Micheline Flak : Le Yoga à l’école pour développer l’attention


18 Jul 2013

(Revue 3e Millénaire ancienne série. No 10. 1983)

Comment aider des enfants à redevenir attentifs alors que la journée est déjà avancée, qu’ils viennent de terminer un contrôle de maths, et qu’une brève récréation n’a pas suffi à les détendre ? Tout excités après cette épreuve, ils entrent en classe pour un cours d’anglais. De toute évidence, ce cours, ils n’en tireront aucun bénéfice sauf si le professeur trouve le moyen de les remettre en condition de le suivre. Mais comment ? Micheline Flak, professeur d’anglais au lycée Condorcet et diplômée de la Bihar School of Yoga, propose une solution, une méthode : le yoga. Un yoga qui calme, détend, apaise les esprits et les corps perturbés par les diverses « agressions » d’une journée scolaire. Sui­vons-la dans sa classe, et, avec les élèves, respirons, lentement, les yeux clos…

Tout destine aujourd’hui l’éducation à une rencontre avec des méthodes de construction de l’être. Cette certitude était la mienne lorsque j’ai commencé à introduire les techniques de yoga dans mes classes, au collège Condorcet, dès 1973, et plus encore lorsque, forte de l’appui de mes collè­gues réunis autour de l’expérience, je fondai en 1978 le Groupe de recherche sur le yoga dans l’éducation. Le RYE compte maintenant des adhérents dans toute la France et même à l’étranger.

Pour nous, le yoga représente l’emblème et le miroir aux multiples facettes de toutes les démarches de sagesses traditionnelles, qu’elles soient d’Orient ou d’Occident. Leur but commun est de bâtir l’homme quand le milieu ambiant réussit seulement à l’abêtir. Chose nouvelle, ces techniques multimillénaires re­viennent à la surface pour être testées par la science, comme des îles enfouies qui soudain émergent pour remodeler le paysage de notre temps.

Le yoga à l’école ? Quelle hérésie surgit au cœur de notre sainte école laïque ? Ouvrons les portes et laissons entrer, pour « voir », les collègues de yoga eux-mêmes, rendus perplexes à la seule idée d’un yoga pratiqué par des potaches ignares en la matière, et qui plus est sans tapis entre chaises et tables !

L’arbre de vie

Nous sommes dans une classe de 6e, un lundi à 16 h. Les enfants en ont « plein le dos », comme on dit. Et moi donc ! Comme eux, j’ai six heures de cours derrière moi car j’enseigne l’anglais dans le secondaire. Les élèves déballent, une fois de plus des affaires hors du cartable. Ils arrivent d’un cours de maths et la récréation ne leur a pas suffi à se remettre d’une interrogation écrite : ils en parlent encore !

Pour qu’ils plongent sans tarder dans l’anglais, j’ai besoin d’une transition qui les aide à mettre leur cerveau gauche au repos.

« Ouvrez vos livres et vos cahiers (brouhaha d’installation). Et maintenant oubliez-les sur la table. Restez debout à côté de vos chaises. Vous êtes des arbres. Baissez la tête et les bras ; resserrez-vous en croisant les mains sur les genoux, laissez tomber la tête et chassez la fatigue en faisant : Ha ! Ha ! Ha ! très fort. Puis lentement en inspirant, montez les branches étirez-vous bien comme si vous vouliez toucher le ciel puis expirez en dessinant avec vos bras le feuillage. Recommencez 3 fois encore. »

C’est bon de se sentir respirer comme un arbre et les quelques oiseaux qu’on entend dehors chanter (quand même) dans la ville, ont l’air d’avoir fait leur nid dans la salle 18. J’imagine moi aussi qu’avec eux, je me promène dans la forêt.

« Maintenant asseyez-vous, sans faire de bruit, s’il vous plaît, le dos bien droit. Oubliez le dossier de la chaise, mettez votre cou dans l’axe de votre colonne vertébrale. On dit que c’est un arbre de vie où circule la sève, notre énergie. La sentez-vous qui monte et descend avec votre souffle, votre vie ? Sentez bien votre respiration et sur vos doigts comptez-en dix. In English ! Inhale : one ; exhale : one – Inhale : two ; Exhale : two. Continuez jusqu’à 10. Je vous laisse dans le silence (Longue Pause).

« Quand vous aurez terminé, vous imaginerez le ciel bleu autour de vous, avec encore quelques petits nuages, et comme le vent, votre souffle va les chasser loin, très loin de vous. Ce sont vos soucis, vos peurs des notes, vos ennuis, votre fatigue. Vous inspirez le soleil et vous chassez les nuages (Pause, on entend « Ffffff. » la brise purifiante qui passe). Le ciel est un grand soleil.

« Maintenant, au magnétophone, écoutez la leçon. Vous pouvez la suivre des yeux sur votre livre ou, si vous préférez, l’écouter les yeux fermés. »

L’expérience nous a appris qu’il y avait des visuels et des auditifs et que tout le monde n’emprunte pas les mêmes sentiers pour mémo­riser.

À partir de là, la leçon se déroule comme toute leçon d’anglais, avec peut-être ce quelque chose de plus à la clef, qui change tout, ce petit rien d’or et d’argent, qui s’appelle « joie d’apprendre ».

Pour eux et pour moi.

Le goût de l’effort

Soyez-en assuré il s’agit du yoga et nous l’avons recueilli aux bonnes sources, mais adapté comme il est sage, aux conditions d’un lieu, d’un moment, d’un groupe particulier. Nous l’avons rendu « lisible » et « audible » à des esprits juvéniles et à des corps d’enfants des villes, dans un quartier d’affaires d’où la ver­dure est absente. Nous leur avons donné la sensation de retrouver des racines et de prendre le temps de « souffler » !

Cet exemple a été reproduit, répercuté, modulé, en fonction des différents âges, par des enseignants motivés comme je le suis et dûment formés par nos séminaires, nos rencontres et la mise en commun d’une expérience répétée chaque jour dans nos salles de classe.

Représentation visuelle des respirations : prise de conscience

Figure a) Respiration ronde.

L’enfant peut prendre conscience de son souffle en regar­dant le schéma qu’il suit des yeux à l’inspir et à l’expir. Il fait par exemple 10 tours en comptant sur ses doigts.

Figure b) Respiration en créneaux tenant compte d’une légère suspension du souffle à poumons vides et poumons pleins.

Notre but ici n’est pas de critiquer le système d’éducation actuellement encore en vigueur et ceci pour trois raisons. Tout d’abord, le constat d’insuffisance a déjà été fait dans tout l’Occi­dent, ces dernières années. Les pédagogues, les sociologues et les pédiatres, ne se sont pas privés de tomber à bras raccourcis sur les défauts de notre enseignement : cloisonnement des matières, gaspillage des énergies, inadapta­tion du contenu à l’évolution de la société, non-respect des rythmes biologiques, formation inadéquate des maîtres… La liste n’est pas exhaustive.

Deuxième raison : j’ai vu beaucoup de mes collègues s’effondrer devant une situation vécue comme sans issue, et au contraire se redresser en s’apercevant que l’ambiance de classe pou­vait changer si l’on introduisait des méthodes qui favorisent la communication et le goût de l’effort.

Troisième raison enfin : les hautes instances de l’Éducation nationale viennent de lancer un vaste programme qui vise à apporter les ré­formes fondamentales concernant la formation continue des maîtres sur la base de six modules interacadémiques. L’originalité de cette action est sa volonté de démultiplier les initiatives novatrices dans toutes les disciplines afin de créer le renouveau sur le terrain même des pratiques de classe.

C’est ainsi que j’ai participé avec une soixan­taine de collègues à un séminaire de Pédagogie différenciée, présidé par M. André de Peretti, qui est avec M. Louis Legrand chargé de mission au ministère. Cette rencontre a eu lieu en mai dernier, à Chamarande, près de Paris. Pas moins de 22 ateliers furent proposés, parmi lesquels : la gestion mentale ; les techniques de bien-être à l’école (recherche sur le yoga à l’école) ; les techniques de communication, d’écoute, de créativité, des pédagogies intercul­turelle, interactive. Vous comprendrez qu’on ne puisse tous les citer ici. Il nous apparaît comme éminemment significatif que la compré­hension de l’échec scolaire soit enfin abordée en termes nets et qu’apparaisse la nécessité de s’unir au-delà des cloisonnements institution­nels pour faire face au grand désarroi de l’éducation contemporaine.

Donc sans nous attarder à l’analyse critique de notre école il importe que nous émettions ici notre point de vue sur les causes du dégoût des jeunes pour l’institution scolaire. Elle ne répond sans doute plus à leur attente et il leur est souvent difficile de verbaliser les raisons de leur rejet ou au mieux de l’ennui et de la fatigue qu’ils en ressentent. Nous disons ceci :

L’enfant est aujourd’hui sollicité dans la famille et au dehors, par des stimuli, des informations, des appels de toutes sortes – qu’ils viennent des mass-media ou des multiples distractions mises en place pour les séduire, du petit déjeuner au dernier bulletin télévisé. Son regard et son oreille sont provoqués par l’agita­tion et même la violence, qui le hantent à son insu. On ne lui a pas appris à y faire face. Il est pour ainsi dire continûment « hors de lui ». Cette surabondance d’affiches, de films et de vidéo ne lui donne pas un surcroît d’imagina­tion. Au contraire elle anémie, anesthésie et au pire, atrophie ses facultés actives d’imaginaire. C’est dans le silence intérieur que naissent les créations de tous les arts et même de la science. L’histoire humaine regorge d’anecdotes qui montrent que c’est souvent dans un état de conscience entre veille et sommeil que les chercheurs ont eu l’intuition géniale qui les amenait à la découverte. Par exemple Kekulé vit en rêve sous la forme d’un serpent qui se mordait la queue la structure du benzène qu’il cherchait en vain depuis des années.

Sous couvert de vitesse et de consommation passive les jeunes se sont laissés dépouiller du temps du rêve et de l’aptitude à inventer. Les enseignants ont beau faire : ils affrontent des enfants qui ne peuvent plus tenir en place et qui rappellent immanquablement l’image symbolique du singe ivre, évoquée dans les textes tibétains comme parangon du mental débridé. La sagesse traditionnelle, comme nous le ver­rons, a toujours insisté sur la nécessité de reconditionner l’attention avant de songer à restructurer les couches profondes de la person­nalité.

Priorité à la santé mentale

Le mental humain comme toute forme de création sur terre passe par des stades qui vont de l’apathie à la surexcitation avant d’atteindre à l’équilibre et si possible à l’illumination créatrice. Une chose est certaine : la santé mentale a ses lois comme celle du corps et s’il y a des médecins pour nous guérir de nos mala­dies physiques, il faut former des éducateurs avertis pour aider les jeunes à surmonter leur agitation psychique anormale. À cette tâche, nous ne serons jamais trop nombreux. Les parents et même les célibataires les plus décidés à ne contribuer en rien à l’accroissement démo­graphique, doivent y collaborer. Nous nous sentons tous obscurément coupables d’une mauvaise transmission du patrimoine intellec­tuel et spirituel. Nous avons tous mal à l’école !

Les quatre types d’attention selon le yoga

Aujourd’hui la pire catastrophe qui puisse arriver n’est pas l’explosion d’une bombe thermonucléaire mais bien l’arrivée aux commandes d’une génération privée d’harmonie intérieure par un mental déboussolé devenu le jouet des caprices et des émotions. À quoi servent la « responsabilité » et « l’autonomie » tant que l’on est l’esclave de ses humeurs ? S’il suffisait d’être un théoricien profond ou un scientifique chevronné pour échapper à la nervosité, à la dépression, à l’insomnie et autres maux engen­drés par l’accélération de notre mode de vie, nous ne manquerions plus de guides. Mais hélas nos intellectuels et nos professeurs ont oublié ou négligé d’être pour les jeunes des maîtres à vivre. Ce qui nous manque le plus dans les classes et les familles, ce sont des modèles. Il est de notoriété courante que les citoyens au volant témoignent d’un caractère étonnamment iras­cible à la moindre contrariété, que la politesse n’est plus alors de mise et que les appellations non contrôlées, quand ce n’est pas les coups, sont tous les jours au programme de nos axes routiers. Quelle voie est-ce là quand on sait ceci ? Les enfants s’imprègnent plus des exemples que nous leur offrons que des discours que nous leur tenons. S’il suffisait de parler pour transformer quelqu’un, le monde serait déjà rempli d’êtres parfaits. Et nous n’aurions même plus besoin d’écrire, face à la nouvelle généra­tion : attention, danger ! Nous avons un besoin urgent de calme et de maîtrise.

La tradition à notre aide

La tradition nous est ici d’un secours inesti­mable. Elle nous offre une richesse de techni­ques diverses et complémentaires. Leur but : détendre ou éveiller l’attention. À partir d’une connaissance de la nature de l’enfant et d’une observation des étapes qu’il traverse, ne serait-ce qu’au cours d’une journée, sinon dans la trajectoire de sa croissance, on peut déterminer comme le faisaient aux temps anciens les maîtres, le type d’activité et d’exercice requis.

Voici quelques éléments de diagnostic sur le niveau d’énergie des enfants par ordre d’éveil croissant.

1. L’attention endormie, dite « tamasique ». Elle signale un enfant qui aura besoin de plus d’exercices de tonification que d’exercices de relaxation. L’enfant est gentil, mais il dort !

2. L’attention fluctuante, dite « rajasique ». Elle sera le fait d’enfants « agités », c’est-à-dire le type courant à notre époque. Alors que dans le cas précédent, nous pouvions conclure à une prédominance du système parasympathi­que, ici c’est le système sympathique qui est trop actif. Ce type d’enfants aura besoin d’exer­cices calmants. L’apprentissage de la relaxation lui sera d’un grand secours. L’enfant est cu­rieux, mais superficiel ; intéressé mais pas pour longtemps. Il gaspille son énergie tous azimuts.

3. L’attention concentrée, dite « sattvique ». Elle se rencontre chez les enfants « sages », qui bénéficient d’un équilibre neurovégétatif leur facilitant l’apprentissage. Ils savent fournir un effort régulier. Ils écoutent bien et répon­dent à propos. Ce profil peut avoir un aspect négatif, si l’enfant est du type conformiste et routinier. En fait, l’attention et le calme peu­vent aller de pair avec l’enthousiasme et la créativité. Ce sont même deux qualités requises pour jauger l’équilibre de l’enfant.

4. L’attention parfaite. C’est la forme la plus achevée parmi celles que nous venons de décrire, mais aussi la plus rare. Elle se rencontre chez des enfants dotés d’une intelligence et d’une faculté de concentra­tion exceptionnelles.

On notera que ces quatre visages expriment l’échelle des variations d’attention d’un même enfant ou d’un groupe d’enfants dans le courant d’une même journée.

Ainsi, le lundi matin, à la première heure, la relaxation n’est pas requise car « les esprits animaux » sont encore « endormis ». Une fin de matinée ou d’après-midi corres­pond au type fluctuant. Le milieu de la matinée, par exemple le mardi, pourrait correspondre au type « concen­tré ». Enfin, le quatrième visage de l’attention est le moment de grâce où tout le groupe participe à un travail hautement stimulant pour la per­sonnalité et où une relation privilégiée s’établit avec la tâche proposée.

À l’adulte de juger de l’état de sa classe en fonction de ces qualités de l’attention codées depuis des millénaires et qui nous offrent une possibilité de diagnostic toujours valable. En fonction de celui-ci, nous modulerons les exer­cices soit relaxants, soit tonifiants, soit équili­brants. Autrement dit, loin de considérer le yoga comme une simple technique de bien-être voué aux seules délices de la relaxation, nous le considérons comme un moyen puissant de développer chez l’élève une faculté essentielle : la réceptivité. Tout se passe comme si l’esprit de l’enfant d’aujourd’hui était une terre couverte de rocaille et de mauvaises herbes dans laquelle on sèmerait des graines au mépris des lois de l’agriculture. La semence (nos merveilleux pro­grammes) ne pourra germer si l’on ne rend pas le sol (l’intellect) meuble, si l’on n’a pas pris soin de le libérer de ses pierres et de ses ronces : le stress sous ses formes diverses physique, émotionnelle et intellectuelle.

Sans écoute attentive et motivée, pas de mémoire ; et sans mémoire il n’est pas possible de donner à l’enseignement un suivi, une structure. Quand ce premier but est atteint, qui conditionne l’équilibre de l’élève, on peut passer à la mise en place d’un enseignement qui touchera plutôt le domaine de la créativité en développant les zones silencieuses du cerveau.

Il ne fait pas de doute que certains yogis entraînés manifestent des facultés qui tiennent, à nos yeux, du génie. Mais notre propos, en l’état actuel des choses, ne saurait être de dépasser le niveau des performances humaines ordinaires. Pour le moment, un but est visé et un seul : le reconditionnement de l’attention. Il y va de la santé. Si la tendance à la dispersion au lieu d’être corrigée, est accentuée par le mode de vie familial et scolaire, on aboutit comme on le voit souvent à des névroses qui laissent, et pour cause, les maîtres et les parents désempa­rés.

On pourrait, arrivé à ce point, reprendre une image tirée de l’étymologie du mot « yoga ». Il vient d’une racine sanscrite qui veut dire « union » et qui a donné chez nous le mot « joug ». En fait tout se passe comme si les deux bœufs attelés représentant le complexe corps-mental, étaient reliés par ce « joug » qu’est la fonction respiratoire, et dont la présence assure la solidité de l’attelage. Si les yogis accordent une importance capitale à la maîtrise du souffle c’est bien parce qu’ils savent que l’homme ne peut entamer le grand processus d’éveil des centres subtils qu’en commençant par la simple prise de conscience de la physiologie. Là intervient un phénomène essentiel : l’attention portée au souffle est à elle seule, régénératrice. Elle est la voie royale pour tout effort d’intégra­tion de soi-même, pour tout retour à la santé, qu’elle soit du corps ou de l’esprit, ou bien mieux des deux à la fois.

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Nous aimerions maintenant faire état de l’interprétation que donne du malmenage des enfants du XXe siècle un grand maître de yoga, qui est notre contemporain. Il s’agit de Swami Satyananda Saraswati, fondateur d’une école de yoga réputée, la Bihar School of Yoga, au Nord de l’Inde, qui est aussi un centre de recherches. Les dernières découvertes scientifiques et médi­cales y sont confrontées aux données du tantra et du yoga. Comment le yoga peut-il aider l’enfant à surmonter les difficultés de l’adoles­cence ?

Pinéale contre hypophyse

« A l’âge de 7 ou 8 ans la glande pinéale commence à s’atrophier ce qui déclenche le fonctionnement de la glande hypophyse (ou pituitaire) et l’écoulement dans le courant sanguin des hormones hypophysaires. À ce moment des conduites agressives, marginales, et dans certains cas délinquantes, apparaissent comme manifestations de la puberté et de l’activité sexuelle. Cela se produit à la fin du processus de dégénérescence du corps pinéal. Mais tant que celui-ci demeure en activité le développement sexuel, lié à la production des sécrétions hypophysaires, sera mis en veilleuse.

« De nos jours les enfants grandissent sans que rien soit fait pour retarder ce déclin automatique de la glande pinéale ; ce qui n’était pas le cas dans les civilisations traditionnelles. De plus en plus précocement ils subissent le bouleversement hormonal qui amène dans le sang des taux importants d’hormones sexuelles, qui influencent le système endocrinien, le sys­tème nerveux, pour finalement affecter le com­portement. Plus tôt ceci se produit, moins l’enfant est armé sur le plan de la stabilité mentale et émotionnelle pour affronter des poussées hormonales aussi puissantes. Il com­mence alors à agiter des notions qui ne rencontrent aucun contre-poids pour rétablir la balance.

« Tout individu porte en lui, à l’état plus ou moins latent, un facteur autorégulant. Supposez que vous ayez envie de tuer quelqu’un ; vous y pensez jusqu’au point où une pensée contraire vous en détourne. A ce niveau il y a toujours conflit. C’est ce qu’on appelle une réaction de contrôle et sûrement l’expression d’une matu­rité. Si vous avez l’intention de boire du poison, de vous suicider, en même temps vous pensez « non », puis « oui », puis « non », dans un processus continu. Cette oscillation n’intervient pas chez certains enfants qui ont une idée en tête et ne veulent plus en démordre. Ils n’ont pas encore acquis la capacité de discrimination qui vient avec la maturité physiologique et mentale. Les surrénales et la thyroïde ont une influence énorme sur le corps. Elles jouent aussi un rôle important dans les émotions comme la peur et l’amour. S’il y a dysfonction­nement que va-t-il arriver aux enfants ? Leur conduite est affectée par le développement anarchique de ces glandes.

« Pour éviter ces problèmes l’Inde ancienne initiait les enfants dès l’âge de 7 ans à trois techniques particulières du yoga : la première était la salutation au soleil (surya namaskar) ; la seconde la respiration alternée (nadi shodda­na) ; et la troisième un élément du yoga du son (la gayatri). Ainsi le yoga inclut des techniques qui peuvent être enseignées aux enfants, au moment où la glande pinéale commence à dégénérer, ce qui leur permet de maintenir leur équilibre en maîtrisant les facteurs de perturba­tion lors de la croissance de leur corps. »

Conséquences pratiques

Cette interprétation a un double mérite : elle rapproche une tradition qui a fait ses preuves en Inde, des connaissances les plus récentes mises à notre disposition par l’endocrinologie. D’autre part, elle nous permet de mettre au point une batterie d’exercices préventifs, sans danger, puisqu’ils visent à réguler l’équilibre fonctionnel d’un corps en état de croissance. Qu’il nous soit permis ici d’avancer une remarque importante. Il ne faut pas se hâter de mettre sur le compte de la psychologie ce qui est du domaine de la simple physiologie.

Des yogis dans les laboratoires

Notre époque a proposé au yoga une oppor­tunité jamais offerte : un rendez-vous dans les laboratoires. Tout a commencé dans les années 30, lorsqu’une jeune française, médecin cardiologue, douée d’une formidable audace, nommée Thérèse Brosse (« La Conscience, apanage de tous les règnes de la nature »), s’est avisée d’aller en Inde pour placer des électrodes sur la tête des yogis en méditation. Les résultats dûment enregistrés sur les tracés des encéphalogrammes ont dès lors amplement montré que les exer­cices de yoga, y compris ceux pratiqués dans l’immobilité, amenaient des modifications dans les ondes cérébrales. Des études semblables se sont depuis multipliées en Occident. Dans tous les pays d’Europe, d’Amérique, et en Inde même, les travaux s’ajoutent les uns aux autres, à un rythme accéléré, pour observer, tester, mesurer les effets des postures, des divers types de respiration consciente (pranayama), de cer­taines formes de relaxation profonde, par exemple le yoga nidra et l’efficacité de sa technique de rotation de la conscience dans les différentes parties du corps (Yoga nidra-apprenez à dormir, Swami Satyananda. Paris, 1980).

On sait que les diverses sortes d’exercices agissent séparément mais mieux encore en association. Le code du yoga, rédigé par un sage nommé Patanjali, est aujourd’hui soumis à l’étude attentive des psychothérapeutes et des psychiatres, tant il est riche en informations précieuses et encore mal connues sur la nature du psychisme et son rapport avec la santé globale de l’être.

Nombreux sont les spécialistes qui affirment aujourd’hui que le yoga, entendu au sens large de « travail sur soi », transmis par la Tradition, est en train d’exercer une influence positive sur la physiologie et la psychologie de millions de gens à travers le monde et d’apporter sa contribution à la pensée contemporaine d’avant-garde.

Antidote du stress : une respiration correcte

Il n’est pas de science humaine qui ne vise à présenter des résultats strictement quantifiables pour prouver ses postulats de base. La méde­cine et la psychologie se sont rejointes pour constater l’interdépendance étroite du physique et du mental. Ces deux pôles de l’être humain que l’on a longtemps cru — avec la caution de Descartes ! — opposés l’un à l’autre, apparaissent aux yeux des chercheurs les plus avancés comme conjointement unis au sein de chaque cellule de notre corps.

Ceci corrobore pleinement les dires des médecines traditionnelles lorsqu’elles affirment qu’une énergie polarisée (analogue à l’électricité) est à l’œuvre dans le substrat psycho-cor­porel de tout être vivant. Le mot hatha présent dans Hatha-yoga est composé de deux syllabes symboles : ha, soleil, et tha, lune. Le Hatha­yoga, qu’on prenait pour un système de gym­nastique exotique, est bel et bien « le mariage alchimique ». Il harmonise les deux courants d’une énergie qui nous habite tous, qui circule entre le pôle énergétique mental — ida — et le pôle énergétique physique — pingala. La péren­nité de cette tentative est claire pour peu qu’on se rappelle le caducée, emblème choisi et toujours conservé par la profession médicale. La chose étonnante pour un esprit non averti, c’est que les exercices de yoga royal (raja yoga) qui ne requièrent pas nécessairement une dyna­mique corporelle, agissent en fait sur la physio­logie et ceci par l’intermédiaire de la concentra­tion mentale.

Ceci rend bien compte de l’accent mis par les yogis sur la nécessité de respirer consciemment. En fait on s’efforce dans le yoga de synchroniser le geste, le souffle et l’attitude intérieure. Il semble que cette conjonction ait des effets profonds sur le réglage de nos horloges biologiques et sur la capacité du passage à l’acte. L’énergie libérée par cet apport peut être utilisée au profit d’une action physique ou mentale concertée et non plus impulsive. Ceci expliquerait la diminution des tendances agres­sives relevée par le Docteur Bernard Auriol dans son ouvrage Yoga et Psychothérapie, collection Agir, Privat-Toulouse 1977 (p. 36).

En ce qui concerne les enfants, il semble à l’expérience que l’on devrait leur enseigner en priorité certains exercices de respiration dite alternée, qui, exécutée en relation avec des mouvements polarisés (les membres droits et gauches, hauts et bas, avant et arrière du corps), permettrait d’agir sur l’équilibration des systèmes sympathique et parasympathique.

La prise de conscience de la respiration au niveau des narines, bouche fermée, permet selon Swami Satyananda d’agir sur la zone frontale du néo-cortex où se trouvent les centres de la décision et de la conscience. Au contraire, comme l’ont montré les techniques de bio-énergie et de rebirth, la respiration par la bouche provoque lorsqu’elle est maintenue sur une longue période, une libération incontrôlée des émotions, qui semble bien utile dans un contexte de psychothérapie d’adultes, mais qu’il est hors de question de susciter dans le cadre d’une classe.

La respiration yogique nous paraît donc comme la seule technique adaptable pour nos élèves. Pour nous en convaincre voici le constat relevé par le Docteur B. Auriol dans le livre (p. 25) cité plus haut :

1 — immédiatement après la séance et les quelques heures qui suivent, le plus souvent pour un grand nombre de sujets, on note une sédation de l’anxiété, une augmentation de l’activité, une diminution du repli sur soi, permettant un meilleur contact.

2 — après 8 jours, 15 jours de pratique, certains troubles neurovégétatifs disparaissent.

3 — après 2 mois de pratique, des modifications du contact, de l’initiative, du comportement apparaissent nettement.

Il serait éminemment utile de mettre au point un protocole pour mesurer les effets physiologi­ques du yoga que nous préconisons et d’en apprécier l’impact sur la facilité d’acquisition des connaissances. Nous avons pris contact avec une équipe de médecins de l’hôpital Cochin, qui s’intéresse de très près à notre expérience. Nous aurons donc dans un proche avenir une évaluation chiffrée des résultats satisfaisants que jusqu’ici nous avons pu constater spontanément dans l’ambiance de classe, et de travail, sans pouvoir encore offrir de résultats cliniques

Le mandala : un outil d’avenir

Parmi les recherches originales du RYE il en est une qui nous tient tout particulièrement à cœur. C’est celle qui concerne le mandala.

En sanscrit ce mot désigne le cercle et le cercle évoque une surface organisée autour d’un centre. Ce centre est le germe, le « bindu ». L’essentiel du mandala réside dans la présence du point originel d’où émane la périphérie.

La définition permet d’élargir le concept de mandala à la représentation de toute figure organisée à partir d’un axe médian. L’axe ou le centre est le lieu de l’énergie concentrée.

Le mandala sous des formes diverses se retrouve dans toutes les anciennes cultures en tant que symbole de l’être profond offert au regard des initiés. Les tibétains l’appellent « libérateur de la vue ». Leurs tankas sont, ceci est bien connu, de formidables supports de concentration visuelle.

En ce qui nous concerne nous étudions avec beaucoup d’intérêt les figures géométriques nommées « yantras », formes épurées du man­dala, qui nous sont présentées par les maîtres comme des archétypes de la perception. Ces triangles et cercles combinés dans des carrés, avec la constante référence au centre, n’offri­raient-ils pas une clef pour aider à la structura­tion du cerveau humain lors de la croissance ?

René Huyghes dans son très beau livre Formes et Forces (Flammarion-Paris) a montré la relation qui existe entre la forme et le son. Un chercheur suisse Hans Jenny a créé une science neuve nommée cymatique qui étudie l’effet des sons sur la matière. C’est ainsi que des spores de lycopodes répandus sur un diaphragme dessinent des amas géométriques à l’émission de vibrations, un schéma semblable à la disposi­tion du système solaire. L’émission des sons justes, que la tradition nous transmet sous la forme de « mantras » pourrait sans doute être reprise dans la perspective d’une découverte et d’une meilleure utilisation du potentiel humain. C’est là un vaste sujet qui sera sans doute l’objet de développements ultérieurs. Il nous reste encore à découvrir l’influence qu’exercent certaines formes et certains sons sur notre cerveau et notre conscience.

Une chose est sûre : les enfants comme les peuples primitifs adorent dessiner et regarder les mandalas. Servons-nous de ce goût spontané pour leur apprendre à se concentrer et à mémoriser.

Conclusion

À l’évidence, le yoga ne demande, pour être pratiqué, aucun appareillage complexe. Il ne nécessite aucun gadget, aucun produit, aucun instrument ; pas de cornue alchimique, pas même les aiguilles d’or et d’argent de l’acupunc­ture. Avec « rien dans les mains, rien dans les poches » le yogi semble avoir bien peu d’affi­nités avec notre monde encombré de machines. Il suscite en lui-même, par le seul effet de sa conscience, une force autorégulatrice qui peut être puissance dynamisante ou relaxante, à son gré, une bioénergie inhérente à ses ligaments, à ses nerfs, à ses glandes, même à ses émotions et à ses images. C’est justement ce contraste avec l’élan de la société de consommation qui nous intéresse ! L’existence d’une technologie interne que l’homme peut apprendre à générer — et à gérer — soi-même ne vient pas s’opposer à notre matérialisme mais vient au contraire l’équilibrer. Il lui apporte le complément indis­pensable, la contrepose juste. De ce fait, l’adoption de techniques comme celles du yoga est capitale pour notre survie. Pourquoi ? La réponse est simple. Quand les fléaux incon­trôlés d’une civilisation s’appellent hyperten­sion, maladies cardiovasculaires, dépression et insomnie et qu’un si grand hiatus existe entre la puissance qu’exerce la culture matérielle sur le monde extérieur et la pauvreté des moyens dont elle dispose pour dominer les quelques mètres cubes de chair et d’os traversés d’épuisants fantasmes, l’urgence s’impose : faire découvrir aux enfants les moyens sûrs d’accéder à une véritable maîtrise.

BIBLIOGRAPHIE

Jacques de COULON : Éveil et Harmonie de l’Enfant le Yoga à l’école, Ed. Signal. Paris, 2e édition 1983.

Livret du Rye. Collège Condorcet, 61, rue d’Amsterdam 75008 Paris.

Carl Gustav JUNG : L’Homme et ses Symboles, Laffont 1964.

René HUYGHES : Formes et Forces, Flammarion 1971.

Antoine de la GARANDERIE : Profils Pédagogiques, Centurion Paris 1975.