Dans la spiritualité indienne, une intuition communément admise est que seul l’Immuable peut véritablement observer le changeant — une thèse avec laquelle beaucoup en Occident ont quelque difficulté. En fait, l’idée même de l’Immuable (ou le non changeant) fait l’objet de scepticisme. Il y a de nombreuses années, alors que j’étais peut-être trop influencé par J. Krishnamurti, j’ai pris douloureusement conscience de ce schisme lors d’une conversation avec Swami Prabhavananda au temple Vedanta de Montecito. Selon Krishnamurti, rien de permanent n’existe jamais : toutes les choses sont en perpétuel flux. Dans l’Advaita Vedanta, en revanche, seul l’Immuable est réel ; toutes les choses changeantes sont maya, c’est-à-dire illusoires.
À l’époque, je ne parvenais pas à comprendre le point de vue du swami. Il m’est depuis apparu clairement que, derrière toutes les choses éphémères se cache un arrière-plan permanent, mais, lorsque j’utilise le terme « permanent », je ne fais pas référence au temps, mais à un état intemporel — un état primordial par rapport à l’espace-temps. Puisque l’espace-temps se situe toujours au sein de la pensée, je fais référence à ce en quoi la pensée se manifeste, à savoir la Conscience ou le Soi.
Comment pourrait-on attribuer la réalité à ce qui est changeant ? À quoi exactement attribue-t-on la Réalité ? À chaque instant, ce « quoi » particulier se transforme en autre chose, à l’infini. Il m’apparaît donc très clairement qu’aucune réalité ne peut jamais être attribuée à ce qui est changeant. Seul l’Immuable est le Réel, et constitue donc la Norme ultime.
Extrait de Beyond Religion
L’Être n’est pas l’état ultime
Une fois, Sri Nisargadatta remarqua qu’un jour, les scientifiques écriraient sur son enseignement. Il y a là une délicieuse ironie, mais aussi quelque chose de très instructif, compte tenu de ce que Maharaj lui-même disait à propos de la science et des scientifiques. Il soulignait notamment les limites de la science en matière de spiritualité et de découverte de l’Ultime. Par exemple, dans L’expérience du rien, il remet la position du scientifique à sa juste place en déclarant : « Combien de temps le meilleur des scientifiques peut-il maintenir sa force vitale ? A-t-il le moindre contrôle sur elle ? Personne n’a de contrôle… La force de vie est venue spontanément, et elle s’en ira spontanément ». Et encore : « Le scientifique ne peut faire aucune découverte sur lui-même… Qu’est-ce qu’un scientifique ? Le scientifique en tant que tel n’est que l’essence de la nourriture qu’il a ingérée. Comment pourrait-il donc mener des recherches sur la nature de cette essence qui le constitue ? L’essence alimentaire qui est le scientifique, une fois épuisée, où se trouve alors le scientifique ? »
L’un des disciples de Maharaj l’a un jour qualifié de « médecin suprême de la vie et de la mort, dont le remède passe par ses paroles », et l’on ne peut qu’être entièrement d’accord. Pourtant, compte tenu de la recherche courageuse et sans entraves menée par Maharaj dans des domaines où peu de gens, voire personne, ne s’étaient aventurés auparavant, je plaiderais pour que l’on proclame également Maharaj comme un scientifique par excellence, puisque ses enseignements reposent sur des faits, à l’instar des sciences exactes, et non sur des conjectures. Il doit donc être considéré comme le chercheur suprême qui, dans le véritable esprit scientifique, est poussé à transcender les méthodes mêmes de la science et à dépasser ainsi toutes les limites !
En formulant ces observations, je pense en particulier à la manière dont Maharaj transcende l’état de la conscience du « je » pour atteindre celui de l’être, mais, contrairement à de nombreux autres maîtres spirituels, il ne s’arrête pas là. L’être n’est pas l’état ultime, affirme-t-il ; lui aussi doit être transcendé. Une fois le sortilège de l’identification au corps brisé, l’ego est complètement mis à nu et, de ce fait, se dissout dans la conscience manifeste. Or, dit Maharaj, ne vous arrêtez pas là. Je ne suis pas non plus cette conscience. Reculez encore plus loin ! Ce n’est qu’alors que l’on atteint le Soi ultime, ou le Parabrahman.
Comment comprendre tout cela ? Pour que l’état d’« être » ou de « savoir » existe, une base somatique doit être présente. Pour que la sensibilité soit, une base physiologique ou physique est essentielle. Or, certains semblent partir du principe qu’une base somatique est toujours disponible. Mais, selon la cosmologie hindoue, l’Univers traverse des cycles de création et de destruction s’étendant sur des éons, ce qui n’est pas sans rappeler certaines théories scientifiques modernes sur la naissance et l’extinction de l’Univers physique, comme la théorie dite du Big Bang. Dans la perspective de Maharaj, la conscience n’existe que tant que les cinq éléments sont présents ; dès leur dissolution, la conscience prend également fin. Mais le connaisseur de la conscience, l’état Absolu, n’est pas affecté. Dans L’Ultime Guérison, il déclare : « Même lorsque tout brûlait dans le trou, et qu’il y avait une destruction totale, je me contentais d’observer. Simplement en étant dans un état de témoin, je n’étais touché par rien ». Et peut-être le plus instructif : « C’est donc uniquement quand la forme est présente et que la conscience est là que vous ressentez la souffrance et la détresse. Sans forme ni conscience, pas de sentiment de souffrance ni de quoi que ce soit ».
La leçon science-spiritualité de Maharaj nous a transmis un message suprême, à savoir : même l’état d’être doit être transcendé ; il faut comprendre que l’état d’être reste un état incomplet, car il n’est pas l’Éternel.
Extrait de Beyond Religion