Archaka : L’Omniscient sans mémoire


03 Apr 2020

Croire en Dieu est folie. Être Dieu est sagesse. Ainsi se résume finalement toute démarche spirituelle. Rien ne peut être plus fou que de se laisser prendre aux apparences du monde temporel, que d’imaginer un début et une fin des choses, une causalité qui les relie entre elles, une Mort qui en rompe l’ordonnance et un Dieu qui, au-delà, rompe à son tour l’enchantement et rende à l’âme la mémoire de la vérité.

Ce qu’il faut, poursuivent les voyants, les messies, les bouddhas, c’est, par une ascèse sans merci, franchir les portes habituelles des perceptions, s’entraîner à voir, à sentir, à penser, à vouloir et à savoir autrement, jusqu’au moment où s’ouvre la porte ultime et où, précipité dans l’immobile incendie de la Réalité, on sait, sans doute possible, que l’on est soi-même cette Réalité, que l’on est immortel — que l’on est Dieu.

Toute ascèse vise ce seul but. Et plus obscurément, toute vie avance vers cette seule réalisation. L’ascèse de quelques-uns ne fait que résumer la destinée de tous. En quelques années de combats et de travaux intérieurs, se concentrent, chez quelques hommes, les efforts multimillénaires et apparemment dispersés de toute la race. Dans la vie d’un seul, se déchiffre toute l’existence humaine, s’accomplit le but de tous : recouvrer l’origine.

Or, nous l’avons vu, cette origine ne peut être que supratemporelle. Précédant fatalement la naissance du cosmos, qui marque aussi celle du Temps, elle dépasse toute notion concevable de Temps. L’erreur est d’imagi­ner qu’elle cesse d’exister aussitôt que le Temps existe. Elle est inaccessible à son déroulement. Elle se situe dans une autre dimension, inviolable, immaculée, ne ces­sant à la fois de porter l’univers — dont la temporalité, fatalement moindre, est contenue en elle, qui englobe tout — et d’enfanter des myriades d’univers — car si notre univers représente l’explosion d’un point de l’Espace primordial, la multiplication infinie de cette « singu­larité », il n’y a pas de raison pour qu’une infinité d’au­tres singularités n’explosent pas perpétuellement dans le plan inconcevable de l’Éternité.

Ainsi devrions-nous nous représenter Dieu. Ou, le mot étant aujourd’hui caduc, ainsi devrions-nous nous repré­senter l’Être, nous figurer l’origine abstraite et mystique à la recherche de laquelle nous sommes partis depuis tant de millénaires.

Sachons en tout cas que, s’aidant d’un vocabulaire ou d’un autre, c’est sur cette Réalité suprême qu’ont médité les renonçants de tous les pays et de toutes les époques et sur cette Réalité qu’aujourd’hui, dans une langue tout aussi incantatoire, les savants méditent à leur tour. La différence ne réside pas en ce que ceux-ci ont troqué les grottes et les cellules de ceux-là contre des laboratoires et des observatoires, mais en ce que, profane, leur langue, si ésotérique qu’elle soit pour la plupart d’entre nous, indique que le mystère s’est rapproché et ne concerne plus seulement ce que nous appelons notre âme, mais imprègne notre être tout entier.

C’est notre être tout entier qui, désormais, participe au cérémonial où, peu à peu, se désocculte le mystère du monde. Rationnellement et non plus passionnellement, nous suivons le chemin jadis tracé par les religions et aujourd’hui redessiné par la Science. Et il n’est pas pos­sible que nous échappe la similitude de notre but et même des moyens d’y atteindre.

La méthode est en fait très simple, grâce à laquelle établir l’évidence — ou la foi. Et paradoxalement, c’est le doute. Il n’est pas une religion au monde qui ne récuse en doute l’apparence des choses et ne mise sur une improbable réalité. Toutes les religions du monde, sans aucune exception, prêchent l’irréalité de la vie, ou du moins son manque d’importance en regard d’un Ineffable que chacune à sa manière s’efforce de rendre présent. Toutes, de ce fait même, et sans que nous nous en soyons rendu compte, nous ont exercés à avoir un sentiment du cosmos qui en fait sinon toujours une illu­sion radicale, comme dans le bouddhisme, du moins une réalité relative éphémère et mutable.

Depuis les premiers temps, depuis le chamanisme préhistorique, depuis les balbutiants rites funéraires des néandertaliens, à partir du moment où a été conçue l’idée d’un au-delà, son corollaire a été deviné : l’idée que le monde appréhendé par la conscience capable de saisir la Mort était lui-même mortel, et qu’il devait en exister un autre qui, celui-là immortel, était plus réel ou même seul réel et, à la longue, taxait d’irréalité celui depuis lequel il se laissait pressentir.

Le terrain ayant été préparé par les diverses confes­sions, l’astrophysique contemporaine frappe aujourd’hui aux portes de ce monde, écarte les voiles de plus en plus ténus qui nous séparent de cette Réalité. Et il nous faut nous représenter la géante procession de notre humanité qui, s’étant ébranlée il y a des dizaines de milliers d’années, a infatigablement traversé l’espace et le temps de notre planète : les êtres hirsutes du début, portant dans leurs bras les morts qui leur ouvraient les yeux sur une autre vie, sur un ici différent de ce qui était avant et sur un au-delà qui n’avait jamais existé ; puis, comme mode­lés par les questions qui se posaient à eux, d’autres êtres, de moins en moins frustes, de plus en plus inquiets, mais capables d’espoir et de ferveur, et bientôt, toute une foule d’êtres avec ses pontifes aux yeux fixés sur l’invi­sible, marchant sans trêve et sans jamais trouver ce qui bat au cœur de chacun ; l’héroïque et fragile et grandiose caravane de l’humanité sillonnant le désert et, pour conjurer les mirages, n’enfantant plus des prophètes aux chants obscurs mais des savants aux mots humains. Peut-être ces mots dont usent les savants sont-ils ardus, mais du moins sont-ils vérifiables. Ils font appel à la fois à notre goût du merveilleux et à notre besoin de logique, même s’ils échappent le plus souvent à la logique habi­tuelle. Les mathématiques sont aujourd’hui la langue de Dieu, comme hier, par exemple, le sanskrit, ou toute autre psalmodie hiératique, était celle des dieux. En introduisant dans le domaine profane les concepts les plus essentiels à l’explication de l’univers et de notre être, en s’attachant, à force d’abstractions, à nous donner à voir l’Invisible, le savant ne fait en réalité que prouver la profonde sacralité de l’univers. Et l’on ne peut man­quer de voir une ligne ininterrompue entre les pouvoirs magiques des premiers chamans, les symboles et les rites incarnant l’ineffable Présence des religions ultérieures et le rêve contemporain de créer humainement un univers : il suffirait, dit-on, de disposer de l’énergie d’une bombe à hydrogène comprimée dans un atome.

Aux trois époques, c’est du même pouvoir qu’il s’agit : esquissé dans les gestes du sorcier, élaboré dans ceux du prêtre, il semble à présent prendre toute son ampleur et tout son sens chez le mage de la physique théorique. Depuis toujours, il s’agit de faire basculer l’intangible paroi qui nous sépare de notre origine. Les esprits de la Nature ont, presque partout, cédé la place à des entités plus complexes, qui, à leur tour, s’effacent devant des notions dont l’adamantine austérité exige une foi aussi grande qu’hier ou avant-hier les religions élabo­rées ou les rituels magiques.

Simplement, aujourd’hui, il s’agit non plus de posses­sions et de vaticinations, ni d’oraisons et de dévotions, mais d’équations et de supputations. Non plus du cercle initiatique et de l’espace sacré débouchant sur la dou­blure fantôme de ce monde, non plus du temple ou de l’église condamnant cette doublure, l’appelant lieu infé­rieur — enfer — et s’ouvrant sur un firmament proclamé divin, mais du milieu laïc où l’homme de science officie, que ce soit dans son cabinet, dans un observatoire ou devant un accélérateur de particules, afin de retrouver le geste de Dieu et de l’exécuter lui-même, de rendre ainsi l’humanité divine en lui donnant à contempler le moment, ou le mouvement, qui a tout engendré.

Ce n’est que dans la seconde décennie de ce siècle que nous avons découvert que la Voie Lactée n’était pas la seule galaxie. Nous estimons aujourd’hui non seulement qu’il y en a des milliards qui forment l’univers, mais également qu’il peut exister une infinité d’univers et, pensent les chercheurs russes, qu’un univers peut avoir même deux à onze dimensions, lors même que, pour nos sens, le nôtre en a seulement trois, et quatre pour notre intelligence depuis la théorie de la relativité — cette qua­trième étant celle-là même qui définit la conscience de notre espèce : le Temps, et se trouvant aujourd’hui être l’un des objets les plus souvent et les plus diversement poursuivis par les chercheurs scientifiques.

Le lent et incessant développement du surnaturel qui, du sens préhistorique d’un certain au-delà, nous a conduits à la notion historique d’Éternité, par le biais des grandes religions, ne pouvait que nous amener à nous interroger aujourd’hui sur le Temps, sa possible dilata­tion, son éventuelle réversibilité et jusqu’à son illusion.

Non seulement nous l’analysons au niveau subato­mique pour prouver que, du moins là, il n’a pas de direc­tion, qu’il n’y existe rien que l’on puisse décréter devoir être un passé ou un futur, et au niveau galactique où, pas­sant du monde des quanta à celui de la relativité, les choses offrent un visage différent, non seulement nous parlons des flèches du Temps et cherchons le moyen de les inverser, mais nous nous efforçons d’élargir encore nos concepts afin de capter l’inconcevable.

Avec Stephen Hawking, nous parlons d’un Temps imaginaire (au sens où sont imaginaires les nombres qui sont la racine carrée de nombres négatifs) où l’univers est à la fois fini et sans limites, de la même façon que la Terre, objet fini, n’est limitée par rien, du fait de sa rotondité. Cette très récente notion est d’autant plus importante qu’elle remet en question celle du Big Bang avec son explosion d’une singularité de l’Espace : qui dit singularité, en effet, dit limite quelque part. Or, dans la conquête de l’idée de Temps, se révèlent de plus en plus une soif d’illimité, une foi en l’Éternité, un pressenti­ment d’une autre dimension que celle même dont nous cherchons à nous emparer et à remonter le fil, ou à démonter le mécanisme, pour retrouver notre origine, pour voir Dieu face à face dans Son acte créateur.

Ce Temps imaginaire n’est pas la seule tentative faite dans le sens de l’illimité. Aux États-Unis, des recherches se font dans le sens du gaz de particules chargées qui imprègnent le cosmos. De ce plasma, s’élèvent des cou­rants électriques titanesques et de vastes tourbillons magnétiques susceptibles de façonner des galaxies. Selon les scientifiques, un tel univers n’aurait pas besoin de Big Bang pour venir au monde : il n’aurait pas à proprement parler de début.

Et c’est très probablement vers cette absence de début des choses que la Science va devoir se tourner pour comprendre la nature du Temps, et donc la dépasser — la nature du Temps, c’est-à-dire aussi la nature de la Mort qu’en premier lieu nous voulons dépasser, car il n’est pas un instant de l’Histoire humaine où nous n’ayons rêvé à l’immortalité et œuvré à l’établir en nous, chan­geant ainsi l’apparence de l’univers, nous délivrant de nos liens d’ignorance et d’obscurité et devenant un avec ce qui nous a engendrés, devenant cet Éternel dont le Temps est le miroir enchanté, devenant Dieu en un plan où tout est Dieu et transcende tout ce que nous pouvons à l’heure actuelle souhaiter — ou nier — que soit son exis­tence.

Malgré la courbure de l’Espace proposée par Einstein, nombre de savants considèrent aujourd’hui qu’au lieu de se refermer sur lui-même le cosmos ne cessera jamais de se déployer, que, né un jour qui marque le début du Temps, il y a environ quinze milliards d’années, il ne mourra jamais — ce qui ressemble curieusement à la notion chrétienne de l’âme qui, inexistante avant la nais­sance de celui en qui elle aura sa demeure, devient immortelle dès l’instant de cette naissance. Mais il ne peut être d’immortalité, justement, que s’il n’y a pas de naissance. La naissance est en fait cessation d’un état que l’on ne peut définir qu’en le disant inaccessible à la Vie et à la Mort.

Ou bien il faut imaginer que cette cessation n’est qu’apparente, que cette naissance ne fait que masquer une chose qui, elle, est inaccessible, qui préexiste à l’homme ou à l’univers et leur succédera, parce qu’elle est également et nécessairement immortelle. Mais l’homme tel que nous le connaissons, l’univers tel que nous le voyons, ayant un début, sont transitoires, ont une fin, à moins de se transmuer en ce qui les précède — de retrouver leur origine.

Pour concevoir un Espace qui ne cessera jamais de s’étendre et de dérouler ses galaxies, comme d’ailleurs pour concevoir le début d’un univers — aussi bien qu’un univers sans début —, force nous est de supposer ce qui est l’assise des religions les plus élaborées : judaïsme, christianisme, hindouisme, bouddhisme, taoïsme, isla­misme, et les dépasse toutes de loin. Force nous est de reconsidérer le concept majeur de toutes les civilisations actuelles, qui nous a tous modelés et dont nous sommes pétris à ce point que nous n’y prenons même plus garde. Tout naturellement, il resurgit aujourd’hui dans le domaine scientifique sans soulever la moindre protesta­tion, parce qu’il y est lavé du vieux chantage des Églises soucieuses d’illuminer les âmes déchirées par le mystère du monde en leur enseignant la damnation éternelle entraînée par la désobéissance à leurs préceptes, ou la rédemption éternelle par la soumission à leur foi.

Mais pour essentiel qu’il ait été, et qu’il puisse être encore, ce sermon sur le Bien et le Mal et leur rétribu­tion, qui nous a poursuivis de siècle en siècle et de pays en pays, signature même de l’esprit humain conscient de l’écoulement du Temps, ne peut plus avoir cours une fois que nous cherchons à prendre conscience ici même d’autre chose que le Temps : l’Éternité est par-delà le Bien et le Mal. Et si nous voulons encore employer le mot de Dieu, il nous faut dire alors que Dieu est par-delà le Bien et le Mal, n’en est pas affecté, ne peut ni châtier celui-ci ni récompenser celui-là. Dieu ne serait pas Dieu s’Il ne nous regardait pas extatiquement, nous et tout ce qui constitue l’univers. Étrange naïveté d’ailleurs, qui nous a fait croire que nous pouvions attenter à l’harmo­nie sidérale et qu’une malédiction encore plus durable que l’immensité cosmique serait le prix de notre crime —ou, au contraire, que des délices plus vastes que ce vor­tex aux milliards de galaxies nous seraient accordées en paiement de ce que nous, et nous seuls, selon les âges et les latitudes, considérerions être bien.

Du moins ce délire de notre cécité nous a-t-il permis de cultiver en nous le sens d’une autre dimension, d’une Réalité insurpassable qu’il nous serait donné de contem­pler un jour pourvu que nous ne quittions pas le chemin où nous peinions, fouettés par la souffrance, enchaînés les uns aux autres et rêvant de liberté.

L’heure est venue où, tombant comme des écailles mortes, les anciennes maximes qui nous protégeaient de nous-mêmes et des forces insondées de la vie, laissent apparaître notre âme, qui a fructifié sous leur revêtement. Pour la seconde fois de notre Histoire, nous nous sentons nus, et parmi nous il en est qui se scandalisent de voir se dessiner un monde sans morale. Non pas seulement, ici et là, quelques phalanges de débauchés, comme il y en a toujours eu, mais l’ensemble de la race humaine brus­quement dépouillé des valeurs qui l’ont fait vivre jusqu’à présent et n’ont pas résisté, sans doute, au boutoir san­glant des dernières guerres. Et il en est d’autres qui se réjouissent de cette mue, et que le corps de l’espèce, écorché aujourd’hui, puisse ainsi naître demain à un autre état.

Simultanément, et ce n’est pas un hasard, la Science prend son essor vers l’Éternité. Cependant que s’effondre une psychologie liée a la causalité où se reflète la conscience du Temps, une autre conscience point en nous, et c’est celle de l’Éternité, qui doit radicalement changer notre vision du monde et de nous-mêmes. La révolution des idées et des mœurs à laquelle nous assis­tons en ce moment n’est rien en comparaison de la méta­morphose qu’elle entraînera, puisque c’est tout notre être qui doit peu à peu se transmuer en vaisseau de l’Éternité, si vraiment le mot Éternité a un sens.

Et ce sens est contraire à tout ce que nous sommes aujourd’hui. Il implique la triple notion d’immuabilité, d’infinité et d’unicité. Tout est toujours présent dans la conscience de l’Éternité, abolit la distance dans le Temps comme dans l’Espace et, pour cela même, la notion d’Espace et de Temps, qu’elle remplace par la perception naturelle de ce que l’on pourrait appeler le Transfini : l’Infini et Incommencé de l’Être en soi qui échappe à toute dimension mentale et contient toutes les dimen­sions possibles, qu’elles soient ou non du ressort de l’intelligence humaine. Et cet Être étant le seul Existant, tout ce qui existe, à quelque degré que ce soit, se trouve le représenter.

Tout être est revêtement de l’Être — ce qui serait une bien pauvre tautologie si cela ne signifiait que, dès lors, il n’y a que l’Être, qui est un sous d’innombrables appa­rences. Et cette unicité dans le Temps, dans l’Espace et dans le fait d’exister, étant la négation même de ce que nous percevons comme Temps, Espace et Existence, ou révélant leur transcendance est ce qu’hier nous appelions Dieu, et ce qu’aujourd’hui les hommes de science pour­suivent dans leurs graphiques sur la nature du continuum révélé par Einstein, et qu’il nous est encore loisible de nommer Éternité.

Il faut imaginer un Temps vierge, où rien ne se produit jamais, une dimension parfaitement pure où ne se forme jamais aucune pensée, ni aucun sentiment, ni aucun objet, un plan de lumière intégrale, transparente et sans bornes où la conscience ne connaît à jamais qu’elle-même. Cela est l’Éternité. Cela est Dieu. Cela est le Vide, et le Vide contient tout, le Vide est en vérité le Plein de l’innombrable multitude vivante.

À cette perception, il arrive qu’accède le voyant et c’est grâce à lui qu’au cours des siècles ont pu être enre­gistrés, de par le monde, d’irrévocables témoignages qui sont devenus la base de religions, de philosophies ou d’enseignements spirituels. Il ne s’agit pas d’une vision, car il n’y a rien qui sépare ce qui voit et ce qui est vu. Le même acte est à la fois actif et passif. Ce qui voit est ce qui est vu. On parle généralement d’identification, et que le yogi s’identifie avec l’objet de sa queste. Mais ce n’est pas de la manière dont, par empathie, nous pouvons nous mettre à la place d’autrui, c’est d’une façon beaucoup plus vertigineuse : l’âme, en quelque sorte, s’identifie avec elle-même. En s’identifiant avec ce que nous appe­lons généralement Dieu, l’âme retrouve simplement son identité et découvre qu’éternellement il n’y a rien d’autre qu’elle, par-delà toute notion de personnalité, depuis tou­jours et à jamais.

Sô’ham. Je suis Cela. Sur l’énigme lapidaire de ce mantra, l’initié indien s’efforce de méditer, car il tient de son gourou et de la tradition qu’il n’est pas au monde d’autre vérité et que tout homme, sur la Terre, doit un jour réaliser qu’il est lui-même l’Être éternel de qui tout est né et continue de naître, qui cependant contient tout, comme en une matrice immaculée, et qui imprègne et constitue même tout.

Comment ce défi de la sagesse ne briserait-il pas la raison ? Comment les hommes qui partent d’une telle donnée pourraient-ils se comporter comme les autres ? Comment la race dont les membres les plus éclairés considèrent que le destin de chaque être est de se savoir Dieu n’aurait-elle pas le culte des avatars mythologiques, historiques ou contemporains pour l’encourager sur sa voie ? Et enfin comment le pays où l’on aspire à l’Un qui est tout, et au Vide qui est en même temps le Plein ne serait-il pas tétanisé par la notion de l’irréalité du monde ?

Car c’est à cela qu’aboutit presque nécessairement la perception du pur resplendissement de l’Éternité — et dans la mesure où la Science, en recherchant de nou­veaux concepts temporels, se dirige vers la découverte de l’Éternité, l’exemple indien doit nous aider à prévoir en quoi une telle révélation peut influer sur le développe­ment futur de la race humaine.

Apparemment, il n’y a pas de plus grande contradic­tion que celle qui oppose le Vide et le Plein. Dire que le Vide est le Plein porte cette contradiction aux limites de l’absurdité. La seule issue est de décréter l’inexistence de l’un ou de l’autre. Ou bien, comme en Occident, le Vide n’existe pas, seule est la Matière, fût-ce à un degré infi­niment subtil, ou bien, comme en Orient, non seulement dans l’Inde mais dans les pays de culture bouddhique, le Plein n’existe pas, n’est qu’un leurre dont nous sommes victimes, et nous-mêmes, à vrai dire, n’existons pas, seul est l’Esprit pur, l’Un sans second des Indiens, le Zéro des bouddhistes. Mais le problème n’est pas plus réglé d’une façon que de l’autre.

Or, c’est précisément celui auquel la Science va être confrontée dans l’avenir. Dans son analyse du Temps et sa recherche de notre origine prétemporelle — ou intem­porelle, ou paratemporelle —, elle va devoir étudier, avec ses moyens propres, le concept d’Éternité et son corol­laire inévitable, celui d’irréalité du monde.

Pourquoi inévitable ? Parce que le contact avec l’Éternité, avec l’Infini, avec l’Être pur, détruisant toutes nos autres perceptions, n’étant même possible qu’après leur destruction, tout ce qu’elles captaient se trouve annulé, inexistant — faux — tandis que cela seul existe, est vrai. Et vécu par-delà le Temps, cela est inaccessible aux mutations, ne peut être contredit, est la seule réalité qui ait jamais été et qui doive jamais être.

En ce cas, il est compréhensible que, pour tout un cou­rant de la pensée ontologique ou mystique, se pose la question de la réalité du monde. Comment, si Cela seul existe, le reste aurait-il la moindre existence véritable ? Comment, si seul existe le Vide, y aurait-il nulle part la possibilité qu’existe le Plein ? Comment, si Dieu existe — et s’Il existe, il n’existe que Lui, car Il est infiniment un —, comment, si Dieu existe, le monde pourrait-il prétendre à l’existence ?

Dans sa logique inexorable, la question, posée d’une façon ou d’une autre, a fait vaciller bien des intellects. Et la réponse, en son intransigeance, en a seulement démon­tré l’inanité : il faut renoncer à comprendre intellectuel­lement ce qui dépasse les structures intellectuelles, faire l’expérience de cela qu’aucune intelligence ne peut défi­nir et, ensuite, considérer si les mots peuvent néanmoins donner une idée du Silence. Se laisser imprégner par la mémoire de l’expérience, la répéter si possible, en réali­ser le contenu. La pensée ordinaire n’y résiste pas. Le barrage de la mentalité saute. Les références aux impres­sions temporelles sont emportées par le déferlement du souvenir de l’Éternité. On ne pense plus. On se retrouve avant la pensée, avant le Temps, avant l’Espace. On est à l’origine de tout. Et cependant, magie d’une ambivalence qu’il reste à élucider, on demeure présent dans le monde, dans ce minuscule fragment du monde que l’on appelle un corps et l’on sent bien que le Temps s’écoule, que les jours succèdent aux nuits et les nuits aux jours, que la Terre tourne et que les constellations flambent dans l’obscurité et l’on sait que les galaxies s’éloignent les unes des autres à une vitesse qui, si elle atteignait, mal­gré nos théories, celle de la lumière, leur ferait franchir le seuil de l’horizon cosmologique, en sorte qu’elles dis­paraîtraient nul ne peut encore se figurer dans quoi.

Mais où tout cela se passe-t-il ? Où se situe l’univers ? Et où suis-je moi-même ? Je semble contenu dans l’immensité cosmique. Ma forme y est contenue, et même perdue, cellule infinitésimale dans les énormes tourbillons d’étoiles. Et pourtant, l’expérience où je me suis identifié avec l’Infini, avec l’Éternité, avec Dieu, avec le Vide, avec Cela qui ne peut être nommé, cette expérience où, en fait, je me suis retrouvé moi-même m’a enseigné que je suis l’au-delà de tout ce qui existe, et que nécessairement l’immensité cosmique, avec ses quinze milliards d’années et ses galaxies sans nombre, ne peut se trouver qu’en moi. Et même, si je puis imagi­ner un autre univers analogue à celui-ci, ou une multi­tude incalculable d’univers précédant celui-ci ou devant lui succéder, ou coïncidant avec lui, tous sont en moi, simultanément, depuis toujours et à jamais, sans qu’en soit modifié le vide éblouissant de mon être.

Sans fin, la réflexion achoppe à l’évidence. Tout peut me prouver apparemment le contraire : cela seul existe. Ou bien existerait-il deux genres de réalité, l’une contradictoire de l’autre et se réalisant dans sa propre négation, en devenant l’autre ?

Si l’on admet la diversité des perceptions de l’univers, et que ces perceptions diverses sont simultanées, rien ne s’oppose à ce que le Vide soit aussi le Plein, puisque le Vide et le Plein ne sont en réalité que deux perceptions de la même chose. Ce qui, en termes religieux, revient à dire que le Créateur et sa Création, ou Dieu et le monde ne sont que les deux aspects apparemment contradictoires, mais complémentaires d’une seule et même chose dont nous n’avons aucune idée. Mais en vérité, ces deux aspects sont plus que complémentaires et plus, même, qu’indissociables ou équivalents : il ne suffit pas de dire que l’un ne peut pas exister sans l’autre, ni que l’un est l’autre — les deux sont une seule chose située dans une dimension où, la dualité étant impossible, l’idée opposée d’unité n’a pas lieu d’être.

Il faut y insister : la pluralité des perceptions est la clef qui nous ouvre les portes de la compréhension du monde et de ses processus. Une fois rejetée l’illusion anthropocentrique qui, à supposer que nous y accordions seule­ment une pensée, nous incite à croire qu’autour de nous tout perçoit le monde à notre manière, il est aisé de comprendre que chaque forme de vie ayant au contraire son rythme et sa sensibilité propres, chacune vit dans un monde qui lui est propre et dont les autres n’ont pas conscience.

Il n’y a qu’un monde, mais à chaque degré constitutif de ce monde correspond une vision des choses qui se situe exactement au même endroit que les autres visions. De même qu’êtres humains nous vivons dans un monde qui ne cesse d’être un, en dépit des milliards de façon dont, psychologiquement, nous le voyons, de même tous les plans de la manifestation, dont le nôtre, résident-ils dans un monde qui, à la fois, est un et innombrable du fait de la saisie toujours différente dont sont capables ses divers éléments.

Ce que nous voyons, nous sommes seuls à le voir — non seulement sur la Terre, mais peut-être dans toute l’immensité galactique : il faut être construit exactement comme nous, posséder le même réseau sensoriel et intellectif pour contempler le Soleil (celui-là ou un autre) et la nuit étoilée. En tout cas, sur cette Terre, il faut bien comprendre qu’il n’est pas une espèce qui ait, physiquement ou psychologiquement, les rapports que nous entre­tenons avec l’univers environnant : non seulement nous le voyons mais nous l’avons longtemps divinisé, attri­buant aux planètes et aux astres des titres et des pouvoirs dont nos religions ont été les messagères au long des siècles.

Dans le seul règne animal, dont nous sommes l’ultime émergence et qui, dans son ensemble, ne voit absolument rien de ce que nous voyons, même si ses représentants sont, comme nous, sensibles aux variations de l’ombre et de la lumière, il y a une multitude d’ordres et de sous-ordres dont chacun a ses instruments particuliers lui donnant à chaque fois accès à un monde à la morphologie particulière. Il est évident que, s’ils partagent la même aire — notre planète —, ils vivent tous dans des dimen­sions différentes de l’univers, quand bien même, à nos yeux, sembleraient-ils se trouver dans le même monde.

Il y a peu de chances pour qu’un milan, une man­gouste et un cobra vivent dans la même strate, perçoivent identiquement le lieu où, pourtant, ils se rencontrent et s’entretuent. Il est clair qu’un oiseau, rapace ou non, un mammifère terrestre et un reptile, n’utilisant pas le monde de la même façon, n’étant pas constitués pour l’utiliser de la même façon, ne peuvent non plus en avoir une même perception.

On peut multiplier les exemples, passer des airs au monde sous-marin, aux galeries souterraines, aux antres de la jungle, aux banquises et aux déserts — comment ces formes indénombrables et diverses de la conscience animale pourraient-elles percevoir pareillement l’uni­vers ? Comment une fourmi verrait-elle ce que voit un éléphant, et un poisson ce que connaît un chien, une mésange ou un chameau ? Or, toutes ces espèces sont conscientes de Quelque Chose, nous ne pouvons le nier, vivent quelque part, en un endroit qui semble être celui où nous-mêmes nous vivons, mais qui n’a à peu près rien en commun avec lui.

Passons aux plantes, maintenant, dont la croissance même suffit à nous prouver qu’elles vivent. Leur mou­vement vers le Soleil, l’absorption d’éléments nutritifs indiquent une forme de sensibilité peut-être mécanique, comme l’affirment certains, mais réelle, et qui peut aller jusqu’à une réponse aux suggestions de plaisir et de souffrance, ainsi que l’ont montré maints travaux scientifiques. La question est ici la même que pour les ani­maux : où vivent ces plantes que nous voyons autour de nous ? Quelle conscience du monde ont ces fleurs, ces arbres, cette herbe qui ont conscience de quelque chose comme leur comportement le prouve ?

Et les minéraux ? Pourrions-nous un seul instant esti­mer qu’ils perçoivent le même univers que nous et y vivent ? La plupart d’entre nous se contenteront de répondre que la pierre, le sable ou la poussière sont inconscients. Ce qui n’est pas si sûr, car leur organisation même, la géométrie de leurs structures supposent une forme de conscience qui peut bien être différente de tout ce à quoi nous donnons habituellement ce nom, mais n’en agit pas moins efficacement. Et c’est de toute façon éluder la réponse. Où vivent cette montagne, ce caillou, cette écorce terrestre veinée de pierres pré­cieuses ? Certainement pas consciemment dans la sphère où respirent les végétaux, ni dans celle où se meuvent les bêtes, ni dans celle où nous demeurons. Où, alors ?

Et si les minéraux ne sont pas conscients de se trouver dans l’univers que nous occupons, n’en pouvons-nous induire que, pareillement, nous-mêmes pouvons à notre insu nous trouver dans un autre univers, que nous ne voyons pas, qui, sans l’effacer, ni l’entraver, s’étend à la place du nôtre, selon un jeu de dimensions dont nous n’avons pas idée ?

De même que nous ne nous doutons pas de l’appa­rence du monde pour un type de perception en deçà de nos instruments perceptifs, de même ne pouvons-nous nous figurer à quoi ressemblerait — ou ressemble — le monde pour une conscience parvenue au-delà des plus hauts accomplissements auxquels elle atteint en nous.

À une extrémité de l’humainement observable, nous avons pour le moment le monde subatomique, dont l’idée d’une « volonté » n’est pas exclue. Le paradoxe EPR (Einstein-Podolsky-Rosen) a vainement tenté d’élu­cider l’une des questions les plus irritantes qui soient sur le comportement des particules : une particule se désin­tégrant, comment les deux particules résultantes, l’une positive, l’autre négative, connaissaient-elles sans erreur la direction l’une de l’autre, en sorte que l’une se dirige nécessairement dans le sens contraire de l’autre ? Certains supposent à présent « une influence immanente et omniprésente [1]» valable pour les deux particules, et aussi pour l’ensemble de toutes les particules de l’uni­vers.

À l’autre extrémité, le nirvana. Ici, nous atteignons à la vision pure et sans objet, à l’éblouissante et inson­dable transparence de l’Être qui, ne contenant ni ne reflétant aucune forme, aucune sensation, aucune pen­sée, n’étant rien ni personne, étant le Néant illuminé, est éternel et infini. À l’infini et pour toujours et depuis tou­jours, la Lumière et rien d’autre. Venue de nulle part, n’allant nulle part — aucun ailleurs n’est ici possible —, invariable, cette Lumière est tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera. Et c’est en elle que pénètre et se désagrège la conscience individuelle du yogi, avec elle qu’il s’identifie, en se souvenant d’elle que, par la suite, de retour à ses perceptions ordinaires, et il regarde le monde et, peu à peu, en décèle ou l’illusion ou le caractère éternel.

Le choc de la révélation que lui accorde l’expérience est double et immédiat. Au moment précis où il pénètre et se fond dans l’Être, il se rend compte, non, il se sou­vient qu’il est lui-même cet Être, qu’il l’est depuis tou­jours, qu’il le sera a jamais — et que cet Être n’est rien ni personne, est le Néant.

Que, submergé par la certitude qu’il n’existe que Lui, on l’appelle l’Un et que l’on en fasse le fondement de tout monisme philosophique ou religieux, ou bien qu’écrasé par l’évidence de sa vacuité on y voie le Zéro à quoi équivalent le monde et Dieu, c’est à sa découverte, ou plutôt à son découvrement, qu’en définitive parvient le voyant. Et en dépit de tout ce qu’il croyait savoir, en dépit de tous les enseignements sur lesquels il avait pu méditer au long de son ascèse, il ne s’attendait pas à ce brutal arrachement des bandelettes et du suaire qui dessi­nent la forme de notre personnalité mortelle, il ne pou­vait deviner qu’il serait ainsi précipité dans l’immobile incendie de la non-naissance et de l’immortalité.

Cela est vrai, cela seul est réel, cela est moi — cette vérité, cette réalité le terrassent, ce moi d’immensité l’emplit et, en même temps, contient toute existence pos­sible passée, présente ou à venir. Et cela est le choc qui l’attend, pour ainsi dire, à son retour de l’Éternel et Infini. Double choc encore une fois, mais qui n’a pas l’immédiateté de celui de la vision, dont au contraire l’impact se déchiffre lentement à mesure que la raison, à contre-courant de son mode habituel, analyse la vision, la comprend et capitule. Si cet Être — ou ce Néant, ou cet Un, ou ce Vide — est éternel — et je sais désormais que l’Éternité existe, j’ai éprouvé le goût de son existence —, alors cet Être, alors Dieu est en ce moment précis, sa présence est le présent de l’univers. Et s’il est infini — et je sais également, et pour la même raison, que l’Infini existe et que rien d’autre n’existe —, alors il est ici même. Partout où je vois l’univers, il n’y a en réalité que Lui. Ou il n’y a rien. Le Plein est le Vide, et le Vide est le Plein.

Mais ici, la raison humaine ayant abdiqué pour intro­niser la sagesse de l’esprit, c’est souvent comme le spectre d’un suicidé qui parle maintenant : le monde n’existe pas. Si le Plein est le Vide, il faut entendre que le Plein n’est qu’apparent, n’est qu’une image projetée par enchantement sur le Vide. Comment ? À quelles fins ? Par qui ? Ces questions sont sans intérêt une fois que l’on sait que l’on n’existe pas, que l’on n’est pas cette fiction d’être que voit le monde, et qui le voit, mais que l’on est le Néant éternel et infini.

Toutefois, ce que l’on pourrait appeler la sagesse ectoplasmique du Néant et qui marque si profondément la pensée bouddhique et une part de la spiritualité hindoue, est-elle le dernier mot de la conscience humaine réalisant son origine ? L’inexistence est-elle la vérité de l’exis­tence ? Ou cette médusante impression d’être imaginaire n’est-elle au fond qu’une perception de plus dans la liste déjà longue que nous pouvons dresser des saisies de l’univers ? Et dès lors, n’y en a-t-il pas d’autres, tout aussi valables, irrécusables — et partielles ?

De nouveau, l’Orient — avec l’ancienne Chine taoïste et l’Inde oupanishadique — propose une réponse qui peut enivrer l’âme assoiffée d’absolu et qui découle de la même expérience : Tao de l’une, Brahman de l’autre, l’Être pur manifeste ce monde, se manifeste en tant que monde, l’imprègne et le soutient, le porte et le nourrit, en sorte que, malgré les apparences, le monde n’est pas réel­lement différent de lui. Il suffit d’entrer dans un certain état de conscience pour, les yeux ouverts, reconquérir la certitude que le monde est Dieu. C’est le plus haut état auquel l’homme puisse atteindre, dit-on. Cette capacité de reconnaître la Face sans traits de l’Être unique sous les masques multiples de la manifestation cosmique est la plus haute forme de yoga que nous devions rechercher.

Mais en soi, cette réalisation n’implique guère de changement. Elle marque sans doute une différence gigantesque dans l’approche de soi-même et du monde, mais elle ne donne rien de plus. Elle peut imposer la cer­titude que le Plein et le Vide sont la même chose, que le Tout est l’Un, que le monde est Dieu. Mais elle ne va pas plus loin. Pour le yogi, elle en fait une vérité d’expé­rience — mais d’expérience incommunicable. Il faut croire ou nier. Elle ne donne pas d’explication sur le pourquoi ou le comment : celui qui se sait Dieu et sait que tout est Dieu n’a pas besoin d’argumenter. Il voit autrement, il sait autrement, c’est tout.

Et justement, c’est là le fil d’Ariane : dans cette alté­rité perpétuelle des façons d’appréhender l’univers et de s’y situer. Une fois que l’on a compris qu’à chaque forme différente de conscience, correspond une saisie différente du monde, il est facile d’admettre que l’infinie variété d’univers ainsi perçus se trouve en un seul et même lieu, que tous sont simultanés dans l’Espace et dans le Temps et que, s’il existe, ainsi que le proclament les voyants, un plan de Lumière éternelle et infinie, il leur est lui aussi concomitant : son abstraction occupe (au moins) le même Espace que les myriades de figures universelles. Le Vide contient le Plein qui, inversement, le contient à son tour, Dieu est le monde et le monde est Dieu.

Toutefois, Dieu n’est pas seulement le monde, comme peuvent le dire ceux d’entre les sages qui ne croient pas que le monde soit une illusion, mais n’appellent monde que ce que l’homme perçoit extérieurement ou intérieu­rement. Dieu, dont le concept est limité à l’existence humaine, n’en est pas moins tous les mondes possibles, toutes les formes possibles de perception du monde. Lavé de nos étroites idées religieuses, Il est toutes les strates de l’univers. Dieu n’est pas Dieu. Il n’a rien à voir avec ce à quoi nous donnons ce nom. Il est simplement l’Être. Et Il est infini non seulement en étendue et en nombre, mais en la diversité de Ses modes et en leur simultanéité. Ce que nous appelons Dieu n’est qu’une nuance de cet Être transfini. Même ce nirvana de lumière auquel accède le voyant n’est qu’un plan de ce Transfini où tout est simultané dans l’Espace et le Temps, comme en l’Infini aspatial et l’Éternité intemporelle.

Il y a plus : cette dimension hors du Temps à laquelle s’élève la conscience illuminée du yogi, si elle existe réellement, emplit chaque instant du Temps de son éten­due sans début et sans fin. Dans l’Éternité, tout est éter­nel par définition. Et ce qui, pour la conscience humaine, se compte en fractions temporelles, secondes, heures, années, millénaires, cycles d’âge, a la même durée immuable dans l’Éternité.

Une seconde contient la même immensité intempo­relle que les quinze milliards d’années de notre univers. Même si son extase ne dure que le temps d’un éclair, le yogi, lorsqu’il perçoit l’Éternité, la perçoit intégralement. Cette inconcevable intégralité hors du Temps soudain captée par la conscience est d’ailleurs la preuve que c’est l’Éternité. Tout morcellement, tout sens de l’écoulement, toute impression d’une différence, d’une non-unicité prouveraient au contraire qu’il n’est pas en contact avec l’Éternité. Aussi longtemps qu’existe une limite, si loin­taine qu’elle soit, un sommet, une surface, une rive, un horizon, ce n’est pas l’Infini, ce n’est pas l’Éternité. Mais à peine en frôle-t-on un point que tout se transfigure, que la conscience se désintègre, qu’il n’y a plus que Cela et que l’on est soi-même Cela depuis toujours et à jamais.

Sat-Tchit-Ânanda, disent les Indiens, tentant de décrire dans une formule la totalité de ce qui est perçu : pure Existence-Conscience-Béatitude. Les trois termes sont équivalents et catégoriques, mais ne semblent cependant pas exhaustifs.

Qu’il ne puisse y avoir d’Être sans Conscience ni de Conscience sans Être, et que cette Conscience sans objet qu’elle-même, ou cet Être sans raison que lui-même soient de ce fait pure Béatitude, cela se comprend sans peine, et le voyant peut en faire l’expérience, en avoir la connaissance directe. Il sait que telle est donc l’Éternité : une pure Existence qui est pure Conscience qui est pure Béatitude, et qu’en cette équation se résume le mystère de l’origine du monde.

Mais, nous l’avons dit, le processus de la manifesta­tion lui demeure obscur. Il n’est pas un messie, pas un avatar, pas un dieu-homme, ni non plus un homme-dieu, un yogi, un voyant qui, dans toute notre Histoire, ait démonté les mécanismes de la manifestation cosmique. En dépit de cette identification avec le plan suprême de l’Existence, en dépit de cette perception directe de l’Infini et de l’Éternité, en dépit de cette fusion dans l’être de Dieu, de ce retour conscient à l’origine, nul n’a été capable de nous éclairer sur le passage du non-mani­festé au manifesté. Les plus hautes réalisations religieuses, philosophiques ou spirituelles ne nous ont rien donné. Elles nous ont enseigné que « cela » existait et que, même si nous n’en avions pas personnellement l’expérience, il nous fallait y croire. Mais à part quelques légendes, parfois très subtiles et très belles, elles ne nous ont rien fourni qui résolve l’invraisemblable pourquoi du monde ou en explique l’impossible comment.

Pourquoi cette pure Existence qui est pure Conscience et pure Béatitude — et qui peut être encore bien d’autres choses inconcevables — se projetterait-elle tout à coup dans cet oubli d’elle-même qu’est le monde ? Si elle est pure Béatitude, qu’a-t-elle besoin d’autre chose que de ce qu’elle est ? Pourquoi donner un objet à sa Joie, et surtout un objet aussi douloureux que le monde ? Et cette pure Conscience éternelle, pourquoi se transformerait-elle soudain en perpétuelle Inconscience temporelle ? Et aussi cette Existence illimitée, cette Existence qui n’a jamais commencé ni ne finira jamais, quel intérêt a-t-elle brusquement à commencer et à devoir finir et à se limiter dans sa négation qu’est la Mort ?

Ou bien, ces questions sont-elles irrecevables ? Mal posées par notre ignorance, peut-être ne correspondent-elles à aucune réalité, ne font-elles que vouloir ausculter un phantasme de notre imagination. Sans doute, ainsi que nous l’avons vu, le monde n’est-il pas illusoire, ni de loin ni de près, et les incalculables cohortes de boud­dhistes et de mayavadis se sont-elles fourvoyées en le proclamant. Mais sans doute aussi sommes-nous vic­times de nos sens. Peut-être ne sommes-nous pas imagi­naires et voyons-nous un cosmos authentique. Mais que sommes-nous vraiment et qu’est vraiment le monde ? Nous voulons croire qu’en dépit de l’écrasante et unique réalité de l’Être en soi, nous aussi sommes réels, et de même l’univers.

Mais peut-être, après tout, n’y a-t-il pas eu de création.

Si c’est une chose unique que nous percevons comme monde et comme Dieu, comme Espace-Temps et comme Infini-et-Éternel, il va de soi que le monde est Dieu, que l’Espace-Temps est infini et éternel. Nous l’avons déjà dit, mais il faut y revenir : c’est à ce sujet que s’opposent les tenants de l’essence et ceux de l’existence sans pou­voir accorder la préséance à celle-ci ou à celle-là.

Polémique de Byzantins, pour celui qui a vécu l’expé­rience de l’Éternité. À quelque conclusion qu’il parvienne ensuite, une chose est pour lui certaine : l’Éternité réduisant à néant toute notion de temporalité, le Temps ne peut être qu’une perception inférieure, la conscience de l’Éternité ne peut être que suprême.

En fait, rien ne nous dit qu’il n’y ait pas, pour une conscience plus développée que la nôtre, un absolu plus haut que l’Éternel et l’Infini auquel notre âme parvient à se hisser dans l’extase. Nous ne disposons mentalement d’aucun des instruments qui nous permettraient d’en rendre compte après la transe. Même si nous en faisons l’expérience lorsque nous nous ouvrons à la perception de l’Éternel et Infini, nous n’avons aucun moyen de le savoir ensuite. Pas plus que nous ne pouvons imaginer ce que cet état pourrait être en plus de l’Existence-Conscience-Béatitude de la formule sanskrite, nous ne pouvons, avec notre cerveau, déduire de notre expé­rience spirituelle quelque chose qui soit plus que l’Infini et l’Éternité, alors que cette description de l’Être en soi est déjà si difficile à enregistrer.

Ce sens de l’Éternité a ceci d’absolu que le Temps s’y dissout, comme notre être personnel se dissout dans l’Être impersonnel, qui est notre vrai Moi. Conscients de l’Éternité, nous sommes obligatoirement conscients qu’il ne peut rien y avoir d’autre, qu’il n’y a jamais rien eu et qu’il n’y aura jamais rien d’autre pour mesurer la durée de l’Être. En conséquence, tout ce qui est dans le Temps ne peut en fait se situer que dans l’Éternité, chaque ins­tant ne peut être qu’éternel et que contenir à lui seul l’immesurable durée de l’Être.

D’où plusieurs conclusions que nous avons déjà envisagées : le sens de l’écoulement du Temps relève d’un mode perceptif particulier, ainsi que le sens de la causalité qui en dérive, celui du Bien et du Mal et de leur rétribution, celui, en vérité, de toute l’assise de la civili­sation humaine. Dépassé ce sens, automatiquement nous dépassons non seulement la nécessité d’une morale qui nous permette de vivre plus lumineusement, mais aussi et surtout la dyade que forment pour nous la Mort et Dieu. Car nous comprenons bien que, hors du Temps, nous sommes immortels et qu’immortels nous n’avons plus besoin de cet au-delà de nous-mêmes qu’au­jourd’hui nous appelons Dieu et dont, justement, nous faisons le Maître de l’Immortalité : nous sommes fondus en Lui, nous sommes Lui. Il n’existe plus, et nous non plus. Il n’y a plus aucune différence, aucune dualité. Il n’y a que Cela.

Or, malgré ce que l’expérience du voyant peut avoir d’irrécusable pour lui, le Temps n’a rien en commun avec l’Éternité. Il en est tout le contraire. Et pour nous, toutes ces révélations sur la vraie nature du Temps ne sont que des sophismes. Pour nous, chaque chose dans l’univers, loin d’être immuable, a un début et une fin ; l’univers lui-même a probablement une origine et risque de s’évanouir lorsqu’il aura atteint le double de son âge actuel, présu­ment certains, soit dans quinze milliards d’années.

Nous pouvons admettre intellectuellement que l’Éter­nité, dépassant, occupant et contenant toute durée pos­sible, le moindre instant du Temps se déroule en elle et est donc éternel, nous n’en sommes pas moins aveugles à cette pérennité, à cette immuabilité de l’instant, nous n’en voyons pas moins le Temps se dévider d’un instant à un autre, relier entre eux des événements, les susciter peut-être et en tout cas leur donner un sens — une orienta­tion et un prix —, alors que, dans l’Éternité, il ne se passe jamais rien, que le moindre événement marquerait la fin de son statut, l’annulerait immédiatement, ferait qu’elle n’a jamais été.

Une conclusion s’impose à certains : Dieu est mort en créant le monde. L’acte créateur est assimilé par eux à un suicide de l’Éternel et Infini. L’alchimie où, depuis toujours et à jamais, l’Être se transmue en Devenir nous est incompréhensible. Par nature, nous ne pouvons guère concevoir une Réalité qui soit deux choses à la fois. L’idée nous dérange d’autant plus que ces deux choses que l’on nous demande de considérer comme une seule ne sont même pas complémentaires à nos yeux, qu’elles sont purement et simplement contradictoires.

Sans doute arrivons-nous à édifier des systèmes sur leur antinomie, à parler de Jour et de Nuit — mais notre vision géocentrique nous contraint de les voir en une succession sans fin répétée, et même si nous avions un point d’observation dans l’Espace, nous ne pourrions les voir ensemble, la Terre étant ronde —, de Matière et d’Esprit — mais l’expérience mystique prouve que la vision de l’un annule nécessairement la vision de l’autre. Nous parlons aussi de Yin et de Yang avec les Chinois, admirons un graphique où les deux sont réunis — réunis, non pas un — en un cercle unique, ou avec les Indiens, nous évoquons le Pourousha, l’Âme, le Seigneur, le Témoin immobile, et la Prakriti, son Énergie, la Nature qui, pour lui, déroule les cycles cosmiques.

Mais lorsque nous quittons le niveau des concepts et qu’il ne s’agit plus de donner des noms symboliques pour résumer le processus de la manifestation, lorsque nous sommes de nouveau plongés dans l’horreur quoti­dienne de la dévastation universelle, il ne nous sert pas à grand-chose de gloser sur l’interaction du Yin et du Yang ou d’expliquer nos souffrances physiques et morales, individuelles et collectives en en référant au Pourousha pour le plaisir duquel la Prakriti déploie l’immensité sidérale — dont notre douleur fait partie, ainsi, probable­ment, que la douleur d’innombrables formes de vie à tra­vers les milliards d’années-lumière.

Peut-être ces notions sont-elles sublimes, mais elles ne nous donnent pas à vivre, à voir, à sentir ce qu’elles sont censées nous décrire. Et au fond, parmi tous les voyants dont les paroles ont concouru à leur élaboration, y en a-t-il eu seulement un qui ait vécu cette double nature simultanée de l’Être et du Devenir ? Ou tous n’ont-ils fait que déduire de leur identification momentanée avec le Transcendant le théorème de l’Éternité ici et mainte­nant ?

Hic et nunc ! Comment vivaient en fait le Christ et le Bouddha, dont l’enseignement prouve irréfutablement qu’ils ont vu ? Comment le monde s’offrait-il à leurs sens ? Et percevaient-ils l’écoulement du Temps, ou bien tout leur apparaissait-il dans le halo de l’Être pur ? L’irréalité cosmique était-elle une perception directe pour l’un ? L’unicité fraternelle pour l’autre ? Ou bien n’était-ce, dans les deux cas, rien de plus qu’une idée, le résumé suprarationnel, mais opéré par la raison, de ce qu’aucune pensée ne peut concevoir et qui ne peut être appréhendé que par l’âme, ou ce que nous appelons ainsi ? Et comment, d’une façon générale, les voyants voient-ils le monde ? Eux qui ont fait l’expérience de l’Éternité, que leur en reste-t-il quand ils considèrent les phénomènes temporels ? Et qu’éprouvent-ils dans la Mort, eux qui se savent immortels ?

Pour le sceptique, la mort des grands visionnaires, celle du Bouddha et encore plus celle du Christ, est la preuve que l’immortalité n’existe pas. Si un seul d’entre eux ne mourait pas, la preuve serait faite, au contraire, que l’Éternité existe, quoi qu’il faille entendre par là. Ou bien, si elle existe, elle n’a rien à voir avec le Temps. Dieu n’est pas dans le monde, il est extracosmique. Et l’Éternité est une durée non pas incommencée et infinie, mais indéfinie. Elle encadre le Temps, elle ne l’im­prègne pas. Elle le limite ou le délimite. Et de ce fait, finalement, elle est la Mort.

L’Immortalité est la Mort — nouveau paradoxe qui, cette fois, vient du matérialisme traditionnel et n’est pas plus compréhensible que celui du spiritualisme, qui met en équation l’Être unique et immuable et le Devenir sans nombre et mutable.

Or, la Science s’efforce aujourd’hui, dans son langage et avec ses instruments, de résoudre le paradoxe et de montrer la justesse de l’équation — signe qu’en passant du sacré ou profane l’antique préoccupation humaine ne perd pas de sa vitalité, mais au contraire s’étend à des couches jusqu’à présent inatteintts de notre psychologie et risque de les mettre en œuvre pour enfin trouver la solution.

Le pas a été franchi avec Einstein. Qu’il ait fait du Temps une dimension suggère automatiquement l’idée d’une intégralité donnée en une seule fois et pour tou­jours même si, pour notre conscience, elle se déroule d’instant en instant selon un sens précis qui nous fait aller du passé vers l’avenir tout en nous faisant croire à un présent, qui n’est autre, en réalité, que le sentiment de notre présence. Ainsi le film est-il tout entier contenu dans une boîte, mais possède-t-il une durée, qui est celle de sa projection. Cependant, l’analogie n’explicite pas la direction du Temps, qui est actuellement le problème majeur auquel se heurtent les physiciens concernés.

Comme, en topographie, une carte donne le relevé d’un paysage sans déterminer s’il faut aller d’est en ouest, par exemple, mais simplement que tel point est relié à tel autre par telle ou telle route, l’étude du Temps devrait nous révéler la quatrième dimension sous l’aspect d’un paysage subtil qui existe en soi et tout entier et auquel seule notre interprétation donne un sens ou un autre. Ou encore on pourrait dire que le Temps est comme un visage — le visage de l’Éternel. Le visage est depuis toujours et à jamais donné. Mais nous devons le déchiffrer, nous devons en dénombrer et en nommer les traits, et ce n’est que l’énumération terminée que nous serons maîtres du Temps et de l’Éternité.

Des expériences peuvent être faites — l’ont été et le seront encore — afin d’établir que le Temps, pour inflexible qu’il nous paraisse, n’a de sens que dans une sphère bien déterminée de l’univers que nous sommes à même d’observer. En deçà de cette sphère, il ne joue plus de la même manière, quand il existe encore. Pareillement, au-delà de cette sphère, il cesse de légifé­rer. Et l’on peut en déduire sans peine que, dans ces domaines, aucune de nos valeurs psychologiques — morales ou seulement sensorielles — ne tient plus. On peut aussi en inférer qu’un changement de conscience est la clef de ce dépassement du Temps : il faut (et l’on doit pouvoir) se mettre, d’une manière ou d’une autre, à l’unisson de ces plans de la manifestation cosmique où le Temps n’a pas l’emprise qu’il a sur le nôtre et, dès lors, adopter un mode perceptif dont soient exclues la notion de causalité, de Bien et de Mal et de leur rétribu­tion, celle de Mort et d’au-delà, et celle de Dieu, afin que soit seul l’éprouvement de l’Être.

C’est cette transcendance qu’assez clairement la Science nous propose aujourd’hui — la Science et non plus la religion, ce qui, répétons-le, implique une expan­sion de la révélation primordiale, une illumination non plus seulement de ce que nous appelons âme (et qui, en fait, est toujours illuminé) mais des éléments pour ainsi dire plus quotidiens de notre nature.

Cela implique en réalité qu’une révolution se prépare dans les organes mêmes de notre perception du monde. Les religions avaient imposé une révolution concep­tuelle, nous avaient imposé de croire à ce que ses hérauts avaient vu. Parce qu’elle use de moyens prag­matiques, même quand elle est théorique comme aujour­d’hui, la Science est en train de tourner en nous la clef du mécanisme qui doit nous permettre de voir.

Mais de voir quoi ?

Que cherchons-nous donc à voir, qu’elle nous enseigne à invoquer en termes ordinaires avec autant de foi que les religions nous avaient appris à y rêver avec des mots d’adoration ? Et si le pressentiment que cette chose existe n’était pas si fort, les chercheurs miseraient-ils ainsi leur être pour y atteindre ? Comme l’artiste est prêt à tout sacrifier à son cuivre dont il ne peut rien savoir avant de l’avoir exécutée mais qui, depuis son tréfonds, le somme de l’accomplir, la Science répond aujourd’hui à une vocation qui peut soulever l’hostilité, les insultes ou les railleries de ses détracteurs et parfois même de ses desservants, qu’importe. L’artiste est lui aussi hué ou ridiculisé par les aveugles et les nains. Cela n’empêche pas des ailes de s’ouvrir en lui et de l’empor­ter vers des formes que nul n’avait devinées auparavant. Comme l’art, la Science proclame sa foi en l’invisible et s’assigne à elle-même le devoir de le rendre visible.

C’est pourquoi, face à ces virtuoses des quanta et de la relativité, il nous faut nous demander quelle prémoni­tion les habite, que l’incantation de leurs formules rap­proche de nous peu à peu.

Il serait faux de croire que leur recherche est immoti­vée et que c’est pure coïncidence ou simple émulation s’ils sont si nombreux, aujourd’hui, à se pencher sur le même sujet, à en parachever l’étude à un niveau ou à un autre, en acceptant d’avance de ne pas trouver encore le chiffre du Logos créateur, mais en ayant la certitude qu’avec eux un pas de plus aura été fait et que la relève sera demain assurée pour une étape qui nous emmènera plus loin dans le décryptement du mystère du monde.

Et l’on peut supposer qu’ainsi, à force de patience, il nous sera donné de contempler cette origine que, depuis le début, nous n’avons cessé de chercher, ce visage de l’Éternel que notre mouvement dans le Temps nous interdit de voir lors même que nous le parcourons. Lorsque nous aurons atteint les confins de la pensée, alors nous passerons sans effort au-delà. Et tout nous sera donné. Mais tant que nous n’aurons pas couvert toute l’étendue mentale du monde, épuisé tout le contenu de l’idée du monde, il est vain d’imaginer que nous pourrons changer de condition et voir ce qui dépasse notre organisation mentale. Il faut que l’intel­lect aille jusqu’à ses plus extrêmes limites pour que nous soit sensible ce qui est plus grand que lui. Il faut que nous atteignions les frontières de notre être actuel pour entrer de plain-pied dans ce qui s’étend de l’autre côté. Truisme ? Certainement, mais c’est la raison pour laquelle nous ne voyons pas encore ce qui a jadis été annoncé par les hommes de Dieu et sur le chemin de quoi les hommes de Science avancent aujourd’hui.

Manifestement, nous sommes loin d’avoir atteint le zénith de nos facultés. Notre mouvement incessant en est la meilleure preuve. Nous en sommes encore à nous débattre dans un rêve liséré d’épouvante. Dans quelque domaine que ce soit, nous jugeons en termes de dualité — d’opposition pure et simple dans la majorité des cas, de complémentarité dans les autres. Nous sommes donc en général incapables d’envisager l’unité et a fortiori l’unicité, qui est le but pourtant nettement indiqué des recherches actuelles après avoir été l’objectif déclaré des enseignements mystiques.

Il n’en demeure pas moins qu’en cette unicité doit culminer notre race et que nous y atteindrons une fois guéries toutes nos contradictions, une fois entièrement exploré le domaine de la pensée dualiste et découvert tout ce qu’il contient pour notre croissance. Alors enfin, et pas avant, nous pourrons passer de l’autre côté de nous-mêmes et regarder le monde avec des yeux que ne bornera plus le sentiment du Temps mais qu’aura transformés le sens de l’Éternité.

À ce sujet, il y a plusieurs points qu’il reste à préciser et dont nous devons l’élucidation à l’expérience même des voyants. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà dit, leur vision de l’Être reposant sur la fusion en Lui, le regard avec lequel ils Le contemplent ne les sépare évi­demment pas de Lui. Puisqu’ils sont un avec Lui, il importe de comprendre qu’il n’y a pas eux d’un côté et Lui de l’autre, mais bien qu’il n’y a que Lui, qui est eux —qu’il n’y a pas de devant et de derrière, de dessus et de dessous, de dedans et de dehors. Il n’y a que Cela infiniment partout, en quelque sorte, et qui, infiniment partout, est identiquement conscient de soi. Or, ce regard de l’Éternel et Infini, c’est celui qu’un jour, dans un avenir inappréciable, un être terrestre posera sur l’univers. Et ce jour-là, l’univers sera métamorphosé — pour l’espèce à laquelle appartiendra cet être et pour nulle autre : les autres continueront de le percevoir comme elles le perçoivent aujourd’hui.

Son regard recréera le monde. C’est une manière poé­tique de le dire. Mais il est plus simple et plus vrai de suggérer qu’un regard sera capable, à ce moment-là, de saisir l’univers d’une manière qui échappe à toutes les formes actuelles de sensibilité terrestre.

Il faut préciser aussi, à l’intention des trafiquants de programmes futuristes, que cet être, que d’aucuns appel­lent surhomme, annulant pour lui, du fait même de son apparition, le monde que nous voyons, n’y vivra évidem­ment plus : pas de « surhomme » sans « surmonde ».

Il serait vain de viser à une prétendue surhumanité dans le dessein de gouverner la Terre que nous connaissons. Les rêves nietzschéens de volonté de puissance n’ont guère de chances de se réaliser dans le plus-que-cosmos que nous ouvrira la conscience de l’Éternité.

Il est question ici d’un songe beaucoup plus ancien, de l’espoir primitif de notre espèce qu’une invisible pythie ravive, dirait-on, au cœur des générations en lui donnant ici un nom et là un autre : Adam Kadmon de la tradition juive, Christ de la Parousie, Kalki des Écritures hin­doues — non pas un surhomme, en vérité, ni d’ailleurs un dieu incarné, mais, comme dans le sceau de Salomon, le croisement des plans humain et divin, l’entrecroisement du Temps et de l’Éternité en une figure dont nul ne sau­rait aujourd’hui soupçonner l’apparence.

Du moins pouvons-nous tenter de prévoir certains caractères du monde qui s’étend par-delà les frontières de notre être actuel et qui, d’ores et déjà, existe tout autant, par exemple, qu’existaient l’Amérique ou l’Australie avant que l’homme de Cro-Magnon ne lançât sur les mers les premiers bateaux pour en découvrir les rivages — tout autant, surtout, qu’existait le monde que nous percevons avant que nous n’existions nous-mêmes pour le percevoir.

Ce continent qui nous attend, dissimulé par les appa­rences que capte notre mentalité est celui de l’Éternité. Cela, désormais, nous le savons, que nous pouvons déduire des Écritures du monde entier et des travaux scientifiques contemporains grâce auxquels la notion a perdu son parfum d’improbable sacré pour acquérir celui de l’aventure.

Une fois pour toutes, il faut comprendre et admettre que l’édifice autrefois érigé par les religions qui nous ont familiarisés avec la notion d’au-delà continue de s’élever par le pouvoir de la Science, qui étudie métho­diquement les dimensions de notre univers et met ainsi l’au-delà à notre portée, efface peu à peu la ligne de démarcation que notre esprit incline naturellement à tra­cer entre ce qu’il voit et ce qu’il ne voit pas, que ce soit dans l’Espace ou le Temps.

Il faut aussi et par conséquent comprendre et admettre que l’Éternité n’est pas une propriété des Églises, mais une dimension — ou faut-il dire une définition ? — de l’univers qui ne se conquiert pas par les vertus habituel­lement prônées, mais par le dépassement de tout ce qui fait la condition temporelle.

Il faut enfin comprendre, admettre et répéter que l’Éternité n’est pas un super-Temps, doté d’une durée quelconque. Comme le point mathématique qui n’a pas de dimensions, elle n’a pas de durée. Si l’Éternité avait une quelconque durée temporelle, nul ne pourrait la connaître puisqu’elle dépasse le Temps. Elle serait un Temps plus long que le Temps et pour en avoir conscience il faudrait faire l’expérience de sa réalité depuis avant le Temps — depuis avant la naissance de l’univers — jusqu’à ce qui est après le Temps, après la disparition de l’univers. Non seulement il n’y a per­sonne, bien entendu, qui puisse remplir cette condition, mais surtout c’est donner à l’Éternité une valence oppo­sée à ce qu’elle est : c’est la situer dans un écoulement ou en tant qu’écoulement, alors qu’elle est immuable, que, par définition, pour être une, pour être incommencée et infinie, pour être le vide pur de la conscience illu­minée, rien ne doit s’y produire : tout y est identique. Si une fragmentation y était possible, chaque fragment serait automatiquement la totalité. Si l’on pouvait imagi­ner la division de l’Éternel et Infini en d’innombrables particules infinitésimales, chacune serait en soi et à soi seule la totalité unique de l’Éternel et Infini.

Ici, nous frôlons sans doute le seuil du mystère et commençons de soulever l’ultime voile qui nous cache à nous-mêmes. Sans parler des mondes du rêve et de ceux de l’exploration intérieure que peut sillonner le voyant, nous avons évoqué la multiplicité des plans de conscience à l’intérieur du seul monde matériel où nous vivons et que chaque espèce voit différemment. Et voici que s’ajoute la notion d’une infinité d’infinis. Chaque point de l’univers est en soi infini. Que ce soit un point de notre corps ou de l’Espace qui nous entoure, ce point contient l’Infini, de même que la plus petite fraction possible d’une seconde contient l’Éternité.

Ainsi se trouve expliquée la déclaration du sage, pour qui tout est Dieu. Mais nous ne savons toujours pas à quoi ressemblera l’univers lorsqu’il s’agira là d’une per­ception naturelle. Certes, nous comprenons que doit s’opérer en nous une métamorphose de nos organes pour que le monde se transfigure à nos yeux. Et il est donc évident que, si hautes nos réalisations soient-elles, nous ne sommes pas à l’apogée de nos pouvoirs. Mais encore ? Que nous reste-t-il à faire ? Et que sentons-nous à présent qui va demain se manifester ?

Sans doute est-ce ce sentiment de l’Éternité qu’il nous faut éprouver et qu’éprouvent les voyants accom­plis, une fois leur expérience du Transcendant ancrée dans leur conscience. Le nirvana auquel ils ont atteint, ils doivent en maintenir l’effet en eux, y assujettir leur saisie du monde, afin de recouvrer définitivement la mémoire, puisque c’est leur vraie réalité que leur a révé­lée l’illumination et qu’ils ne doivent désormais plus l’oublier. Ils sont l’Omniscient. L’état auquel ils se sont élevés est celui d’une omniscience sans objet. Bien plus qu’une illusion, le monde est comme une amnésie. Mais à présent, ils se souviennent qu’ils savent tout. Tout ? Ils sont l’Omniscient, et il n’y a rien à savoir parce que l’omniscience est au fond sans objet. En aurait-elle un seul qu’elle serait limitée, qu’elle ne serait pas la pure connaissance éternelle et infinie de l’Être en soi. En fait, elle est un état de conscience — ou même l’état quintessentiel de la conscience. Et c’est à partir de cet état de conscience qu’il faut considérer le monde. Alors, en vérité, l’homme est en yoga avec l’Éternel et Infini, le Père et le Fils sont un, le monde est Dieu et Dieu est le monde.

Mais il est question d’aller plus loin. Cela, c’est ce à quoi sont parvenus certains grâce à l’ascèse et à l’extase. Ils ont réussi à ressentir dans leur conscience la dimension de l’Éternité lors même que le monde et leur propre individualité continuaient d’appartenir au Temps. L’apparence du monde n’a pas changé pour eux, mais seulement sa valeur. Le jour et la nuit ne se sont pas volatilisés pour que, seul, resplendisse le Jour éternel dont parlent les Écritures. Les êtres ne leur sont pas apparus dans ce que l’on appelle des corps glorieux. Ils ont continué de voir le Soleil, la lune et les étoiles et les hommes, leurs semblables, sous des traits peut-être plus riches, mais toujours familiers. Cependant tout était capté par leur esprit qu’illuminait dorénavant la connaissance de l’Éternité. Tout se situait dans l’Éternité sans pour autant avoir l’aspect qu’auront les choses et les êtres lorsque, s’infusant en nous et deve­nant naturelle, la conscience de l’Éternité nous aura transfigurés.

Cette transfiguration, il faut donc supposer que, pareille à l’uranogée des alchimistes, pareille au mariage du ciel et de la Terre (d’Uranus et de Géa), elle sera plus que le sentiment d’Éternité avec lequel le voyant contemple l’univers. Elle sera plus qu’une superposition ou plus qu’une addition : une création nouvelle comme en l’approche holistique, où le composé est supérieur à la somme de ses composants. Elle ne sera pas simplement la juxtaposition de deux choses de nature différente, mais leur combinaison, leur fusion, l’être plus grand né de leur union.

De même que la main n’est pas simplement une paume s’ajoutant au revers, mais une chose qui existe en soi, dans une autre dimension, où n’existe pas la division, de même viendra-t-il un jour où, au lieu de s’opposer en nous et de s’annuler mutuellement et au lieu que nous tâchions à les additionner, le Temps et l’Éternité, la créa­tion et son créateur, l’univers et son origine, le monde et Dieu ne seront qu’une existence unique, qu’une seule réa­lité à la fois matérielle et spirituelle dans une dimension encore inaccessible à nos concepts et encore plus à nos perceptions et toutefois aussi sûrement inévitable que le passage de la fleur au fruit en lequel se résume tout le cycle de la vie et qui, sous forme de graines, possède en soi le secret de son origine et le pouvoir de tout recréer.

Cette nouure, ce passage progressif et naturel de la fleur au fruit est probablement tout le secret de l’avenir. Il nous faut en quelque sorte aller jusqu’au fin fond de nous-mêmes et, dépassant la sphère mentale où nous vivons —la pensée qui nous définit, mais aussi notre sensibilité par­ticulière et, peut-être, dans une certaine mesure, jusqu’à notre physique —, affleurer alors en une autre dimension où tout s’inverse et où le contenu devient le contenant, selon cette règle très simple que tout point de l’Éternel et Infini en est à lui seul la totalité unique sans néanmoins cesser d’être un point parmi l’innombrable multitude des points identiques. L’oiseau devient le ciel de son vol. L’infini vole par les myriades d’ailes qui le tissent et n’est lui-même qu’un oiseau sans fin reproduit en lui-même. L’homme devient l’immensité où il vit, la dépasse et, pour cela même, la porte en lui, en est la racine, la source — l’origine éternelle.

Tel semble être le plan que nous suivons à notre insu, telle la manière qui nous est donnée de déceler le comment de notre être sans pourquoi : une sorte d’amné­sie, d’occultation de son omniscience primordiale, sans entamer celle-ci, sans rien retrancher à sa qualité d’Éter­nel et Infini, permettrait à l’Un d’être apparemment deux, Être et Devenir, lors même qu’en sa réalité holistique il transcenderait les deux, les combinerait à jamais en une existence tout ensemble abstraite et formelle, unique et innombrable, immobile et mouvante, ainsi que la lumière elle-même.

Modalité de la conscience en sa reconquête de soi, le Temps apparaîtrait non au moment de ce que nous pre­nons pour le début des choses, mais au commencement du besoin de savoir. Lors de cet éveil, nous avons bas­culé dans une dimension que nulle créature terrestre ne percevait avant et où l’univers nous apparaît peu à peu en un déroulement historique après s’être présenté à nous comme cadre à peu près fixe de notre propre Histoire. Ce déroulement, qu’il soit sidéral ou seulement tellurique, porte le nom d’évolution. Nous écrivons aujourd’hui l’histoire du ciel et celle de la Terre aussi facilement que la nôtre et y voyons le plus souvent l’expression d’une force qui, si elle n’est pas consciente initialement, aboutit néanmoins à notre conscience.

Pour s’être manifestée, supposent certains, notre conscience devait être en germe dès avant que ne s’agrègent les premiers atomes, dans l’océan de feu cos­mique. Et peut-être, ajoutent-ils, n’est-elle que l’actuel aboutissement des choses, et non leur fin ultime.

En tout cas, il est clair qu’au long des âges sont appa­rues, ne serait-ce que sur la Terre (exclusivité qui demeure à prouver), des formes capables de perceptions de plus en plus complexes, dont chacune représente en soi un univers : celui où elle se trouve enclos. Non tem­porel pour la conscience qui l’occupe, chacun de ces univers est fatalement soumis à d’autres lois que le nôtre, existe en soi, n’a, en quelque sorte, ni origine ni terme décelables.

Puis, une espèce a fait son apparition, qui a répondu d’une façon de plus en plus différente aux contacts de son milieu. Et cette espèce, que hante l’idée du Temps, parce que l’oppresse l’ombre de la Mort, nous l’appe­lons homme, et nous sommes facilement tentés de croire que sa perception du monde est la seule, ou du moins la seule juste et complète — ce que, par ailleurs, nient nos travaux incessants où la conscience se développe et, s’ouvrant de plus en plus à la réalité transfinie de l’uni­vers, devine qu’en vérité rien n’est ce que nous voyons. Jusqu’au jour où nous pulvériserons la barrière du Temps et verrons autre chose, qui sera la vérité, le sou­venir retrouvé de l’Omniscient sans mémoire.

En nous, se développe ainsi la silhouette esquissée dans les espèces qui nous précèdent et dont la graine était en ce que nous appelons le commencement des choses. En nous, se dresse l’arbre généalogique de la création, qui est l’arbre de la vie éternelle dans la création. En nous, rayonne la semence initiale comme un cœur inconnu dont les pulsations nous transmettraient l’ordre qui nous anime et nous inspire infailliblement. Et monte en nous la sève qui fait fleurir les branches de l’arbre et change les fleurs en fruits, dont chacun porte une graine où se reproduit son origine.

Nous qui rêvons aujourd’hui de créer de nouveaux uni­vers, nous savons bien qu’un cycle est accompli, lorsque, contenant ainsi son origine, chaque fruit devient capable de lancer l’entièreté d’un nouveau cycle, de produire à son tour un arbre auquel un même destin est réservé, en sorte qu’il est impossible de dire quel fut jamais le pre­mier arbre et même ce qui vint en premier, de l’arbre ou de la graine. Alors, tout devient l’Un qui est au commen­cement, et il n’y a plus ni commencement ni fin.

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1 Hubert Reeves, Patience dans l’azur.