Denyse O’Leary
Le panpsychisme : le problème de frontière auquel nous sommes confrontés avec d’innombrables esprits

Je pense que le plus grand problème du panpsychisme est qu’il faut vraiment disposer d’une base scientifique cohérente pour attribuer un esprit à quelque chose. Quel est le critère permettant de dire qu’une chose possède un esprit ? C’est un problème de frontières. Si les électrons ont des esprits, les électrons individuels d’un même atome ont-ils chacun des opinions différentes ? L’opinion de l’atome est-elle simplement la somme moyenne des opinions de ses électrons, ou bien l’atome possède-t-il une opinion qui dépasse celles-ci ?

Egnor souligne que, si tous les êtres vivants — ou tout ce qui existe dans l’univers — sont conscients, comme beaucoup le pensent, nous faisons face à un immense problème de point de vue.

Récemment, le neurochirurgien Michael Egnor et moi parlions de divers sujets en lien avec notre prochain livre (Worthy, 2028), qui proposera une approche scientifique, mais non matérialiste des expériences de mort imminente.

L’un des sujets abordés était le panpsychisme, l’idée que tous les êtres vivants, ou même toutes les choses, y compris les électrons, sont conscients. Au fil des ans, j’ai suivi la progression constante de ce point de vue dans les milieux scientifiques.

Fondamentalement, la position matérialiste la plus sûre est que rien n’est conscient (le matérialisme éliminatif) ; ainsi, même la conscience humaine ne serait qu’une illusion.

Mais cette position se réfute elle-même. Si le matérialiste n’est pas une entité consciente, il n’a ni opinion ni fondement pour en avoir une. Dommage. D’où le passage progressif de « Rien n’est conscient ! » à « Tout est conscient ! ». Dans ce cas, le matérialiste, son auditoire, les champignons et les électrons peuvent tous être conscients.

Le matérialiste a donc bien une opinion — et elle compte. Peut-être partage-t-il cette qualité avec les champignons et les électrons, mais nous pouvons au moins en discuter. Après tout, nos consciences sont réelles elles aussi.

J’ai demandé à Egnor ce qu’il pensait du panpsychisme, et voici quelques extraits de notre conversation.

Michael Egnor : Je pense que le plus grand problème du panpsychisme est qu’il faut vraiment disposer d’une base scientifique cohérente pour attribuer un esprit à quelque chose. Quel est le critère permettant de dire qu’une chose possède un esprit ?

C’est un problème de frontières. Si les électrons ont des esprits, les électrons individuels d’un même atome ont-ils chacun des opinions différentes ? L’opinion de l’atome est-elle simplement la somme moyenne des opinions de ses électrons, ou bien l’atome possède-t-il une opinion qui dépasse celles-ci ?

S’il y a six électrons dans un atome de carbone, cela ferait six opinions différentes.

Denyse O’Leary : Mais l’atome de carbone lui-même aurait aussi une opinion. Cela ferait sept opinions différentes.

Egnor : Et puis chaque état quantique devrait avoir sa propre opinion. C’est délirant.

O’Leary : Mais si les atomes et les électrons peuvent avoir des opinions, pourquoi mes poumons n’en auraient-ils pas ?

Egnor : Oh, absolument. Cela doit se produire à tous les niveaux. Vos poumons sont constitués d’innombrables particules, chacune ayant une opinion, puis les poumons eux-mêmes et chacun de leurs lobes possèdent aussi leurs propres opinions individuelles.

Si c’est une somme totale, est-ce qu’on les additionne ou est-ce qu’on en fait la moyenne ? Ou une distribution gaussienne ? Prenons mon opinion sur Donald Trump. Est-ce une moyenne des opinions de chacun des électrons de mon corps ? Tous mes électrons se réunissent-ils pour voter, et c’est ainsi que je pense ? Alors, comment mon opinion est-elle liée à celle, disons, d’un proton dans mon sourcil ?

O’Leary : Si l’on prend cela au sérieux, cela devient délirant. Mais la plupart des panpsychistes le prennent-ils vraiment aussi au sérieux ?

Egnor : Si les panpsychistes avancent cet argument, ils doivent alors le défendre. Et s’ils ne peuvent pas le défendre, alors leur argument s’effondre.

Pourquoi les esprits ont besoin d’organes des sens

Egnor : Le philosophe Aristote (384–322 av. J.-C.) a réfléchi à cela il y a très longtemps. Le point de vue du sens commun est que certaines choses possèdent un esprit et d’autres non. Il disait qu’on ne peut pas avoir d’esprit sans posséder un organe des sens : « Tout ce qui est dans l’intellect a d’abord été dans les sens ».

C’est pourquoi les électrons n’ont pas d’esprit : ils ne possèdent aucun organe des sens. Pour les plantes, on pourrait soutenir qu’elles ont une forme d’esprit, parce qu’elles possèdent des choses qui ressemblent à des organes sensoriels. Par exemple, elles se tournent vers le soleil. Elles recherchent leur nourriture, des choses de ce genre…

O’Leary : Elles ont aussi l’habitude d’essayer de s’empoisonner les unes les autres par leur système racinaire ; en un sens, elles ont donc certainement des intentions…

Egnor : Aristote voyait qu’un être vivant possède une causalité immanente. Ses causes proviennent de l’intérieur. Comme mon désir de lire, de prendre un repas ou autre.

Aristote disait que la causalité chez un être vivant est fondamentalement orientée vers sa perfection. Ici, perfection ne signifie pas « le plus grand » ; cela signifie simplement devenir une meilleure version de ce que l’on est. Un écureuil s’efforce réellement, chaque jour, d’être un meilleur écureuil, c’est-à-dire d’être plus fort, mieux nourri, d’avoir un pelage plus sain… Les choses comme les électrons ne cherchent pas à se perfectionner.

O’Leary : Mais il y a une autre distinction. Un chat fait toutes ces choses, mais il ne possède pas d’intellect. Comment comprenez-vous cela ?

Egnor : La seule créature matérielle qui possède un intellect est l’être humain. L’intellect est la capacité de contempler les universaux. C’est la capacité de penser de manière abstraite.

Un chat peut comprendre presque parfaitement que quelqu’un cherche à lui faire du mal. Il se défendra, il s’enfuira, son poil se hérissera. Mais le chat ne médite pas sur l’injustice de toute cette affaire. Il ne pense pas de manière abstraite. C’était l’idée d’Aristote, mais je pense que toute la science du comportement animal l’a confirmée.

À cet égard, un être humain est plus différent d’un singe qu’un singe ne l’est d’un virus. Et rien ne s’approche même de nous sur ce point. Ce n’est pas que les singes font du calcul différentiel lentement et avec relativement peu de compétence. Ce n’est même pas qu’ils ne font pas de calcul différentiel. Les singes ne pensent tout simplement pas de cette manière.

O’Leary : Alors, d’où vient la pensée abstraite ?

Egnor : Je pense qu’Aristote dirait simplement que l’intellect est une puissance immatérielle de l’âme humaine. Et un philosophe scolastique dirait que c’est l’image de Dieu en nous.

O’Leary : Aristote ne vivait pas dans une culture où l’on affirmait que les choses immatérielles ne pouvaient pas exister.

Egnor : Le matérialisme était un point de vue marginal à cette époque. Les matérialistes n’étaient pas persécutés parce que les gens les croyaient fous et avaient plutôt pitié d’eux.

O’Leary : Eh bien, je dirais que le XXsiècle nous a montré jusqu’où le matérialisme peut conduire.

Denyse O’Leary est journaliste indépendante basée à Victoria, au Canada. Spécialisée dans les questions de foi et de science, elle est coauteure, avec le neuroscientifique Mario Beauregard, de The Spiritual Brain: A Neuroscientist’s Case for the Existence of the Soul ; et avec le neurochirurgien Michael Egnor de The Immortal Mind: A Neurosurgeon’s Case for the Existence of the Soul (Worthy, 2025). Elle est diplômée avec mention en langue et littérature anglaises.

Texte original publié le 4 juillet 2026 : https://mindmatters.ai/2026/07/panpsychism-the-boundary-problem-we-face-with-uncountable-minds/