Archaka : Bénédiction de l’abîme : Livre II


08 Jan 2014

(Extrait de Bénédiction de l’abîme. Sri mira trust 1990)

Livre I

Adversaires du Suprême ils sont sortis
De leur monde de pensée et de puissance sans âme
Afin de servir par leur hostilité le programme cosmique.

*

Et tandis qu’il chantait les démons pleuraient de joie,
Présageant la fin de leur longue tâche horrible
Et la défaite qu’ils espéraient en vain
Et l’heureux affranchissement du funeste destin qu’eux-mêmes avaient choisi
Et le retour en l’Un dont ils étaient issus.

Sri Aurobindo, Savitri, Livre II, Chant III ;
Livre VI, Chant I.

Depuis que circule en lui le frémissement sacré, il sait, par-delà tous nos mots, qu’il doit nous le communiquer, car c’est cela bénir. C’est faire passer en ceux que touchent ses mains l’onde de vérité, de lumière et d’immortalité dont son propre corps est l’écrin.

Et imposant les mains sur nos têtes, sur nos fronts, sur nos cœurs, il éveille en nous la Divinité qu’aveuglément nous cherchons hors de nous. Et c’est là ce nouveau degré de l’amour qu’il découvre peu à peu. Il n’est plus seulement Dieu qui aime tous les hommes, il est celui qui voit Dieu en tous les hommes. Il ose l’inexpiable, il évoque l’esprit jusqu’en le pire d’entre nous. Ce n’est plus la compassion qui le pousse, ce n’est plus l’abnégation, ce n’est plus l’obéissance à l’ordre, perçu au-dedans, de consoler les affligés et de racheter les pécheurs. À ses yeux, il n’y a plus de différence entre lui et nous. Nous ne sommes plus les créatures enchaînées à l’igno­rance et au malheur. Nous sommes lumière pure et liberté. Nous sommes Dieu. Et c’est Dieu qu’il aime en nous et qu’il salue lorsque ses mains se posent sur nous et instillent en vagues solaires l’énergie qui fait de lui un dieu.

Quelle plus grande extase que de connaître Dieu dans son contraire apparent ? Éperdu d’amour, le sage embrasse les réprouvés et les maudits qui le trompent, tout autant et peut-être davantage que ceux d’entre nous qui le respectent. Ses mains touchent les fronts de ceux qui se courbent devant lui pour lui voler cette force miraculeuse et rêvent de gouver­ner une parcelle de l’univers. Et elles touchent pareillement ceux qui n’aspirent qu’au bien. Il bénit, il nous bénit. Il est la vivante arche d’alliance qui nous relie à notre origine incon­nue. Ses mains infusent en notre chair un sérum immatériel qui allume l’espérance. Il y faudra des années, il y faudra des vies et des vies, peut-être, mais un jour viendra où, nourri par ce sérum, un être s’éveillera en nous, insoucieux de ce que nous aurons été en mal ou en bien, et qui, repolissant tout souvenir d’alors, ne sera que mémoire de cette bénédiction.

Ce que le voyant divin dépose en nous lorsque ses mains appuient doucement sur les os de notre crâne et semblent modeler notre cerveau, c’est cet avenir où nous aussi devons nous savoir Dieu. Chaque bénédiction délivre une semence de soleil, un sperme mystique qui touche en nous une zone à nous inaccessible et y féconde notre attente. Le Mystère peut désormais se déployer au fil des ans, ou bien des siècles. Qu’importe si nous dérivons dans la Nuit et divaguons dans l’incohérence du monde tel que le perçoivent nos sens, notre rédemption est inéluctable. « Tous, nous serons transformés » (Paul, Épître aux Corinthiens, I, 15, 51).

Nous, les menteurs, les voleurs, les assassins, nous les infidèles, les apostats et les traîtres, nous les dictateurs hallu­cinés, les fous de génocides, nous serons tous transformés par l’amour du voyant, parce qu’il a vu Dieu en nous et qu’en nous il l’a aimé. Que nous ricanions n’y change rien. Que, pour le ridiculiser, nous nous prosternions devant lui avec l’envie de le mettre plus bas que nous ne saurait altérer son amour, ni modifier sa prophétie. Il a vu, il voit Dieu en nous, et c’est Dieu qu’il aime en nous, si follement pervers que nous nous voulions pour l’insulter, et c’est Dieu qu’il éveille, c’est Dieu qu’il sème en sa bénédiction, c’est Dieu que, patiem­ment, il met au monde.

Et tandis que nous nous agitons et clabaudons dans l’ombre où nous nous croyons plus forts que lui tout en lui enviant le calme pouvoir dont ses actes sont empreints, tan­dis que nous pleurons de ne pouvoir lui ressembler ou que nous le raillons et lui jetons la triste rognure de nos vies, lui se souvient d’avoir été jadis comme nous.

Souvenons-nous avec lui. Revenons en arrière dans sa vie d’autrefois. Comme nous prisonnier de la caverne, il a jadis souffert et s’est interrogé, il a gémi, il s’est rué dans le plaisir et dans la honte pour faire taire la voix de son chagrin, il a voulu jouir de toutes ses forces atrophiées, il a voulu com­mander, lui comme nous lamentable nabot, il a voulu tout rejeter, il a tout nié, Dieu et le monde et lui-même, ainsi que nous le faisons nous-mêmes en l’orgie funèbre où nous nous démenons.

Et d’abord, il a nié Dieu. Puis, c’est le monde qu’il a renié, le croyant responsable du mal dont il souffrait. Les Écritures nous accusant d’avoir rompu l’harmonie universelle, il a méprisé ou haï ses compagnons de chaîne dont il partageait pourtant la pitance et les larmes. Il leur en a voulu de tout salir et de tout abîmer. Il leur a reproché son propre malheur. Lui seul, sans doute, avait raison, et sa souffrance le purifiait, tandis qu’autour de lui on se goinfrait de pacotille. Lui seul souffrait et possédait un idéal, tandis que les autres n’avaient en tête que de s’étourdir dans un carrousel de plaisirs fétides. Alors, délaissant le troupeau, il s’est tourné vers Dieu qui, du moins, méritait son intérêt. Qui, du moins, était digne de lui.

Était-il donc alors si orgueilleux ? N’avait-il donc que dédain pour la tourbe de ses frères ? N’aimait-il donc que lui-même ? Il ne s’en rendait pas compte. Il était prêt à toutes les pénitences afin de vivre enfin autre chose. Il était las jusqu’au dégoût des vaines ombres de la caverne et suppliait qu’on lui donnât un cilice et des bijoux barbelés en place de ses vêtements et de ses ornements d’autrefois, et qu’un fouet lesté de plomb lui cinglât la chair pour en arracher le souvenir de caresses brûlantes. Que voulait-il ? La colonne des stylites ? La solitude des anachorètes ? L’oubli définitif ? Il ne le savait pas lui-même. Simplement autre chose – que
cela fût Dieu et son effulgence infinie, ou le noir Néant de la non-existence. Oui, autre chose, autre chose que cette ronde infernale et absurde où l’on naît sans raison, où l’on vit sans motif et où l’on meurt sans nécessité.

Désespérée était son espérance, et implacable sa résolu­tion : il lui fallait mourir, ou bien de la mort qui est le lot de chacun, ou bien de celle qui dissout la persona et que, dit-on, Dieu réserve à ses élus.

Et Dieu l’ayant choisi, il l’est devenu au cours d’une extase où tout a disparu. Ses maux et leurs pauvres remèdes se sont évanouis dans un Soleil sans orbe qui était lui-même depuis toujours et à jamais. Et pendant des jours, des semaines, des mois, des années, il a vécu ainsi, déchiffrant en lui le langage de la Lumière. Il était sorti de la caverne et découvrait la vraie cause de tout ce qui est, arrive ou bien s’efface. Et c’était aussi comme si, la mer s’étant retirée, il avait pu en étudier le fond mis à nu. Il avait changé de dimen­sion, et tout son être se modifiait à mesure qu’il dévoilait en lui-même le visage de la vérité.

Il avait vu Dieu. Il était devenu Dieu. Depuis toujours et à jamais, il était Dieu. Pouvait-il y avoir félicité plus haute ?

Or, plus Dieu se manifestait en sa conscience et l’initiait à ses mystères, plus il comprenait les hommes, ses anciens compagnons. Plus Dieu lui devenait accessible, plus il se sentait proche des hommes. Car cette connaissance qu’il avait de Dieu et qui ne cessait de grandir en lui éclairait d’un jour nouveau notre comportement. Il ne le voyait plus de l’extérieur, mais de l’intérieur. Et nous cessions d’être res­ponsables de ce dont les siècles nous accusaient comme de ce pour quoi on nous blâmait au jour le jour.

Sa vision s’aiguisant, il comprenait de plus en plus que, loin d’être les auteurs du désordre où nous nous déchirions, nous n’en étions que les outils impuissants, loin d’être cou­pables des petits crimes quotidiens ou des abominations de l’Histoire, nous n’en étions que les victimes châtiées ici et au-delà pour ce qui se commettait par notre entremise et sans qu’il nous fût seulement demandé d’y consentir. Le rideau se levait sur les tréteaux cosmiques. D’énormes forces, dieux ou diables, nous poussaient et se livraient en nous un combat gigantesque, nous inspirant beauté ou hideur, amour ou haine, calme ou violence, paix ou guerre, et nous cachant l’origine et la fin de notre être.

Ayant perdu le sens de sa personnalité, le voyant pouvait désormais voir les hommes par-delà la leur. Et ils étaient comme lui, lumineux, éternels et infinis comme lui, un avec lui et indistincts de Dieu. Et cependant, ô terreur plus sauvage, ô colère plus enflammée qu’aucune autre, il était bien obligé de voir que le monde souffrait à chaque instant, pleurait et gémissait et pantelait dans les ténèbres et ne trouvait nulle part d’issue. À quoi bon promettre des récompenses ou des châtiments au-delà quand on a vu que nul ne fait rien, que Dieu seul agit sous les innombrables visages de sa création? Aux disciples de créer des codes. Mais lui, le voyant, qu’irait-il parler de jugement à des êtres dont la vie tout entière est douleur imméritée ? S’il en est un qu’il faille juger, et con­damner pour l’immense misère du monde, c’est Dieu, et lui seul.

On ne s’en doute guère, mais il y a, dans la vie du voyant, un moment de révolte où il découvre qu’il n’aime pas Dieu.

Comment pourrait-on aimer celui qui inflige à sa création un si constant supplice ? D’horreur pour un tel monstre et par compassion pour notre humanité torturée, le Bouddha en est arrivé à nier Dieu purement et simplement. Démarche inexorable qui s’exprime en termes vertigineusement clairs la Réalité suprême avec laquelle s’identifie le voyant fait paraître le monde irréel. Si le monde est irréel, le voyant, qui en fait partie, est lui aussi irréel. Irréelle se trouve donc son expérience et irréelle cette Réalité suprême à laquelle il avait atteint, irréel ce Dieu transcendant, origine de notre être. Rien n’existe, que le Zéro absolu où ne sont ni Être ni Non-Être. En sorte que la pitié du Bouddha pour nos maux s’est muée en pitié pour l’ignorance où nous sommes de l’illusion de nos maux. Il suffit, selon lui, de savoir que nous n’existons pas, ni rien de ce qui nous entoure, ni rien de ce que nous considérons comme notre origine pour que cesse la souffrance et que la Mort n’ait plus de prise [1].

Nulle âme au monde n’est sans doute allée aussi loin dans le refus de Dieu, n’a aussi complètement exploré ni aussi radicalement traduit l’impossibilité d’aimer l’Être de notre être qui, en se cachant de nous, ne cesse de nous blesser que pour envenimer nos plaies et nous en faire mourir. Cepen­dant, un vertige analogue s’est emparé de tous les hommes de Dieu. Non pas tentation luciférienne pour qu’ils abandon­nent leur mission, car il est trop tard pour succomber à aucune tentation une fois que l’on s’est identifié avec l’Éternel et Infini, mais amour éperdu pour l’humanité qui ne se doute de rien : ce n’est pas pour Dieu, son moi suprême, que le voyant se sacrifie, mais pour les hommes, ses semblables. Dieu n’a aucun besoin d’être prêché, mais nous il faut que l’on nous éclaire à chaque pas afin que notre marche prenne un sens, fût-il mystérieux et lointain. Et il faut que l’on nous aime, que l’on nous aime plus que soi, plus que la vie et plus que Dieu afin de nous sauver.

De cet amour, le Christ est la brûlante incarnation, qui a renoncé à la radieuse extase de son Père — la conscience de l’Éternel et Infini où il aurait pu égoïstement se retrancher des affres du monde — pour s’instituer notre frère, nous prendre dans ses bras et ranimer de son haleine nos corps déchiquetés par la douleur, l’ignorance et la crainte. L’image canonique en fait le fils unique du Dieu unique envoyé par celui-ci pour racheter nos péchés. Mais si, pour le voyant de Dieu, il est impossible de nous considérer comme des pécheurs, que faut-il déduire de son sacrifice ? Si, loin d’être les fauteurs d’abjection que l’on dit que nous sommes, nous lui apparaissons comme les victimes d’une condition imposée par la Nature et, en dernier ressort, par le maître de la Nature, par Dieu lui-même, comment faut-il envisager cette rédemption de notre humanité dont on déclare qu’elle était son but ?

Il est essentiel, ici, de comprendre et d’admettre que, pour tous les voyants, l’expérience de la Réalité suprême est néces­sairement la même. L’âme humaine qui s’identifie avec son Principe perd toute notion religieuse, culturelle, ethnique au cours de son extase. Ce n’est pas le Bouddha il y a vingt-six siècles en Inde ou le Christ il y a deux mille ans en Galilée qui deviennent la Réalité tout en demeurant, à l’arrière-plan, Gautama ou Jésus. C’est la Réalité elle-même qui se connaît par-delà l’Espace et le Temps. L’expérience pulvérise toutes les lois morales selon lesquelles nous nous efforçons de vivre. Il n’y a que cette Réalité — qu’on l’appelle le Vide ou Celui qui est. Tout ce qui est est cette Réalité, et si Gautama ou Jésus ont pu s’y dissoudre au point qu’elle seule a existé en son informelle unicité qui était infiniment, éternellement, impersonnellement eux, chaque homme, à leur exemple, doit y parvenir un jour. Dès lors, le monde tel que nous le voyons est une illusion pour le Bouddha et il ne saurait y avoir de pécheurs pour le Christ.

Il faut y insister : si le Christ tenait les hommes pour pécheurs, nous devrions en déduire qu’il n’a pas l’expérience de l’Absolu, qu’il n’est pas le Fils de Dieu, qu’il n’a aucune connaissance du Père, qu’il ne sait pas que tout est la Lumière éternelle de l’Un. Il serait comme nous dans la conscience de la dualité, comme nous prisonnier de la caverne et de ses fantasmagories — charlatan, ou bien fou dont les forfanteries ou le délire ont donné à l’Occident son aspect.

Que nous faut-il comprendre alors ? Si, pour lui, nous ne sommes pas pécheurs, si, à ses yeux — pour lesquels tout est nécessairement Dieu —, nous sommes nous-mêmes Dieu, quel sens, encore une fois, devons-nous donner à son martyre ? Nous a-t-il offerts au Père en le suppliant de nous absoudre ? Ou bien ne l’a-t-il pas supplié d’enlever de nos yeux la taie qui, nous empêchant de voir la Vérité, nous condamne à nous tromper sans cesse sur nous-mêmes et le monde ?

Lui dont les yeux s’étaient ouverts et qui était devenu le Regard éternel de l’Être se contemplant et se créant soi-même à l’infini et dans les siècles des siècles, comment aurait-il un seul instant vu en nous des malfaiteurs ? Et pourquoi ? Pour mieux souligner le caractère de son sacrifice et l’importance de son pardon ? « Vous êtes mauvais, votre cœur est impur, vos sentiments sont bas, et viles vos pensées. Mais mon Père m’envoie parmi vous afin de vous remettre vos péchés. Renoncez à cette vie honteuse et suivez-moi. Je vous con­duirai jusqu’au Royaume de Dieu » ? Cela ne ferait qu’enté­riner la notion de faute, qui est impossible à la conscience divine, pour laquelle tout est naturellement divin.

Autrement dit, le Christ n’est pas venu enlever les péchés du monde au sens où l’Église l’entend officiellement. Il n’est pas venu nous enseigner que nous sommes habités par le Mal et que lui, connaissant la vérité, nous pardonnait. Ou plus exactement, il n’est pas venu nous enseigner que cela. Cela, pour ainsi dire, n’est que la première partie de son enseignement. Elle correspond à l’étape où l’homme de Dieu éprouve l’amour que Dieu lui-même a pour sa création.

Mais alors, ne perdons pas de vue qu’il ne peut juger en termes de Bien et de Mal. Devant le pire des forfaits, sa seule réaction est d’amour, et si c’est lui que l’on vise, que l’on cherche à détruire, il ne peut avoir que de l’amour pour son bourreau. Aucun autre mouvement n’est possible à l’être qu’emplit toujours davantage la connaissance de Dieu. Plus on s’abaisse devant lui, plus il s’élève et répand sur le monde la lumière de son amour. Nous l’avons dit, la part encore humaine de sa personnalité peut voir l’ignominie et en être dégoûtée, son âme ne juge pas, ne condamne pas, n’est pas même affectée : elle est comme un soleil d’amour qui resplendit dans la nuit.

Sans doute la métamorphose de la conscience pourrait-elle s’arrêter là. Mais il y a davantage à découvrir que cet amour imperturbable de Dieu pour ses créatures, quoi qu’elles puissent commettre. Il y a la raison même de cet amour qu’il faut déchiffrer et qui correspond à l’extase où tout est Dieu, soi-même et l’univers en une éblouissante abstraction. Ainsi s’effectue progressivement le passage : de l’amour de Dieu pour les pécheurs (et qui d’entre nous ne l’est pas ?), de son pardon répété de leurs offenses perpé­tuelles à la connaissance vivante que tous les êtres et toutes les choses sont Dieu, que le plus répugnant des hommes est aussi bien Dieu que celui qui est capable de le savoir.

Dès lors, ce qu’il s’agit de faire, ce n’est pas exactement de pardonner. Tout est d’avance accompli — commis et pardonné — pour l’Éternel et Infini. C’est d’enlever le voile qui nous cache la Réalité, c’est de nous faire grandir en con­science, c’est de nous éclairer. C’est non pas de nous remettre nos péchés, mais de nous enseigner que nous ne sommes pas pécheurs, que nous participons de la nature divine et que nous devons nous révolter contre les pouvoirs qui nous main­tiennent dans l’ignorance et qui, dès le début, ont été émanés pas Dieu lui-même.

Révolte ô combien ambiguë des messies : dans leur colère contre Dieu qui a imposé à sa création un cheminement si douloureux, ils n’ont cependant d’autre but à proposer que Dieu.

Croyant les hommes coupables d’avoir faussé l’harmonie universelle et de se complaire dans la perpétration d’actes toujours plus ignobles, ils avaient fui le monde, ses tentations et son péché, afin de se consacrer à Dieu. Et peu à peu, au prix de mortifications déchirantes, ils avaient connu le ravisse­ment de leur être en la lumineuse apesanteur d’au-delà. Se hissant toujours plus haut vers le zénith du monde, ils avaient pénétré dans le Soleil et s’y étaient fondus. Rien ne pouvait être plus réel que cette transe où le monde se désintégrait ainsi qu’eux-mêmes. Seule, la Lumière impérissable et pure existait, pareille à un océan sans rives ni horizon, sans sur­face ni fond, que rien ne pouvait atteindre. Le reste était mirage : l’univers et l’individu et l’idée que celui-ci se formait des choses et de leur origine. Il n’y avait que cette béatitude éternelle du Vide incorruptible.

Mais une fois de retour à la conscience dans le corps, qu’y avait-il ? Et comment fallait-il vivre cette connaissance du Néant omnitemporel et omniprésent ? Et comment résoudre l’insoutenable question de la douleur universelle si n’existait que l’extase de la Conscience suprême ? En niant le monde dont l’impermanence prouvait l’irréalité, en niant l’homme, en niant Dieu, comme le Bouddha ? L’âme tétanisée d’une grande part de l’Asie indique suffisamment que, là, n’est pas la solution, qu’il s’agit seulement d’un suicide mystique dans lequel, au cours des siècles, des foules innombrables se sont précipitées. Il doit y avoir autre chose que cette rage sereine où Dieu et sa création sont reniés dans un sourire implacable, et finalement annihilés.

Pour faire disparaître la souffrance, le bouddhisme fait disparaître celui qui souffre et ce qui est cause de la souf­france. Mais en vérité, la souffrance demeure pour le reste de l’humanité, et ce qui est par-delà l’Espace et le Temps et qui contient, imprègne, façonne l’Espace et le Temps, con­tinue d’en être le seul responsable. Pour l’homme de Dieu, l’univers étant la forme de Dieu, seul Dieu peut être l’origine de nos maux. Celui qui est tout est nécessairement notre souffrance, ce qui la suscite, l’exaspère et nous la rend fatale.

Tenu de retourner dans la caverne, le voyant ne peut pas se contenter de nous dire que nous nous trompons du tout au tout sur ce que nous prenons pour la Réalité. Il doit nous communiquer et son amour pour nous et sa colère contre les mécanismes de la Nature, exécutrice charmeresse et repous­sante des ordres de l’Unique. De notre côté, nous devons comprendre que son amour est d’autant plus grand que sa colère est plus intransigeante.

Après avoir fui le monde pour trouver Dieu, le voici donc qui, nous revenant, fuit Dieu pour nous consoler. Il a com­pris. Il sait. Rien ne châtiera jamais Celui qui nous torture. Sa vie d’homme de Dieu nous appartient dès lors. Faisons-en ce que nous voulons. Il n’a d’autre idée que de verser sur nous le baume de la miséricorde. S’il doit mourir de nos mains pour soulager nos maux, qu’il en soit ainsi. Que, du moins, nous sachions qu’un être a vécu parmi nous, qui nous donnait et nous pardonnait tout, car à ses yeux, loin d’être coupables de ce que l’on nous reprochait, nous étions les boucs émis­saires de forces impunies.

Son sacrifice, d’ailleurs, n’est pas que de sa vie. Il est aussi de la paix éternelle après la vie. Aux plus grands voyants de l’humanité, nous prêtons les mots de cette offrande plus su­blime encore que celle de leurs jours. Au moment de se dis­soudre à jamais dans le nirvâna, nous imaginons que le Bouddha se retourne et décide de veiller à la libération de tout ce qui vit sur la Terre. Tant qu’il restera un brin d’herbe victime de l’illusion de ce monde de souffrance, il demeurera lui aussi en la dimension du mirage qu’il éclairera de sa com­passion. Six siècles plus tard, le Christ ressuscité, au lieu, lui aussi, de s’évanouir en la transcendance de Dieu, nous promet de rester avec nous jusqu’à la fin des temps.

Ce que cela représente — de leur part, ou de la nôtre, à nous qui leur prêtons ces paroles —, il n’est pas difficile de l’énoncer : pour nous arracher à notre misère natale, les grands êtres d’amour et d’espérance qui viennent nous éclairer doivent pouvoir renoncer non seulement au fruste bonheur d’ici-bas, mais encore à l’ineffable béatitude d’au-delà — renoncer non seulement au monde, dont ils n’ont plus le goût de jouir, l’ayant dépassé, mais à Dieu, dont l’hypnoti­que splendeur ne rend pas excusable le grand vol des vam­pires qui scandent notre marche en nous suçant le sang.

Nous voulons que les deux plus grands, les deux plus purs de nos Guides ne nous abandonnent jamais. Et il est plus que probable qu’ils y ont dès toujours consenti et qu’ils protègent nos gestes lors même que semble s’y glisser la nouvelle figure d’un cauchemar où tout se précipite vers toujours plus d’hor­reur. S’ils s’étaient contentés de nous enseigner et d’offrir la flamme de leurs jours, quelle valeur auraient au fond leur sacrifice et leur enseignement ? De leurs paroles mêmes, il ressort qu’ils veulent nous donner davantage que leur pré­sence physique, qu’ils veulent nous entourer de l’éternité de leur âme. Comment leur don d’eux-mêmes pourrait-il cesser, une fois leur corps décomposé par la Mort ? Nécessairement, leur conscience immortelle doit continuer d’œuvrer pour nous.

S’il est vrai que, morts pour ce monde de la Mort, ils con­tinuent d’être au-delà de ce monde — et tout leur enseigne­ment va dans ce sens, ne vise qu’à nous donner connaissance de l’irréalité de la Mort —, il est inévitable que ce qui a fait la raison de leur existence terrestre soit aussi le mobile de leur vie supraterrestre. Ils ne sauraient être différents, de l’autre côté du monde, de ce qu’ils ont été en ce monde. Autrement, leur action ici-bas ne serait que mensonge colossal, et il n’y aurait plus aucune chance pour que nous soyons jamais déli­vrés des ombres de la caverne.

Ils sont donc toujours là, nous aimant éternellement, nous lavant dans l’onde de leur amour des souillures que nous impose l’existence terrestre. Ayant pour nous renoncé aux traîtrises de ce monde créé par Dieu comme à l’inaltérable félicité divine, ils représentent la quintessence de la révolte — et les bodhisatvas de la foi boudhique sont peut-être les incarnations les plus lumineuses de cet amour pour nous et de cette insurrection contre Dieu qui, pour eux, n’existe même pas. Ayant atteint à la connaissance du vide où s’évanouit la vaine apparence de l’univers, ils renoncent à leur propre annulation béatifique et, purs et parfaits, viennent renaître parmi nous afin de partager jusqu’au bout notre sort et qu’à leur contact nos yeux, ou seulement les yeux de l’un d’entre nous puissent se dessiller et que, sous les coups répétés de leur amour, l’imposture dont nous sommes victimes se lézarde et finalement s’écroule. Libres de toute contingence, ils ne réapparaissent pas nécessairement sous les traits de saints, mais empruntent nos chemins pour mieux nous res­sembler, se recouvrent au besoin de nos tares et de nos vices pour mieux les comprendre et nous en soulager.

Un si complet don de soi et l’insoumission qu’il traduit sont la marque de Prométhée encourant le châtiment de l’Olympe pour nous arracher, par le feu, à une condition indigne. Mais Prométhée, pour la pensée grecque, est un Titan, un pouvoir démoniaque s’érigeant contre la puissance divine — tout comme le serpent du jardin d’Éden, considéré diabolique, est opposé, dans la Genèse, à la force d’Élohim. Faut-il en con­clure que nos Instructeurs spirituels, le Bouddha, Jésus et les autres, appartiennent à la race des démons, ou au contraire que le serpent et Prométhée, qui nous ont aidés à sortir d’un état de béate ignorance, sont parmi les plus grands dieux du panthéon universel ?

Au reste, n’y a-t-il pas un moment où cesse la rébellion ? Mettons, pour le savoir, nos pas dans les pas du voyant qui, s’étant détourné de Dieu, revient à la caverne afin de nous délivrer. Il peut bien tourner le dos à l’Éternel et Infini, il ne cesse de le trouver en lui. Plus il s’en éloigne et moins il en est éloigné. Car sa pensée n’œuvre plus comme autrefois. Il connaît l’inconnaissable. Et chaque parole qu’il prononce accuse la différence entre nous et lui. Toujours, il se réfère à un autre état, qu’il perçoit spontanément et dont nous n’avons nulle notion. Il voit que nous allons de chute en déchéance non parce que nous refusons la vérité et préférons le men­songe, mais parce que nous sommes en quelque sorte pro­grammés pour l’erreur. Lequel de nos actes n’est pas factice en regard de l’Astre d’au-delà ? Nos œuvres les plus grandes, comment rivaliseraient-elles avec la gloire immaculée de l’Unique ? En quoi évoquent-elles la vérité suprême ? Tout est leurre ici-bas et, lors même que nous croyons nous élever, nous sommes aussi loin du Réel que lorsque nous nous imaginons tomber.

Cette divine injustice fait horreur à l’homme de Dieu. N’en étant plus victime, il reconnaît d’autant mieux combien elle nous mutile. Il voit s’abattre sur nous d’immenses vagues noires qui nous engloutissent au moment où notre cœur éprouvait une émotion plus noble que les autres, où notre pensée devenait plus limpide, où en nous une lueur très douce prenait son essor. Il assiste à ce viol, à cet assassinat. Il voit la beauté dont nous rêvions contrefaite en la laideur que l’on nous reprochera. Une force invisible nous arrache des mains les colombes et les fleurs de la paix et y met à la place le fourni­ment de la haine. Et quand nous le prononçons, notre verbe d’amour devient des cris de guerre.

Dans cette déformation de nos actes les moindres comme des plus importants, où donc est notre faute ? Et que faudrait-il nous pardonner, si nous ne sommes coupables de rien ? Il avance. Les mains tendues, il avance vers nous. Et nous qui voudrions l’accueillir avec des hosannah, nous sentons rugir en nous le gouffre dont nous sommes captifs. Par nos bouches, il est insulté ou trahi. Par nos yeux, méprisé. Par nos mains, repoussé. Il avance, il avance vers nous en sachant que nous n’y sommes pour rien. Et de son sourire, il essaie d’effacer cette honte redoublée. En nous, s’agite et se tord quelque chose que nous prenons pour nous-mêmes et dont nous sommes possédés. Plus il répand sur nous sa lumière, plus en nous les ténèbres semblent s’épaissir et se débattre. Quel homme au monde pourrait sans un mot accepter tant d’offenses ? Nous ricanons et nous nous effrayons tour à tour. Quel homme est-il donc pour ne nous en vouloir de rien de ce que nous lui faisons subir et pour sourire encore au moment où nous l’exécutons ?

Celui qu’il a fui en venant nous retrouver pour nous donner son amour et sa vie, c’est celui-là qui vit au centre de son être, et c’est lui qui nous aime. Car en vérité, aucun homme au monde ne pourrait supporter ce que nous lui infligeons. Seul, Dieu peut le supporter sans que sa lumière soit voilée, ni sa joie diminuée.

Ainsi a-t-il découvert que Dieu est en lui, gouvernant tous ses mouvements, tel un pilote invisible, un nautonier clandestin qui aurait embarqué à bord de son âme au cours de son extase et, depuis, ne l’aurait plus lâché.

C’est Dieu qui aime en moi. C’est Dieu qui vous aime en moi, qui que vous soyez et quoi que vous fassiez. Ce que vous vivez ne peut jamais vous valoir que son amour. Seriez-vous la honte de la Terre et le rebut de l’humanité, Dieu vous aime depuis toujours et à jamais. Et il vous aime personnelle­ment, car moi je vous aime personnellement, et c’est Dieu en moi qui vous aime.

Je connais votre nom, votre visage et votre corps, vos espérances et vos travers, ce par quoi vous voulez m’honorer et ce que vous tramez contre moi, et quoi que vous imaginiez pour célébrer mon nom ou pour me nuire, je ne puis que vous aimer, parce que c’est Dieu qui vous aime, et non pas moi. Il n’y a ni honneur ni déshonneur que vous puissiez attirer sur mon front. Vos actes, vos sentiments, vos pensées ne sont ni mauvais ni bons. Ils vous enfièvrent d’orgueil ou vous semblent dégradants. Mais ils ne sont pas ce que vous croyez. Que vous m’éleviez le plus beau des temples, ou que vous m’assassiniez, mon amour pour vous ne peut changer, car il est l’amour éternel que Dieu a pour vous — Dieu qui est en moi comme il est en vous, Dieu qui est tout et que tout sans exception exprime et est.

Ô vertige ! Ô déchirure ! En cette phase de son périple, le voyant découvre et vit une autre intensité de son amour. Plus loin, toujours plus profond ou plus haut, il avance vers nous, cessant, nous l’avons vu, d’être Dieu qui aime les hommes pour être l’homme qui aime Dieu en les hommes. En nous, il pressent la Divinité, soulève le voile qui, à nous-mêmes, cache le visage lumineux de l’Être de notre être et, devant nous, il se prosterne afin d’adorer Dieu. Non, non, maître, pas cela, nous ne pouvons le permettre. Mais de son sourire, il nous impose silence. Il est nous, et nous sommes lui.

Nous ne comprenons pas. Nous continuons d’errer et de croire aux ombres qui défilent sur le mur de notre caverne cérébrale. Nous continuons de mentir, de voler, de profaner, de tuer. Et lui, ne dit rien. Ce n’est même plus comme quand Dieu, en lui, nous aimait et changeait notre ombre en sa lumière. Il ne voit plus du tout l’ombre. Il ne voit plus que la Lumière dont nous sommes les vaisseaux inconscients. Et il se penche sur nous avec la dévotion patiente d’une mère qui berce son enfant. Il nous prend dans ses bras ainsi qu’une mère, lui qui n’est plus que Dieu et qui ne voit plus que Dieu en nous.

Peut-être nous parle-t-il, ou bien est-ce qu’il se tait ? Que pourrait-il nous dire que nous puissions vraiment comprendre, ou que nous ne sachions déjà ? Non, il se tait. Il rêve. Il voit. Lui qui, en sa révolte, avait déserté Dieu, à cause du Mal universel, Dieu le force de l’aimer dans ce pourquoi il l’avait fui.

Est-ce donc par amour de Dieu qu’il aime ainsi le Mal ? Pourquoi donc chérit-il et protège-t-il notre difformité et endure-t-il sans se plaindre nos trahisons et nos bassesses ? Nous dérivons dans l’abîme, et lui, sans hésiter, vient à notre secours. Nous le mordons et le lacérons, nous rejetons la lumière qu’il nous apporte, nous le recouvrons de nos glaires et de nos excréments — de notre ignorance douloureuse —, et lui continue de sourire, et lui continue de voir Dieu en nous. Il continue, il continue et nous prend dans ses bras où coule une énergie que nos médecines n’ont pas recensée. Il nous contemple comme si nous étions tout pour lui — parce que, effectivement, chacun de nous est tout pour lui. Parce qu’il ne voit plus que Dieu et qu’en cela qui l’a désespéré jadis, en l’immensité du Mal qui, jadis, lui a fait quitter le monde et, naguère, l’y a fait revenir, il a reconnu et ne voit plus que Dieu. Enfin, Dieu n’est plus seulement ce qui ordonne la souffrance. Enfin, Dieu est tout ce qui souffre, est la douleur immotivée de l’univers aux milliards de galaxies condamnées à la loi de la naissance, de la vie et de la mort. Et sur nos fronts impurs, il retrouve à présent l’étoile de Dieu qui l’a guidé jadis loin de nous et, naguère, l’a rendu apostat.

Derrière le geste le plus vil, c’est un geste de Dieu qu’il perçoit, et une parole de Dieu derrière les mots les plus obscènes. Ce qui l’a révolté, il découvre que c’est un aspect de Dieu. Non pas la totalité de Dieu, mais un aspect sans lequel l’Infini ne serait plus infini. Au nom des hommes, il a hurlé dans la nuit et, dans la nuit, il a prié. Il a détesté que Dieu soit éternellement pur et parfait, imperturbé par notre détresse. Et il nous a aimés passionnément pour la peine injustifiée que nous subissions dans les cachots terrestres. Il a voulu nous soulager, nous aider, nous éclairer — nous sauver. Mais sauver qui ? Et de quoi ? Sauver l’homme de Dieu ? Arracher la création au créateur ? Est-ce donc là la vérité que dissimule la fièvre rédemptrice ? On comprend que Prométhée et le serpent passent pour avoir voulu obvier à la volonté divine. Mais de quoi s’agit-il au fond ? Et de qui ?

En nous dévisageant, l’homme de Dieu oublie le sens des mots. Il nous aime. Il sait que c’est Dieu en lui qui nous aime et qu’en nous c’est Dieu qu’il aime, quelle que soit notre apparente indignité. Fussions-nous des créatures de l’enfer, il nous aimerait. Les assouras et les rakshassas de la tradition indienne, et les titans des Grecs, et les démons du christia­nisme, tous les êtres qui incarnent le Mal, tous les hideux pouvoirs de l’Inconscience, du Mensonge, de la Souffrance et de la Mort qui nous aveuglent à chaque pas et qui nous font gémir, il les accueille en lui et il les aime. Il n’aime pas que nous. Il aime ce qui nous harcèle et nous dévoie et qui nous rend infirmes. Tout ce qui d’une façon ou d’une autre, existe en ce monde ou les autres, il le reçoit dans son cœur et lui donne son amour. Aucune peur ne l’habite, ni aucun dégoût. Il n’y a plus que Dieu sous une infinité de formes, les unes radieuses et les autres effrayantes. Et en lui, Dieu sourit à son innombrable reflet.

Aimer le Mal ? Ici, notre raison refuse d’en entendre davan­tage. Mais le voyant, lui, a depuis longtemps dépassé la raison. Et il sait pertinemment que c’est le Mal qu’il aime en nous, et Dieu dans le Mal. Insoutenable vérité qu’aucun paradoxe ne saurait circonscrire. Il faut avoir soi-même éprouvé cet amour-là pour comprendre. Il faut avoir soi-même aimé un être entièrement mauvais en le sachant mau­vais et en l’entourant de plus d’attentions qu’un être moins retors pour comprendre. Il faut avoir été Jésus aimant Judas pour savoir à quel degré d’amour peut s’élever l’âme humaine une fois délivrée de la dualité.

Aimer le Mal et ses instruments ? Aimer les Pouvoirs de l’Obscurité, les dieux maudits, les anges tombés ? Aimer non seulement nos tourmenteurs mais ce qui les pousse à nous tourmenter, dont ils ne sont même pas conscients, mais qui les habite et, à travers eux, suce nos énergies, brise nos meil­leures défenses et nous éventre sur le perpétuel champ de bataille qu’est le monde ? Aimer ce qui nous interdit de con­naître la Vérité, ce qui nous sépare de notre Origine de lumière, ce qui borne l’Espace, limite le Temps et restreint notre conscience ? Aimer la herse abattue entre l’espérance de nos cœurs et son objet ? Aimer le cloaque puant, donjon ou caverne, où nous sommes emmurés vivants et prohibés à nous-mêmes ? Aimer, ô Dieu, aimer ce qui nous nie et te renie ? Aimer ce qui nous impose d’être des vicieux hystéri­ques, des voleurs éhontés, des assassins vantards, aimer ce qui nous rend impuissants et nous jette dans des orgies de faux pouvoir, aimer ce qui nous incite à mentir au nom d’idéaux chimériques, aimer ce qui nous arme pour les pogroms et nous inspire les fours crématoires, aimer ce qui, à chaque instant, nous hallucine et projette des ombres falla­cieuses non seulement sur la paroi de la caverne, mais d’abord et surtout en nous, aimer ce qui nous hait et proscrit notre amour — comment pourrions-nous jamais y consentir, ô Seigneur ?

Et pourtant, hommes qui pleurez dans l’ombre, pourtant c’est bien à cela qu’il vous faut parvenir, et c’est cela que je vis, répond doucement, oh, si doucement l’homme de Dieu. Cette horreur qui vous répugne et dont vous êtes nourris, malgré que vous en ayez, c’est elle qui m’a fait quitter le monde, car je croyais qu’elle en était l’œuvre. Et c’est elle qui m’y a ramené, car je ne supportais pas la splendeur éternelle de Dieu face à votre misère. Sa paix, sa félicité, sa lumière, je n’en voulais pas si vous étiez inquiets, malheureux et obscurs. Quel besoin avais-je de sa perfection si vous étiez imparfaits ? Plutôt mourir avec vous que d’être immortel en lui. Comme j’ai voulu mourir ! Comme j’ai rêvé de disparaître en me donnant à vous. Je vous ai tout donné. J’ai cru tout vous donner et j’ai cru que vous me dévoriez. Mais en réalité, je ne faisais que grandir, car Dieu grandissait en moi. Et plus je voulais mourir pour vous, plus je devenais immortel.

Et maintenant, je ne pense pas, je n’aime pas, je ne suis pas. Mais Dieu pense, Dieu aime, Dieu est. Je ne perçois plus la frontière de mon corps. Je n’ai plus de forme. Je suis une lumière qui voit et où, parfois, s’inscrit un sourire, et dont des bras sortent parfois pour accueillir et protéger. Je n’avance vers vous ni ne m’éloigne de vous. Je suis toujours avec vous. Mon amour est pour toujours avec vous. Je suis l’espace qui vous entoure et qui vous porte. Je suis l’air que vous respirez. Je suis ce que vous voyez et ce que vous ne voyez pas. Et d’abord, je suis vous.

De telles paroles, ne correspondent à rien qu’exprime notre langage. Elles sont en contradiction avec ce dont nous avons l’expérience. Lorsque le voyant nous dit qu’il n’a plus de forme et qu’il est une lumière, nous savons bien qu’il a un corps, et ce corps nous le voyons et pouvons le toucher. Com­ment, dès lors, percevrions-nous ce qu’il énonce ? Peut-être ne sent-il plus cette tunique de chair qu’a revêtue son âme à sa naissance. Peut-être n’est-il plus que son âme éternelle et infinie. Il n’empêche : nous le connaissons physiquement notre semblable et l’acceptons parmi nous parce qu’il nous ressemble. S’il était vraiment ce qu’il dit, une lumière vivante, une sorte de brume lumineuse nous enveloppant dans sa douceur, une shékina miséricordieuse et rayonnante, nous prendrions peut-être peur. C’est beaucoup parce qu’il appar­tient visiblement à notre espèce que nous pouvons l’écouter.

Mais nous ne comprenons pas que, pour dire ce qu’il dit, il faut qu’effectivement se soit effacée à ses sens l’enceinte du corps que nous lui voyons. Et non seulement son corps n’a plus pour lui de réalité, mais ses sentiments ni ses pensées n’existent plus. Comme il le dit, c’est Dieu qui pense, qui aime et qui est. Car nulle dualité ne le divise plus, ne le sépare plus de sa propre divinité. Nulle dualité physique, nulle dualité des sentiments ni des pensées, nulle dualité, non plus, de la morale, fût-elle la plus haute : le Bien et le Mal ne se distinguent plus l’un de l’autre. Et l’ultime dualité doit, elle aussi, disparaître, qui met Dieu d’un côté et de l’autre le monde. Tout est Dieu. Unicité divine, ou néant bouddhique, il n’y a plus que cela.

Comment y est-il parvenu ? Il n’a rien fait lui-même. Simplement, Dieu a grandi en lui. La connaissance et l’amour ont grandi en lui. Et posant les yeux sur nous qui sommes imparfaits, tous tant que nous sommes, il n’a vu que Dieu, qui est perfection pure, et il a souri. Il faut le répéter encore et encore, et que tel est le destin du voyant : ne plus pouvoir connaître que Dieu dans tout ce qui est, quand bien même s’agirait-il de l’adversaire le plus acharné de la conscience divine et de l’amour divin. Mais comprenons aussi à force de le répéter, que dans la bauge où nous sommes nés et où nous nous vautrons, à la fois rêvant d’autre chose et ne croyant pas qu’autre chose nous soit jamais possible, il continue de voir une bauge, et dans notre difformité il voit toujours une difformité, monstrueuse ici et là plus supportable. Il ne se leurre pas à ce sujet. Au contraire, la laideur dont nous sommes les réceptacles lui est plus évidente qu’à nous, et il discerne en nos moindres mouvements la reptation des entités qui nous violentent et dont nous ignorons qu’elles infectent jusqu’à nos heures les plus lumineuses. N’étant plus qu’extérieurement notre semblable, il voit ce qui, intérieurement, nous manque pour être libres. Et nous prenant en pitié pour ce qui ne saurait être notre faute et dont, pour­tant, nous nous accusons, il en vient à aimer ce qui nous possède et qui nous empêche de le rejoindre. Car même les forces du Mal, il sait que Dieu les a émanées, et qu’elles sont donc divines : « Car à de terribles agents, l’Esprit donne licence. » [2] Et elles aussi, d’une certaine manière, il les plaint : ne sont-elle pas contraintes de se détourner, les premières, de leur vérité, d’échanger la splendeur éternelle et infinie de leur être originel contre l’obscure immensité cosmique dont elles règlent les processus en aveuglant l’Espace et en dévi­dant le Temps ?

Ces Puissances des Ténèbres dont la mainmise se fait sentir dans l’immesurablement grand comme dans l’incom­mensurablement petit ne sont-elles pas, en effet, ce qui, de même, influence chaque instant de notre vie ? L’inconscience où nous sommes de la Réalité n’est-elle pas phénomène universel ? Et la fausseté dans laquelle, amoureux des mirages, nous croyons pouvoir trouver quelque vérité définitive, pensons-nous qu’elle ne concerne que nous ? Nous figurons-nous que les animaux, les arbres, les fleurs et l’herbe, ou bien les minéraux soient moins dupés que nous et puissent, mieux que nous, percevoir quelque chose d’absolu et de vrai ? Ou qu’à travers les milliards de galaxies qui forment l’empire sidéral toutes les formes d’être soient conscientes de la vérité qui les transcende ? Et la souffrance n’est-elle pas elle aussi une loi qui se retrouve en tout, même si les modes et les objets en diffèrent d’une espèce à l’autre ? Quant à la Mort, y a-t-il une seule chose, en l’océan cosmique, qui ne doive s’y sou­mettre ? Y a-t-il une seule effigie de la vie qui ne meure un jour ? Les étoiles meurent, les bactéries meurent, nous mourons tous. Comment pouvons-nous dire que le Mal se limite à cette Terre et que nous en sommes les instigateurs ?

Or, le Mal, c’est justement tout cela : d’est l’inconscience, c’est la fausseté, c’est la souffrance et c’est la Mort. Et les Forces qui nous y contraignent sont celles-là mêmes qui meuvent les roues de l’univers tel que nous le voyons. Nos actes les plus abjects, notre lâcheté, nos trahisons ont leur pendant à l’échelle cosmique dans le fourmillement doré des étoiles. Car nos crimes et nos erreurs sont autant le fruit des Forces des Ténèbres que la nuit elle-même où le scintillement des constellations évoque, sans nous le procurer jamais, un infini où, nous y dissolvant, nous pourrions devenir autres, ou bien redevenir nous-mêmes.

Le ciel que nous voyons le jour et le firmament de la nuit sont aussi trompeurs que nos méfaits les plus troubles. Non seulement des ombres que nous prenons pour la réalité sont projetées au niveau de nos sens qui les captent, mais la caverne elle-même est une ombre. Ce n’est pas seulement l’homme qui est dans l’erreur, c’est la vastitude stellaire en son entièreté. Ce qui tord nos pensées, nos sentiments, nos paroles et nos gestes, ce qui nous envahit de terreur, de mépris ou de haine, ce qui nous fait mourir n’est pas autre chose que ce qui fait tourner les myriades d’astres dans une Nuit dont l’apparence même nie la réalité de la Lumière éternelle. Où est le Mal ? Où commence-t-il ? Et qu’est-il exactement ? Si l’ignominie à laquelle nous sommes voués n’est que l’écho de l’Illusion cosmique, en quoi est-elle nôtre ? Et qui peut nous la reprocher ? Et qui songerait à en accuser le cosmos ?

Des Forces que nous ne pouvons déterminer scientifique­ment sont partout à l’œuvre, dans l’univers comme en nous qui sommes dans l’univers. Elles ont, semble-t-il, pour mission de restreindre : d’imposer des limites à l’illimité afin de lui donner forme et que l’Un devienne innombrable. C’est le mystère même de la création qui se trouve contenu dans ce que nous appelons le Mal. Sans ses aspects divers, rien n’existerait. Sans l’Inconscience, qui est oubli de la Con­science suprême, informelle, éternelle et infinie, sans la Souffrance, qui éveille incomplètement l’être enseveli dans les Ténèbres, sans la Fausseté, qui est perception incomplète de la réalité de l’univers et sans la Mort, qui est apprentissage de cette réalité, nulle création ne serait manifestée. Seule, existerait la Lumière abstraite de l’Éternel et Infini. Mais privé de son expression, l’Infini cesserait aussitôt d’être infini. Il n’y aurait que le fini, et tout serait d’avance terminé. Il n’y aurait rien, ni ce monde ni Dieu – ni même l’illusion d’un monde ou de Dieu.

Or, notre présence même suffit à prouver qu’il y a un monde, quelle qu’en puisse être la qualité essentielle. Et ce monde, à son tour, indique qu’il a une origine, ou un plan qui le transcende, que nous le nommions Dieu, ou non. En sorte que le pire d’entre nous est une preuve de l’existence de Dieu.

Là encore, notre raison titube. Comment comprendrions-nous que l’homme est une preuve de l’existence de Dieu et, plus insensé encore, que le Mal qui règne dans tout l’univers et se commet par notre entremise prouve l’infinitude de l’Infini, lequel, par définition, ne peut rien exclure, ni ce que nous connaissons ni ce que nous ne connaissons pas ni ce que nous sommes incapables de concevoir et de connaître: d’autres formes d’être et de conscience, en cet univers ou en d’autres comme en les plans qui les constituent ?

Pour le voyant, toutefois, rien, à la longue, n’est plus évident. Se sachant lui-même éternel et infini – non pas intellectuellement, mais par expérience –, il connaît auto­matiquement ce qui participe de sa nature et peut le décrire sans erreur. Même si, d’un voyant à l’autre, la description diffère, il n’y a pas de véritable contradiction, et aucun ne se trompe. Que le Bouddha répudie, au bénéfice de l’unique Néant, l’existence de Dieu, de l’homme et du monde et que Jésus annonce l’avènement du Royaume de Dieu sur la Terre (c’est-à-dire l’identité de l’homme et de Dieu, ainsi qu’il en est lui-même l’exemple) et l’immortalité physique de notre race, les deux enseignements, aux antipodes l’un de l’autre, sont en réalité complémentaires et découlent de la même vision : dans un cas comme dans l’autre, le monde que nous percevons tout comme le mode d’être qui nous définit sont transitoires – illusion pour le Bouddha et attente d’autre chose pour le Christ.

Cette autre chose, tous les sages en ont fait l’expérience intérieure : c’est l’absence de dualité, dont la perception, rendant l’être éternel et infini, le met d’un seul coup en con­tact avec la Réalité. Pour l’homme de Dieu, il n’y a donc rien d’autre à savoir : la dualité est irréelle, seul l’Un est vrai. Et c’est cet Un que, pour le moment, nous appelons Dieu.

En lui, sont fatalement contenues toutes les gradations, toutes les nuances de l’Être. Et chacune est identique à toutes les autres, parce que chacune est lui. Pour Dieu, il n’y a ni Bien ni Mal, il n’y a que Dieu. Insistons-y, car c’est de cela que, peu à peu, le voyant s’aperçoit dans les moindres choses de la vie comme dans les plus impressionnantes. Se trouvent ainsi rompus l’un après l’autre les barrages de sa personnalité humaine tandis que fait irruption en lui une marée de lumière et de conscience divines.

Guidé par un savoir différent du nôtre et qui lui vient d’une autre dimension, il reconquiert progressivement le royaume de Dieu enseveli sous les limons d’un déluge qui est celui même de la création. D’apparence en apparence, il se meut et, soufflant dessus le souffle de son amour, y re­trouve la réalité qui est en lui.

Voyant la boue qui nous recouvre, il ne nous en at­tribue pas l’origine. Elle est le sédiment laissé sur notre âme par l’action de la Nature. Elle est inséparable de la Nature et, au vrai, elle est la Nature même, son empreinte que nous prenons pour notre propre signature, croyant toujours que nous en fracturons l’harmonie et l’unité quand c’est elle qui, nous obligeant à la dualité, nous prive de notre harmonie originelle.

Il voit que notre pire atrocité est l’œuvre de forces cosmi­ques dont nous ne nous doutons pas et de leur lutte avec les pouvoirs opposés, qu’au fil du temps nous avons adorés sous les noms de divinités multiples. Démons et dieux, pour lui, ne sont plus que les pôles négatif et positif de l’univers, et leur interaction aboutit au tournoiement des astres comme au tourbillon des atomes comme au clair-obscur de notre conscience où nous percevons tantôt le jour et tantôt la nuit, tantôt le Mal et tantôt le Bien. Il n’est pas plus troublé par nos actions mauvaises que nous ne le sommes par le ciel nocturne dont la mystérieuse énormité nous fascine et nous cache la vérité de l’Infini. Et nos vertus sont à ses yeux aussi pures et cependant aussi imparfaites que l’azur qui, lui aussi, nous dissimule la vérité de l’Infini.

En ce qui nous entoure comme en nous-mêmes, les mêmes forces sont donc à l’œuvre. Et c’est par-delà le jeu de ces forces et de leurs alluvions qu’il nous perçoit. Son regard transperce le masque et le costume dont nous recouvre la Nature. Il voit la flamme blanche de notre âme qui prie silencieusement tout au fond de notre être. Et il n’a d’autre but que de nous rendre conscients de cette flamme qui, à notre insu, brille au sein de nos ténèbres et doit peu à peu les dissiper. Chacun de nous doit se muer en cette clarté sereine et solitaire, en cette puissance silencieuse qui connaît et qui est la vérité – telle est sa certitude. Et cela revient à dire qu’un rêve s’élabore en lui, où le ciel à son tour s’incendie.

Non seulement la flamme qui s’élève en nos secrètes pro­fondeurs doit nous devenir sensible, et même nous devons graduellement la devenir, mais aussi le feu vivant de Dieu que recèlent les profondeurs cosmiques doit apparaître et changer l’aspect du ciel. C’est ce qu’il faut entendre par le « ciel nouveau » de l’Apocalypse. Comme un parchemin, le ciel que nous connaissons s’enroulera sur lui-même, laissant apparaître l’univers en sa vérité transcendante où n’existent ni Jour ni Nuit, ni Bien ni Mal, ni Vie ni Mort, mais seule­ment l’immortalité de l’Éternel et Infini.

Parallèles sont en effet les destins de l’homme et du cosmos. Et si nous devons nous éveiller demain à la réalité que le voyant annonce, comprenons que l’immensité sidérale doit elle-même s’éveiller à cette réalité. Le Pouvoir qui orchestre le flamboiement innombrable des astres et le moindre de nos actes, en se servant de courants, dont la bipolarité nous angoisse, ne cesse jamais d’œuvrer. Au contraire, il œuvre de plus en plus précisément et consciemment, érode les ténèbres, y suscite un regard capable de voir toujours plus loin.

En voulons-nous un exemple ? Ne prenons que la Terre, notre douce Terre si fragile et généreuse. Nous n’avons aucun mal à admettre que la conscience s’y est exprimée très lente­ment et à tâtons que, tout d’abord et pendant très long­temps, il n’y a rien eu, à sa surface ou dans ses profondeurs, qui fût susceptible de saisir quoi que ce soit du ciel où elle se meut et que, une fois formé l’océan primordial, il a fallu encore attendre des millions d’années avant qu’en émergeât une forme vivante destinée à enfanter ce qui, dans les cycles du Temps, deviendrait l’immense dynastie des créatures proli­férant sur le sol terrestre et percevant, chacune à sa manière, quelque chose de son milieu sans jamais parvenir à seulement deviner l’univers. Odyssée dont la Science nous rapporte aujourd’hui le plus possible d’étapes et qui devrait nous donner à méditer sur l’efflorescence de ce qui, dans toute créature, est conscient.

Qui est conscient, et de quoi ? Devons-nous imaginer que ce qui nous précède perçoit les mêmes choses que nous ? Mais quelle serait alors la nécessité de l’évolution dont il est clair qu’elle est progrès constant vers un sentiment toujours plus juste et plus complet de soi-même et du monde ? Et si telle est bien l’évolution, ne devons-nous pas en déduire qu’elle est le passage des ténèbres à la lumière, de la Nuit absolue de l’Inconscience au Jour éternel de la Conscience suprême ?

Au début de la création terrestre, l’univers n’existait pas – entendons que rien, sur la Terre, ne pouvait prendre conscience de l’univers. Puis, avec une lenteur dont notre calcul en millions d’années ne saurait nous fournir aucune idée, la conscience a germé au fond des eaux à quoi se limi­tait alors l’univers pour les formes de vie terrestre. Puis, elle a changé de dimension et a fait naître la vie hors de l’eau, à la surface de cette planète minuscule et aveugle qui tournait autour du Soleil, parmi le psaume des constellations qu’elle n’entendait pas. Et les ténèbres se sont lentement déli­tées. Sans que l’univers fût encore perceptible, l’Espace a commencé de s’organiser, balisé par le galop des bêtes et déchiffré par le vol des oiseaux. Lentement, lentement, à mesure que la conscience s’épanouissait dans les formes qu’elle suscitait afin d’exercer son pouvoir, l’univers s’est ainsi manifesté à la créature, jusqu’au moment où celle-ci a pu distinguer le ciel et la Terre et, dans le ciel, comme une source de feu, le Soleil donneur de vie, et, comme la carte d’un voyage jamais achevé, la Nuit géante et criblée d’or. Mais sommes-nous sûrs que notre perception soit irrévocable et qu’il n’en puisse être d’autres dans l’avenir ?

Nous sommes déjà si différents de nos ancêtres préhis­toriques qu’il ne devrait pas nous être difficile d’admettre que, dans un avenir peut-être pas si lointain, une mutation s’opérera – ou, plus exactement, notre espèce n’ayant jamais cessé de changer, que la mutation qui se poursuit aujourd’hui dans le secret de notre être deviendra évidente demain, faisant apparaître une race pour laquelle l’univers sera autre que ce que nous avons accoutumé de voir depuis la naissance d’homo sapiens.

Comment cela ? Comment, sinon par un changement de conscience et un parachèvement des instruments, une puri­fication du regard que nous posons sur nous-mêmes et sur le monde ? Et ce que cela veut dire, nous le savons déjà et ne pouvons y croire, tant la chose paraît à la fois élémentaire et impossible. Il nous faut nous laver des ténèbres qui faussent notre vision et que tombe la boue dont nous recouvre le jeu des forces cosmiques. Il nous faut arracher de nous le sens de la dualité qui nous emprisonne dans l’Espace et le Temps lors même que les voyants du monde entier proclament que nous sommes éternels et infinis. Il nous faut sortir à notre tour de la caverne et avoir ce regard de la sagesse qui ne voit ni Bien ni Mal, mais contemple Dieu partout : ici-bas et au-delà.

C’est là, en effet, que tout doit se jouer. Lorsque nous serons délivrés du Mal, du sens du Mal, de l’impression d’être pécheurs, de reproduire génétiquement les conditions du péché originel, si nous sommes de culture occidentale, d’en­tasser psychologiquement les semences d’un karma qui nous oblige à nous réincarner, si nous relevons de la pensée orien­tale –, lorsque nous verrons spontanément que notre action n’est pas nôtre et qu’elle n’est ni bonne ni mauvaise, que nous en sommes seulement les interprètes et que ce qui nous trans­cende en est seul l’auteur, alors nous commencerons de voir l’univers d’une façon différente. Et plus nous progresserons dans cette métamorphose de notre conscience, plus l’univers lui-même se métamorphosera. Plus l’âme qui est en nous pourra transparaître, plus transparaîtra l’âme de l’univers. Plus se manifestera Dieu. Et lorsque, physiquement, nous ne serons plus que notre âme, l’univers ne sera plus que Dieu.

Qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non, c’est à cela qu’œuvre le voyant lorsqu’il s’approche de nous, nous sourit et nous prend dans ses bras. Si imprégné qu’il soit de connaissance divine, il se peut qu’il ne sache pas exactement ce qui se fait par son intermédiaire. Comme le Bouddha, il croit, par exemple, travailler à détruire l’illusion dont nous sommes captifs et à faciliter notre fuite dans le néant du nirvâna. Mais en réalité, le fruit de ses efforts est autre. Et prêchant l’irréalité du monde, il concourt à rendre l’univers plus réel. Prêchant l’irréalité de notre être, il concourt à rendre notre âme plus manifeste. Prêchant l’irréalité de Dieu, il concourt à rendre l’univers plus divin. Car il n’y a qu’un seul but, pour cette Terre comme pour le reste du cosmos. Et c’est d’exprimer l’Éternel et Infini dont tout est l’expression. Peu importe que, pour y atteindre, il faille passer par des étapes qui le récusent. Chaque étape – fût-elle agnostique comme le matérialisme contemporain, ou athée comme le bouddhisme – représente une concentration particulière de nos énergies sur un point d’un ensemble qui vise à la connaissance de l’Origine.

Ainsi l’homme de Dieu, lorsqu’il nous bénit, ne fait-il qu’éveiller en nous la déité somnambule qui, à bord de notre corps, fait voile vers sa terre natale qu’est l’univers tel que, demain, il s’offrira aux sens d’une race libérée des forces bipo­laires de la Nature, affranchie de l’esclavage du Bien et du Mal et des autres dualités auxquelles notre raison se soumet sans discuter : le Jour et la Nuit, la Vie et la Mort et, ultimement, le monde et l’anti-monde qu’est Dieu.

Qu’il y faille des siècles ou des millénaires ne change rien au programme. L’itinéraire est d’ores et déjà tracé. La boueuse obscurité qui nous recouvre doit tomber, nos yeux s’ouvrir au-dedans et notre soleil intérieur resplendir. Tout le passé colossal de la Terre et du ciel proclame qu’il ne peut en être autrement. Toutes les mutations par lesquelles ont passé les formes géantes ou minuscules de la vie prouvent qu’aucune transformation n’est impossible et que, si le changement per­pétuel est la règle de l’existence cosmique, il ne peut, ici-bas, s’arrêter brusquement avec nous qui, de toute évidence, ne cessons d’évoluer en tant que race et comme individus.

Les golems de fange que nous semblons être céderont peu à peu la place à ce qui se prépare dans les coulisses de notre personnalité fugitive. La flamme blanche en nous de­vient de plus en plus consciente et forte et, de vie en vie, prend davantage la forme de l’être à venir, éblouissante et si douce présence faite d’amour et de feu. Car tous nous serons trans­formés. En quoi ? demandons-nous, impatientés. En quoi, répond le voyant, sinon en nous-mêmes, sinon en notre principe ?

Que cela corresponde ou non au dogme de sa religion originelle, qu’il en soit clairement certain ou non, n’a aucune importance. Ce qu’il accomplit, il sait bien qu’en réalité c’est un autre qui l’accomplit par son entremise. Et à cet autre, il se soumet intégralement sans poser ni questions ni condi­tions. Que ta volonté soit faite. Il s’efface, il devient trans­parent, il se dissout dans l’Unique qui, seul, existe, même si cet Unique est pur Néant. Et s’écoule à travers lui le fluide divin dont il ne cherche à rien retenir pour son profit, mais qu’il dirige sans avoir besoin d’y penser ou de le vouloir sur ceux d’entre nous qui viennent lui demander de les bénir.

Et ceux d’entre nous qui semblent n’être que pourriture, ceux-là aussi il les bénit, même s’ils ne viennent pas à lui. Il connaît le poids de l’ombre qui se vautre sur eux et par quelles infamies il leur faut passer, volant, violant, tuant, mentant, trahissant et ricanant de le faire, et ceux-là lui semblent plus douloureux que les autres, car ils ne se doutent de rien, et leur être gangrené requiert toujours plus d’immondices où sombrer afin de s’étourdir et d’oublier à tout jamais la vanité des choses. À eux qui sont l’impureté même, va le plus pur de son amour. À eux qui sont prêts à tout massacrer et à le mettre à mort, il dédie chaque instant de sa vie jusqu’au der­nier. Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Non, ils ne le savent pas, et lui voit au contraire ce qui grouille dans leur cœur et leur interdit toute beauté réelle ou durable. Jusqu’à quand seront-ils ainsi possédés ? Hériteront-ils en d’autres vies le mal qui les envoûte? Ou seront-ils lavés de la jubilation qu’ils éprouvent à s’avilir ? Pourquoi la luxure effrénée ne se transformerait-elle pas demain en son con­traire de chasteté lustrale ? Et le désir de tuer en le besoin de protéger ? La fausseté en droiture, le despotisme en soumis­sion, l’incrédulité en foi inébranlable de par l’alchimie de sa bénédiction ? Car c’est à cette fin que l’utilise le Pouvoir qui bénit.

La bénédiction de l’homme de Dieu n’a rien d’un tapote­ment affectueux destiné à donner confiance à celui qui s’incline devant lui, L’imposition.des mains n’est pas un geste solennel conférant extérieurement les marques de l’amour du sage. Par-delà toute cérémonie concevable, c’est un acte magique où l’Énergie qui meut l’univers et l’entraîne vers son apothéose se déverse en celui qui est béni et l’entraîne vers sa propre apothéose. C’est une activation de ce qui, en lui, est de même nature que cette Énergie. Il peut ne pas comprendre ce qui se passe alors en lui. Ou il peut ne sentir que la percée d’une vibra­tion entrant en lui, ou bien qu’une onde brûlante et douce l’envahissant. De toute façon, il ne peut en deviner le résultat. Il ne peut supputer le travail en lui de cette vague de lumière, de connaissance et d’amour. Peut-être le saura-t-il demain : en cette vie ou une autre. Une nouvelle dimension est entrée en lui qui, au fil des jours, des années ou des vies, s’imposera à sa conscience et repoussera l’ombre qui, aujourd’hui, l’en­gloutit. La caverne n’existera plus. Ses chaînes se dissoudront d’elles-mêmes. Ce qu’un homme de Dieu a semé en son être aura germé dans la nuit terrestre et poindra hors du sol primitif pour s’élancer à la conquête de la lumière.

Même le plus abject des hommes est promis à cette trans­figuration de la semence aveugle en créature visionnaire. Et la plus épaisse ténèbre doit se transmuer en le Soleil éternel. Le voyant n’a pas besoin de le penser pour le savoir. Et il sait qu’un jour viendra où les Pouvoirs obscurs et que nous disons diaboliques seront eux aussi rendus à la Lumière. À eux aussi, va son amour. À eux qui semblent lutter contre la Beauté et la Vérité, à eux qui se servent de nous pour instituer le règne du Mal, mais n’y arrivent jamais complètement, à eux qui, plus que nous encore, ont oublié leur origine et ne peuvent même pas aspirer à la revoir un jour, à eux, les plus affligés de la manifestation universelle, va l’amour illimité de l’homme de Dieu.

Car il ne se contente pas de répandre sur nous son amour, quels que soient nos crimes et nos vices. Il aime aussi ce qui nous rend le crime et le vice alléchants. Il aime aussi les goules et les vampires qui, tapis dans notre conscience crépusculaire, nous incitent aux gestes qui leur livreront les vies dont, par nos lèvres et nos dents, ils suceront la force. Il aime les démons qui nous souillent et, agissant par nos actes, ne nous laissent rien dont nous puissions jouir ensuite. Il aime d’amour pur cette vermine cosmique, cette lèpre qui s’attaque aux galaxies aussi bien qu’à nous-mêmes, qui paraît vouloir saper l’univers et nos vies, mais en assure le maintien, au contraire, et con­tribue même à en enrichir le mouvement en guerroyant con­tre les cohortes opposées dont nous traduisons l’influence dans nos arts, nos sciences et nos rêves de paix. D’amour pur, il aime tout ce dont la conscience est séparée de Dieu — et sans doute est-ce chez les démons que cette séparation est la plus complète. Leur rôle dans l’expansion sidérale leur a été assigné par Dieu lui-même, et ils sont les rouages les plus humbles de l’œuvre divine, car ce que Dieu exige d’eux les rend incapables de se souvenir de lui. Et ils sont comme à jamais rejetés de lui — eux qui ont sacrifié leur sens de l’Éternel et Infini de manière à en être les exécutants.

Seigneur, si tu veux que je ne te voie plus, si tu veux que je t’oublie, moi qui ne peux vivre sans toi, si tu veux que je te renie pour mieux servir tes desseins, si tu veux que je n’existe que pour lutter contre toi, moi qui ne suis qu’amour de toi, qu’il en soit fait comme tu l’ordonnes. Amen, amen. Je serai ce que tu veux que je sois, et tout ce qui est aura hor­reur de moi, si telle est ta volonté et si c’est là la preuve que tu me demandes de mon amour pour toi. Par amour pour toi, Seigneur, j’accepte de ne plus te voir et de m’acharner contre toi, afin que la grandeur de ton être se manifeste un jour en la petitesse du mien et que ta lumière envahisse les ténèbres que tu me demandes de tirer entre toi et moi.

Si nous prêtons une identité aux Puissances des Ténèbres en leur action cosmique — et il n’est pas une ethnie qui ne l’ait fait à un moment ou à un autre de son histoire —, il n’y a aucune raison pour que nous ne remontions pas à la source de cette identité et n’en décodions pas le chiffre.

Or, si l’Unique est tout ce qui est, comme l’affirment les voyants, l’apparente scission qui se produit en lui n’est pas due à une révolte des anges : l’existence d’anges rebelles pré­suppose une dualité de la conscience et, par conséquent, une limitation, un obscurcissement, présuppose que, du fait d’une ombre inhérente à Dieu, sa splendeur est éternellement con­trariée, son pouvoir éternellement mis en question, son unicité éternellement récusée. Ce qui n’a aucun sens.

Rien n’est en tout cas plus éloigné de la vision des sages et de leur expérience de l’Être pur. S’il y a division apparente — ce dont tous sont obligés de convenir —, elle ne saurait être le produit d’une insurrection de Dieu contre lui-même. Elle ne peut être qu’un processus de l’acte créateur. La différence est essentielle : dans un cas, l’univers est né de la rage de divi­nités insoumises et porte en soi, comme une blessure hérédi­taire, les stigmates de la révolte et de la haine ; dans l’autre, l’univers est l’éternelle expression de l’amour de l’Unique pour son être parfait et, dès lors, contient le germe de cette perfection absolue.

Voir en les hordes diaboliques des bandes de renégats bannis des cieux satisfait peut-être notre goût de la morale, mais c’est à trop bon compte. Tout le mythe, où que ce soit sur la Terre, fait appel à des notions de justice, et donc de Bien et de Mal, qui n’ont rien à voir avec Dieu, pour qui tout est Dieu. L’idée ne vaut d’ailleurs que pour une certaine étape du développement éthique de l’humanité. En aucun cas, elle ne saurait être définitive. L’image du souverain juge appartient à un monde qui, aujourd’hui, tend à disparaître et cède de plus en plus le terrain à une idée d’amour universel, à l’échelle planétaire d’abord, puis à l’échelle cosmique et supra-cosmique. De plus en plus, la vision du voyant doit se vérifier dans nos conceptions, et l’unicité dont elle procure l’expérience nous amener à voir dans les anciennes légions diaboliques des armées rayonnantes qui, pour l’amour de Dieu, et afin de le manifester, se sont jadis aveuglées et, depuis, font tourner les mécanismes du cosmos selon une loi qui est d’enténébrer l’éblouissante abstraction divine afin de lui donner un visage que les yeux innombrables de la création qui en résulte puissent contempler et adorer.

Scandaleuse explication ? Peut-être. Mais nous savons bien que, de scandale en scandale, il nous faut abattre les forteresses où nous avons été élevés, défoncer les murs de la caverne où nous sommes retenus prisonniers. Car il nous faut accepter de grandir et de rejeter nos limites d’antan. Nous avons rempli le cadre qu’elles dessinaient autour de nous. L’humanité en crue déferle à présent vers des horizons inconnus et voit s’ouvrir un ciel vierge. Renonçons à nous cramponner à nos totems vieillots. Ce qu’ils avaient à nous donner, ils nous l’ont donné. Ils n’attendent pas de nous que nous mourions asphyxiés à leur service. Ils représentaient un progrès sur ce qui les précédait. Un autre progrès nous re­quiert : de plus vastes idéaux, une plus complète liberté, un amour plus authentique et toujours plus de lumière.

Sur tout ce que nous vivons et connaissons, nous devons poser un regard neuf. À défaut de quoi, incapables de croître davantage, nous nous éteindrons, laissant aux prochains millénaires le soin d’effacer le fossile de notre humanité. Chaque phénomène de l’existence, nous devons l’aborder comme si nous n’avions pas depuis toujours essayé de le com­prendre : avec des yeux entièrement neufs. Nous devons par­venir à nous poser nos questions comme si c’était la première fois, de manière à trouver des réponses qui nous satisfassent enfin.

Nos questions ne peuvent être que les mêmes : pourquoi le Mal, la souffrance et la Mort ? Pourquoi la Vie ? D’où venons-nous et où allons-nous ? Qu’appelons-nous Dieu ? Mais nos réponses peuvent — et doivent — différer de celles que nous ont enseignées les prélats de nos diverses religions. En parti­culier, il importe que nous nous guérissions de ce délire où nous nous sentons persécutés à la fois par les démons qui nous tentent et par Dieu qui nous punit.

Nous sommes arrivés à un âge où de telles conceptions ne sauraient plus avoir d’emprise sur nous. Elles relèvent d’une paranoïa liturgique où, au nom de Dieu, l’Occident s’accuse d’avoir commis un sacrilège dont, à vrai dire, nous ne savons rien, puis d’avoir mis à mort celui qui était venu nous sauver. Peut-on rêver névrose plus cauchemardesque ?

Si, vraiment, nous avions agi contre Dieu, au commence­ment du Temps, et, si plus tard, nous avions assassiné son fils, qu’il nous avait envoyé pour nous laver de cette souillure, nous serions en effet les monstres qu’il nous arrive d’imaginer que nous sommes. Mais comment croire à des idées si démen­tielles ? Nous avons vu que, pour Dieu, tout est Dieu et que, si les ténèbres l’éclipsent, c’est pour lui fournir le matériau de sa création. Les ténèbres sont lui autant que la Lumière. Et si nous tenons à les personnifier, c’est dans ce rôle de puissances adoratrices que nous devons nous efforcer de les connaître.

Dire que le Mal existe indépendamment de Dieu, c’est nier l’unicité divine, c’est contester l’infinité de l’Infini qui embrasse non seulement toutes les dimensions possibles mais aussi tous les modes possibles d’existence, c’est récuser l’éter­nité de l’Éternel qui porte en soi non seulement toutes les possibilités de perception temporelle, mais aussi ce qui est à l’origine du Temps et que représente l’occultation de la Lumière éternelle par la Nuit cosmique. En d’autres termes, soutenir que le Mal est non divin, c’est purement et simple­ment nier Dieu.

Comprenons que cet ultime paradoxe est ce qui se trouve au cœur des plus grands enseignements mystiques et que ce que nous appelons pardon des offenses en découle inéluctablement, comme doit en découler la connaissance que les Pouvoirs de l’Obscurité dont l’ivresse nous intoxique et nous avilit sont les serviteurs de Dieu, les esclaves de son Amour sans la noirceur desquels la blancheur immaculée de sa Lumière ne pourrait se traduire en univers.

Un jour viendra, devons-nous croire, où nous chanterons la dévotion des Ténèbres pour l’Astre primordial dont elles sont issues et à la gloire duquel elles se sacrifient en incarnant son contraire sans lequel il ne serait pas infini. Et ce jour-là où nous pourrons comprendre le sacrifice que représente l’incarnation du Mal, nous aurons vaincu la dualité. Nous ne serons plus les jouets de notre actuelle perception des choses. Il n’y aura plus, pour nous, de Bien ni de Mal, de Jour ni de Nuit, de Vie ni de Mort, de Dieu ni de monde. Tout sera un. Lorsque, sous les traits effrayants des cohortes démoniaques, nous serons capables de reconnaître l’Éternel et Infini s’inver­sant pour se connaître dans la forme innombrable, lui., l’Unique et Informel, alors nous aurons atteint au terme du voyage humain.

Et une autre aventure commencera.

C’est ce qu’au-delà des mots l’homme de Dieu nous enseigne par son exemple. Il se tient devant nous, formidable et si humble. Il se penche vers nous en souriant. Sa lumière en­vahit notre caverne et nous révèle le grouillement où nous nous vautrons. Ne craignez pas. Cela aussi est Dieu. Nous gémissons, nous avons envie de pleurer. Qu’avons-nous fait ? Que sommes-nous en train de faire ? Nos sentiments et nos pensées nous semblent tous faisandés. Nous nous pre­nons en horreur. Qu’il ne nous voie pas. Qu’il cesse de nous regarder et de nous sourire. Mais sa douceur nous accom­pagne lors même que nous lui tournons le dos. Et son amour nous enveloppe tandis que nous lui crachons au visage le venin de notre haine de nous-mêmes et du monde.

Il nous prend dans ses bras, chacun de nous comme un enfant qu’il chérirait plus que sa vie. Il nous embrasse et nous bénit comme si nous étions vraiment pour lui de parfaites effigies de la Divinité. Il dit que nous sommes purs. Il dit que, derrière nos masques grimaçants, nous sourions d’un sourire que, jamais, rien ne trouble et que, derrière l’ombre qui nous encercle, se trouve la Lumière éternelle, La tête reposant sur ses genoux, tels des enfants apaisés, nous l’écoutons. Et tout ce qu’il dit est vérité. Parfois, nous lui parlons aussi. Et tout ce que nous disons est mensonge. Il le sait, mais ne proteste pas. Il sait qu’il ne peut en être autrement, que, même quand nous le faisons exprès, ce n’est pas notre faute. Nous sommes tissés dans l’étoffe des ténèbres, et il nous berce longuement afin que nous quitte la peur du mystère où nous errons, les yeux crevés.

Il sait que nous ne sommes pas coupables du mal qui se commet à travers nous et, ce mal entraînât-il sa mort, il ne nous en veut pas. Il nous enlace et nous protège. En nous, tout au fond de nous, il sent vivre le feu insoupçonné de notre âme. Et c’est cela que nous sommes pour lui, cette clarté que nous ignorons, cette flamme qui brûle silencieusement au sein de l’obscurité dont nous sommes pétris. C’est cela qu’il appelle doucement de sa voix qui évoque des plans dont nous n’avons pas idée et où la Réalité, peu à peu, se dévoile et resplendit. C’est cela qu’il suscite et nourrit en répandant sur nous son amour sans conditions et en nous bénissant, cela, la semence de l’Éternel et Infini dans notre forme temporelle et finie, le souvenir de Dieu au cœur de l’amnésie.

Lui-même, nous dit-il, a été comme nous autrefois. Nous ne sommes pas différents de lui. Demain, nous serons à sa ressemblance. Écoutez-moi, petites âmes, écoutez-moi, de­main vous serez libres, vous ne sentirez plus s’appesantir sur vous la souffrance et la Mort. Vous ne vous tromperez plus, vous ne serez plus induites en erreur, vous comprendrez que vous n’avez jamais péché, que, pas une fois, vous n’avez en­freint l’ordre des choses ou la Loi de Dieu. Et alors, petites âmes de douceur et d’amour, alors vous ouvrirez les ailes comme des colombes s’envolant dans la lumière. Et tout deviendra le ciel.

Et il sourit en nous caressant le front. De ses paroles, nous faisons des dogmes solennels, alors qu’elles sont si simples. Nous les adaptons à notre petite idée de la grandeur. Mais ce n’est pas grave, semble-t-il dire. Ce n’est pas ça qui compte. Quoi que nous fassions, semble-t-il dire encore, nous sommes exactement ce que Dieu veut que nous soyons. Même si nous ne le savons pas, cela n’a pas d’importance, laissons-nous porter par l’indétournable fleuve de la vie dont Dieu seul dirige le cours. Il n’y a que lui, douces petites âmes, il n’y a que lui, et vous allez le revoir, bientôt, je vous le promets. Il ne peut en être autrement. Vous allez le revoir et, toutes sans exception, le redevenir.

Au-dessus de nous, il contemple ce que nous ne pouvons voir comme il contemple en nous ce dont nous ne nous doutons pas. De grandes marées d’étoiles roulent perpétuel­lement dans l’énigme de la nuit, des éclairs nous traversent et des lueurs palpitent en nous. Il sourit, il nous sourit tou­jours, nous emportant vers la fin de toute douleur et la rémis­sion de la Mort. Demain, vous ne mourrez plus, dit-il par-delà toute parole. Demain, ni vous ni moi ne mourrons plus. Tous, nous serons éternels. Et il sourit, sourit sans cesse à ce qu’il voit en nous et que nous ne connaissons pas.

Ne craignez rien. Tout est parfait. Vous faites exactement ce que Dieu attend de vous. Même votre pire infamie est un acte de Dieu. Et même les créatures de l’abîme qui vous tor­turent et font de vous des tourmenteurs sont des membres de Dieu. Écoutez, écoutez-moi, elles ont tout donné afin d’ac­complir la volonté du Seigneur. Elles ont renoncé à la Lumière, à la Vérité, à la Joie pour le servir. Elles se sont entièrement sacrifiées afin qu’il puisse se manifester sous forme d’univers.

On vous a enseigné que des êtres divins venaient sur la Terre afin de vous sauver, qu’ils revêtaient l’apparence humaine afin de se mêler à vous, de partager votre vie et de la hisser vers une conscience toujours plus claire. Et cela est vrai. Mais il est d’autres êtres divins qui se sont sacrifiés et dont on ne parle pas de la même manière, dont on ne loue pas le martyre et qui, pourtant, sont les victimes les plus grandes de l’holocauste. Et ce sont ceux qui ont accepté de devenir les Puissances des Ténèbres, qui ont tracé les lignes de la naissance du cosmos, établi le cours des astres et caché dans l’éploiement des galaxies sans nombre la Lumière de l’Unique. Ils ont consenti à nier Dieu afin de le chanter. Ils sont comme de gigantesques forgerons maudits et acceptant de l’être. Sans cesse, ils travaillent à changer la Lumière en obscurité afin qu’existe l’univers, qui est la Face de Dieu, l’éternel Sans-Visage.

Au-delà de toute parole, c’est cela qu’il nous dit, quels que soient le nom sous lequel il nous parle, l’époque et le pays auxquels il appartient. Il ne peut en être autrement. Si tout est l’Unique, comme l’extase suprême le lui révèle, il ne peut en être autrement. En vérité, cela est l’ultime et inéluctable connaissance qu’il nous faut accepter afin d’être à son image, d’être comme lui illuminés et parfaits, c’est-à-dire inacces­sibles à la souffrance et sauvés de la Mort. Il nous faut en vérité accepter l’inacceptable : tout est Dieu, Dieu seul existe, et ce qui nous hante et nous fait vivre dans l’horreur, ce qui nous fait accomplir ce par quoi nous torturons autrui et pour quoi nous sommes torturés, est cela même qui, exprimant sa volonté créatrice en un paroxysme d’amour et de dévo­tion, transforme en abîme infernal l’océan insondable de sa béatitude.

Sans cette occultation de sa splendeur éternelle, pas d’univers et, encore une fois, pas d’infini puisqu’il manque­rait quelque chose à son infinitude, et donc pas d’Être suprême et originel : l’esprit tourne en rond dans ses syllogismes. Com­ment s’évader jamais de ce cercle de feu ? Comment accepter, comment aimer, comment prôner un Dieu pareil ? Est-ce donc vraiment lui que nos myriades adorent au fil des siècles et des millénaires ? Est-ce donc vraiment lui dont, en notre innocence d’enfants, nous croyons qu’il va nous punir ? Est-ce donc vraiment lui, la source de l’amour que les voyants ré­pandent sur nous ? Ô scandale ! Ô dérision !

Et pourtant, comment nous tromper sur le sourire de l’homme qui a vu Dieu, s’est révolté contre lui au nom de nos souffrances, l’a fui et retrouvé en lui-même, puis en nous ? Comment, soudain, ne pas nous réclamer de lui, comment ne pas revendiquer son amour auquel nous répondons si mal, mais qui nous est essentiel comme la lumière du soleil, qui change notre monde et sans lequel, découvrons-nous un jour, nous ne pourrions plus vivre ?

Peut-être sommes-nous mauvais, perdus de vices et de mensonges, peut-être le trahissons-nous à chaque pas, peut-être, oui, peut-être, sommes-nous capables de le rejeter et de lui donner la mort, mais il y a ceci, qui est ineffaçable en notre âme : il nous élève vers des sommets dont nous ne nous doutions pas, son amour nous confère une dignité, une noblesse où notre difformité se transfigure. Son amour nous donne une beauté qui est, dit-il, celle de notre âme. Et même si, dans le galop ombreux des ans, nous la ternissons et l’oublions, il en demeure en nous des fragments immortels que son souffle ravive au détour d’une vie.

Alors, la connaissance inacceptable nous devient moins atroce. Dans un élan qui nous enivre, nous comprenons que, s’il nous aime en dépit de tout le mal où nous nous entêtons à vivre, il ne peut qu’aimer les créatures abjectes qui, depuis des sphères cachées à nos regards, nous terrorisent, nous contaminent et nous gouvernent. Et de même qu’en lui Dieu nous aime, Dieu en lui les aime, d’un amour d’autant plus grand que, tout comme nous, elles l’ont oublié puisque tel est leur sacrifice, pour nous incompréhensible aussi long­temps que ne s’est pas éveillé l’oiseau lumineux de notre vie qui, en chantant de ravissement, prend son essor vers l’éther.

En attendant, l’horreur et l’incompréhension nous habitent. Cependant, nous demanderons-nous demain, si notre dépra­vation ne tient pas à nous, comment la leur serait-elle leur fait ? En nous, en nos crimes petits ou grands, en notre soif de pouvoir et en notre impuissance, en notre mort et en nos guerres, n’est-ce pas leur condition qui se répercute ? Pourquoi les imaginer différents de nous ? Au nom de cette dualité qui nous divise contre nous-mêmes, contre le monde et contre Dieu ? Mais si, comme nous le répètent doucement les sages en nous caressant le front et en nous bénissant dans la nuit, si tout est un, ne nous faut-il pas envisager une ressemblance dans la misère entre les pouvoirs qui nous enténèbrent et nous-mêmes, une seule loi régissant et réunissant tous les plans de la manifestation ? Et ne nous faut-il pas aussi, tout étant l’Unique, en déduire qu’ils sont d’essence divine et manifestent quelque chose de divin ?

De nouveau, notre esprit se rebelle devant l’inacceptable. Le diable serait Dieu ? En quelle folie n’allons-nous pas nous précipiter sous les ricanements des peuples de l’enfer si nous nous avisons de répondre par l’affirmative. Et pourtant, nous dit le sage, c’est à cette connaissance que vous devez con­sentir si vous voulez être libérés du Mal. Douces petites âmes ; il faut franchir sans hésiter l’infranchissable. Et la ligne de démarcation disparaîtra. Il n’y aura plus de différence entre Dieu, vous et les innombrables éléments du monde. Cela prendra sans doute du temps, comme pour moi, petites âmes. Mais toutes, vous y arriverez. Toutes vous parviendrez un jour à voir Dieu dans le Mal et à comprendre que les Puissances des Ténèbres concourent à sa gloire en créant la nuit cosmique là où n’existe que la Lumière et en infusant en vous l’obscurité là où n’existe aussi que la Lumière.

D’une certaine façon, on pourrait dire que l’homme de Dieu doit non seulement nous sauver, nous, mais aussi les cohortes des démons, le salut consistant à illuminer notre conscience et la leur, à nous restituer, ainsi qu’à eux, le sens de la Lumière originelle. Si, en effet, l’homme de Dieu n’a ni amour ni compassion pour les Puissances des Ténèbres, il ne connaît pas toute la vérité de Dieu. S’il veut, du plus profond de son être, que le monde fasse retour à la Vérité initiale et suprême, comment pourrait-il exclure de ce mouvement ce qui fait que le monde est dans l’erreur ? Comment changer ce qui se trompe sans changer ce qui trompe, ou sans changer soi-même par rapport à ce qui trompe ? Sans doute y a-t-il et y aura-t-il encore une lutte implacable entre l’ombre et la Lumière. Mais il importe qu’à ce sujet notre mentalité se modifie peu à peu.

Vouloir nous sauver, ou plus exactement vouloir nous transformer n’est possible que si sont sauvés, ou transformés, les êtres qui nous égarent en bornant notre vision et en nous imposant une perception duelle de l’univers et de nous-mêmes. Il devrait nous être évident que nous ne pourrons vraiment accéder à un statut supérieur aussi longtemps que les prin­cipes auxquels nous sommes assujettis et qui font régner la division en nous n’auront pas atteint à un plus haut degré dans l’œuvre qu’ils accomplissent pour déployer progressive­ment l’univers où Dieu s’oublie et se reconnaît tour à tour.

Le fait même que nous commencions de voir dans le Mal et ses incarnations la volonté et les instruments de Dieu — et cela ne date pas d’aujourd’hui, mais de l’époque plusieurs fois millénaire où nos voyants ont proclamé l’unicité de l’existence — indique qu’un travail se fait dans ce sens, et qu’avec le temps il ne peut que s’intensifier. Nous devons nous y attendre : notre actuel besoin de synthèse, de globalité, d’unification aboutira nécessairement à une nouvelle conception de ce qu’aujourd’hui nous nommons le Mal, ne le séparera plus de ce que nous nommons le Bien, y verra autre chose — peut-être cet acte d’amour qui, dans les plus hautes sphères de l’Être, transmue l’Éternel et Infini en monde tem­porel et fini.

Pour l’heure, seuls les hommes de Dieu savent et sup­portent de savoir. Mais ils savent aussi que, demain, nous serons comme eux et même que nous serons capables de formuler davantage qu’eux, de dévoiler d’autres aspects, encore plus bouleversants, de la Divinité. Le sens du Bien et du Mal sera remplacé par une vision d’harmonie qui, en soi, sera la preuve que, jamais, le Mal n’a été ce que nous nous imaginons ni le Mal ni le Bien, ni Dieu ni le monde, ni nous-mêmes. Une vision nous envahira qui, en tout, nous fera percevoir l’unité de l’amour. Et en ce qu’aujourd’hui en­core nos religions appellent les démons, nous reconnaîtrons spontanément les serviteurs de Dieu et nous les aimerons.

D’où viennent-ils et qui sont-ils en réalité ? Point n’est besoin que nous nous le demandions, une fois comprise l’idée que l’univers est une éclipse de la pure Lumière sans âge ni origine, du Soleil sans orbe qui existe en soi depuis toujours et à jamais. Dès lors que nous avons admis qu’il ne peut y avoir de manifestation cosmique sans que Dieu se voile et s’annule en l’obscurité de son contraire, tout en demeurant l’immarcescible océan de splendeur en lequel se dissout le voyant, nous ne pouvons pas ne pas en déduire la divinité des pouvoirs de l’abîme.

Encore une fois, il ne s’agit pas, pour eux, d’une révolte primitive au plus haut des cieux et du châtiment qui s’en est suivi. Il s’agit d’une participation au vouloir de l’Éternel et Infini. Nous l’avons dit et répété : si l’univers n’existait pas, qui fait partie intégrante de Dieu, l’Infini ne serait pas infini. D’où la nécessité d’une Force divine qui inverse les termes de l’Être pur, établisse l’Inconscience et le Mensonge là où sont la Conscience et la Vérité absolues, la Souffrance et le Péché là où sont la Joie et l’Innocence inaltérables, la Mort là où, seule, se trouve l’Immortalité.

C’est Dieu lui-même qui le veut et l’exécute en une geste perpétuelle dont nous ne percevons que bribes et lambeaux. C’est Dieu lui-même qui, sans rien perdre de son éclat, sans rien ajouter ni retrancher (comment réduire ou augmenter l’Infini ?), accomplit éternellement le changement de l’or en plomb. Mais en réalité, son œuvre est à la fois plus simple et plus complexe. Car son infinitude suppose l’éternité de l’uni­vers qui le rend infini : un seul instant sans univers sous un aspect ou un autre, et l’Infini cesse d’exister, n’a jamais été, non plus que Dieu, et aucun univers n’est possible. Qu’il soit question, en termes temporels, d’une récurrence perpétuelle de la manifestation ou, en termes supratemporels, d’une manifestation sempiternelle n’importe pas vraiment. Ce qui compte, c’est de savoir que, pour être éternel et infini, ainsi que le réalise le voyant, l’être de Dieu est toujours et néces­sairement manifesté en même temps que non manifesté.

Supprimer le monde, quelle qu’en soit l’apparence, c’est donc mutiler Dieu, l’amputer d’un des caractères qui le rendent éternel et infini. Peut-être possède-t-il d’autres moyens de s’exprimer que l’univers. Nous n’en savons rien, ne pouvons que laisser la question en suspens, la réponse dépassant de beaucoup notre mentalité la plus subtile. Contentons-nous de savoir que la perpétuelle manifestation cosmique est indis­pensable à l’infinitude de Dieu et qu’elle implique qu’une part de son être, semblant se retourner contre soi, œuvre à tisser le réseau des ténèbres pour qu’y naisse, au bout d’in­calculables périodes, des êtres forts de retrouver en eux la mémoire de leur origine, l’océan éblouissant et informel de la Divinité.

Il serait vain de prétendre imaginer les autres moyens possibles — et innombrables — que Dieu a de s’exprimer. Nous faisons partie de cet univers, et c’est sa genèse qu’il nous appartient d’élucider. Or, la description de cette genèse nous conduit à dénuder les racines du Mal dans la mesure où l’acte créateur impose fatalement une limite à l’Illimité en enfermant l’Informel dans la forme.

Le pouvoir qui, en l’être divin, se charge de cette alchimie est ce qui, perçu par l’esprit humain, devient le Mal. Avant l’homme, nulle conscience ne le perçoit ainsi. Rien n’est mal pour l’édénique hébétude animale, ni pour les autres règnes de la création terrestre. L’a-t-on assez dit ? C’est avec nous que s’institue le sens de ce Mal qui, depuis d’innombrables millénaires, ne nous a pas quittés et ne nous lâchera pas tant que nous n’aurons pas dépassé notre condition marquée au coin de la dualité.

Avant nous, ce que nous taxons d’être le Mal n’était pas mauvais. Les pouvoirs que nous disons démoniaques exis­taient et œuvraient sur la Terre et partout dans le cosmos sans qu’ici-bas aucune forme de conscience les trouvât mauvais. Apprenons à regarder notre planète avant notre naissance afin de le comprendre : tout ce que le dualisme de nos percep­tions nous mène à vouloir repousser se donnait libre cours sans qu’intervînt jamais aucun jugement. Les dénominateurs infernaux étaient à l’œuvre. L’Inconscience, ou perte de la Conscience divine, le Mensonge ou dissimulation de la Vérité divine, la Souffrance ou perversion de la Joie divine, la Mort ou reniement de l’Immortalité divine, tout était là, et à vrai dire beaucoup plus fortement qu’après notre appari­tion. Mais nulle voix ne retentissait pour proclamer que cela était mauvais.

Nous-mêmes, aujourd’hui, sommes tentés de croire que cette époque était d’innocence. D’innocence ou bien d’incon­science ? Ce que nous appelons le Mal régnait alors en maître indiscuté. Simplement, rien ni personne n’en était conscient. C’est cela que nous appelons innocence et dont nous avons confusément la nostalgie lorsque nous évoquons le paradis terrestre et l’âge d’avant le péché originel, en sorte que le péché originel n’est pas forfaiture par rapport à l’ordre divin, mais prise de conscience du Mal qui existe dans le monde.

Nous devrions par conséquent comprendre à quel point nos préceptes éthiques sont inadéquats lorsque nous voulons examiner l’histoire de la création — et ne pas nous choquer lorsque, en nous, point l’idée de l’offrande d’elles-mêmes que les Puissances des Ténèbres font à Dieu pour œuvrer à sa manifestation. On pourrait presque dire que c’est par amour de Dieu que le diable est le diable, si ce n’était faire appel à des notions religieuses tombées en désuétude. Cependant, c’est bien d’un tel mystère qu’il s’agit et sur quoi reposent la connaissance et l’amour dont l’homme de Dieu rayonne.

Il n’est sans doute pas de plus sublime extase que celle où, s’affranchissant des données mentales où nous sommes en­fermés, il découvre, éperdu, que cela même qu’il avait en horreur et dont il a tant voulu se purifier est Dieu. En ce sens, affirmer que le Mal est d’origine divine n’a rien de blasphéma­toire, cela implique seulement qu’est dépassée la conscience humaine et que la vision s’ouvre à de nouvelles strates, plus lumineuses et plus réelles, du sentiment de soi-même et du monde.

Comment, dès lors, le sage ne nous bénirait-il pas ? Com­ment ne verrait-il pas en nous bien autre chose que ce que nos actes apparents démontrent ? Notre caverne est en réalité chrysalide dont nous nous échapperons demain en un envol dont, en nous caressant le front, il prépare les modalités.

Et de même qu’il lui est évident qu’avant notre naissance le Mal existait sans être désigné comme tel, de même sait-il que, dans cet avenir où s’éploieront nos ailes, le Mal cessera pour nous d’exister tout en continuant d’imposer à travers le cosmos les limites étouffantes et nécessaires de la forme matérielle, que cette dernière soit infiniment grande ou infiniment petite.

C’est là encore une chose que nous devrions comprendre. Lorsque, dépassant la conscience allouée à notre espèce, nous pénétrerons dans une autre dimension de l’univers où nous vivrons selon le sens de l’Éternel et Infini dont le voyant est le messager, les stades de la manifestation qui nous précè­dent continueront de vivre à leur rythme et selon les percep­tions qui leur sont propres : les animaux et les plantes de­meureront des animaux et des plantes, et ceux d’entre nous qui ne seront pas transformés continueront d’être des hommes, certes plus conscients et plus harmonieux que nous ne le sommes aujourd’hui, mais tout aussi fourvoyés que nous par le dualisme de leurs perceptions. Rejetés dans les ténèbres extérieures ? Pas exactement, et certainement pas condamnés à la géhenne éternelle, mais constituant une étape sur le chemin de l’apothéose où nous serons parvenus. Et pour ceux qui admettent l’idée de la réincarnation et y voient un processus évolutif, il n’est pas malaisé d’en inférer que ceux qui ne seront pas tout de suite transformés le seront plus tard, lorsque tout leur être aura éprouvé le besoin et acquis le pouvoir de devenir ce que nul au monde ne saurait aujourd’hui définir et qui, pourtant, grandit en ce moment dans notre centre, se nourrissant de nos expériences et de nos rêves.

Nous verrons et vivrons autre chose en demeurant sur la Terre — qui, pour nous, ne sera plus la Terre. Et simultané­ment, l’espèce humaine d’alors continuera de voir et de vivre ce que nous connaissons à présent. De même ce que nous voyons et vivons échappe-t-il aux perceptions animales, à la sensibilité animale ou au sommeil des minéraux. Cela aussi, il est urgent que nous le comprenions afin qu’une fois pour toutes le sens nous devienne clair de ce que nous appelons le Mal : si la prochaine étape de l’évolution doit nous ouvrir les portes d’une conscience divine et d’un univers matériel divin où nous revêtirons des corps physiques divins, nous nous trouvons confrontés à l’idée de rédemption, mais dé­pouillée des ornements et lavée des fards dont la pensée religieuse l’a recouverte jusqu’à la rendre méconnaissable.

Désacralisée, la rédemption ne disparaît ni ne perd son pouvoir. Au contraire, elle gagne en force en devenant le moyen pratique de notre accomplissement — car si notre vie devait pour jamais se réduire à la douleur et à l’ignorance où nous sommes, si nous ne devions jamais sortir des cachots de notre caverne, il serait inutile et monstrueux que certains d’entre nous s’en échappent et reviennent nous dire ce qu’ils ont vu dehors.

Comprenons une fois pour toutes qu’ils ne sont pas dif­férents de nous et que, si, avec des mots qui peuvent différer, ils nous parlent d’une Réalité absolue à laquelle ils se sont identifiés, nous aussi, à leur instar, pouvons conquérir cette Réalité et nous aussi la devenir.

Et justement, la devenir sous-entend, quand on y réflé­chit, une intégralité à laquelle les religions ne sauraient nous donner accès. Fondées sur la dualité où s’opposent Créateur et création, elles ne peuvent proposer une fusion spirituelle de celle-ci en celui-là. Quant aux formes supérieures de la recherche ascétique, elles n’envisagent guère la transforma­tion matérielle de la création en son créateur.

Les religions, même les plus élaborées, n’offrent qu’une possibilité de contact entre le fidèle qui prie et son Dieu qui se tait et le recevra plus tard en un monde dont nous ne nous apercevons pas qu’il ne peut être divin puisque, la notion de récompense le définissant, il est tout autant que le nôtre soumis à la dualité. La recherche ascétique, pour sa part, tend généralement à la dissolution de l’être dans son principe informel. En sorte que, ni dans un cas ni dans l’autre, il n’est question de la vraie rédemption, qui est divinisation de l’univers.

Et pourtant, c’est de cette transfiguration à venir que, le plus souvent à son insu même, l’homme de Dieu témoigne lorsqu’il se penche sur nous pour nous bénir. Il sait que le Mal en tant que tel n’existe pas et que, fussions-nous honnis de nos semblables pour nos crimes mondiaux ou nos forfaits individuels, nous ne sommes pas coupables et que nos actes ne relèvent d’aucune jurisprudence. Le seul Mal qui puisse exister à ses yeux est l’illusion où, sans que nous y soyons pour rien, nous sommes tenus de vivre.

Comment, n’étant dotés que d’une conscience infirme, pourrions-nous ne pas nous tromper à chaque pas ? Les pires d’entre nous, s’ils étaient en contact avec la Vérité de l’uni­vers, changeraient instantanément d’existence. Mais une telle conversion ne peut s’obtenir par le prosélytisme. Elle est le fruit d’une mue de la conscience.

Tous les discours du monde n’y feront rien : nous l’avons déjà dit, la dimension spirituelle est d’accès aussi difficile à nos sens que le monde des ultra-sons. Nous ne sommes pas construits pour y entrer d’emblée ni de plain-pied. Mais au fil de l’évolution (qui, sur le seul plan humain, ne s’est pas un instant arrêtée depuis l’homme de Néanderthal affirmant l’au-delà de la Mort jusqu’à nous qui renversons les barrières sociales, raciales, nationales, terrestres en attendant de ren­verser celles de notre système solaire), nous nous raffinons sans trêve, nous nous rendons de plus en plus capables d’en­trer en contact avec un ordre de réalité qui échappe à notre constitution initiale.

Même si nos errements sont plus grands et plus abomi­nables qu’ils ne l’ont jamais été, il nous faut apprendre à reconnaître que, loin d’empirer, loin d’être toujours davan­tage les jouets des Pouvoirs des Ténèbres, nous devenons meilleurs parce que nous croissons en conscience — en puissance et en connaissance. Un jour viendra fatalement où cette grandissante conscience que nous avons du monde s’ouvrira sur des perceptions qui nous sont impossibles à l’heure actuelle et qui nous semblent ressortir à des lieux de délices réservés aux seuls hommes qui font le Bien sur la Terre, lors même qu’elles annulent toute perception de Bien et de Mal.

Fouillant la nuit où, nations autant qu’individus, nous nous acharnons les uns contre les autres, nous progressons vers l’extase où toute erreur nous sera impossible. C’est cela, et cela seul, que nous disent les voyants. Mais nous ne les comprenons pas. Il n’y a pas un seul homme de Dieu qui nous condamne ou nous traite en pécheurs. Nous nous imaginons qu’ils nous conjurent de faire pénitence parce que nos églises nous l’affirment. Mais nos églises participent autant que nous de l’obscurité de la caverne. Les prélats ne sont ni des sages ni des visionnaires. Ce sont des magistrats dont la bonne volonté n’est pas à mettre en doute. Mais ils légifèrent à propos de vérités dont ils n’ont aucune expérience. Ils singent avec compontion les messies qui nous bénissent et qui nous aiment. En toute bonne foi, ils se trompent sur le sens de ce qui a été dit, en font un enseignement catégorique qui, muselé, condamné à des autels procustéens, parvient quand même à nous élever un peu, à nous éclairer un peu, à donner un sens, bientôt routinier, à notre vie. C’est tout. Et sans doute est-ce déjà beaucoup.

Mais il est des êtres de plus en plus nombreux dans un monde de moins en moins religieux pour qui ce n’est pas assez et qui voudraient davantage, qui pressentent une énigme plus grande et plus authentique que celle évoquée par les dogmes, une vérité plus transcendante et plus fidèle à ce qui a été vécu par nos grands Instructeurs, à ce qui, aujourd’hui même, est vécu par de nouveaux hommes de Dieu qui, inconnus, mêlés à notre foule, sont peut-être plus nombreux que jadis pour la très simple raison que la conscience générale de l’humanité est plus riche qu’elle ne l’était jadis, que notre âme collective, nourrie de l’expérience de siècles et de millé­naires de queste spirituelle, est plus forte aujourd’hui d’en­gendrer des voyants grâce à qui découvrir d’autres visages de la Divinité.

Tous les sages qui vivent aujourd’hui et tous ceux qui vien­dront demain et dans la suite des temps auront sans doute la même expérience que ceux d’hier, même s’ils doivent l’ex­primer dans des termes nouveaux et nécessairement révolu­tionnaires. Car en principe, il ne peut y avoir qu’une seule expérience de l’Un, même s’il doit être appréhendé diverse­ment par l’âme qui le devient, et même si les traductions en sont innombrables, variant avec les âges, les latitudes et les besoins de notre humanité.

La conscience de l’unicité, c’est ce à quoi, les uns après les autres, accèdent les hommes de Dieu, c’est ce dont, à leur retour parmi nous, ils nous entretiennent, chacun à sa ma­nière, c’est ce que, tous sans exception, nous devons posséder un jour — et peut-être dépasser. Il ne s’agit aucunement d’une existence outre-terre, parmi des anges occupés à jouer de la musique et à balancer des encensoirs devant l’Ancien des Jours. Où avons-nous d’ailleurs pris que telle était la pro­messe de nos Écritures ?

Pour ne parler que de la Bible, le parcours tracé de la Genèse à l’Apocalypse de Jean est d’une clarté qui ne laisse aucune place au doute. L’histoire de l’homme s’y trouve en entier circonscrite : du paradis terrestre inférieur qu’est le jardin d’Éden, nous devons passer au paradis terrestre supérieur qu’est le monde transfiguré par la descente de la Jérusalem céleste. De la conscience préhistorique que le geste d’Adam et Ève initie à la dualité du Bien et du Mal, nous nous dirigeons vers la conscience post-historique, ou plus exactement post-temporelle : éternelle. De la naissance de notre espèce, que l’on peut faire remonter à l’homme de Néanderthal quand, il y a soixante mille ans, il s’interrogea le premier sur la Mort et sur la dualité de la Vie et de la Mort, à notre exaltation à un niveau de l’Être où la Mort est sans pouvoir et où les Ténèbres n’existent plus, c’est tout notre drame qui se trouve décrit en un langage lumineux, mais dont la symbolique nous a souvent égarés.

Nous avons parlé de péché à l’origine et de Jugement à la fin, quand il fallait ne voir que l’ascension de notre âme depuis le clair-obscur de nos commencements jusqu’aux sommets éblouissants de notre transcendance. Mais il n’est pas trop tard. Nous pouvons encore réviser notre interpréta­tion des choses, corriger nos erreurs, décrypter à l’aide de plus justes clefs le message légendaire qui, en hébreu pour une part et en grec pour l’autre, a modelé l’Occident et im­prégné maints pays d’Orient.

À regarder la courbe de notre histoire, telle que les faits la présentent ou telle que les mythes la racontent, force nous est de comprendre l’ample mouvement de notre évolution depuis la Nuit des Temps jusqu’au Jour éternel. Entre le premier homme et les derniers, quel parcours ! Entre le monde torpide qui précédait l’intelligence mentale et l’univers illu­miné qui la dépasse, quelle distance, et qui n’a rien à voir avec la rétribution de nos bonnes ou de nos mauvaises ac­tions. Simplement, le sens du Bien et du Mal est le sceau apposé sur notre conscience et par elle. Une fois remplie la tâche de cette forme de conscience, une fois la vie entièrement vécue sous cet angle, il va de soi que nous pourrons passer à une autre vision des choses sans que récompense ou châti­ment éternels entrent en ligne de compte. Un mode d’existence sera alors dépassé, un autre deviendra possible et naturel. Ceux d’entre nous qui, à tous les niveaux de leur être, auront exploité toutes les possibilités de l’existence telle que nous la percevons, entreront dans une autre sphère de la conscience incarnée sur la Terre, et nous serons de plus en plus nom­breux à les suivre.

Est-ce assez clair ? Comprenons-nous assez nettement que nous ne serons jamais ni punis ni couronnés d’auréoles pour nos actes ignorants, et que le Bien ni le Mal ne sont en soi rien de tel, mais que nous en assimilons les leçons afin de devenir ce dont nous ne saurions avoir aucune idée ?

Ni le Bien ni le Mal n’existent, ni la Vie ni la Mort n’exis­tent, il n’y a que Dieu. Mais pour le moment, et aussi long­temps que nous n’aurons pas accompli tout le périple de la dualité, aussi longtemps que nous n’aurons pas voyagé d’un extrême à l’autre de l’intelligence mentale, aussi longtemps que, mentalement, nous n’aurons pas su rétablir l’unité pre­mière en nous-mêmes et en ce qui nous entoure, nous con­tinuerons de croire au Bien et au Mal, de nous battre pour leur triomphe ou leur défaite et, en leur nom, de vivre et de mourir.

En revanche, dès que nous aurons atteint les limites ultimes de notre conscience dans notre pensée, nos senti­ments, nos sensations et nos éléments les plus physiques, nous serons sans effort propulsés vers la perception d’un nouveau ciel et d’une nouvelle Terre où, l’unité y régnant, il n’y aura plus ni Bien ni Mal et où nous ne mourrons plus.

Lorsqu’elles se posent sur nos têtes afin de nous bénir, c’est de cette promesse que nous ensemencent les mains des hom­mes de Dieu. Eux-mêmes ne le savent pas toujours, ou ne l’ont pas toujours su. Ils ont été, ils sont les canaux imper­sonnels de la Force qui les illumine. Qu’elle accomplisse par leur intermédiaire ce qui doit être fait. Peu importe s’ils croient prôner une chose et si elle œuvre à une autre. Tout concourt au même but. Le Bouddha peut affirmer la triple illusion de l’homme, du monde et de Dieu, c’est ce qui doit être proclamé à ce moment-là de notre Histoire et cela s’intègre à un plus vaste plan où l’illusion est impossible et où une réalité inconcevable de son temps s’élabore et se laisse capter par de nouveaux voyants.

Seule, existe cette Force qui l’irriguait comme elle avait irrigué Moïse avant lui et comme, après lui, elle irrigua Jésus. Seule, existe cette Force consciente [3]. Et elle œuvre et le fait œuvrer à la réalisation d’un but qu’elle voit et qu’il ne con­naît pas, lui qui est pourtant le visionnaire de nos besoins, de nos maux et de leur dépassement.

Comprenons en effet que, si grands que puissent être nos avatârs et nos messies, ils ne sont rien en comparaison de l’immensité du Pouvoir qui les anime. Vaisseaux de la Divi­nité en sa révélation progressive, ils ne peuvent juger de la tâche qui s’exécute par leur intermédiaire. Tout est silence en eux. Tout est Lumière. Et ils avancent et nous font avancer d’un pas vers l’Éternité. Mais quelle forme revêtira demain l’Éternité ? Elle, l’immuable, a-t-elle rien qui soit définitif ? Le sentiment que nous en avons grandit et nous devient familier au point que nous ne nous en apercevons pas plus que de notre respiration. Toutes nos poursuites philosophi­ques, scientifiques et artistiques en sont nimbées. Et nous nous prenons à rêver d’un avenir surhumain où elle serait en nous l’axe du monde.

Mais à vrai dire, nous n’avons pas la moindre idée du dépassement de soi qu’une race immortelle rechercherait. Nous pouvons imaginer qu’une espèce issue de nous nous dépasse, mais pas comment elle se dépasserait, pas à quelle transcendance elle s’ouvrirait, pas vers quelle conscience de Dieu elle s’acheminerait, elle qui serait et se connaîtrait divine.

Nul ne sait rien, alors ? Et il nous faut imaginer plus grand que Moïse, le Bouddha, ou Jésus ? Innocents que nous sommes ! Si, en Moïse, le Bouddha, ou Jésus, était contenue l’entièreté de Dieu, de son être immuable et de son devenir éternel, le monde se serait arrêté à eux. Il nous aurait été im­possible d’aller plus loin. Toute l’explication de la Terre et des cieux aurait été fournie, et nous y aurions unanimement adhéré. Or, ce que nous voyons, au contraire, c’est que chacun d’eux, et d’autres dont le rôle fut plus modeste, la renommée moins universelle, ont rapporté d’au-delà un fragment de la connaissance, une lumière très douce ou un éclair éblouissant qui ont changé notre vision des choses.

Possédés par la Force consciente — si consciente que, pour ceux qu’elle possède, elle peut conduire à l’idée d’une Personne suprême et unique, d’un Dieu à la fois ineffable et personnel —, ils sont venus à nous afin de nous la trans­mettre en un acte d’amour où c’est Dieu lui-même qui prend chacun de nous dans ses bras, le berce et le console, l’apaise et le bénit.

Mais dans quel sens les dirigeait cette Force, ils ne le savaient pas. Ce que Dieu attendait réellement d’eux, ils ne le savaient pas. Ce que devait être l’avenir, ils ne le savaient pas. Ils se contentaient d’être les réceptacles d’un Amour et d’une Lumière infinis et de déverser sur nous cette Lumière et cet Amour.

Comment un homme de Dieu pourrait-il voir autre chose que la Lumière et que l’Amour à l’infini et dans l’éternité ? De son amour, il illumine l’univers, il illumine tous les plans de l’univers, même et surtout les plus obscurs. Il restitue à tout ce qui est sa vérité originelle. En lui, même ce que nous nommons le Mal est devenu le chant d’amour que l’Unique chante dans l’Éternité. Le corps sous lequel il nous apparaît et nous bénit n’est qu’une parcelle de l’Infini et qui, en soi, contient l’Infini, mais n’en exprime que ce qui doit être exprimé afin que l’Amour et la Lumière se répandent toujours davantage. Seuls, existent cette Lumière et cet Amour qui ne lui appartiennent pas et par lesquels s’expri­ment peu à peu l’Infini et l’Éternité.

Nous avons mal et nous nous croyons mauvais. Mais il est parmi nous, sous un nom ou un autre. Il vient à nous dans notre caverne, où il vivait jadis. Et de ses mains où coule une Force dont nous ignorons tout, il caresse nos fronts et fait pénétrer en nous, à notre insu, l’onde qui repousse les ténè­bres, le fluide qui dissout l’inconscience et la douleur d’exis­ter. Sans un mot, sans un reproche pour la saleté ou la sauva­gerie de nos désirs et de nos pensées, il nous prend dans ses bras et nous berce tous, oui, tous tant que nous sommes, sans que nous nous en rendions compte.

Les quelque cinq milliards d’hommes que nous sommes aujourd’hui ont ainsi la tête qui repose sur les genoux des sages. Et comme des enfants fiévreux, nous délirons, hurlons de haine et de terreur, tandis que, de leurs doigts magiciens, ils écartent de nous les ténèbres et bénissent l’abîme où nous croyons sombrer et qui, pour eux, n’a plus rien d’effrayant.

L’homme de Dieu regarde dans nos yeux qui l’interrogent et il ne voit que Dieu. Il regarde dans les yeux des Pouvoirs de la Nuit et il ne voit que Dieu. L’abîme s’illumine. Ayez confiance, douces petites âmes, demain vous aussi vous verrez Dieu. Demain, vous aussi, vous serez Dieu.

Pondichéry – Paris
10 décembre 88-27 mars 89

Livre I

[1] « Celui qui considère le monde comme une bulle de savon ou comme un mirage, Yama, le roi de la mort, ne peut le trouver. » Dhammapada.

[2] Sri Aurobindo, Savitri, Livre II, Chant VIII.

[3] Pour la pensée indienne, la Conscience divine, Tchit, est en même temps Énergie : Tchit-Tapas.