Joan Tollifson
Se vider de tout

À la fin, moi (en tant que personnage), je ne peux donner un sens à tout cela. Le mental s’efforce sans cesse de donner un sens aux sensations, d’interpréter les rêves, de comprendre la signification et le but des choses, de trouver une issue ou une entrée. Mais à travers tout cela, nous voici, simplement ceci : cette vivacité-présence-conscience-être-apparition-disparition du présent, cette expérience kaléidoscopique, semblable à une tache de Rorschach, qui change constamment et s’évanouit dans l’obscurité du sommeil profond avant de réapparaître dans les rêves du sommeil et de l’état de veille, se métamorphosant sans fin, prenant forme et se dissolvant.

La simplicité d’être ici et la grande disparition.

Je ne sais pas très bien si je suis en train de rêver ou de me souvenir, si j’ai vécu ma vie ou si je l’ai rêvée. Tout comme les rêves, la mémoire me fait profondément prendre conscience de l’irréalité, de l’évanescence du monde, image fugitive dans l’eau qui s’écoule.

– Eugene Ionesco

Réflexions fugaces en trois parties :

I.

En vieillissant, la vie me semble de plus en plus semblable à un rêve. Tant de vies en une seule vie, tant de perspectives différentes qui vont et viennent, l’attention qui se déplace ici et là, d’un instant à l’autre, d’un moment à l’autre, le climat intérieur aussi incontrôlable que le climat extérieur, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur qui s’efface ou, plus exactement, qui se révèle n’avoir jamais réellement existé, une détendre dans la simplicité d’être simplement cet instant, exactement tel qu’il est, cet instant qui ne demeure jamais immobile — impossible à fixer, à saisir, à sonder, et pourtant intensément, inévitablement, manifestement présent, changeant sans cesse tout en ne quittant jamais la présence et l’immédiateté de l’ici et maintenant — cette présence, cette conscience, cette conscience magique qui est, contemple et imagine tout cela.

Il n’y a aucun moyen de sortir de ce que cela peut bien être, et pourtant, il existe en son sein une capacité de conscience de soi, d’observation, de vision, de réflexion et de questionnement. Dans ce film qu’est la vie éveillée, les êtres humains sont un mouvement de la nature, tout autant que les criquets, les virus, les ouragans, les volcans, les raz-de-marée, les tremblements de terre et les périodes glaciaires. Nos atrocités humaines sont tout aussi naturelles que les tigres déchiquetant leurs proies ou les raz-de-marée anéantissant des milliers de personnes et leurs habitations. Mais chez les êtres humains, contrairement au tigre et au raz-de-marée, existe la possibilité que quelque chose de différent émerge. La question devient donc : qu’est-ce qui fait naître et développe ce potentiel en nous-mêmes et dans le monde dans son ensemble ?

De nombreuses réponses sont proposées, et j’en ai suivi et avancé beaucoup au fil des années : le militantisme écologique, la lutte pour la justice sociale, la psychothérapie, la méditation, le yoga, le travail somatique, le pouvoir du moment présent, le pouvoir de la présence, voir le tableau d’ensemble, comprendre en profondeur l’ancienne histoire du fermier chinois, la voie directe, la voie sans voie, le bouddhisme, l’Advaita, le christianisme mystique, la non-dualité radicale, se détendre, s’ouvrir, se dissoudre dans la totalité indivisible dont rien n’a jamais réellement été séparé, reconnaître que tout cela, chaque manifestation sans exception, est CECI — cette conscience qui rêve, cette vivacité insaisissable.

En définitive, tous nos problèmes et toutes nos solutions s’évanouissent, comme le rêve de la nuit dernière.

On ne peut atteindre quelque chose que dans le rêve. Et ce que l’on peut atteindre, il faut le perdre à nouveau. Et celui que l’on peut perdre réapparaîtra… Rien n’a besoin de partir, rien n’a besoin de venir. Vous êtes toujours prisonnier de cette idée que quelque chose doit changer pour que vous soyez ce-que-vous-êtes… En dépit de tous les événements, en dépit de toute présence et de toute absence, quoi qu’il puisse être ou ne pas être, vous êtes Cela.

– Karl Renz

Et pourtant, en lisant les nouvelles, il est facile de sombrer dans la morosité et le pessimisme, le cynisme et le désespoir, la colère et la rage. Parfois, j’ai le sentiment que nous sommes tous entraînés dans une direction évolutive, vers une autre possibilité, vers l’amour. D’un autre côté, ma vie, il y a plusieurs décennies, lorsque j’étais une ivrogne furieuse qui fumait trois paquets de Lucky Strike par jour, frappait les barmans, se droguait, se faisait expulser des bars, finissait en prison, se réveillait dans le lit d’inconnus et frôlait la mort ; cette vie était tout aussi sacrée que ma vie actuelle, tout aussi nécessaire et tout aussi transformatrice que le retour à la sobriété et l’éveil qui ont suivi. Ce n’était pas une erreur. Toute ma vie semble avoir été, d’une certaine manière, consacrée à découvrir la perfection dans l’imperfection apparente. Et puis, tout cela semble aussi n’être qu’un long rêve.

À la fin, moi (en tant que personnage), je ne peux donner un sens à tout cela. Le mental s’efforce sans cesse de donner un sens aux sensations, d’interpréter les rêves, de comprendre la signification et le but des choses, de trouver une issue ou une entrée. Mais à travers tout cela, nous voici, simplement ceci : cette vivacité-présence-conscience-être-apparition-disparition du présent, cette expérience kaléidoscopique, semblable à une tache de Rorschach, qui change constamment et s’évanouit dans l’obscurité du sommeil profond avant de réapparaître dans les rêves du sommeil et de l’état de veille, se métamorphosant sans fin, prenant forme et se dissolvant.

Parfois, tout semble impersonnel, sans centre et sans limites, et à d’autres moments, la conscience semble se rétrécir pour devenir ce personnage au centre d’une histoire, enfermé dans une miraculeuse combinaison de chair et d’os, jouant un rôle dans le film de la vie éveillée, pris dans un récit et une intrigue. Et ce personnage ne cesse de se métamorphoser et de changer de forme : un instant, une ivrogne furieuse qui enchaîne les cigarettes, l’instant suivant, une conférencière et auteure sur la non-dualité qui semble donner un sens aux sensations, parfois une voisine, une amie, une amante, une employée, une manifestante, une méditante, une écrivaine — un instant une tout-petite, l’instant suivant une vieille femme.

Il pleut maintenant. J’entends les délicieux crépitements humides, je perçois l’obscurité de cette froide matinée de fin octobre, presque déjà novembre, le cliquetis des touches de l’ordinateur, le souffle qui entre et qui sort, le doigt unique qui vole sur les touches, les gouttes de pluie qui frappent le ciment, les plantes et la terre, les pierres mouillées qui scintillent, les feuilles trempées, les petits oiseaux qui s’affairent au sol, allant ici et là, et tout ce miracle de la pluie.

Je m’interromps donc pour aller m’asseoir, écouter, regarder et savourer cette abondante effusion de nourriture et de bénédictions.

II.

Le soleil est maintenant sorti, mais il pleut encore légèrement. Je sais qu’il y a des arcs-en-ciel, mais je ne peux pas les voir d’où je suis. Alors que j’étais assise à savourer la pluie, cette pensée, cette idée, cette réflexion m’est venue : l’essence de ce vers quoi je pointe et auquel j’aspire est une sorte de vidage, de sorte qu’il ne reste que cet instant, tel qu’il est, avant toutes les étiquettes, les idées, les concepts et les formulations que nous avons assimilés à propos de ce que c’est. Être ici sans aucun effort pour en faire quelque chose, en tirer quelque chose ou faire quelque chose avec. Simplement être cet unique instant sans fond, tel qu’il est, dans toutes ses dimensions et ses possibilités. Et ce vidage se produit toujours UNIQUEMENT ici et MAINTENANT, le maintenant étant la seule éternité qui soit.

Cette présence sans effort n’est pas la même chose que de se perdre dans les pensées et les histoires, de se laisser happer par ce que l’une de mes enseignantes zen, Joko Beck, appelait « le rêve égocentrique », source de notre souffrance. Lorsque les anciens maîtres zen disent que « l’esprit ordinaire est la voie », ils ne parlent pas de ce petit esprit absorbé par lui-même, hypnotisé par les scénarios de son histoire et identifié au personnage. Que veulent-ils donc dire ?

L’Advaita dirait que « l’esprit ordinaire » ou le « visage originel » désigne la pure conscience, le Sujet ultime, l’œil (« Je ») qui ne peut se voir lui-même parce qu’il est trop proche, l’espace ouvert dans lequel se déroule le film, le facteur commun à chaque expérience différente, ce qui est ici avant toute expérience, pendant toute expérience et après la disparition de toute expérience, comme dans le sommeil profond — lumineux, vaste, éternellement présent — ce qu’il y a de plus subtil et de plus intime — ce que Ramana Maharshi appelait souvent le Cœur et décrivait comme « le noyau même de l’être, le centre, sans lequel il n’y a absolument rien ». C’est vers cette immensité que pointe le plus profondément le mot « Je » : ce qui est ici, maintenant, si nous ne nous référons ni à la pensée ni à la mémoire — une présence consciente, impersonnelle et illimitée, sans âge, sans genre, sans nationalité, sans race, sans religion, sans opinion — simplement présence-conscience, l’immédiateté immuable, intemporelle, infinie et qui englobe tout de l’Ici-Maintenant.

Le zen, en revanche, est plus susceptible de désigner la simplicité immédiate et indivise de cet instant même — le croa-croa-croa du corbeau, le vroum-vroum de la circulation, les crépitements de la pluie, la sensation de la respiration, les reflets sur le ciment mouillé, exactement CECI, sans personne qui en soit séparée — aucun penseur derrière les pensées, aucun voyant derrière la vision, aucun Sujet ultime derrière les apparences — simplement CECI, sans être hypnotisé ni absorbé par les drames de la pensée et des émotions, et sans les étiquettes, les concepts et les idées que nous avons sur nous-mêmes, sur ce que c’est et sur ce qui doit arriver. Simplement cette expérience présente, cette impermanence profonde et interdépendante, cette absence de fondement dans laquelle rien ne possède de nature essentielle, permanente ou fixe.

Je peux le voir et le ressentir de l’une ou l’autre manière, selon l’approche de l’Advaita ou celle du zen. Ou bien je peux le voir et le ressentir comme pourraient le faire les mystiques chrétiens ou soufis, en tant que Dieu ou amour inconditionnel. L’attention passe d’une perspective à l’autre, d’une dimension à l’autre, d’une manière de voir et de concevoir à une autre. Les différentes facettes d’un même joyau. Je les trouve harmonieuses et non contradictoires. La conscience joue de toutes ces façons différentes, s’explorant, se révélant et se déployant elle-même.

Et, point important, la pensée et l’imagination font elles aussi partie de tout ce qui se produit, et ne doivent pas être laissées de côté. Cette réflexion sur mon message essentiel, qui a spontanément émergé dans mon esprit tandis que j’étais assise à regarder la pluie, et cette envie de me rendre à mon bureau, de m’installer devant l’ordinateur pour le développer davantage et taper ces mots, tout cela est également inclus dans cet être simple. Nous ne parlons pas de revenir à l’état d’un nouveau-né. Quelle est la différence entre ce genre de flux de pensées, cette imagination créatrice ou cette pensée fonctionnelle, et le « rêve égocentrique » ? C’est ce que chacun de nous doit découvrir dans sa propre expérience, d’instant en instant.

Non pas principalement en y réfléchissant, mais en regardant, en écoutant, en ressentant, en étant conscient. Lorsque nous essayons de réfléchir à tout cela, les paradoxes apparents sont innombrables, et le mental peut tourner en rond indéfiniment, s’embrouillant toujours davantage. Mais simplement entendre la pluie, voir les feuilles mouillées scintiller dans la lumière, sentir le corps, taper ces mots, les lire, et simplement être cette vivacité sans effort, cette présence consciente, cette expérience présente que nous ne pouvons pas ne pas être. C’est si simple, et pourtant, cela peut sembler tellement hors de portée, alors même que cela n’est jamais absent et n’est jamais ailleurs qu’ici.

III.

Mon cousin, atteint de la maladie d’Alzheimer, est mort la semaine dernière. Il avait quatre-vingts ans. Je suis désormais officiellement la dernière feuille de l’arbre généalogique familial. Un à un, tous ceux qui ont peuplé mon enfance sont partis. Michael était un céramiste brillant, qui avait également fondé et dirigé des galeries d’art. Ces dernières années, à mesure que la maladie progressait, ses conversations devenaient de plus en plus décousues. En apparence, il avait toujours la manière de s’exprimer de l’artiste brillant, érudit, créatif et imaginatif qu’il avait toujours été, mais, contrairement à autrefois, ses récits devenaient interminablement longs et décousus, ponctués de digressions sans fin et de détails inutiles, sans jamais sembler parvenir au but. Michael continuait à se déplacer à bicyclette dans la ville où il vivait et habitait toujours seul dans la maison qu’il avait partagée pendant cinquante ans avec son compagnon de vie, mort d’un cancer plusieurs années auparavant.

À la fin, Michael était alité dans un établissement de soins spécialisés. Parfois, il tenait des propos incohérents, parfois il connaissait des moments de relative lucidité. Un ami qui lui avait rendu visite au cours de ses dernières semaines m’a raconté que Michael avait été particulièrement présent ce jour-là et qu’avec ses mains, il avait soigneusement sculpté une boule dans le drap de son lit, qu’il avait ensuite offerte à son visiteur sur son plateau-repas — ces mains qui continuaient à créer et à offrir de l’art, en utilisant les matériaux disponibles. Et le visiteur, qui était poète, avait dû défaire cette œuvre d’art nouvellement née pour pouvoir recouvrir Michael. Plus tard, il s’était interrogé sur la nature de l’art, une question à laquelle Michael avait souvent profondément réfléchi au cours des nombreuses décennies passées à façonner de ses mains des bols, des assiettes, des pots, des tasses, des pichets et des vases, et finalement cette dernière œuvre, offerte, puis défaite, qui s’est évanouie comme lui-même s’est évanoui.

Une image tirée de l’une des nombreuses conversations aux allures de rêve que nous avons eues ces dernières années demeure en moi, brillant d’une manière mystérieuse. Michael m’avait raconté s’être levé une nuit, avoir regardé par la porte arrière vers un champ et avoir aperçu, sous la lumière de la lune, un groupe de cerfs qui couraient en rond, gambadant.

« C’était plus que du jeu, disait-il. C’était de l’exaltation ! »

Peut-être cela décrit-il toute une vie, avec ses hauts et ses bas, ses détours et ses rebondissements — ce long rêve de gambades dont la conscience finit peut-être par s’éveiller à une Grande Surprise, tandis que le corps disparaît, comme une magnifique bulle dans un ruisseau qui finit par éclater. Tout cela, de l’exaltation !

Joan et Michael, il y a bien longtemps

Extrait de mon deuxième livre, Awake in the Heartland : The Ecstasy of What Is (publié pour la première fois en 2003) :

Voici ce que je sais : la beauté est ici, là où nous sommes, et elle attend d’être découverte. Lorsque le mental n’est pas accaparé par ses histoires et que le cœur est ouvert, la lumière de l’après-midi sur le flanc d’un bâtiment délabré, dans une rue mal entretenue, révèle une beauté et une sainteté à couper le souffle. Lorsque le mental est accaparé et que le cœur est fermé, nous pouvons nous trouver devant le Grand Canyon sans rien voir d’autre qu’un amas de rochers hideux.

– Extrait de Awake in the Heartland: The Ecstasy of What Is

Amour à tous…

Texte original publié le 29 octobre 2026 : https://joantollifson.substack.com/p/emptying-out