Carlo Suarès : Qu’est-ce que c’est que l’humain ?


31 Oct 2013

(Extrait de La comédie psychologique. Édition José Corti 1932)

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Les « je suis moi » et leurs problèmes

Revenons toujours à notre double point de départ : le « quelque chose », et le monde tel que nous le voyons, c’est-à-dire d’une part à ce que nous avons appelé notre plafond psychologique, et d’autre part à l’examen des objets, dans leurs rapports avec leurs milieux et, puisque c’est de l’humain qu’il s’agit, étudions-le sous ce double aspect.

Qu’est-ce que c’est que l’humain ? Pourquoi des organismes, doués d’un sens du subjectif si aigu qu’il donne naissance à la notion « je suis un moi », se trouvent-ils dans l’incapacité de découvrir leur essence, et l’essence de l’univers ? Pourquoi ces or­ganismes, qui perçoivent, qui sentent, qui pensent, ne connaissent-ils même pas encore la méthode au moyen de laquelle ils pourraient pénétrer dans l’éternité présente et vivante, en laquelle il n’y a point de conflits ? Comment se fait-il qu’ils aillent même jusqu’à nier l’existence de la seule réalité qui soit ? Sur quoi ont-ils donc basé leurs vies, leurs civilisations, toute leur activité ? Où prétendent-ils aller, où vont-ils, puisqu’il n’y a pas de lieu ni de temps, ni d’état où l’on puisse découvrir plus que le « plus » absolu de la présence permanente de l’univers ?

Voilà les questions auxquelles il convient de s’attaquer, car les questions fondamentales, une fois résolues, mettront à nu les seules bases d’un ordre humain, bases qui jusqu’ici ont été recou­vertes, cachées, étouffées.

Le mythe de l’intelligible

Nos réflexions précédentes nous imposent déjà un point de vue et une méthode. Nous savons déjà que l’individu humain, tout comme n’importe quel autre objet, doit être adéquat au présent. Quand nous disons « il doit », nous soulignons une néces­sité, une imposition inexorable de l’absolu dyna­misme du monde, qui brise et brisera sans arrêt celles de ses expressions qui ne s’adapteront pas à lui. L’humain doit se soumettre à la permanence de l’univers, sous peine de souffrir, sous peine de voir toutes ses œuvres se détruire elles-mêmes. Notre méthode ne peut pas se soumettre à tous les points de vue mythiques selon lesquels l’intellect, après avoir déguisé l’absolu de noms, être suprême, sou­verain, absolu, Bien, Beau, Vrai, ou Non-dua­lité métaphysique, etc… le déclare intelligible. Il n’existe pas de suprême intelligence universelle, suprêmement intelligible, ni de suprême conscience accessible à des consciences magnifiées. L’intellect peut à son aise décréter que la vérité suprême est un intellect suprême. Si un pied, un estomac pou­vaient lui répondre, ils diraient que la vérité su­prême est un pied ou un estomac suprême. L’intel­lect est seul à discourir, seul à s’écouter, seul à s’approuver, seul à se décerner des brevets d’ap­titude. Son absolu intelligible n’a pas la moindre valeur. L’intelligence est une qualité, les concepts des attributs. Qualités et attributs sont des mou­vements qui établissent des directions, puis qui se meuvent vers ces directions, qui tendent vers elles. Mais l’absolu n’a aucune espèce de direction, il est permanent et présent. Donc tout ce qui tend vers une conquête, vers la connaissance, vers l’in­telligible, est de ce fait une illusion, et c’est au contraire dans la destruction de cette marche illu­soire vers la connaissance, vers l’absolu, que réside la connaissance véritable [1].

La fausse éternité, ou l’illusion des contraires

S’il faut du temps pour parvenir à l’éternité présente, c’est qu’il faut du temps pour détruire le temps lui-même. Mais la vérité ne présente aucune voie d’approche. Il n’y a donc aucune conciliation possible entre notre point de vue, et le point de vue selon lequel l’univers serait basé sur un principe central, une intelligence cosmique, un soi métaphysique universel, qui existerait poten­tiellement dans l’individu. Selon ce dernier point de vue, il serait possible à un attribut, au moyen de son propre infini de se réunir à la totalité, qui serait ainsi un infini d’infinis, et pour parvenir à cette union, un individu devrait développer à l’extrême son intelligence, sa bonté, sa personnalité, bref une direction, qui, à son retour dans le sein du tout-puissant, subsisterait en tant que personne, en tant que direction. Cette direction prétend ainsi s’unifier à l’éternel, tout en demeurant une direction [2] ; elle prétend s’unir au « quelque chose » universel, tout en maintenant sa qualité de chose-indépendante, dans laquelle subsisterait par conséquent toujours, malgré son union avec la permanence du « quelque chose », un sens de séparation d’avec ce qui n’est pas permanent mais qui s’oppose à lui comme le Mal, l’inintelligent, etc… ou qui dépend de lui, c’est-à-dire la Nature. En d’autres termes, cette direction particulière prétend s’associer à l’être, et prétend dissocier de l’être tout ce à quoi elle-même s’oppose. Ainsi l’absolu ne serait pas la totalité des opposés, la somme de tous les contraires, qui constitue l’éternel présent sans direction, ni cause, ni finalité, il ne serait pas l’irréductible plénitude de tous les plus et de tous les moins de l’univers, mais il serait l’ensemble d’un infini de directions, dont chacune aurait cru éliminer son opposé en le frappant tout simplement d’irréalité. Ainsi la di­rection « Bien » déclare que son opposé n’existe pas en soi : le mal n’est que le manque de bien ; les directions « Beau », « Vrai », « Être », etc., affir­ment la même chose au sujet du laid, du faux, du non-être, etc. ; naturellement, c’est l’intellect qui invente ce Bien, ce Beau, etc… et leur attribue une existence propre. Il ne peut concevoir la vie que comme une dualité, dans laquelle il est impossible aux deux termes de prétendre à l’existence. Il ré­sout ainsi en sa faveur le problème de sa propre existence : en s’identifiant à l’être. Ce qui n’est pas la conscience personnelle n’est qu’une privation de conscience, or la conscience personnelle est le sens qu’a le moi d’être lui-même, lui existant, donc l’existence suprême est suprêmement consciente ! L’infini d’infinis que peut concevoir ce moi frappé d’illusion, n’est donc que l’infini des directions qui appartiennent à un seul des termes de la dualité, le moi, par opposition à l’autre terme qui n’est que la négation du moi : le non-moi. C’est dans cette usurpation qu’ont sombré les plus grands philoso­phes idéalistes.

Le résultat fatal d’une telle erreur, même pour le monisme théologique le plus intelligent qui soit, celui de Spinoza, est une dissociation entre l’es­sence du monde, qui devient une abstraction métaphysique basée sur le sens du subjectif, et les phénomènes naturels, qui sont censés n’être que les attributs de ce sujet. Tous ces systèmes sont indis­solublement liés à une poursuite mythique de la vérité dans la succession du temps, et leurs consé­quences sont des éthiques qui s’opposent à l’éternel, en assignant aux hommes des directions.

La connaissance : mutation de l’être physiologi­que et psychologique

Notre méthode au contraire s’oppose à toute direction, et par conséquent, elle envisage l’être humain dans sa totalité physiologique et psychique, et le situe dans l’instant présent, dans son milieu, dans toutes ses contingences. Et le problème de la connaissance sera résolu pour chacun de nous d’une façon définitive et totale, à l’instant précis où dans notre totalité organique et psychique nous aurons abandonné toute direction, tout but, toute tendance, toute qualité, afin d’être des vibrateurs, des résonateurs du présent absolu, qui n’a ni passé ni avenir ni direction, car il est la totalité, qui est à la fois permanente et essentiellement dy­namique, qui est l’infini mouvement.

La connaissance n’est donc pas accessible par l’intellect, elle n’est accessible que lorsque la totalité d’un être humain s’est conformée à elle, et à ce moment-là, cet être en tant qu’individu qui pos­sède un caractère, des qualités, des particularités, une entité, un « je suis moi », a disparu : il a chan­gé d’état à cause même de sa plénitude en tant qu’expression. Son passé étant parfaitement ac­compli, il est à chaque instant la totalité du temps, il ne se dirige donc pas vers un avenir, il ne s’ap­puie pas sur le passé, il est et il n’est pas, car l’essence et l’expression sont confondues.

La nature humaine est en mouvement

Voilà pourquoi nous devons chercher à com­prendre ce qu’est l’humain, et ce que sont ces individus dont toutes les manifestations sont si intimement liées à ce nœud psychologique qu’est le moi. Notre étude assume donc un double aspect : l’homme en tant qu’organisme physiologique, et l’homme en tant qu’entité psychique. Ces deux aspects nous feront comprendre en quoi consiste ce que communément on appelle la nature humaine. Ils nous montreront que cette nature est essentiellement changeante, et qu’elle doit l’être. Ils nous feront enfin comprendre qu’à certaines étapes de son évolution, la nature humaine procède par « bonds », comme tout ce qui, dans la nature, subit des modifications brusques, à la suite de poussées intérieures. Enfin, ils nous expliqueront pourquoi nous sommes parvenus à un moment historique où une telle rupture se produit : en quoi consiste cette rupture; et comment nous devons nous adapter, afin de nous soumettre à cette nouvelle exigence de la dialectique universelle.

La succession indéfinie de ce qui n’a jamais pu commencer

Considérons d’abord un individu humain quelconque, dans son ensemble. Voici un être organique, qui pense, qui sent, qui agit. D’où provient-il ? Il provient de la réunion de deux germes. Il est littéralement l’ensemble de ces deux germes réunis. Il contient ces deux germes dans leur totalité. Or, chacun des deux germes qui le composent, provient d’un organisme qui à son tour contenait dans sa totalité deux germes, qui à leur tour étaient émis par des organismes qui contenaient dans leur abso­lue totalité deux germes précédents, et ainsi de suite. Jusqu’où? Disons pour le moment que c’est jusqu’à l’origine des temps; disons encore que chacun de nous est la somme, la totalité de tout ce qui s’est toujours succédé dans la totalité du temps; disons plutôt que chacun de nous contient dans sa totalité la succession indéfinie de ce qui n’a jamais pu commencer.

De ce qui n’a jamais pu commencer? Certes. Car si à un moment donné sur terre, le premier germe organique est né, celui-ci provenait de quel­que chose, puis de quelque chose encore, et ces transformations, et ces successions de transforma­tions, ne font rien à l’affaire. Non seulement nous sommes le « quelque chose », mais chacun de nous est la somme, la totalité de ce « quelque chose » à travers les temps. Chacun de nous est l’accomplis­sement de l’éternité, la consommation du monde.

Mais cet arbre, mais cette plante, mais ce chien, mais cet insecte ? Pour eux comme pour nous le raisonnement est le même. Chacun de ces objets, du fait qu’il est là, indique qu’il contient à lui seul la totalité de tous les temps, la succession indéfinie de la permanence de l’univers.

Mais ce morceau de métal, ce gaz, tout ce règne inorganique, dont certains corps sont jus­qu’ici indécomposables ? Ici, le raisonnement, bien qu’un peu différent, aboutit aux mêmes conclusions, car si ce morceau de plomb ou d’or, si cette goutte de mercure sont là, c’est qu’ils possèdent, dans leur simplicité, la totalité du temps, la permanence du « quelque chose ». Ces corps expriment un cer­tain équilibre du mouvement ; et si pour parvenir à cet équilibre actuel, le mouvement a passé par des phases successives, par des aspects innombra­bles, cela ne change rien au fait que ce qui est transmis c’est l’indéfinie succession du mouvement et du temps. Un Dieu génésiaque qui aurait fait surgir ces corps par un acte de sa volonté et de son intelligence, n’aurait fait que transmuer un certain équilibre, et ce mythe ne change rien à l’affaire.

En d’autres termes, tous les corps inorga­niques et organiques possèdent en eux leur intégra­lité, la succession des temps, et la consommation des temps. Ils sont l’expression vivante de l’essence éternelle du monde. Remonter en imagination dans le temps, ou imaginer un avenir, cela ne nous servirait à rien, car la totalité de l’universel est pré­sente à chaque instant, et consommée à chaque instant. Quels que soient les efforts de notre ima­gination, quels que soient les mythes que nous inventerons pour fuir, pour nous évader de ce pré­sent qui se suffit à lui-même, nous n’avancerons en aucune manière vers sa solution.

Classement d’objets. 1. Le rapport entre un objet et le « plus » universel; 2. Les rapports des objets entre eux

Examinons ces organismes, et ces corps inor­ganiques, tels qu’ils se présentent à nous. Si l’essence du monde est toujours présente partout, pourquoi voyons-nous tant de différences entre les corps, comment classerons-nous ces corps, et com­ment, parmi toutes ces manifestations, définirons-nous l’humain ? Une autre question se pose : com­ment pouvons-nous penser que l’essence de l’uni­vers est entière à chaque instant dans chaque élément de l’univers, et en même temps penser que les objets n’ont aucune valeur intrinsèque, que nous devons considérer chaque chose en fonction de la puissance positive universelle qu’elle exprime plus ou moins, que nous ne devons lui attribuer une signification et une raison d’être qu’en fonc­tion de ce signe positif ? Si tout est en toute chose, comment un objet peut-il jamais s’opposer à son essence jusqu’à se faire briser par elle ?

Nous sommes amenés à étudier les objets dans les rapports qu’ils ont avec leur mouvement intérieur, et les objets dans les rapports qu’ils ont entre eux. Par exemple, voici un arbre, voici un homme : 1°. Quel rapport existe-t-il entre cet arbre et l’essence universelle, entre cet homme et l’es­sence qui est en lui ? 2° Quelle signification, l’une par rapport à l’autre ont ces deux expressions de la même essence ?

1. a) Lutte entre divers équilibres ou désintégration. — La réponse à la première question est assez simple, et résulte de ce que nous avons déjà dit. L’arbre peut avoir ou n’avoir point son plein de sève, l’homme peut être développé au maximum de ses possibilités, ou peut être diminué physique­ment et psychologiquement par des conditions de vie défavorables. De même cet objet en fer peut être en bon état, ou altéré par la rouille jusqu’à être détruit, etc… Un individu, un objet, contien­nent en eux la totalité des temps, l’essence de l’uni­vers, mais seulement d’une façon provisoire. Lors­qu’un organisme s’use, lorsqu’un individu est en­travé dans son développement, cela signifie que parmi les éléments qui composent cet agrégat, les uns se rassemblent en composant un certain équi­libre, et d’autres se rassemblent sous un équilibre différent. Une, deux, cent dissociations se pro­duisent au sein d’un équilibre qui jusque-là était relativement stable, et des groupes différents d’élé­ments entrent en lutte, qui chacun exprime tou­jours l’essence universelle, mais d’une façon par­ticulière, qui s’oppose aux autres. Aussitôt qu’un objet se met à exprimer, par des dissociations inté­rieures, non plus la prédominance d’un seul équi­libre, mais une lutte entre différentes formes d’équilibre qui se disputent la prédominance, cet objet se désintègre.

b) La plénitude, ou équilibre unique. — Comme conséquence de ces réflexions, nous dirons par exemple que lorsque deux parties d’hydrogène rencontrent une partie d’oxygène, ces équilibres provisoires de l’essence universelle que sont l’oxy­gène et l’hydrogène, se réunissent pour composer un nouvel équilibre, qui n’est pas une association de deux équilibres, mais qui est un équilibre nou­veau, et absolument unique, un équilibre simple. De même lorsque deux germes fusionnent pour engendrer un nouvel organisme, celui-ci est la com­binaison des deux, sous un équilibre unique; il n’est pas un mélange de deux équilibres. Ainsi, chaque organisme vivant, un arbre, un animal, un homme, est dans son essence un équilibre simple, une forme particulière et unique d’équilibre [3]. Nous dirons donc de cet homme ou de cette fourmi qu’ils expriment plus ou moins leur essence et leur raison d’être, qu’ils sont plus ou moins voisins de la perfection absolue, selon qu’ils sont plus ou moins la représentation d’un seul et unique équilibre, inaltéré par des équilibres qui lui sont étrangers.

c) L’éternité provisoire. — En somme, s’il est vrai que le tout est en tout, il n’est pas vrai que chaque agrégat puisse toujours exprimer ce tout d’une façon unique. C’est de cette unicité d’expres­sion que dépend la vie de cet agrégat. Un agrégat, tiraillé par des expressions multiples, finit par se désintégrer. Un agrégat en qui prédomine d’une façon irrésistible un seul équilibre, est voisin de sa plénitude. Un agrégat idéal serait uniquement constitué par un équilibre unique, il serait alors la plénitude, la totalité universelle en acte, car il exprimerait pendant les quelques rapides instants ou siècles que peut durer un objet, le « plus » uni­versel inaltéré, l’équilibre absolu dans lequel il n’y a point de conflits. Un objet est éternel pendant le court instant où, entre sa forme extérieure et l’équilibre particulier que celle-ci est susceptible d’exprimer, il n’y a point de défaillances. Cet arbre, en tant qu’objet, est éternel s’il est tellement rempli de sève qu’il ne pourrait l’être davantage, tandis que ce même arbre, en tant que sève, est éternel, même s’il est moribond. Tout organisme doit tendre vers son plein de sève, et parvenir à ce plein est sa finalité en tant qu’organisme. Aussitôt qu’il parvient à ce plein, à cette identification avec sa sève, il devient la suprême expression de la vie, qui du fait qu’elle est particulière et fugitive, n’en est pas moins totale et absolue, et alors, en tant qu’expression absolue, pendant ces instants de plé­nitude, cet organisme n’a plus aucune finalité. C’est ainsi qu’un individu peut tendre vers l’éternel présent, en détruisant en lui les obstacles, les équi­libres étrangers qui s’interposent entre lui objet et lui sève, entre lui expression transitoire, et lui es­sence. S’il ne parvient pas à cette simplification, ce n’est point par la faute de l’éternel présent, qui ne peut qu’être là dans sa totalité toujours et partout, mais par la faute des innombrables inter­ventions, dans l’individu unique, d’équilibres en conflit. Comprendre la nature de ces ingérences, s’affranchir, s’identifier à l’équilibre particulier et unique que comporte chaque individu en tant qu’organisme unique, voilà l’éternité.

2° a) L’effort vers la non-spécialisation. — Voilà donc la nature des rapports entre les choses et leur essence, rapports qui feront l’objet de notre analyse minutieuse, en ce qui concerne l’individu humain. Mais si l’éternité d’un arbre est dans la sève, celle d’un diamant dans sa pureté absolue de corps simple, en quoi réside celle de l’homme ? Nous abordons ici notre deuxième question, celle des rapports des objets entre eux, celle de la défi­nition de l’humain par rapport à la Nature.

De tous les êtres vivants sur le globe, l’homme est le plus complexe, le plus évolué. Comment peut-on définir cette évolution ? De la façon suivante : l’homme est l’être le moins spécialisé de cette pla­nète. En effet l’étude des espèces existantes, et L’étude de l’embryologie, montrent que les espèces sont des spécialisations, et que les types qui se réadaptent jusqu’à créer de nouvelles espèces, sont qui ceux ont refusé de se figer dans ces spécialisations successives.

b) Spécialisations physiologiques. — Si le germe humain passe avant de naître par toutes les formes animales, c’est précisément parce qu’il ne s’il arrête pas. Ainsi la Nature tend à créer des organismes de plus en plus aptes à ne pas se spé­cialiser, c’est-à-dire des organismes qui maintien­nent, qui gardent, qui protègent en eux toutes leurs possibilités latentes. Quelques-unes de ces possibi­lités se trouvent détruites du fait de chaque spé­cialisation, donc les organismes les plus évolués sont ceux qui peuvent encore aspirer à toutes les possibilités, du fait qu’ils ont refusé de se spécia­liser. L’homme peut faire des gestes plus variés que ceux de n’importe quel animal, il peut s’adap­ter aux conditions les plus diverses. Une comparai­son que chacun peut faire, entre l’homme et n’im­porte quel autre être sur la terre, montre que l’homme est le moins spécialisé des organismes. Il peut émettre des sons qui varient infiniment, alors qu’un animal ne peut que très peu varier les sons qu’il émet. D’une façon générale, les organes, le système nerveux, etc… de l’homme, sont moins spécialisés que ceux des animaux. Un animal est spécialisé dans certains gestes ; ses réactions sont d’autant plus spécialisées qu’il est moins évolué. Cette échelle de l’évolution organique se retrouve même au sein de la race humaine. Les primitifs sont les hommes les plus spécialisés, dans leur comportement, dans leurs aptitudes, dans leurs réactions, etc…

On peut dire ainsi que l’homme ne descend pas du singe, mais de ce qui n’est pas devenu singe, et ainsi de suite, c’est-à-dire, que dans la succession des siècles, chaque nouvelle espèce a été créée par une succession de refus, de révoltes, qu’ont opposés certains individus à des spécialisations, qui si elles avaient triomphé sur eux, auraient à tout moment arrêté l’évolution de la planète dans un cul de sac. Lorsqu’une spécialisation a triomphé sur un indi­vidu, celui-ci, quel qu’il soit, ne peut plus se per­fectionner que dans les limites de cette spécialisation, et tout ce qui dépasse ces limites lui est à tout jamais interdit [4].

c) La Comédie mythique. — Sur ce thème, les hommes ont joué, ont représenté sur la scène du monde, une Comédie mythique que leur dictait leur inconscient. À chaque instant de ce drame, la Terre elle-même a imposé aux hommes, par la violence, son inéluctable nécessité d’évolution, et à chaque instant, des hommes ont été les pantins d’un rôle absolument nécessaire, qui les poussait à retarder par tous les moyens possibles, la chute de l’universel dans des spécialisations. Si en effet l’humain peut aujourd’hui aspirer à l’universel, c’est parce qu’à tout instant, et sans défaillir, des hommes, instruments inconscients de la Nature, ont retardé sa naissance. Ce « retardement » de l’éternel est la contradiction inhérente à l’évolu­tion, et cette contradiction est son dynamisme inté­rieur. Lorsqu’on la comprend, on comprend aussi l’histoire entière de l’humanité. À la lumière de ce « retardement », nous avons étudié les totémisa­tions, les mythes religieux, l’Éternel-Dieu, dans son double rôle de « retardateur » et de stimulant, et les révolutions, dont le rôle est d’arracher le pou­voir à ceux dont le rôle est de se faire massacrer plutôt que de renoncer à dominer. La force qu’il faut pour vaincre ce retardement est ce qui prouve la légitimité de la nouvelle espèce, car le « retarde­ment » agit, nous l’avons dit, par contradiction, c’est-à-dire qu’il protège le germe vivant jusqu’à ce que celui-ci brise sa coque, ou meure étouffé. S’il meurt, cela veut dire qu’il n’était pas assez fort pour vaincre la spécialisation que voulait lui im­poser son défenseur devenu son ennemi. S’il meurt, il n’était pas authentique.

d) Spécialisations psychologiques. — Ce n’est pas seulement physiologiquement que l’homme est l’être le moins spécialisé, mais aussi psychologique­ment. Ceci est évident. Le développement psychologique d’une espèce va de pair avec son dévelop­pement physiologique. Ces deux développements ne sont que deux aspects d’un seul phénomène. Chaque fois que dans la Nature se forme un agré­gat, une spécialisation, un équilibre particulier de l’essence universelle de vie, cet agrégat, plomb, arbre ou homme, se comporte d’une façon parti­culière par rapport au monde environnant. Ce comportement réagit à son tour sur l’agrégat, et la somme de ces réactions constitue son monde sub­jectif. Ainsi, bien que les métaux n’aient pas de conscience dans le sens habituel de ce mot, les récentes études du savant hindou Bose prouvent qu’ils réagissent à certains stimulants. Une plaque de métal peut, suivant les cas, agir comme si elle subissait une excitation, ou au contraire comme si elle s’endormait, etc… L’origine des espèces, comme l’origine du subjectif, doit être recherchée dans les agrégats les plus simples, les plus spécia­lisés de la nature. C’est jusque dans les corps les plus simples, qui chimiquement manifestent leurs affinités et leurs répulsions, que l’on doit étudier l’effort que fait la vie universelle pour créer des agrégats aussi peu spécialisés que possible. Le subjectif, qui naît dans les domaines chimique et électromagnétique, et qui s’exprime par tous les phénomènes électriques, etc… est l’ensemble des réactions grâce auxquelles deux ou plusieurs équi­libres se transforment en un équilibre unique, (création de nouveaux corps, création de nouvelles espèces).

La destinée de l’homme

L’espèce humaine étant physiologiquement et psychologiquement l’espèce la moins spécialisée de la planète, cette position doit donc lui être une indi­cation au sujet de sa destinée. L’instrument de cette destinée doit être la conscience. Pouvons-nous croire que ces hommes que nous voyons et que nous tous, nous sommes la plus haute expression de vie universelle que la Terre puisse jamais enfanter ? Une telle croyance serait absurde, car si, physio­logiquement, nous sommes assez adaptés à la vie, psychologiquement nous avons tant de barrières, nous sommes si étroits, si spécialisés, et si éloignés de notre essence, que nous en sommes à nous de­mander si la race humaine est viable, ou si elle s’exterminera elle-même. Or ces barrières psycho­logiques (formées par l’inconscient) nous pouvons les détruire. Au moyen des réactions individuelles que subit chaque spécimen de l’espèce humaine actuelle, un nouveau règne psychologique doit naître, amené par ceux des individus qui briseront leurs spécialisations. L’instrument est subjectif puisqu’il est une réaction des individus. Nous ver­rons que les domaines psychique et physiologique sont si intimement liés, si indissolubles, que nous ne pourrons jamais les séparer que pour la com­modité du discours.

L’humain n’en est qu’à sa naissance

Avant d’aboutir à notre définition totale de l’humain, il convient de se poser ici une question. Les études paléontologiques ont retracé l’homme très loin dans le temps; les quelques siècles que nous pensions avoir déjà vécus sont devenus de nombreux millénaires. L’espèce n’est-elle pas déjà en décadence, et peut-être même sur le point de s’éteindre, plutôt que sur le point de donner nais­sance à une nouvelle espèce ? À cela nous répon­dons que les études astronomiques actuelles accor­dent à la vie sur la planète une période qui durera plusieurs millions de fois plus que n’ont duré jus­qu’à ce jour les ères historique et préhistorique réunies. Or si l’on compare cette durée possible de l’humanité, à la durée moyenne d’une vie d’homme, et si l’on pense qu’en une vie, d’une soixantaine d’années, un homme ne dispose en tout et pour tout que de quelques millions de minutes, on voit qu’en proportion de ce qui lui reste encore de temps à vivre, la race humaine n’a fait son apparition sur le globe que depuis plusieurs minutes seulement ! Il est plus exact de penser que l’hu­manité n’a pas encore eu le temps d’ouvrir les yeux, qu’il serait, exact de croire que l’humanité est déjà en décadence. Le monde est jeune, l’hu­main n’est pas encore tout à fait là.

Mais à quoi tendrait cette non-spécialisation physiologique et psychique, quelles seraient ses limites, quelle serait sa signification? Du point de vue organique, elle tend à créer des organismes parfaitement adaptés à toutes les circonstances et aux variations de la Nature, des individus ayant dompté leur milieu, c’est-à-dire ayant établi avec lui un rapport tel qu’un minimum d’effort produise un rendement suffisant à assurer leur existence. Les hommes, délivrés du travail et maîtres des élé­ments, n’étant plus contraints de spécialiser leurs corps, de se mutiler pour subsister, seront déjà une nouvelle espèce inconnue jusqu’à ce jour. Puis, les races humaines, ayant abattu leurs barrières, se mêleront davantage. Puis un jour très lointain, des êtres déjà psychiquement complets, créeront la race définitive [5].

Mais si l’évolution physiologique ne peut se dérouler qu’à travers des générations, du point de vue psychologique nous sommes parvenus à un point où la Nature peut et doit faire un « bond », du fait que la conscience peut et doit aujourd’hui faire le tour de ses murailles, et les détruire parce qu’elles sont devenues tout bonnement impossibles. Leur existence est impossible. L’humain doit bri­ser sa coque pré-natale. Nous analyserons cette né­cessité en détail. L’entité qui dit « je suis moi », et qui ne peut le dire qu’à cause de ses particula­rités, de ses spécialisations, disparaît aussitôt que tombent ces limitations. C’est dans ce fait psycho­logique, qu’apparaît la naissance de l’humain véri­table, par rapport auquel toutes les entités qui disent « je suis moi » ne sont que sous-humaines.

L’Humain

Nous arrivons ici à la définition dernière de l’humain. Si nous appelions surhumaine cette nouvelle espèce dont la conscience est capable de réab­sorber le moi, nous indiquerions par là un achè­vement réservé à quelques personnes d’élite, et en le faisant, nous glorifierions ainsi un certain nombre de moi, en nous contredisant, puisqu’au seuil de l’humain, nous disons que le moi doit mourir. En outre, nous indiquerions par là que l’humain est inférieur à ce qu’il peut devenir, tandis que nous affirmons avec force que l’humain dans sa tota­lité est déjà là, pour chacun, du fait même que chacun se croit réel en tant qu’entité, car cette illusion indique déjà une maturité suffisante, et la nécessité d’une naissance. Notre analyse des je in­dividuels prouvera cette dernière assertion.

À chaque instant de la vie de la planète, une nouvelle espèce est en voie de naître en refusant les spécialisations que voudrait lui imposer le mi­lieu. À cette constante et éternelle naissance, chacun est toujours convié. Cette naissance n’a pas de limites. Elle se compose de tous ceux qui brisent leurs chaînes. Elle est faite de chaque révolte, de chaque affranchissement. Le total de ses délivran­ces est l’humain. L’humain n’est pas un simple échelon vers la révolte totale, il n’est pas un degré quelconque de spécialisation, il a une valeur ab­solue. Ceux qui renoncent à leurs possibilités pour se confiner dans une prison spécialisée, ceux qui abritent la coque de leur entité dans des idées, des croyances, des opinions, des distinctions sociales, des affections, des idéals, ceux-là trahissent l’hu­main. De quel droit usurperaient-ils ce nom ? S’il leur plaît de s’arrêter en chemin, de mourir sclé­rosés, calcifiés comme des coquilles trop dures, pourquoi devrions-nous appeler cette mort l’hu­main ? Pour justifier la trahison ? Pour nous com­plaire dans la pitié de la faiblesse humaine, qui absout tout ?

Il n’y a pas de faiblesse humaine, il n’y a que des faiblesses sous-humaines, ou plutôt pré-humaines. L’humain, à chaque instant de l’histoire, est le mieux exprimé par ceux qui le mieux se rap­prochent de l’universel absolu. L’humain total est l’universel. Il n’est pas moins que cela, jamais. Chaque nouvelle espèce hérite, doit hériter de ce nom : elle est, à chaque fois, l’humain provisoire, elle est ce qu’on a pu faire de mieux comme hu­main, pour le moment. La minute après son avè­nement, une nouvelle délivrance nous contraint encore à un effort : notre équilibre n’était encore que chancelant, l’absolu n’était pas encore là.

Si nous appelions humain un mode quelcon­que d’équilibre provisoire, nous devrions nous reje­ter vers un « divin » ou un « surhumain » mythi­ques, et les indiquer comme direction et devenir à des hommes dont le seul achèvement possible ne peut être au contraire qu’un présent sans direction. Si nous limitions l’humain à cette course in­consciente dans le temps, nous déclarerions ce fait : « si la planète a envie de créer des espèces nou­velles c’est son affaire, je n’en suis pas ». Et en effet, à chaque instant les consciences élargies pro­clament un humain un peu plus vrai, un peu moins mythique que celui dont elles se sont affranchies, mais nous, en nous opposant à ces poussées de vie, nous débiterions tous les lieux communs les plus faux et les plus réconfortants : « vous ne change­rez pas la nature humaine; il n’y a rien de nouveau sous le soleil; l’homme ne pourra jamais connaître sa raison d’être, etc…, etc… ». Mais la nature hu­maine est dynamique et change à tout instant, mais tout est toujours neuf sous le soleil, mais l’humain est sa propre raison d’être.

Il résulte de ces remarques, que la vie de la planète tend à chaque instant à créer des types aussi peu spécialisés que possible, dont le sens sub­jectif tend de plus en plus vers un équilibre par­fait. La perfection est l’essence des choses. Nous voici obligés de dire que l’humain est l’essence universelle des choses, puisque si les expressions de la vie tendent à s’adapter le mieux possible à cette essence, ces expressions, sur cette planète, ne pour­ront que surgir de nous.

L’équilibre que cherche le subjectif

La permanence absolue et éternelle du « quel­que chose » qu’est l’univers, s’exprime dans chaque monde en formation (et notre planète n’est encore qu’en formation) par des équilibres chancelants et des ruptures d’équilibre d’agrégats. Chaque tour­billon particulier, chaque corps, chaque organisme, tend à maintenir un impossible équilibre. Plus ce corps est spécialisé, plus ces réactions sont dé­terminés par les contingences : un métal réagit toujours de la même manière dans des conditions semblables. L’équilibre de chaque chose étant dé­terminé par l’effort que produisent sur cette chose ses propres réactions au monde extérieur, il est évident que plus ce corps est spécialisé, plus cet équilibre est instable. En effet, cet équilibre ne dépend pas de lui, mais des contingences.

Le subjectif tend par conséquent à se créer un équilibre qui ne dépend pas du monde extérieur. L’évolution des espèces tend vers cet équilibre; en d’autres termes, l’équilibre positif, dynamique, éternel, du « quelque chose », tend à s’exprimer dans des espèces, et cette éternité positive est ce qui stimule l’évolution. Pour la planète, comme pour tout organisme, l’épanouissement complet de la vie consiste en la création d’une expression qui se suffirait à elle-même, qui serait son propre équi­libre, une expression qui incarnerait la totalité de l’équilibre stable et éternel du « quelque chose », c’est-à-dire son essence. Pour la planète, cet équi­libre fugitif et éternel ne peut être obtenu que par des individus dont le subjectif n’est plus créé par des réactions qui dépendent du monde extérieur, car ces réactions détruiraient précisément la stabi­lité de cet équilibre, mais par des individus dont le subjectif s’est transformé, dissout, détruit, au sein de la permanence universelle. Cet éclatement du subjectif dans la permanence, est la raison d’être humaine [6].

L’adaptation à la vie

Or, seul peut parvenir à goûter cet équilibre absolu, indépendant, dont l’existence n’est conditionnée par rien, l’individu qui est complètement adapté à la vie, c’est-à-dire l’individu qui n’oppose aucune résistance à l’universel, c’est-à-dire encore, l’individu en qui ne peut plus se produire aucune réaction particulière au contact du monde exté­rieur. C’est d’un tel individu que nous disons qu’il n’est pas spécialisé du tout. Un morceau de métal n’est pas libre ou non de maintenir son équilibre en présence d’un acide : il se précipite vers lui, et son équilibre en est aussitôt altéré. Un animal en rut exprime une rupture d’équilibre analogue. L’homme fortement individualisé, quelque génial qu’il puisse être, n’exprime lui aussi qu’une rup­ture d’équilibre. Mais dans le morceau de métal, dans l’animal, comme dans l’homme de génie, cette permanence est pourtant là dans sa totalité. Si le sujet n’est pas capable de trouver son équilibre dans cette permanence, c’est qu’il lui est impos­sible d’adapter son équilibre particulier et transi­toire à l’équilibre éternel du monde. Toute l’évo­lution est faite de tentatives d’adaptation entre ces deux équilibres antinomiques. Chaque fois, l’équi­libre particulier est détruit par le « plus » univer­sel. L’homme devra apprendre à renoncer de lutter contre ce « plus » inexorable, à ne pas chercher à concilier l’inconciliable. Il ne s’agit pas de sauver une part de soi-même, quelle qu’elle soit, dans l’im­mortalité, mais de vaincre la souffrance et l’igno­rance. L’immortalité, sous aucune forme, ne peut appartenir à la moindre parcelle de ce qui a com­posé l’équilibre de l’individu.

Tous les équilibres se détruiront toujours, mais l’évolution tend à créer des corps dont l’équilibre transitoire saura abdiquer devant l’équilibre per­manent du « quelque chose ». Nous identifier à un équilibre particulier, fait de réactions, c’est nous identifier à quelque chose qui ne peut qu’être détruit. Nos aspirations, nos désirs, nos possessions, et finalement notre mort, détruiront toujours cet équilibre particulier. La mort recomposera d’au­tres choses, de nouvelles combinaisons d’où nous serons bannis. Mais abandonner notre équilibre particulier, le soumettre à la permanence du « quelque chose », c’est remplacer notre identité par une synthèse du subjectif et de l’objectif, qui se perçoit elle-même. Tout équilibre particulier, accessible à des réactions, est une place-forte ouverte, accessible à des équilibres étrangers, qui tôt ou tard la désintégreront. Tout équilibre particu­lier se compose d’un centre, le sujet, et du reste du monde, l’objet. Dans l’équilibre du monde qu’est sa permanence, seul « quelque chose » existe, qui ne comporte ni sujet ni objet.

La vie de la planète fait pression sur nous

La vie de la planète à aucun instant, ne cessera de faire pression sur nos corps, pour les amener à goûter de la permanence universelle. La sève pous­se de partout, et la race humaine est comme un arbre qui doit apprendre à se guider lui-même. L’état naturel d’un arbre est celui où la sève n’est pas entravée dans son développement. L’arbre lance, en tâtonnant dans toutes les directions, ses racines qui graduellement s’orientent et se déve­loppent de façon à lui donner le plus de sève possible. Lorsqu’une racine a fait fausse route, elle s’atrophie et meurt contre les pierres, et la sève passe ailleurs. La conscience des hommes peut aussi les orienter par erreur vers le moins de vie, plutôt que vers le plus. La conscience tâ­tonne alors, en aveugle, comme une racine sous terre, pour trouver la vie. Ces tâtonnements sont douloureux. L’état naturel est celui où la douleur a cessé. L’état naturel est celui où la sève passe, et l’état le plus naturel de tous, est celui où l’arbre est sain et bien nourri. L’état naturel des hommes est donc l’état de perfection. Tout état qui demeure en-deçà de la perfection est contre nature. L’hom­me le plus naturel que l’on puisse concevoir, est l’homme en qui s’incarne l’éternité. L’état le plus naturel pour les hommes pris dans leur totalité, est celui où la somme de souffrance est la plus petite, et la somme de bonheur la plus grande. À chaque instant, l’homme le plus naturel, le plus humain qui soit, est celui dont l’équilibre est le plus indépendant des contingences, le plus voisin de l’universel, le mieux identifié à la sève humaine. Un tel homme, l’expression la plus naturelle de la race, est celui qui le mieux nourrit la plante hu­maine, c’est-à-dire celui en qui ne subsistent ni barrières, ni obstacles, qui s’interposeraient entre un homme quel qu’il soit, et lui. C’est cela ce qui est naturel, ce n’est pas l’exploitation de tous par chacun, qui transforme chaque être humain en une cellule cancéreuse. Nous ne sommes naturels et humains que dans la mesure où nous abdiquons notre équilibre particulier, et essentiellement cor­ruptible, au bénéfice de la permanence du monde. Le Bouddha, Jésus, Lénine, sont des expressions beaucoup plus naturelles de la race humaine, que nous ne le sommes nous tous, avec nos échafau­dages autour de nos entités qui s’écroulent. Les re­ligions, et les philosophies du devenir, qui vou­draient nous diriger vers cet état naturel, en le plaçant en dehors de nos limites, ne sont que des subterfuges de notre inconscient, des absolutions à notre lâcheté.

Loin d’établir entre la perfection et nous des barrières surhumaines, divines, mythologiques, morales, moralisatrices, idéales, inconscientes et stupides, rentrons simplement dans l’ordre naturel des choses, et nous retrouverons à la fois notre raison d’être, et la raison d’être de toute la race humaine. Rentrer dans l’ordre naturel veut dire cesser d’attribuer aux choses des valeurs intrinsèques, mais considérer chaque chose en fonction de la puissance positive d’équilibre universel, qu’elle exprime plus ou moins. En attribuant à chaque chose une signification et une raison d’être en fonction de ce signe positif, nous connaîtrons la vraie valeur de chaque chose, et cette connaissan­ce est la connaissance de l’absolu. Si nous découvrons d’une expression qu’elle s’adapte au plus universel, nous serons son allié; si nous découvrons qu’elle s’oppose à cet équilibre permanent, nous saurons qu’elle doit être détruite. Ce discernement sera la valeur éternelle qui servira de base à notre conduite. Nous agirons. Nous ne serons pas des amateurs de discours sur l’éternel. Nous serons le ferment révolutionnaire du monde, et notre révo­lution ne s’arrêtera pas devant les camps retran­chés de notre moi. En agissant, en ce qui concerne notre je, de façon à ne conserver que ce qui est en harmonie avec la permanence de l’univers, nous briserons ce qui s’oppose à ce dynamisme positif, quittes à nous briser nous-mêmes, nous, entités. Nous agirons ainsi conformément à notre donnée psychologique la plus irréductible (il y a quelque chose) et cette manière d’agir sera, pour nous la plus naturelle et la plus saine.

Placer l’humain en deçà de l’éternel, se dé­pouiller ainsi de sa propre essence, et tenter ensui­te de se diriger vers elle, et de diriger les autres, c’est sombrer dans une contradiction totale, dans la sombre nuit religieuse, dans l’exploitation sous toutes ses formes, dans l’inconscient mythique. Le jour où la Terre n’abriterait plus que des hommes ainsi dissociés de leur essence, elle serait à tout jamais stérilisée. La race humaine, arrêtée dans son élan, frappée de paralysie par la peur des révo­lutions, se serait mutilée de ses propres mains, et aurait tué le germe de vie, universel et non différencié, dont elle a la garde. Mais la vie est la plus forte, et déjà partout s’annonce dans le monde la naissance éclatante de l’humain, que la Terre a si longtemps attendu. Au seuil de ce passage déci­sif, le Jugement Dernier du Grand Mythe exige de nous qu’en abolissant le Temps nous fassions surgir tous les morts pour les recréer dans le pré­sent vivant. Aujourd’hui, pour la première fois dans son histoire, l’évolution de la planète s’expri­me clairement au moyen de consciences humaines dépersonnalisées. Elle élabore ses nouveaux règnes en toute lucidité, et nous convie à cette aventure. La réalité de l’instant présent s’exprime ici sans voiles; elle éventre ces marionnettes que sont les moi humains, elles les transperce, elle les réduit en poussière.

C’est cette psychologie chirurgicale qui va maintenant attirer toute notre attention.

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[1] « SON ABSOLU INTELLIGIBLE N’A PAS LA MOINDRE VALEUR ». Ce serait ici le lieu de faire le procès de tels systèmes, donnés comme matérialistes et qui com­mencent à poser le réel comme inconnaissable, et donnent à l’univers matériel des assises dans un impénétrable qu’ils se défendent à tout jamais de pénétrer, circonscrivent ainsi leur matérialisme dans les limites qu’ils imposent à la connaissance. Ces matérialistes ne peuvent que tomber un jour ou l’autre d’accord avec des théistes à la diffé­rence près qu’ils se montreront plus réservés que ces der­niers. Pas de matérialisme qui n’enveloppe et ne résolve dans sa totalité cette substance qui, sous un nom ou sous un autre ne demande qu’à reparaître.

Cette substance devait être traversée, perçue jusqu’à ne plus se distinguer de ce qui la perçoit. Nous prétendons que le système de Hegel est le seul qui ait permis à Karl Marx de fonder sa philosophie sans rien laisser de transcendant derrière lui. Nous n’avons pas la prétention de l’exposer ici. Disons simplement que l’Absolu de Hegel est immanent, bien plus, qu’il se volatilise dans l’analyse et qu’il marque surtout une position de l’esprit de moins en moins nécessaire à mesure que se perd le style enfanté par les philosophies antérieures.

Je me permettrai de renvoyer le lecteur à l’ouvrage de Weber sur la philosophie européenne qui, tout en méri­tant de fortes critiques pour l’oubli où il laisse Karl Marx, expose fort bien le système qui a permis à celui-ci d’édifier sa philosophie, qui est aujourd’hui la nôtre.

Pour ceux qui n’auront pas recours à Weber je dirai ici que nous sommes tous entièrement d’accord en ce qui concerne les principes suivants :

La raison n’est pas une faculté humaine, un ensemble de principes, de règles suivant lesquelles nous pensons les choses. Elle est le code selon lequel l’être se produit, se constitue, s’épanouit. Elle est à la fois faculté subjec­tive et réalité objective.

Elle est en nous comme essence et norme de pensée. Elle est dans les choses comme essence et loi de leur évolution. Penser ne peut être que penser les choses, et penser c’est déjà agir.

L’Absolu n’est pas transcendant par rapport aux choses, il est le processus qui les fait apparaître. Il n’est donc pas l’Absolu. Et aussi : Rien n’est qui ne s’enveloppe de notre pensée. Car notre pensée, aussi, est matérielle ; et pèse de toutes ses forces dans notre volonté d’objectivation des moi, préalable à ce parti-pris de désintégration com­muniste du moi. — J. B.

[2] ÉTERNITÉ. — Ce mot peut et doit être dépouillé de tout caractère métaphysique ou mystique. L’éternité, ou adhérence au présent, consiste à penser simplement, mais avec tout l’être, et non seulement avec la logique abstraite de l’entendement : le passé n’est plus ; le futur n’est pas encore.

La poésie, affranchie de l’individualisme peut donner un avant-goût de l’éternel présent. Telle, souvent, la poésie « désensibilisation de l’univers » de Paul Eluard. Bousquet nous rappelait aussi ces vers de Rimbaud :

« Elle est retrouvée

Quoi ? L’éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil. »

Mais c’est jusqu’ici la musique hindoue, absolument purgée d’individualisme, musique « objective », qui m’a donné la saveur la plus proche de celle de l’éternel présent.

Quelquefois, l’adhérence au présent se produit chez un individu malgré lui, par un accident biologique assez mal expliqué. Le « moi » qui continue à vivre en reçoit une intolérable angoisse ; il cherche aussitôt à expliquer par ses propres ressources, de peur de périr, cette adhérence au présent. Dans un éclair, c’est toujours cette expli­cation qui se forme : « j’adhère à cet instant parce que j’en ai l’habitude, je l’ai déjà éprouvé, je le reconnais… Je me souviens de m’être trouvé exactement dans la même situation, faisant la même chose, je me souviens de chaque petit détail et même que j’avais aussi le même sentiment d’angoisse, et le même souvenir du même instant !! et ainsi indéfiniment. Ce phénomène est bien connu des psycho­logues sous le nom de paramnésie ou fausse reconnais­sance. J’ai rarement rencontré d’hommes qui ne se souviennent de l’avoir éprouvé. L’adhérence au présent acquise par la dissolution consciente du « moi » aboutit au même sentiment de présence, d’intimité avec le monde à chaque instant — mais alors cette conscience est durable et n’est plus sujette à l’angoisse. L’éternité, c’est la paramnésie volontaire.

Des phénomènes analogues, lorsque l’explication en est transposée dans l’ordre universel et en termes méta­physiques, peuvent être l’origine des mythes tels que : la réminiscence d’une vie antérieure, le retour éternel, etc.

[3] ÉQUILIBRE. — Le déterminisme dialectique commence déjà, dans la science moderne, à supplanter le mé­canisme pur et simple. La notion de loi statistique est déjà un acheminement vers la loi dialectique; elle ne l’est pas encore en ce sens qu’elle doit faire appel à une indétermination des phénomènes élémentaires, à la base de tout phénomène global. Ainsi, soient deux corps A et B qui se combinent pour en donner un troisième; la réaction entre A et B ne se fait pas d’un bloc, tout d’un coup. Chaque atome de A peut se comporter vis-à-vis des atomes de B qu’il rencontre d’une multitude de façons diffé­rentes; et rien ne peut faire prévoir comment il se com­portera; mais ici joue la « loi des grands nombres » (comme dans les jeux de hasard); justement â cause de cette indétermination apparente il n’y aura pas plus d’atomes qui se seront comportés de telle façon que d’atomes qui se seront comportés de telle autre, et la réaction totale aboutira à un équilibre constant (je sché­matise beaucoup l’exemple).

[4] SPÉCIALISATION. — Des sociologues diront : « depuis les temps historiques les plus reculés, les hommes se spécialisent de plus en plus : soit par formation de castes, soit par adaptation à des techniques diverses. De nos jours, bien que le machinisme tende à transformer l’ouvrier en simple manœuvre non spécialisé, une foule de métiers subsistent où les spécialisations ne vont qu’en se multipliant ». Il est vrai que les forces d’inertie, de retardement, tant sociales qu’individuelles, s’expriment ainsi. À la limite, cette évolution aboutirait à la fourmilière. À notre époque, où l’homme commence à s’éveiller, la tendance à l’insecte réagit fortement ; elle s’exprime par le genre de « rationalisation » qui règne aux U.S.A. Le machinisme, ici, n’est qu’un prétexte : il n’est pas encore démontré que des hommes « sachant tout faire, … univer­sellement développés » (Lénine) dussent être incapables de se servir de machines. À vrai dire, notre malheureuse civilisation ne peut, elle, que servir les machines. Si elle ne sacrifie pas l’insecte à l’homme, tant pis pour elle.

[5] « On passera à l’éducation, à l’instruction et à la formation d’hommes universellement préparés et développés, d’hommes sachant tout faire… » — LÉNINE.

[6] VOLONTÉ DE CONNAITRE. — L’Intuition de tout ceci apparaît dans la volonté de connaître. Et qu’est-ce que connaître ? Sans avoir la prétention de bâtir moi-même des définitions je dirai qu’à mon sens connaître c’est donner pour totalité à l’univers un corps de vérité qui aurait puisé sa transparence dans l’illusion que nous sommes un individu. Le moi, souvent détourné d’ailleurs de la mission qu’il doit se donner, n’étant que la direction imposée à la recherche (provisoirement).