte entre deux structures de conscience.
L’une est fondée sur la finitude, sur la réalité des objets physiques et phénoménaux, sur la conception d’individus séparés dont la société ne serait que l’addition.
L’autre saisit directement la relation. Elle voit les individus comme les éléments d’un kaléidoscope vivant, appartenant à un processus global qu’il devient possible de percevoir lorsque ces autres facultés de conscience s’éveillent en nous.
Mais cette perception n’est pas une pensée. C’est une connaissance immédiate, comparable au fait de savoir instinctivement quel sera le prochain pas dans un tango.
Cette compréhension me permet, en tant qu’Américaine, de ne pas sombrer dans le désespoir devant ce qui semble être aujourd’hui l’effondrement grotesque de structures de pensée, de civilisation et de discours public vieux de deux mille cinq cents ans.
On comprend alors que tout cela est certes douloureux, mais parfaitement cohérent avec ce qui se produit lorsqu’une ancienne structure de conscience perd sa force.
Ce qui distingue peut-être ma manière de réagir de celle de beaucoup d’autres, c’est que l’on rencontre parfois, dans certains milieux du Nouvel Âge, des discours enthousiastes sur une convergence cosmique, sur une ère de paix et d’harmonie, où la nouvelle conscience, parce qu’elle repose sur l’unité, serait nécessairement douceur et lumière.
Eh bien non. Absolument pas.
L’une des erreurs théologiques les plus élémentaires consiste à croire que l’on peut atteindre la lumière en supprimant les ténèbres.
Tant que l’on n’est pas capable d’embrasser toute cette polarité, d’en ressentir la blessure au plus profond de soi et de la laisser être transformée par ses propres larmes, on ne voit pas réellement.
Tous ces royaumes artificiels, où chacun boit du kombucha, sourit, chante et répète que « l’amour est merveilleux », ne correspondent pas à ce qui nous attend.
J’en suis venue à penser que tout ce discours éthéré annonçant une grande percée cosmique est davantage un obstacle qu’une aide.
Ce dont j’ai besoin, ce sont des personnes capables de demeurer là, en pleurant comme la Pietà, portant dans leurs mains le prix immense de tout ce qui a été engendré, depuis la création elle-même.
À partir de là, ce n’est pas une joie superficielle, comme celle d’une fête de mariage, qui peut naître, mais une sobriété plus profonde, consciente que notre capacité à la joie est probablement proportionnelle à notre capacité de porter la souffrance sans jugement et sans nous replier sur nous-mêmes.
Nick : C’est magnifique. Je crois que vous venez aussi de répondre à une question très importante. Le modèle développemental, celui de l’escalier, demeure en quelque sorte un modèle dualiste : il suppose que la conscience progresse du néant vers quelque chose. Alors que cette idée de l’Origine toujours présente signifie que l’unité, l’intégral, est déjà ici, maintenant, et l’a toujours été. Ce qui se produit, ce n’est pas tant une évolution qu’un déploiement.
Cynthia : Exactement. C’est une très belle nuance de langage.
Nick : Je pense que nous avons encore le temps, si cela ne vous dérange pas, Cynthia, d’aborder une dernière question.
Peter : Cynthia, nous aimerions vous entendre parler de Marie-Madeleine, à laquelle vous avez consacré de nombreux travaux, notamment pour réhabiliter sa véritable place. Dans les Évangiles de Thomas et de Marie, elle apparaît comme la plus proche compagne de Jésus et celle qui comprend son enseignement d’une manière que les autres disciples ne parviennent pas à atteindre. On pourrait même parfois la considérer comme l’apôtre des apôtres.
Cynthia : Oui.
Peter : Et en réalité, la manière dont vous la présentez est qu’elle incarne une voie d’amour transformateur et incarné, qu’elle a effectivement vécue dans sa propre vie, mais qui a ensuite été réprimée. Elle représente donc bien plus qu’une simple réhabilitation d’une dimension féminine du christianisme, car d’une certaine manière, on pourrait dire qu’elle illustre ce à quoi pourrait ressembler un véritable disciple de Jésus. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur elle et sur ce que nous pouvons apprendre d’elle ?
Cynthia : Eh bien, je pense que l’une des choses que nous pouvons apprendre, c’est à quel point les cartes que nous utilisons pour essayer de comprendre Jésus et son enseignement sont profondément déformées. Elle est véritablement un indicateur essentiel de l’enseignement de Jésus, parce que, si vous comprenez la nature de leur relation, vous comprenez une grande partie du reste. Et ce qui semble être le cas, particulièrement lorsque nous examinons l’Évangile de Thomas et la manière dont il présente les choses, ainsi que certainement l’Évangile de Marie, qui est un autre de ces textes, c’est qu’elle pouvait suivre son mouvement intégral. Je veux dire par là qu’elle était en accord avec lui. Elle comprenait ce qu’il accomplissait. Elle voyait ce qu’il voyait. Elle voyait comment il devenait possible que les premiers soient les derniers et que les derniers soient les premiers, parce qu’elle percevait la totalité, l’unité de l’ensemble. Elle regardait depuis un état de conscience transformé.
Mais la société s’est habituée à la regarder depuis l’état de conscience dans lequel nous nous trouvons actuellement. Et cela nous donne toute une série de modèles qui ne correspondent pas, parce qu’un modèle inférieur ne peut pas percevoir un modèle supérieur. Est-elle une prostituée ? Était-elle sa maîtresse ? L’Église essaie-t-elle de dissimuler cela ? Était-elle la déesse féminine divine descendue sur terre ? Nous avons toutes sortes de modèles de ce genre, et ils sont tous absurdes. Et ce qu’ils font, c’est qu’ils continuent à séparer l’amour. « Bon, d’accord, Jésus, nous voulons bien lui permettre d’avoir une compagne, mais que Dieu nous préserve qu’ils aient pu être physiquement intimes ». Et je ne dis pas qu’ils l’étaient. Je dis que ce n’est pas pertinent, parce que Jésus enseignait une voie de kénose radicale, et non de célibat radical. Et nous savons parfaitement que la kénose radicale est pratiquée par des couples aussi bien que par des célibataires — et souvent davantage encore — parce que, là où deux personnes sont réunies, l’irritation est aussi présente. C’est donc un processus constant de polissage mutuel et d’apprentissage de la différence.
Et il dit : laissez l’amour rejoindre, laissez l’amour être l’amour. Laissez la magnifique créativité cosmique, le désir et l’élan d’Éros, qui appartiennent à son domaine, et laissez le don total de soi totalement pur, qui appartient au domaine de la kénose, danser ensemble et former le yin et le yang d’une conscience capable véritablement d’accueillir quelque chose. Cet amour est entier. Les êtres humains sont entiers.
Et quant au portrait de Marie Madeleine — j’ai essayé de la garder sobre et lucide. Je ne la laisse pas devenir une déesse. Je pense que toute cette dérive jungienne consistant à projeter des qualités archétypales sur des personnes historiques réelles est quelque peu complaisante. Je pense qu’il s’agit d’une personne réelle qui a compris ce qu’il faisait, qui a compris la transformation de la conscience. Et les personnes autour d’elle n’ont tout simplement pas compris ce qui était en train de se produire et se sont senties menacées — non pas parce qu’ils avaient des relations sexuelles, mais parce qu’ils incarnaient ensemble un niveau de conscience qui n’était pas compris et qui était profondément redouté par l’Église.
Et il est encore profondément redouté aujourd’hui, parce que, si ce niveau de conscience devait réellement émerger, toute l’ancienne structure institutionnelle devrait être repensée depuis ses fondations, non plus comme un système de contrôle et de régulation, mais comme un système d’accompagnement créatif de la naissance.
Nick : Alors, Cynthia, vous nous avez entraînés dans un voyage vraiment fascinant, de sommet en sommet, une sorte de tour du monde à travers de nombreuses idées merveilleuses. Comme vous le savez, nos auditeurs et lecteurs de Beshara Magazine partagent beaucoup de points communs et de nombreuses convergences avec vos idées et votre travail. Avez-vous une dernière réflexion à partager avec nous, ou quelque chose que nous ne vous avons pas demandé et que vous aimeriez transmettre ?
Cynthia : Eh bien, seulement ma profonde reconnaissance envers les producteurs de Beshara Magazine et envers tout le réseau spirituel conscient et transformateur qui le soutient. Vous êtes des acteurs, de véritables acteurs, dans un monde où une vérité honnête et transformatrice, portée par l’amour et la conscience, conserve encore une valeur. Alors, continuez simplement à faire ce que vous faites. Et je suis honorée d’avoir pu passer du temps avec des êtres humains aussi sages et aussi mûrs.
Nick : Eh bien, merci pour ces paroles bienveillantes, Cynthia, et merci encore pour votre temps. Nous vous en sommes très reconnaissants.
Cynthia : D’accord.
Peter : Merci beaucoup.
Nick : Merci de nous avoir écoutés. Les nombreux ouvrages de Cynthia Bourgeault sont largement disponibles. Son plus récent est Thomas Keating: The Making of a Modern Christian Mystic, publié fin 2024 par les éditions Shambhala. Elle organise également des retraites en ligne, accessibles depuis son site internet : cynthiabourgeault.org.
__________________________________
[1] Nouveau Testament, Philippiens 2,6.
[2] Jalaluddin Rumi, extrait du Mathnawi.
Je suis mort à l’état inorganique et suis devenu doué de croissance, puis je suis mort à l’état végétal et parvins à l’animalité.
Je suis mort à l’animalité et devenu Adam : que craindrais-je donc ? Quand ai-je été diminué par la mort ?
Puis je mourrai à l’état d’homme afin de pouvoir prendre mon essor parmi les anges.
Et je dois échapper même à cet état angélique : toute chose est périssante, sauf Sa Face.
À nouveau, je serai sacrifié et mourrai à l’état d’ange : je deviendrai ce que l’imagination ne peut concevoir.
Puis je deviendrai non-existence : la non-existence me dit, comme un orgue : « En vérité, à Lui nous retournerons ».
[3] Hafez, Mon doux ange brisé, traduit par Daniel Ladinsky dans Love Poems from God (Penguin, 2002).
Tu n’as
pas si mal dansé, mon cher,
en essayant de prendre la main du Beau.
Tu as valsé avec une grande élégance, mon doux ange brisé,
pour avoir seulement réussi à t’approcher du cœur de Dieu.
Notre Partenaire est réputé difficile à suivre, et même Ses
meilleurs musiciens ne sont pas toujours faciles à entendre.
Alors qu’importe si la musique s’est arrêtée pour un temps.
Qu’importe si le prix d’entrée au Divin est hors de portée ce soir.
Qu’importe, mon amour, si tu n’as pas la mise nécessaire
pour risquer le pari du véritable amour.
L’esprit et le corps sont célèbres pour retenir le cœur en otage,
mais Hafez connaît les habitudes éternelles du Bien-Aimé.
Aie patience,
car Il ne pourra pas résister longtemps
à tes désirs
et à tes charmes.
Tu n’as pas si mal dansé, mon cher,
en essayant d’embrasser le Magnifique
Un.
Tu as en réalité valsé avec une immense grâce,
mon doux, ô mon doux,
ange
brisé.
[4] Jalaluddin Rumi, « La Maison d’hôtes », traduit par Coleman Barks dans Rumi: Selected Poems, traductions de Coleman Barks avec John Moyne, A. J. Arberry et Reynold Nicholson (Penguin Books, 2004).
L’être humain est un lieu d’accueil,
Chaque matin un nouvel arrivant.
Une joie, une déprime, une bassesse,
Une prise de conscience momentanée arrivent
Tel un visiteur inattendu.
Accueille-les, divertis-les tous
Même s’il s’agit d’une foule de regrets
Qui d’un seul coup balaye ta maison
Et la vide de tous ses biens.
Chaque hôte, quel qu’il soit, traite-le avec respect,
Peut-être te prépare-t-il
À de nouveaux ravissements.
Les noires pensées, la honte, la malveillance
Rencontre-les à la porte en riant
Et invite-les à entrer.
Sois reconnaissant envers celui qui arrive
Quel qu’il soit,Car chacun est envoyé comme un guide de l’au-delà.
Entretien original publié en juillet 2026 : https://besharamagazine.org/podcast/cynthia-bourgeault-interview-the-christian-contemplative-tradition/