Serge Brelin : Le secret de Sri Aurobindo et de Mère


25 Apr 2019

(Revue Le chant de la Licorne. No 27. 1989)

Au début de ce siècle, Sri Aurobindo déclarait: «L’homme est un être de transition; il n’est pas ultime… Le passage de l’homme au surhomme est la prochaine réalisation imminente de l’évolution terrestre. Ce passage est inévitable parce qu’il est à la foi l’intention de l’Esprit intérieur et la logique du processus naturel».

Et Sri Aurobindo de prévenir: «C’est la terre qui m’intéresse non les mondes au-delà pour eux-mêmes, c’est une réalisation terrestre que je cherche et non une fuite sur des sommets lointains».

Cet avènement d’une réalisation terrestre entièrement nouvelle, Sri Aurobindo y consacrera toute sa vie jusqu’en 1950, date à laquelle il quittera son corps.

***

Sri Aurobindo

Né le 15 août 1872, Calcutta, Sri Aurobindo est, très jeune, en­voyé par son père en Angleterre où il reçoit une éducation entièrement occidentale jusqu’à l’âge de vingt ans. En 1893, il décide de rentrer dans son pays où il trouve la situa­tion politique et sociale de l’Inde, alors sous occupation britannique, profondément choquante et injuste: «Notre prolétariat est enfoncé dans l’ignorance et écrasé de détresse», s’écriera-t-il, à peine débarqué. Après quelques années partagées entre un poste de professeur de fran­çais et d’anglais au Collège d’État de Baroda (dont il deviendra vice- principal), et le secrétariat particu­lier du Maharaja de l’état, Sri Au­robindo s’installe à Calcutta pour se lancer ouvertement dans la lutte politique pour l’indépendance de l’Inde. Agnostique, il commence parallèlement à s’intéresser au yoga, non pour s’évader du monde, mais pour mettre les pouvoirs qu’il pour­rait développer au service de son combat révolutionnaire contre l’occupant: «L’agnostique était en moi, l’athée était en moi, le scepti­que était en moi; je n’étais même pas absolument sûr qu’il y eut un Dieu… Je sentais seulement qu’il devait y avoir une puissante vérité quelque part dans ce yoga. Donc, quand je me suis mis au yoga et décidai de pratiquer pour voir si mon idée était juste, je l’ai fait dans cet esprit et en Lui adressant cette prière: si tu existes, Tu connais mon cœur, Tu sais que je ne demande pas la Libération, je ne demande rien de ce que demandent les au­tres. Je demande seulement la force de soulever cette nation, je demande seulement de pouvoir vivre et tra­vailler pour ce peuple que j’aime.» À la tête du quotidien Bandé Mataram (Salut à la Mère Inde) et du Parti Extrémiste du Congrès, il est bientôt soupçonné d’avoir partici­pé à un attentat contre un magistrat britannique et passe un an en prison en attendant son procès. Cette an­née d’isolement forcé lui fait pren­dre conscience que l’occupation de son pays par une force étrangère n’est qu’une facette d’un problème autrement plus vaste, celui de la transformation de la nature humaine. Acquitté, mais poursuivi et espion­né par la police anglaise, il doit se réfugier à Pondichéry, alors territoire français, où il débarque en 1910. Là commence son vrai tra­vail pour descendre à la racine du problème humain.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Sri Aurobindo, qui avait écrit des milliers de lettres et de pages (de 1913 à 1920, il écrira d’une traite dix neuf volumes, près de 5000 pages, dans lesquels il exposa sa vision de l’évolution ter­restre et des possibilités futures de l’humanité), n’a jamais rien dit de son véritable travail: la recherche et le développement du chaînon évolutif entre l’homme tel que nous le connaissons et une prochaine espèce… inconnue, mais aussi iné­luctable que le fut l’avènement de l’Homo Sapiens.

L’évolution terrestre

Pour Sri Aurobindo, la Nature n’est pas, en son essence, un simple mécanisme automatique, mais une force créatrice et consciente. Elle n’est autre chose que la volonté même de ce que Sri Aurobindo appelle l’Esprit éternel ou le Divin. La Nature œuvre progressivement à la pleine manifestation de celui-ci. Il n’y a donc pas d’opposition entre l’Esprit et la Nature: il n’est qu’une seule et unique Réalité: «… l’Esprit a fait et fait toujours son univers. Mais c’est Lui-même qu’il fait en lui, Lui-même le créa­teur et l’énergie de création, la cause et la méthode et le résultat des opé­rations, le mécanicien et la ma­chine, la musique et le musicien, le poète et le poème…»

C’est cet Esprit éternel, déjà dis­simulé, ou comme le dit Sri Auro­bindo, involué dans la création ma­térielle, qui guide l’action évolutive: «… Avant qu’il ne puisse y avoir évolution, il doit nécessairement y avoir une involution du Divin. Si­non, ce ne serait pas une évolution mais une création successive de choses nouvelles qui ne seraient pas contenues dans leurs antécédents ni leurs inévitables conséquences ou leur déroulement ordonné, et qui seraient arbitrairement voulues ou miraculeusement conçues par un hasard inexplicable, une force chan­ceuse et trébuchante, ou quelque Créateur extérieur…». «Nous par­lons de l’évolution de la Vie dans la Matière, de l’évolution du Men­tal dans la Matière, mais l’évolu­tion est un mot qui énonce le phé­nomène seulement, sans l’expliquer. Car il semble n’ y avoir aucune rai­son pour que la Vie dût sortir des éléments matériels ou le Mental des formes vivantes, à moins que nous n’admettions… que la Vie soit déjà involuée dans la Matière, et le Mental dans la Vie car, essentiellement, la Matière est une forme voi­lée de la Vie, la Vie une forme voilée de la Conscience. Et il sem­ble que rien n’empêche de faire un pas dans la série et d’admettre que la conscience mentale elle-même soit seulement une forme voilée d’états plus hauts qui sont au-delà du Mental.»

Ainsi, selon Sri Aurobindo, de même qu’il y a eu un passage évo­lutif du minéral au végétal, puis du végétal à l’animal, puis – avec le principe mental – de l’animal à l’homme, de même ce dernier, cet animal pensant, n’est qu’un maillon de la grande chaîne qui nous con­duit, avec l’émergence d’un nou­veau principe de conscience – ou d’un nouveau pouvoir –, vers la prochaine étape évolutive: «Parce que cet Esprit infini et éternelle Divinité est dissimulé ici-bas dans le processus de la Nature maté­rielle, l’évolution d’un pouvoir au-delà du mental n’est pas seulement possible, mais inévitable… Si l’in­venteur de cet univers était un créa­teur extérieur limité et voué aux expériences, il n’y aurait aucune raison qu’il ne s’arrête au mental, satisfait de l’ingéniosité de son tra­vail. Mais puisque la Divinité est enfermée ici-bas et qu’elle émerge peu à peu, il est inévitable que tous ses pouvoirs ou gradations de pou­voirs émergent l’un après l’autre jusqu’à ce que sa pleine gloire soit incarnée et visible».

Restait à trouver le pouvoir capa­ble de modifier, de transmuter les déterminismes inférieurs de la Na­ture.

Le supramental

Ce nouveau pouvoir, qui n’est autre que «la vibration même qui compose et recompose sans fin la matière et les mondes», Sri Auro­bindo l’appellera le supramental, ou encore la Conscience de Vérité. C’est le pouvoir réel de l’Esprit sur la Matière, le pouvoir même qui peut changer les conditions physi­ques du monde et en faire une vie divine.

«Dans l’aveuglement de la ma­tière elle-même, dit Sri Aurobindo, existent les signes d’une conscience secrète qui, en son être fondamen­tal, caché, VOIT et a le pouvoir d’agir selon sa vision et même avec une immédiateté infaillible, inhé­rente à sa nature… Les opérations délibérées, l’élan sensé de l’Éner­gie matérielle inconsciente sont précisément de ceux que nous pou­vons attribuer à la puissance d’une conscience involuée, automatique, qui ne se sert pas de la pensée comme le fait le mental… Cette conscience-de-vérité totalement et spontanément illuminée que nous attribuons au Supramental est cette MÊME réalité qui apparaîtrait à un stade final de l’évolution, enfin évoluée au lieu d’être complète­ment involuée comme dans la ma­tière ou partiellement et imparfai­tement évoluée comme dans la vie et dans le mental et donc sujette à des imperfections et des erreurs, enfin en possession de sa plénitude naturelle et de sa perfection natu­relle, lumineusement automatique, infaillible.»

En 1905, à Tlemcen en Algérie, Mirraa, qui ne s’appelait pas encore «Mère» et qui allait être, pendant trente ans, la compagne de Sri Au­robindo, vécut la même expérience qu’allait vivre ce dernier, quatre ans plus tard, à Chandernagor. Un jour, alors qu’elle allait entrer dans l’état considéré comme le sommet de toute vie spirituelle – le Nirvana des Bouddhistes, le Brahman des Hindous, le Tao des Chinois, l’Ab­solu des Occidentaux –, Mère se et retrouva projetée dans quelque chose de complètement différent: une autre conscience, un autre pouvoir, un autre monde. Et là, elle a vu, «dans une gloire doré-carminé», un être qui était comme le «prototype» même de l’humanité future. Et, extraordinairement, Mère eut simul­tanément la vision de la réplique de cet être d’en haut dans les couches les plus profondes de l’inconscience matérielle: «Un être comme étendu dans un sommeil intense au fond d’une cave très sombre, et, dans son sommeil, émanaient de lui des rayons de lumière prismatique (irisée dira-t-elle aussi) qui se répandaient petit à petit dans l’Inconscience». Et au moment où Mère l’a vu, il a ouvert les yeux. Comme si se ré­veillait dans la Matière le Pouvoir ou l’Énergie qui allait pousser la création vers sa gloire dorée.

En 1910, Chandernagor, alors qu’il atteignait, lui aussi, les extrê­mes sommets de la conscience hu­maine, Sri Aurobindo touchait en même temps «la pierre inexorable au fond». Là, «il déboucha dans un autre espace, un autre temps»:

Un étonnement de lumière scellé au fond

Un grand renversement de la Nuit et du Jour

Toutes les valeurs du monde changées

Le haut rencontre le bas, tout est un plan unique.

Et Mère:

Tout au fond de l’Inconscience la plus dure,

la plus rigide, la plus

étroite, la plus suffocante,

j’ai touché un ressort tout

puissant

qui m’a projetée d’un seul

coup dans une immensité

sans forme et sans limite,

où vibrent les semences d’un monde nouveau.

Sri Aurobindo et Mère avaient fait la jonction entre l’Esprit pur, en haut, et la Matière pure, en bas; et «en haut» et «en bas», vibraient une même lumière, un même pou­voir, une même unité de conscience et d’énergie: le Supramental, l’Être Suprême, Cela qui est dans la sub­stance même de l’Univers, des êtres vivants et des choses inanimées, partout, depuis toujours et à jamais.

Et le corps en était le pont. La so­lution au «problème» se trouvait au fond du corps! «Des pouvoirs tout puissants dans les cellules de la Nature».

L’homme, être de transition

Le corps est le champ de bataille qui contient la clé du passage à la prochaine espèce sur la terre. Une espèce enfin maîtresse de sa ma­tière et libre de ce corps animal, de ses peurs, de ses besoins, de ses instincts, de ses soi-disant «lois naturelles» qui lui font attraper des maladies, qui le font souffrir, puis vieillir, puis finalement mourir. Et qui font s’écrouler impitoyablement les plus beaux rêves des hommes – liberté, égalité, fraternité – dans une éternelle fange de larmes et de sang. Nous sommes, en cette fin de mil­lénaire, bien placés pour le savoir.

Mais avant tout se pose, en fait, la question de savoir si cette évolu­tion nouvelle se fera avec ou sans l’homme: «La grandeur de l’homme réside non dans ce qu’il est, mais dans ce qu’il rend possible. Sa gloire est d’être le champ clos et l’atelier secret d’un vivant labeur par le­quel un Artisan divin prépare la surhumanité. Mais il peut aussi accéder à une plus grande gran­deur encore, parce que, à l’encon­tre de la création inférieure, il lui est permis d’être l’artisan partiel de ce changement divin; son assen­timent conscient, sa volonté et sa participation consacrées sont né­cessaires pour que puisse descendre dans son corps [1] la gloire qui rem­place l’homme.» Mais, ajoute Sri Aurobindo, «si l’homme est inca­pable de dépasser sa mentalité, il sera dépassé; le supramental et le surhomme se manifesteront néces­sairement et prendront la tête de l’évolution. Mais si son mental est capable de s’ouvrir à ce qui le dépasse, il n’y a pas de raison que l’homme lui-même n’arrive au su­pramental et à la surhumanité, ou, du moins, qu’il ne puisse prêter sa mentalité, sa vie et son corps à l’évolution de ce terme supérieur de l’Esprit et à sa manifestation dans la Nature

L’homme peut donc être le «col­laborateur conscient de sa propre évolution» – mais comment? Dans le corps? Mais où, dans le corps? Comment, par quel bout attraper le pouvoir qui fera «descendre la gloire» qui remplacera notre espèce? Quel est le processus? Nous avons vu que Sri Aurobindo qui pourtant consacra sa vie à «la formidable tâche d’ouvrir les cellules à la lumière divine», n’a jamais rien dit des progrès de son vrai travail. Aux questions qu’on lui posait, il répondait: «À quoi cela sert? Combien comprendraient? D’ailleurs, la tâche actuelle est de faire des­cendre le Supramental et de l’ins­taller, non de l’expliquer. S’il s’ins­talle, il S’EXPLIQUERA DE LUI-MÊME – sinon, à quoi sert de l’ex­pliquer

«Il est parti avant de nous dire ce qu’il faisait», déclarait Mère.

Le secret de Sri Aurobindo… Sur quels nouveaux et inconnus rivages avait-il abordé, seul, à l’extrême limite du monde des hommes et de celui des dieux? Quel mystère déchiffrait-il, dans sa chambre, en marchant pendant des heures, ou, plus tard, assis dans son fauteuil, en fixant, de ses yeux grands ouverts, le mur devant lui? Quelle terre nouvelle défrichait-il, lui qui disait voir «la fin de la mort»?

Mère

C’est en 1914 que Mère rencon­tre Sri Aurobindo pour la première fois. Déjà, en 1912, Mère disait que l’homme devait accomplir «sa mis­sion de purification de la matière, transformer la matière… Entrer sur le chemin de la vie divine, créer une nouvelle race». Déjà elle en­trevoyait tout ce qui sera son tra­vail et celui de Sri Aurobindo: «L’obstacle se confond avec la rai­son même de l’œuvre à accomplir: c’est l’état d’imperfection actuel de la matière physique… Il nous faut marcher constamment à la conquête de cet arrière-fond d’universelle inconscience, et A TRAVERS NO­TRE ORGANISME, le transformer peu à peu en lumineuse conscience

D’une mère égyptienne et d’un père turc, Mère ou Mirra Alfassa, est née à Paris en 1878. Enfant, elle a déjà de curieuses expériences dans les temps passés de la terre et dans son propre corps; elle rencontre Sri Aurobindo «en rêve» dix ans avant de le rencontrer physiquement à Pondichéry. Mathématicienne, ar­tiste-peintre, pianiste, elle est l’amie de Gustave Moreau, Rodin, Monet, et épouse un peintre d’avec qui elle divorcera pour épouser un philoso­phe qu’elle accompagnera en voyage à Pondichéry. Elle ne revient s’ins­taller définitivement auprès de Sri Aurobindo qu’en 1920 après un détour par le Japon et la Chine. C’était un 24 avril: «A ce moment-là j’étais debout, juste à côté de lui. Ma tête n’était pas sur son épaule, mais à la place de son épaule (je ne sais pas comment dire: physique­ment, il n’y avait pour ainsi dire pas de contact). Nous nous tenions tous deux, comme cela, nous regar­dions par la fenêtre ouverte, et alors, ENSEMBLE, exactement, nous avons senti que «maintenant la Réalisation se ferait». Que le sceau était mis et que la Réalisation se ferait

Plus tard, Sri Aurobindo dira: «La Mère et moi, nous sommes un dans deux corps». C’est le commence­ment de la Réalisation. Jusqu’à ce 5 décembre 1950 où Sri Aurobindo quitte son corps. «Il m’a dit, se rappelait Mère, qu’il partait exprès (cela, il me l’a dit), il m’a dit ce qu’il était nécessaire que je sache; mais il n’a jamais dit si le moment n’était pas venu… Il n’a jamais dit s’il avait vu que rien n’était suffi­samment prêt. Il m’a dit: le monde n’est pas prêt (cela, il me l’a dit). Il m’a dit qu’il s’en allait volontaire­ment parce que c’était «nécessaire». Et il m’a dit qu’il fallait que je reste et que je continue, et que c’était moi qui continuerai. Ces trois points-là, il les a dits. Mais il ne m’a jamais dit si je réussirai ou pas. Il n’a jamais dit si je pouvais rame­ner le moment ou pas

Mère a alors 72 ans. Sri Aurobin­do était parti sans rien dire de son secret. De 1950 à 1973, Mère al­lait, jour après jour, pas à pas, redé­couvrir le secret de Sri Aurobindo. Mais cette fois, le sésame du pas­sage au Nouveau Monde serait non seulement découvert mais noté.

Satprem

En 1953, un jeune breton de 30 ans débarque à Pondichéry. Il a lui aussi, à sa manière, déjà «beau­coup marché». Arrêté par la Gesta­po, à l’âge de 20 ans, pour fait de Résistance, il passe un an et demi dans les camps de concentration nazis de Buchenwald et de Mathausen. «Ce quinzième jour de novembre du trente millième siècle depuis l’apparition de l’Homo Sa­piens, écrira-t-il plus tard, je me suis trouvé nu, saccagé, comme au commencement des Temps ou à la fin.» Et puis, cette question: «Qu’est-ce qui reste dans un homme quand il n’y a plus rien? » A 22 ans, sorti de l’enfer des camps, dévasté, il se demande s’il va réussir «à survivre ou pas» et a, pendant longtemps, «des dégoûts, des pensées très des­tructrices». Il s’inscrit à l’École Coloniale, à Paris. Son premier voyage l’amène en Égypte, puis en Inde, à Pondichéry, où il occupe son premier et dernier poste admi­nistratif. Là, il rencontre Sri Aurobindo: «Alors là, tout d’un coup, ce jour où j’ai vu Sri Aurobindo… Eh bien, j’ai été empli par cette chose que j’ai vécue à tâtons en­fant, et que j’ai touchée dans les camps. Et c’était LA. Ça me regar­dait et ça m’emplissait, et c’était là. Et c’était là, vivant. C’était là dans un regard.» Ce regard le dé­cide à démissionner de sa carrière coloniale. Il rentre à Paris, s’em­barque pour la Guyane où il passe une année en pleine forêt vierge, puis il part au Brésil, en Afrique, toujours en quête de la «vraie aven­ture». Finalement, il décide de re­venir définitivement en Inde où il se fait «sannyasin», sorte de moine mendiant, pratique le tantrisme, puis, toujours insatisfait, quitte ces che­mins pour se mettre au service de Mère: «Mère, c’est le secret de la Terre. Non, elle n’est pas une sainte, pas une mystique, pas un yogi; elle n’est pas une thaumaturge non plus, ni un gourou ni une fondatrice de religion. Mère, c’est la découvreuse du secret de l’Homme quant il a perdu sa mécanique et ses religions, ses spiritualismes et ses matérialis­mes, ses idéologies de l’Est ou de l’Ouest – quand il est lui-même, simplement; un cœur qui bat et qui appelle la Terre-de-Vérité, un corps tout simplement qui appelle la Vé­rité du corps, comme le cri de la mouette appelle l’espace et le grand vent.»

Jusqu’en 1973, Satprem allait être le témoin de l’extraordinaire ex­ploration de Mère dans la «forêt vierge» de l’avenir, et devenir son plus proche collaborateur et son «scribe».

L’Agenda

Dès 1957, Mère appelle Satprem deux fois par semaine et, après avoir traité les question relatives au tra­vail dont il était chargé, lui parle longuement du yoga, de l’occul­tisme, de ses expériences passées ou actuelles. À partir de 1958, Satprem réussit à convaincre Mère d’enregistrer ces conversations sur bande magnétique pour «garder un historique de la route». Mais, du fait des longues absences de Satprem qui est perpétuellement en voyage, ces conversations ne sont que très irrégulièrement enregistrées. «Personne ne savait alors, dira plus tard Satprem, ni Mère, ni nous-même, que c’était «l’Agenda» et que nous allions à la découverte du «Grand Passage».

L’Agenda prend sa tournure dé­finitive à partir de 1960 et se déve­loppera pendant 13 ans, jusqu’en mai 1973, avec un changement de cadre en mars 1962 au moment du grand Tournant du yoga de Mère lorsqu’elle se retirera définitivement dans sa chambre d’en haut, comme Sri Aurobindo en 1926.

En 1973, le 19 mai, la porte de Mère était fermée à Satprem par les «disciples»: «Nous ne voulions pas y croire. Elle était seule, comme nous étions seul tout à coup. Il al­lait falloir découvrir lentement, douloureusement, le pourquoi de cette coupure. Nous ne comprenions rien aux jalousies de la vieille es­pèce, nous ne comprenions pas encore qu’ils devenaient les «pro­priétaires» de Mère – de l’ashram, d’Auroville, de Sri Aurobindo, de tout – et que soudain, ils nous fai­saient découvrir pourquoi, un jour, Elle nous avait tiré de notre forêt et avait choisi pour confident un irré­médiable rebelle».

Avec ce qu’elle appelait son Agen­da, Mère nous livre le document de la nouvelle espèce évolutive – un document d’évolution expérimen­tale. L’Agenda de Mère, plus de 6000 pages en 13 volumes, relate donc jour après jour, pendant 22 ans, l’exploration de Mère dans la conscience du corps et sa décou­verte d’un «mental des cellules» qui contient peut-être bien la clé du «Mahas Patah», le Grand Passage que cherchaient déjà les Rishis védiques, il y a quelques milliers d’années. Un mental cellulaire ca­pable de re-former la condition du corps et les lois de l’espèce; une biologie et une conscience nouvel­les qui permettront de relever le défi posé à notre espèce: l’auto­destruction ou la transmutation.

Aussi minutieusement qu’un cher­cheur dans son laboratoire, Mère remonte à l’origine de la première formation de la matière, au code primordial, et bute sur le mécanisme de la mort, c’est-à-dire sur le pou­voir même de changer la mort, sur une Énergie «nouvelle» qui rejoint étrangement les plus récentes théo­ries de la physique de la Matière.

Et cette exploration dans l’avenir de la terre, Mère l’a faite pour l’es­pèce humaine toute entière. Nous ne tenterons pas, ici de retracer les étapes du cheminement de Mère, mais il y a peut-être, dans l’Agen­da, un passage qui éclaire particu­lièrement la véritable teneur du tra­vail de Mère et de Sri Aurobindo, et de ses conséquences pour l’espèce: «(Mais) puisque ça se passe dans un corps, ça peut se passer dans tous les corps! Je ne suis pas faite de quelque chose d’autre que les hommes. C’est fait exactement de la même chose, je mange les mêmes choses et ça a été fait de la même manière, tout à fait. Et c’est aussi bête, aussi obscur, aussi incons­cient, aussi obstiné que tous les autres corps du monde. Et ça a commencé quand les docteurs ont déclaré que j’étais très malade, c’était le commencement. Parce que tout le corps a été vidé de ses habi­tudes et de ses forces, et alors, len­tement-lentement, les cellules se sont éveillées à une réceptivité nouvelle. Autrement il n’y aurait pas d’es­poir! Si cette matière qui a com­mencé par être… même un caillou est déjà une organisation, c’était certainement pire que le caillou: l’inconscient inerte, absolu; et puis, petit à petit, ça s’éveille. Eh bien, c’est la même chose qui se produit: pour que l’animal devienne un homme, il n’a pas fallu autre chose que l’infusion d’une conscience mentale; et maintenant, c’est l’éveil de cette conscience qui était tout au fond, tout au fond. Le mental s’est retiré, le vital s’est retiré (c’est justement cela qui a donné l’impression d’une très grave maladie), et alors, dans le corps laissé à lui-même, petit à petit, les cellules ont commencé à s’éveiller à la cons­cience. Et de cela, quand ça sera bien trituré (combien de temps cela prendra? Je ne sais pas), il va naî­tre une forme nouvelle, qui sera la forme que Sri Aurobindo appelait supramentale – qui sera… n’importe quoi, je ne sais pas comment ces êtres s’appelleront. Quel sera leur mode d’expression, comment vont-ils se faire comprendre?… Chez l’homme, cela s’est développé très lentement. Seulement, quand l’homme est venu de l’animal, il n’y avait aucun moyen d’enregis­trer et de noter le processus; main­tenant c’est tout à fait différent, alors ce sera plus intéressant…».

L’Agenda de Mère, c’est l’his­toire de ce processus et de la dé­couverte du «levier magique» comme disait Sri Aurobindo, qui ferait de la Terre une création en­tièrement nouvelle où la mort ne triompherait plus et où la vie se transformerait en… autre chose.

Le Secret était ouvert, à la dispo­sition de tous et non uniquement à une poignée d’initiés.

Seule

Le 17 novembre 1973, 19 beur­res 25, le cœur de Mère cessa de battre. 23 ans auparavant, 3 semai­nes avant qu’il ne quitte son corps,Sri Aurobindo dictait ces lignes, les dernières qu’il ait dictées:

Un jour viendra peut-être où elle devra se tenir sans aide

Sur une crête dangereuse du destin du monde et du sien

Portant l’avenir de la terre sur sa poitrine toute seule

Portant l’espoir de l’homme dans un cœur déserté

Pour conquérir ou échouer sur une dernière frontière désespé­rée

Seule avec la mort et proche au bord de l’extinction

Laissée à son unique gran­deur en cette dernière terrible scène

Elle devra traverser seule un périlleux pont du Temps

Et toucher un paroxysme du sort du monde

Où tout est gagné pour l’homme, ou perdu.

Elle aussi était partie, elle qui disait: «La mort est un mensonge. Nous avons mis dans notre tête et dans notre volonté de vaincre cet accident… C’est presque comme si c’était LA question que l’on m’a donnée à résoudre.» La mort avait-elle donc, une fois de plus, repris ses droits? Tout était-il donc perdu pour l’Homme – ou quoi? «Quel est le mystère, demandait Satprem, de la mort de Mère ?»

Peut-être une partie de la réponse est-elle contenue dans la suite à ces mêmes lignes de Sri Aurobindo, citées plus haut:

Dans ce formidable silence, désertée, perdue,

En cette heure décisive du destin du monde…

Seule avec elle-même et la mort et le destin

Comme sur une crête entre le temps et le non-temps

Quand l’existence doit finir

Ou la vie rebâtir sa base [2]

Seule elle devra conquérir, ou seule périr.

Et les hommes?

Après avoir été expulsé de l’Ashram [3], après s’être longuement bat­tu pour publier les 13 volumes de l’Agenda ainsi qu’un certain nom­bre de livres pour arracher le secret de Mère à ce «formidable silence» où elle était murée, et tenter d’ex­pliquer aux hommes le défi que représente pour l’espèce l’expérience de Sri Aurobindo et de Mère, Satprem vit retiré pour expérimenter sur lui-même leurs découvertes: «Ce qui n’était encore qu’une «idée» ou une conjecture (la transforma­tion), écrira-t-il à un ami, est deve­nu le seul fait pressant et impératif. Je ne sais pas comment me dé­brouiller là-dedans, je sais seule­ment qu’il y a une aspiration impé­rieuse, inévitable, irréversible, pourrais-je dire, et que c’est deve­nu une sorte de nécessité physique, de besoin dans le noir, et que je ne pourrais plus faire autre chose. Je ne connais aucune direction, je ne sais pas où je vais, mais en quelque sorte cela importe peu, ce qui im­porte c’est cette exclusive concen­tration et le déroulement d’un be­soin presque physique qui contient ou doit contenir sa propre direction inéluctable. C’est une sorte d’éveil de l’aspiration dans la cons­cience physique et ça se meut selon sa propre loi inconnue (pour moi). Tout ce que je sais, c’est que je veux vivre là-dedans exclusivement. Tout ce que je sais mentalement et presque physiquement, c’est la nécessité de produire un premier échantillon terrestre de la nouvelle espèce – qu’un premier pas se fasse, qu’une possibilité se manifeste comme un espoir concret et réali­sable pour le reste des humain qui en sont capables. Il faut un espoir concret pour la terre et un signe évident de sa prochaine route – que tous puissent dire, même s’ils ne le peuvent pas encore: on va là…» [4].

Tout est encore possible pour l’homme…

BIBLIOGRAPHIE

LA VIE SANS MORT, par SATPREM et Luc VENET, Ed. Robert Laffont

SRI AUROBINDO OU L’AVENTURE DE LA CONSCIENCE, par SATPREM, Ed. Buchet/Chastel

MÈRE OU LE MATÉRIALISME DIVIN, par SATPREM, Ed. Robert Laffont

LE MENTAL DES CELLULES, par SATPREM, Ed. Robert Laffont

SEPT JOURS EN INDE AVEC SATPREM, par Frédéric de TOWARNICKI, Ed. Robert Laffont

MÈRE OU LA MUTATION DE LA MORT, par SATPREM, Ed. Robert Laffont

L’AGENDA DE MÈRE, recueilli par SATPREM.

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1 C’est nous qui soulignons.

2 C’est nous qui soulignons

3 Les versions de cet épisode varient. Selon certains Satprem a emporté avec lui les documents de l’Agenda qui ne lui appartenaient pas… Et qu’il a avancé des thèses inadéquates sur la mort de Mère. Mais il fait l’unanimité quant à la qualité de son travail sur l’Agenda… (Note de 3M)

4 Satprem est décédé en 2007. Il a produit plusieurs ouvrages, notamment sa série Carnets d’une Apocalypse. (Note de 3M)