Denyse O’Leary
Pourquoi les souvenirs ne peuvent pas vraiment être « stockés » nulle part

La mémoire est la capacité à conserver et à rappeler des images. Celles-ci n’occupent pas d’espace dans le cerveau comme des cartons occupent de l’espace dans un grenier. Le souvenir du visage de votre chien d’enfance fait partie de cette capacité, et non d’une photo dans un album.

Une chanson pourrait bien capturer la nature immatérielle de la mémoire

La semaine dernière, nous avons évoqué l’essai de la philosophe d’Oxford Victoria Trumbull, qui soutient que les souvenirs ne sont pas « stockés » dans le cerveau. Le neurochirurgien Michael Egnor fait remarquer que l’idée de stocker et d’effacer des souvenirs est répandue en raison de la technologie informatique, mais qu’elle n’est pas pertinente pour la mémoire humaine.

Où se trouvent donc nos souvenirs ?

La mémoire est la capacité à conserver et à rappeler des images. Celles-ci n’occupent pas d’espace dans le cerveau comme des cartons occupent de l’espace dans un grenier. Le souvenir du visage de votre chien d’enfance fait partie de cette capacité, et non d’une photo dans un album.

Egnor compare la conservation des images en mémoire à la capacité de jouer aux échecs. On apprend les règles, les coups ; on joue bien ou mal. Cette capacité, tout comme la mémoire, peut décliner avec des lésions cérébrales ou l’âge ; on peut même la perdre complètement. Mais il vaut mieux considérer les souvenirs et les compétences comme des processus. Des régions du cerveau travaillent ensemble pour que les choses se produisent. Où « stocke-t-on » un processus ?

Une chanson pourrait bien rendre compte de la nature immatérielle de la mémoire. Au Canada, une chanson folklorique emblématique est « Four Strong Winds » (1961) de Ian Tyson (1933–2022). Il a déclaré l’avoir écrite en 20 minutes, en pensant à une fille dont il se souvenait.

Elle a été jouée et enregistrée d’innombrables fois : à la radio, à la télévision, sur des disques, des magnétophones, YouTube, des partitions, et lors de concerts par d’innombrables artistes, dont Neil Young, Joan Baez et John Denver.

De nombreux Canadiens (et d’autres) peuvent la fredonner ou la jouer au piano. Ils reconnaissent peut-être instantanément des phrases comme « I’ll go out to Alberta, weather’s good there in the fall » et « I’ll look for you if I’m ever back this way » (Je vais partir en Alberta, il fait beau là-bas à l’automne et Je te chercherai si jamais je repasse par là).

Alors, maintenant, la question…

Où se trouve exactement cette chanson ? Elle vit dans la mémoire, humaine et enregistrée, sous de nombreuses formes. Mais elle n’occupe aucun espace physique. Le pianiste la joue, puis quitte le piano.

Qu’est-il advenu de la chanson ? Eh bien, rien. Elle n’a certainement pas disparu.

« Four Strong Winds » pourrait-elle être effacée si tous les enregistrements étaient détruits et que tous ceux qui s’en souviennent mouraient ? Oui ; c’est ce qui est arrivé à d’innombrables œuvres musicales et dramatiques du monde antique. Mais ce qui est effacé, c’est la capacité de voir, d’entendre et de (re)créer l’œuvre. Aucune copie physique n’était en soi l’œuvre. Non, l’œuvre est une idée immatérielle qui peut s’exprimer sous de nombreuses formes, toutes éphémères.

Considérer la mémoire comme une fonction du cerveau est raisonnable, mais il ne s’agit pas d’une série de classeurs surchargés ; c’est un processus de conservation et d’accès à des images qui sont immatérielles en elles-mêmes.

Quelques faits intéressants sur la mémoire

Apprendre de nouvelles choses modifie le câblage (les circuits) de notre cerveau. Ce n’est pas seulement une figure de style :

Ces modifications s’orchestrent à travers des milliards de synapses — les connexions entre les cellules nerveuses individuelles, appelées neurones — où s’effectue la communication cérébrale. Dans un processus minutieusement coordonné, les nouvelles informations renforcent certaines synapses avec de nouvelles données tandis que d’autres s’affaiblissent. Les neuroscientifiques qui ont étudié de près ces altérations, connues sous le nom de « plasticité synaptique », ont identifié de nombreux processus moléculaires à l’origine de cette plasticité.

ScienceDaily William J. Wright, Nathan G. Hedrick, Takaki Komiyama. Distinct synaptic plasticity rules operate across dendritic compartments in viv during learning (Des règles distinctes de plasticité synaptique s’appliquent à travers les compartiments dendritiques in vivo pendant l’apprentissage). Science, 2025 ; 388 (6744) : 322 DOI : 10.1126/science.ads4706. L’article est en libre accès.

La musique peut aider les personnes atteintes de démence à retrouver des souvenirs :

Ce n’est toutefois pas n’importe quelle musique qui a un effet régénérateur sur le cerveau. Il a été démontré que la musique familière et préférée a le plus grand impact sur notre état d’esprit, et qu’elle est étroitement liée à la mémoire et aux émotions. En effet, écouter nos chansons préférées libère des hormones procurant une sensation de bien-être et de plaisir. Des listes de lecture soigneusement sélectionnées de nos morceaux préférés pourraient être la clé pour nous aider à gérer le stress de la vie quotidienne. Cela est particulièrement pertinent pour la maladie d’Alzheimer et à d’autres formes de démence, car les chercheurs ont découvert que les parties du cerveau liées aux souvenirs musicaux sont moins touchées par ces maladies que d’autres zones du cerveau. Cela explique pourquoi les souvenirs et les expériences liés à la musique préférée sont souvent préservés chez les personnes atteintes de telles affections.

Rebecca Atkinson, Ming-Hung Hsu, Music and dementia: researchers are still making discoveries about how songs can help sufferers (Musique et démence : les chercheurs continuent de faire des découvertes sur la manière dont les chansons peuvent aider les personnes atteintes), The Conversation, 10 octobre 2024 (Liens omis.)

Certaines personnes peuvent en effet se souvenir de tout ce qui leur arrive :SouveCerveau

un petit nombre de personnes — seule une poignée de cas a été décrite dans la littérature scientifique — ont accès à une telle richesse de détails autobiographiques qu’elles peuvent relier des événements spécifiques à n’importe quelle date du calendrier.

« Chez ces personnes, appelées hyperthymésiques, les souvenirs sont soigneusement classés par date. Certaines seront capables de décrire en détail ce qu’elles ont fait le 6 juillet 2002 et de revivre les émotions et les sensations de cette journée », explique Valentina La Corte, professeure-chercheuse au Laboratoire Mémoire, Cerveau et Cognition de l’Université Paris Cité.

Marie Simon, Inside the Minds That Never Forget: Exploring Hyperthymesia (Dans l’esprit de ceux qui n’oublient jamais : à la découverte de l’hyperthymésie), Neuroscience News, 28 août 2025. La Corte, V., Piolino, P., & Cohen, L. (2025). Autobiographical hypermnesia as a particular form of mental time travel. Neurocase (L’hypermnésie autobiographique comme forme particulière de voyage mental dans le temps). Neurocase, 31(4), 188–192. https://doi.org/10.1080/13554794.2025.2537950

Mais ce n’est pas nécessairement une bénédiction : « D’après les cas rapportés dans la littérature scientifique et les témoignages relayés par les médias, l’hyperthymésie est souvent décrite comme une capacité pénible : des souvenirs douloureux, voire traumatisants, peuvent s’accumuler de manière incontrôlable. Certaines personnes se sentent également submergées par des informations anecdotiques inutiles. »

Quand on y réfléchit, oublier la plupart de ce que nous avons vécu peut être une bénédiction.

Texte original publié le 7 juin 2026 : https://mindmatters.ai/2026/06/why-memories-cannot-really-be-stored-anywhere/