Pendant deux semaines de l’été 1988, j’ai eu de nombreuses discussions avec U.G.

À cette époque, je m’intéressais à certains aspects de l’évolution de l’homme. Bien que ce que dit U.G. touche au mécanisme de la pensée, à la conscience de soi, à l’espace, au temps et à la logique, il insistait sur le fait que ce qui lui est arrivé est purement physiologique et non psychologique. Puisque le terme « physiologique », dans ce cas, n’a manifestement rien à voir avec des exercices, tels que le yoga, il m’a semblé que cela pouvait être lié à ce que j’étudiais sur l’évolution.
Voici l’esquisse de mon raisonnement :
Les événements initiaux qui ouvrent la voie à l’évolution sont microscopiques et fortuits. Mais une fois inscrits dans l’ADN, l’accident se réplique fidèlement et les organismes construits selon ce nouveau plan sont soumis aux lois de la sélection naturelle (voir J. Monod : Le hasard et la nécessité).
Il a peut-être existé un jour où un Australopithèque utilisa pour la première fois un symbole articulé pour représenter un concept.
Il est facile de voir l’incroyable supériorité que cette capacité a conférée à cet hominidé et à ses descendants : meilleure communication, accumulation de connaissances, etc. Cela pourrait avoir été le début de la pensée : un exploit utilitaire. On pourrait en dire autant de la conscience de soi, née de la pensée.
À partir de la conscience de soi comme centre, le monde extérieur est perçu à travers les coordonnées de l’espace et du temps. Konrad Lorenz montre comment l’espace et le temps, ainsi que les lois de la « raison pure », dépendent de structures du système nerveux central qui se sont développées comme n’importe quel autre organe, selon les lois de la sélection naturelle, au cours des millénaires de l’évolution (voir K. Lorenz : « La doctrine kantienne de l’a priori à la lumière de la biologie contemporaine », dans L’homme dans le fleuve du vivant). De la même manière, le professeur Lwoff affirme que les règles de la logique — tout comme les mots — sont inscrites dans nos neurones.
Nous considérons ici la pensée, la conscience de soi, l’espace, le temps et la logique (dans cet ordre) comme produits de l’évolution.
Beaucoup de personnes, dans notre culture, pensent qu’ils ont une origine divine (comme le pensait Kant). Elles en ont certainement le droit. Ce que je veux montrer ici, c’est que considérer les choses du point de vue de l’évolution donne une nouvelle approche de ce qui a pu arriver à U.G.
Si le mécanisme de la pensée, de la conscience de soi, de l’espace, du temps et de la logique a été construit par l’évolution et est inscrit dans l’ADN et le système nerveux central, il peut exister une lignée d’êtres humains, remontant aux premiers âges, chez qui cette inscription est instable et peut se désagréger partiellement ou totalement.
Ce qui pourrait alors subsister est ce qu’U.G. appelle « l’état naturel », où le corps vit sa propre vie conformément aux lois de la nature. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles ces êtres sont peu nombreux : ils sont moins compétitifs ; leur reproduction est limitée, puisque le sexe disparaît (selon U.G.) dans cet état ; ils ne peuvent probablement survivre que dans des pays où les dogmes religieux ne sont pas trop rigides, ce qui peut être le cas de l’Inde.
Considérons maintenant à nouveau la séquence : pensée, conscience de soi, espace, temps et logique. Si nous regardons en nous-mêmes, nous voyons la séquence dans l’ordre inverse. Nous la voyons plutôt comme dans la Bible : d’abord il y eut l’espace (la terre), puis le temps (le jour et la nuit), l’homme et enfin la pensée (les noms que l’homme donne aux choses). Nous nous sentons à l’aise dans ce monde biblique et newtonien : un espace à trois dimensions (correspondant aux trois canaux semi-circulaires de notre oreille), une horloge suspendue quelque part (de préférence à Greenwich), et un livre d’histoire auquel nous pouvons nous référer pour mesurer le temps, avec des êtres humains se promenant à l’intérieur de ce réceptacle en pensant, de préférence de manière logique. Et puisque la logique est devenue une nécessité, nous plaçons Dieu au sommet de l’ensemble comme le Créateur et le directeur du cirque qui se déroule à l’intérieur de ce réceptacle.
Reprenons maintenant chaque élément de la séquence classique.
L’espace. Qu’est-ce que l’espace pour U.G. ? Si vous lui demandez comment il voit un objet se déplacer dans son environnement, il vous dira probablement que l’objet se déplace en lui. Que veut-il dire ? Lorsque nous, gens « normaux », voyons un objet, la perception se scinde en deux : une partie est le « moi » qui observe, et l’autre est l’image de l’objet que nous projetons dans l’espace tridimensionnel et qui, de ce fait, semble être à distance. (« distance » n’a ici rien à voir avec la « distance » entre l’objet imaginaire et l’objet supposé « réel » dans l’ancien problème philosophique insoluble). Chez U.G., il semble qu’il n’y ait pas ni division, ni projection, ni distance. L’objet est donc en lui, pour ainsi dire, et il n’en a aucune connaissance, sauf lorsque la nécessité l’exige, auquel cas, comme il dit, la mémoire dicte mécaniquement les réactions nécessaires. Cela m’est apparu évident un jour où je le regardais regarder une photo de lui-même. Je trouvais son regard étrange. « Eh bien, me dis-je, après tout, c’est le seul moment où il “est” U.G ».
Le temps. Outre l’horloge, nous mesurons l’écoulement du temps sur une échelle admise par tous les êtres humains : l’histoire de l’humanité. C’est probablement la projection sur cette échelle collective de ce qui se passe en nous qui nous donne l’impression que l’écoulement du temps est régulier.
En réalité, cet écoulement n’est pas régulier si nous perdons le contact mental avec cette échelle ; sa vitesse varie avec l’âge, l’ennui, etc. Des distorsions très importantes apparaissent dans les rêves, dans certains états de conscience et probablement au moment de la mort.
Cela me rappelle une conversation avec U.G. Il terminait une démonstration assez obscure (pour moi) par une affirmation forte : « Donc, la mort n’existe pas ». Puis je me réveillai et demandai : « S’il vous plaît, U.G., pouvez-vous répéter cela ? »
« Oui, le corps ne peut pas mourir, il change seulement de forme ; quant à l’entité que vous supposez penser, elle non plus ne peut pas mourir, puisqu’il n’y a jamais eu de vie en elle ».
Je dis avec espoir : « Donc, la mort n’existe pas ! »
U.G. répondit : « La mort n’existe pas pour moi ; mais ce n’est pas le cas pour vous, Paul ».
Ce « pas pour vous, Paul » me rappela plus tard quelque chose que j’avais lu, il y a longtemps, dans le Livre tibétain des morts, où ce qui était vécu comme une éternité remplie d’horreurs par le mourant était vécu comme un court moment par l’assistant en état « normal ». Et l’assistant répétait quelque chose comme : « Ne vous inquiétez pas, mon vieux, tout cela n’est qu’illusion ». De ce point de vue, l’éternité, l’enfer et le paradis existent, ainsi que le jugement dernier, avec le pire des juges : soi-même ; jusqu’à ce que le mécanisme se désagrège. Car, après tout, nous aurons nous aussi notre désintégration. Seulement, elle ne sera pas partielle.
La conscience de soi. La conscience de soi rappelle Descartes. C’est mon philosophe préféré. Je le vois avec sa barbe et sa moustache, sa perruque, de la dentelle autour du cou et aux poignets, assis à sa table (style Louis XIII), plume à la main. Il se demande : « Y a-t-il quelqu’un assis ici ? » Et la réponse : « Puisqu’il y a cette pensée, alors il y a quelqu’un qui pense — Cogito ergo sum ». C’est tellement mieux que « Je pense donc je suis ». Voilà une véritable tabula rasa. Et ensuite, s’étant assuré qu’il existe, il développe sa philosophie.
Ce fut donc un véritable choc pour moi lorsqu’U.G. me dit un jour : « Descartes a fait une déclaration profonde, mais elle était totalement fausse ». Je revois encore l’endroit où j’ai reçu ce choc. « Quoi ?! Que voulez-vous dire, U.G. ? »
U.G. répondit : « Le fait qu’il y ait une pensée ne signifie pas qu’il existe un penseur avant la pensée. C’est l’inverse : le penseur est produit par la pensée, et, comme il veut survivre, il comble l’intervalle entre deux pensées par une autre pensée, et tout le mécanisme vous donne l’illusion qu’il existe une entité continue qui pense des pensées, et vous appelez cela “moi” ».
Je rentrai chez moi très perturbé, me sentant plus que jamais comme une déduction hypothétique. Dès que possible, je relus les ouvrages de Descartes pour voir si je pouvais trouver la trace d’une interprétation aussi inhabituelle. Je n’en trouvai pas. Je me dis alors qu’une telle idée n’avait certainement pas pu lui échapper ; mais il ne l’a pas dite parce qu’on l’aurait brûlé à son époque.
Pauvre homme. D’ailleurs, pour toutes fins pratiques, sa formule reste valable. On peut, et même on doit, l’étendre : « Je commande, donc je suis ». « Je combats, donc je suis ». « Je râle, donc je suis ». « J’importune, donc je suis ». Il n’y a pas de limite. Descartes est partout.
La pensée. Je devrais dire que la pensée est la spécialité d’U.G. En Occident, nous avons été fortement conditionnés par la philosophie grecque, et surtout par Platon. Chez Platon, notamment dans le Phédon, on apprend à croire en la pensée, et on lit page après page, que la pensée et le raisonnement sont la voie sûre vers la Vérité et la Réalité, tandis qu’il faut se méfier du corps et de ses sensations. De plus, cette vision a été renforcée par le christianisme. Ainsi, si vous êtes un représentant « normal » de l’Occident, vous pouvez vous attendre à des difficultés avec U.G.
Regardons maintenant l’Orient. À peu près à la même époque où Socrate, par l’intermédiaire de Platon, défendait la pensée, le Bouddha affirmait exactement le contraire, disant que la pensée est à l’origine de toutes les souffrances.
Cela a-t-il fait une différence en ce qui concerne la misère et la souffrance ? Certainement pas.
Quelle est donc l’approche d’U.G. sur ce sujet ?
Elle semble assez proche de celle qu’on obtient si l’on considère la pensée comme un produit de l’évolution. De ce point de vue, la pensée est utilitaire et ne change pas de nature lorsqu’elle est étendue aux domaines dits spirituels ou moraux. Au contraire, dans ces domaines, elle reste intéressée et y ajoute l’hypocrisie.
Des pensées comme la bonté, la générosité ou autres n’ont en réalité aucun contenu. Ce n’est pas du cynisme, c’est de la mécanique.
Il n’en reste pas moins que, pour vivre en société, nous devons distinguer une « bonne » pensée d’une « mauvaise » pensée. De ce point de vue, chaque pensée renvoie à un système culturel. C’est comme en relativité. En relativité, chaque observateur utilise sa propre mesure de l’espace et du temps, et, pour passer d’un système de mesures à un autre, il faut utiliser les transformations de Lorentz, puisque la mécanique classique n’est plus valable. Plus de réceptacle newtonien.
Avec les pensées, pour passer d’un système à un autre, nous utilisons la transformation appelée lavage de cerveau.
Plus de morale absolue. C’est pourquoi Descartes a inventé les « morales provisoires ». Ici, je suis peut-être un peu trop favorable à Descartes. Ce type de morale a eu de nombreux inventeurs.
La logique. Vous ne marquerez jamais de points contre U.G. en utilisant la logique. Non pas parce qu’il est un bon logicien — il l’est de toute façon — mais parce qu’il peut dire une chose à un moment donné et quelque chose qui semble contraire l’instant suivant. Après tout, la vie a coulé entre ces deux moments et les circonstances ne sont pas les mêmes.
Le fait est qu’on ne peut pas dépendre totalement de la logique. Parfois elle fonctionne, parfois non. Tous les philosophes l’ont remarqué, et, depuis, Aristote, chacun a écrit ses propres lois et remarques sur l’usage de la logique. Ce n’est pas une histoire de succès.
Même avant de rencontrer U.G., mon Descartes ne m’avait jamais convaincu que j’étais une entité solide du seul fait de penser. Et je ne vais pas perdre le sommeil à chercher ce qui vient en premier, l’œuf ou la poule, le penseur ou la pensée ; la réponse ne servira de toute façon à rien.
Il se peut que la logique soit comme la pensée : elle est née pour fonctionner de manière très simple et matérielle, dans un champ très limité, afin d’aider nos lointains ancêtres à survivre ; l’extension de cette capacité à des domaines illimités n’est peut-être pas valable.
Malgré cela, prétendre renoncer à la pensée et à la logique est probablement la chose la plus stupide que l’homme puisse faire.
Il ne possède pas d’autre instrument. Il pourrait peut-être jeter un regard plus lucide sur sa longue évolution pour comprendre ce qui s’est passé.
Dans cette perspective, des hommes comme U.G. peuvent être des témoins vivants qui méritent d’être pris au sérieux.
___________________
Note de l’éditeur Narayana Moorty : Paul Sempé était un ami cher à moi ainsi qu’à U.G. Il était capitaine de remorqueur à la retraite à Marseille et fut pendant un temps un fervent adepte de la pensée gandhienne. Il assistait aux conférences de J. Krishnamurti à Saanen, en Suisse, pendant plusieurs années avant de rencontrer U.G. Il s’intéressait vivement à la philosophie ainsi qu’aux sciences.
Chaque été, il venait de Marseille à Gstaad pour passer du temps avec lui et conduire U.G. et ses amis partout.
Je l’ai rencontré pour la première fois en 1986 à la gare de Berne, où lui et U.G. étaient venus m’accueillir avec ma fille, Shyamala. Cette année-là, et plusieurs autres, nous avons eu de nombreuses discussions intéressantes et sommes devenus proches.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était peu avant l’an 2000. Peu après, il eut un accident à la bergerie près de Marseille où il vivait en ermite dans des conditions assez primitives. Il fut retrouvé mort, emporté par une rivière en crue. Son large sourire, sa gentillesse et ses discussions philosophiques intelligentes restent mémorables.
Il m’a envoyé cet article quelque temps avant sa mort et il est resté dans mes dossiers jusqu’à récemment, lorsque je l’ai redécouvert en triant mes papiers. J’ai pensé qu’il pourrait intéresser non seulement ceux qui l’ont connu, mais aussi les lecteurs d’U.G. en général. L’article est écrit d’un point de vue philosophique et scientifique. Il a été légèrement édité et, à ma connaissance, n’a jamais été publié auparavant.
Texte original : https://people.well.com/user/jct/