Carlo Suarès : L’évolution du subjectif dans la nature


18 Nov 2013

(Extrait de La comédie Psychologique. Édition Corti 1932)

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I

Esquisse générale

Le subjectif : réaction en quête d’équilibre

Nous avons vu que le subjectif a sa plus lointaine origine dans les réactions que subit un agré­gat au contact de ce qui n’est pas lui-même. Or d’une part, en constatant l’irréductible permanence du « quelque chose », notre plafond psycholo­gique nous oblige à affirmer que ce quelque chose possède une stabilité absolue, un équilibre absolu, qui le retient à chaque instant de basculer dans le rien. Cet équilibre ne dépend d’aucune quantité ; le monde manifesté, nous pouvons essayer d’ima­giner qu’il se réabsorbera lui-même jusqu’à se vola­tiliser, se dématérialiser, mais même des efforts aussi extraordinaires de notre imagination, abouti­raient à un certain « quelque chose », quelque part, en puissance, ou en « pralaya » (suivant le terme hindou). D’autre part, en nous penchant sur les vestiges de l’Histoire de notre planète, nous voyons la Terre produire des agrégats, corps ou orga­nismes, en mal de cet équilibre stable. Nous avons vu que les agrégats les plus simples, c’est-à-dire les plus spécialisés, qui sont au bas de l’échelle évolutive, ont des réactions (chimiques, électro­magnétiques) qui dépendent exclusivement d’agré­gats extérieurs à eux-mêmes. Un morceau de fer réagit à chaque aimant, à chaque acide, etc… et la fatalité de ces réactions détruit à chaque fois l’équilibre de l’agrégat fer. Fer, sujet disponible et toujours consentant, est détruit par d’autres équi­libres, toujours les mêmes, et toujours de la même façon. Fer, sujet, n’exprime aucunement l’équi­libre permanent de l’univers, au contraire, il est une expression tout à fait spécialisée du « quelque chose », donc une expression qui subit une réaction déterminée, spécifique, précise, et qui est régie par cette réaction. L’ensemble des réactions que subissent toutes les expressions de cette catégorie, constitue l’ensemble des lois naturelles. Puisque ces lois naturelles sont la résultante de réactions, et puisque les réactions, par leur fréquence, tendent à se modifier elles-mêmes, il est évident que les lois naturelles ne cessent de se modifier.

Nous avons dit qu’un agrégat, du fait qu’il s’est soumis à une spécialisation particulière (plomb, arbre, ou singe) est devenu, par rapport à l’essence universelle, une manière de cul de sac, où le germe universel de vie a renoncé à protéger en soi la totalité de ses possibilités. Cela ne veut point dire que le plomb, l’arbre, le singe, ne pos­sèdent pas en eux la totalité de tout ce qu’il y a, de tout ce qu’il y a eu, et de tout ce qu’il y aura. Non, cela veut dire simplement que ces corps et ces organismes n’ont pu développer en eux qu’un sens du subjectif limité à des réactions particuliè­res, et dépendant de circonstances extérieures. Cela veut dire que leur subjectif exprime d’une part l’aspiration vers l’équilibre absolu de la perma­nence totale, et d’autre part le renoncement à cet absolu. En effet, seul peut adhérer à l’équilibre permanent et absolu du « quelque chose », l’être dont l’équilibre particulier ne peut plus être rompu par un choc extérieur, en d’autres termes l’être en qui le subjectif est parvenu à la fin de sa courbe.

La courbe du subjectif dans l’évolution

Cette courbe est assez simple à comprendre. La planète ayant un commencement et une fin, tend, dans le laps de temps qu’elle a à vivre, à créer des expressions de plus en plus adéquates à son essence. Dès son origine, la planète a appar­tenu, en tant qu’agrégat, au « quelque chose » universel et permanent; un jour, les équilibres anta­gonistes, qui se disputent le globe, le détruiront en tant qu’agrégat unique, c’est-à-dire vivant ; mais jusqu’à ce jour-là, la vie de la planète luttera pour créer des organismes susceptibles d’expri­mer un seul équilibre, une seule direction. Cette lutte est ressentie par chaque agrégat, qui réagit, et cette réaction culmine chez l’homme en conscience individuelle. En effet, la destruction de chaque équilibre provisoire (plomb, arbre, etc..) est provoquée par l’équilibre permanent du monde. Cet équilibre, qui est l’essence de chaque chose, brise toutes les choses qui ne sont pas capables de s’adapter à chaque instant à la résultante dy­namique du monde. C’est-à-dire que, tôt ou tard, elle brise toute chose. Or la Terre est à son ori­gine le résultat d’une catastrophe analogue elle est un fragment qui s’est détaché d’un agrégat qui ne pouvait plus le contenir : à l’intérieur de cet agrégat, les éléments qui se sont réunis pour com­poser ce globe, ont exprimé un équilibre particu­lier, incompatible avec d’autres équilibres, qui s’étaient formés en opposition à lui. Cet équilibre particulier s’étant isolé, doit développer mainte­nant tout ce que comporte la réaction qui l’a for­mé, puisqu’il est libre aujourd’hui de le faire. Sa réaction a conquis son indépendance, et cette con­quête exprime naturellement le « plus » universel absolu, puisque c’est ce « plus » qui a brisé l’agré­gat primitif qui l’emprisonnait. Le développement de cette réaction est l’évolution. L’évolution est donc la courbe d’une réaction, c’est-à-dire du phénomène créateur du subjectif. L’aboutissement de cette courbe est celui de l’évolution, c’est-à-dire que le but du subjectif est de développer dans sa totalité, l’expression du « plus », qui est son origine.

La création de nouveaux mondes, et la conscience

La réaction qui crée de nouveaux mondes par l’éclatement de mondes en gestation, est une loi naturelle. Des tourbillons se produisent côte à côte, qui deviennent autonomes par les réactions qu’ils ont les uns sur les autres. L’éclatement qui en résulte exprime, au sujet de chaque fragment, une répulsion pour les autres fragments. Cette répul­sion marque la sortie du subjectif de sa période prénatale. C’est un phénomène simple et immé­diat; il représente la première spécialisation, qui est l’expression d’une nouvelle réaction particu­lière, unique. Cette réaction primitive, formida­ble, prodigieusement dynamique, cet éclatement, a libéré chacun des fragments des résistances im­placables que lui opposaient les autres fragments. Cette force pourra maintenant se calmer, se refor­mer un nouvel équilibre dans chaque nouvel agré­gat. Dans la planète en fusion, se calment lente­ment certains tourbillons qui se recomposent, qui tendent vers l’état d’équilibre permanent. La ré­sistance irréductible du « quelque chose » brise une forme après l’autre, et oriente progressivement le subjectif vers des expériences qui lui donneront de la stabilité.

Toute réaction n’est que la recherche d’une stabilité. La réaction qui a fait éclater un monde, et qui a lancé des sphères dans l’espace, est une vic­toire de la stabilité du « quelque chose », sur des formes en équilibre instable [1]. Ici, dans un de ces nouveaux univers, voici se recomposer de nouveaux agrégats, qui réagissent, donc qui perdent leur stabilité, du fait qu’ils la cherchent. Comme l’eau se précipite de la montagne à la recherche de sa stabilité, les corps se précipitent les uns vers les autres, ou s’éloignent les uns des autres. Mais tant qu’ils subiront des réactions, leurs équilibres seront précaires. Ils apprendront donc à réagir le moins possible, à se détacher le plus possible des influences extérieures. Les réactions apprendront donc à modifier le sujet lui-même, à le modeler, jusqu’à créer un type un peu moins spécialisé, donc un peu plus stable, donc un peu plus libre.

Cette création de types plus libres, qui se libèrent des réactions dont est fait le subjectif, n’est en somme que la condensation du mouvement primitif de libération qui a créé la planète. La non-réaction est la condensation de la réaction. Cette condensation est un véritable passage d’état. Lorsque la réaction du sujet, en quête de son équilibre, modèle suffisamment le sujet pour que celui-ci élargisse son équilibre, le rende un peu plus stable, apparaît graduellement la conscience. La conscien­ce est donc une condensation de la réaction, un passage de la réaction à la non-réaction, c’est l’instrument qui travaille à déspécialiser les êtres. La conscience est un changement d’état dans le sujet qui l’arrache à la loi des réactions simples, qui transforme ses réactions forcées, en je. Aussitôt qu’intervient la notion du je, le sujet n’est plus en­tièrement déterminé, mais il possède un élément de liberté même minime. Cette liberté est contenue dans les limites de sa spécialisation. Aucun orga­nisme n’est idéalement adaptable à la vie. À plus forte raison, l’organisme d’une espèce très spé­cialisée manque de souplesse, possède encore un pourcentage écrasant de réactions déterminées. Son je n’est libre que de le faire osciller dans des limites étroites. Un chien bave, et ne peut s’em­pêcher de baver chaque fois qu’on le place, dans certaines circonstances, devant de la nourriture. Mais dans ces limites d’élasticité organique, un chien, du fait qu’il a la notion du je, peut posséder une certaine liberté.

L’évolution cherche l’équilibre en brisant les équilibres

Par liberté, nous entendons simplement la capacité qu’acquiert un sujet de défendre son équilibre particulier. L’évolution des corps et des espè­ces est la recherche de cette possibilité. Au début, le corps étant tout à fait spécialisé, le sujet ne peut en aucune façon protéger son équilibre ; mais parce qu’il tend à le protéger, il crée un organisme qui y parvient en une certaine mesure, c’est-à-dire qui s’adapte aux circonstances de façon à n’être pas à leur merci, et qui se raidit contre elles de façon à se protéger. Il en résulte à la fois une adapta­tion et une rigidité (une non-adaptation), du fait que le sujet s’efforce de protéger un équilibre particulier. L’évolution tend vers l’équilibre total, en défendant successivement des équilibres particuliers qui s’écroulent l’un après l’autre. C’est dans la rupture d’un équilibre particulier que réside l’équilibre plus grand, de sorte qu’à chaque instant le sujet lutte pour défendre cela même qui lui sera arraché, et la défaite du subjectif est son triomphe. La naissance de la liberté, est la naissance de ca­ractères isolés, individuels, qui affranchissent le sujet des réactions rigoureusement déterminées de l’espèce. Cela ne veut dire aucunement que ces réactions individuelles ne sont pas déterminées, mais elles le sont par des causes qui sont devenues individuelles. Ce je se met à avoir des réactions qui lui sont propres, il devient à lui tout seul une nou­velle espèce. Mais du fait qu’il s’applique dès lors à protéger et à faire durer son équilibre, (son je, ses réactions particulières), il s’oppose à l’équilibre plus général qu’il désire atteindre, il s’oppose à sa propre essence, et sa liberté devient cela même: qui l’enchaîne.

Le sujet, l’individu qui au sein d’une espèce particulière, refuse la spécialisation rigide que tend à lui imposer l’espèce, est poussé par sa propre essence à rechercher un équilibre moins spécialisé, plus permanent. Il développe alors en lui des qua­lités d’adaptation, qui pendant quelque temps font coïncider son équilibre particulier et son essence. Mais ceci ne fait que renforcer le subjectif, qui ne tarde pas à s’apercevoir qu’il a payé sa victoire par un peu plus d’isolement. Se sentant mieux adapté, et étant allé aussi loin que possible dans la faculté d’adaptation de son organisme, il se raidit autour de sa nouvelle conquête, il la cristallise, il la durcit, afin de la protéger et de la rendre permanente. Il crée ainsi une nouvelle spécialisa­tion, qui diffère de la précédente en ceci qu’elle est moins spécialisée, mais plus consciente, donc plus isolée dans son subjectif.

L’isolement du subjectif

La contradiction inhérente au dynamisme de l’équilibre absolu, selon laquelle la seule force disruptive qui soit est celle de cet équilibre perma­nent, lorsqu’il brise les équilibres impermanents qui s’opposent à lui, poursuit le subjectif dans toute sa courbe, l’oblige à ne trouver de victoires que dans ses défaites, et à rechercher l’universel en s’isolant de plus en plus. Toute l’histoire humaine, envisagée de ce point de vue, illustre cette contra­diction du je. Le je voudrait à la fois trouver l’équi­libre universel, et maintenir intégralement le sien. De là toutes ses religions, ses philosophies théolo­giques, ses monismes spiritualistes, ses panthéis­mes. Mais ces deux équilibres sont incompatibles. Le subjectif est une réaction, donc il est toujours une opposition à l’universel, donc non seulement il ne peut jamais arriver à s’adapter pleinement à la résultante universelle du « quelque chose », mais au contraire, plus des organismes se perfectionnent et s’adaptent à la vie, plus ils s’opposent à elle subjectivement, et l’homme, l’organisme le moins spécialisé, a fini par s’isoler complètement, son je est devenu un moi. Chaque moi, fortement égoïste, affirmatif, volontaire, tend à affranchir de plus en plus sa réaction, mais aussi à protéger chaque conquête, en l’isolant. Cet isolement du subjectif tend, selon le processus habituel, à rendre permanent l’équilibre égocentrique du moi au dé­triment de l’équilibre du « quelque chose » univer­sel, et peut conduire le moi à un état de contem­plation intérieure, égocentrique, dans lequel il s’en­ferme, en s’imaginant contenir le monde et l’uni­versel. État d’indifférence béate, d’égoïsme reli­gieux.

Mais le moi, parvenu à cet état de pseudo-uni­versalité, alors qu’il s’imagine être pleinement adhérent à la vie, s’est construit une coque, il s’est véritablement spécialisé dans ce qu’il prétend être une non-spécialisation, il a un crédo, une éthique, un rituel, une philosophie, une façon de raisonner et de sentir, qui loin de constituer une faculté de réadaptation constante à la vie (adhérence à cet instant présent qui à chaque instant est la résul­tante de quelque chose) s’opposent à la présence du présent, de la façon la plus formelle. La courbe de la réaction subjective à travers les espèces aboutit à une erreur forcée : la recherche d’un équilibre stable au moyen d’une fixité de réaction, qui s’oppose à la permanence dynamique de la vie. Le subjectif s’imagine pouvoir devenir pleine­ment conscient de soi, tout en demeurant le sub­jectif, il s’imagine que l’essence du monde est son image parfaite : un soi cosmique, ou un dieu per­sonnel, bref un je à la fois pleinement conscient d’être un je et universel. Il y a manifestement là une contradiction de termes, car plus le je est je, plus il est isolé. Le je suprêmement je est suprêmement isolé.

Nous avons vu que cette fatalité est inhérente au processus même qui a transformé en conscience les réactions spécialisées. La conscience se centre sur la réaction subjective, afin de protéger son équilibre, équilibre qui chaque fois doit lui être arraché par la permanence universelle qui n’agit que par éruptions, lorsqu’un objet s’oppose à elle. La conscience se centre si bien sur la réaction sub­jective, qu’elle finit par en faire une véritable en­tité, le moi. Cette entité n’a aucune espèce de réa­lité, elle n’est que la dernière place-forte de la résistance qu’opposent à la permanence du « quel­que chose » des équilibres particuliers qui par leur résistance, tendent à créer cela même qui les dé­truit.

La violente réaction qui a isolé et projeté la planète dans l’espace, sous la pression de l’inexo­rable permanence universelle tend maintenant, sur cette planète, à créer des organismes où en fin de compte cette réaction se calmera, et se soumettra à cette même permanence qui l’a provoquée. Mais cette permanence n’a jamais été aussi bien servie qu’au moment de la rupture, de l’éclatement. Pour qu’un agrégat exprime parfaitement son essence il doit représenter le « plus » absolu de l’univers, mais ce « plus » n’est jamais si bien représenté que lorsqu’il détruit un agrégat. Cependant, aussi­tôt que l’agrégat Terre s’est constitué, cela a signifié que dans cette nouvelle formation, le « plus » uni­versel était satisfait, sans quoi de nouvelles désagrégations seraient venues démolir ce corps en for­mation. La réaction s’est donc trouvée circonscrite, soumise au « plus » universel, et celui-ci s’est op­posé à elle, il l’a arrêtée dans son éclatement, du fait même qu’elle avait su parfaitement le satis­faire. Cette contradiction est celle de toute création, de toute manifestation, de toute évolution en général. Cette contradiction est obligée de s’apaiser du fait que le globe s’est détaché des causes de sa réaction, mais elle s’est apaisée lentement, par des condensations successives, par des fragmenta­tions, par d’infinies multiplications des points de résistance, de plus en plus isolés, de plus en plus acculés vers leur destruction. Ces résistances, ces réactions, sont le résidu de la réaction primitive, qui s’oppose maintenant au « plus » qui l’a arrêtée. Ce résidu crée l’évolution, et finalement les « je », de plus en plus individualisés, de plus en plus iso­lés, de plus en plus conscients aussi, la conscience n’étant qu’un corps assumé par le subjectif dans sa fragmentation, comme des gouttes d’eau qu’assumerait de la vapeur d’eau en se condensant.

Il résulte de ces remarques que le développe­ment de la conscience, qui crée enfin la conscience personnelle, est une réaction qui tend à s’opposer à l’équilibre permanent du monde. Il résulte aussi que l’évolution des espèces a une fin, qui est la destruction de cette résistance. Il résulte encore que cette fin est amenée au moyen d’un instrument qui est la conscience (puisqu’elle s’applique à adapter le sujet à la vie universelle). Il résulte donc que le dernier acte de cette résistance est la destruction du subjectif par la conscience elle-même.

La réussite ne dépendra que de nous

Mais la Terre peut-elle jamais arriver à expri­mer cet état limite ? Disons qu’apparemment elle l’exprime déjà ici dans une certaine mesure, puis­que nous, Terre, nous nous disons notre raison d’être. Certes, tous les grains ne donnent pas de fruits. Mais le développement naturel consiste à donner des fruits, et non pas à s’arrêter en route. S’accomplir dans sa raison d’être n’est pas un phénomène surnaturel, mais le fait le plus natu­rel qui soit, le seul fait vraiment naturel. Que la Terre fasse faillite parce que les hommes, raidis contre l’éternité, dans une résistance inhumaine, se seront stérilisés de leurs propres mains, c’est possible. Que la Terre, qui hurle aujourd’hui dans l’agonie de ses couches, ne parvienne à enfanter qu’un humain mort-né, trop épuisé pour vivre, c’est possible. Qu’au seuil du grand accomplissement, l’éternité impuissante déserte à tout jamais ce globe trop morcelé, trop tiraillé de toutes parts, c’est pos­sible. Tout est possible. Mais nous voulons qu’une telle éventualité soit improbable, du seul fait que nous l’envisageons. Nous voulons que la naissance soit déjà suffisamment là, présente, vivante en nous, pour qu’elle se renouvelle et rebondisse dans des natures humaines rénovées. La réussite ou l’échec dépendront, après tout, de nous seuls. Notre conscience nous a accordé une certaine liberté : nous sommes libres de demeurer enchaînés, libres de ne pas nous libérer. C’est peu, mais cela veut dire aussi que cette liberté ironique est celle de souffrir et de connaître l’abîme du désespoir. Les hommes en ce moment ne semblent pas s’en pri­ver. Mais ces souffrances commencent à être trop imbéciles pour pouvoir durer encore longtemps. Leur incohérence est un bon symptôme, la conquête de l’éternité pourrait bientôt peut-être se présenter sous son aspect véritable, celui du bon sens le plus simple.

L’évolution et l’ordre naturel

La recherche dialectique de l’évolution du sub­jectif sur le globe, nous a montré que le subjectif, qui est une réaction, s’identifie tout d’abord à l’es­sence permanente des choses, puisqu’il est la per­manence elle-même, sous son aspect destructeur des formes, sous son aspect d’éclatement, de puis­sance disruptive. Mais au fur et à mesure que dans l’agrégat nouveau, qui constitue la planète, se for­ment des agrégats particuliers, des corps, des es­pèces, ceux-ci s’efforcent de rendre aussi durables que possible leurs équilibres particuliers, et s’op­posent ainsi à l’équilibre permanent qui tend à prendre possession d’eux, mais en les détruisant. Ainsi les corps et les espèces qui se trouvent au plus bas de l’échelle évolutive sont à la fois les plus conformes à l’essence permanente des choses, les plus soumis à cette permanence, puisqu’ils sont in­capables de s’isoler dans des camps retranchés individuels, et en même temps, bien que soumis et conformés à elle, ils ne l’expriment pas individuel­lement, puisque précisément ils sont, individuelle­ment, chacun d’entre eux, essentiellement privés d’équilibre. La régularité, la constance de leurs réactions, les rend solidaires les uns des autres. Ils sont reliés entre eux par des lois naturelles, et ce n’est que leur ensemble, indépendamment des individus, et malgré les insoumis, qui exprime l’harmonieuse permanence de l’univers. Au fur et à mesure que se développe l’échelle évolutive, les insoumis qui refusent de s’adapter pleinement aux spécialisations de leur espèce, se révoltent donc contre l’ordre naturel. Ils modifient ainsi graduel­lement cet ordre naturel, au prix de leur isolement croissant, puis chaque fois ils rentrent à leur tour dans cet ordre nouveau, mais qui devient de moins en moins naturel, c’est-à-dire qui s’éloigne de plus en plus de son essence permanente, parce que s’ajoutent à lui un nombre de plus en plus grand de réactions particulières. Par contre, ces réactions particulières, (étant elles-mêmes de moins en moins sujettes à perdre leur équilibre propre, étant de moins en moins conditionnées par les événements extérieurs), expriment de mieux en mieux cette essence même dont ils se détachent de plus en plus. Enfin l’homme, arraché de son essence d’une façon discordante, s’oppose à l’ordre naturel jusqu’à vouloir — et parfois à pouvoir — le détruire. Il va jusqu’à s’imaginer qu’il pourra se tailler une per­manence particulière, dans ce qui pourtant ne tolérera jamais le subjectif ; il croit follement pou­voir s’identifier en tant que sujet, à la permanence de l’univers. Cette plus folle de toutes les illusions est la plus éloignée de l’essence impersonnelle des choses, dont la totalité dynamique et éternellement présente ne peut en aucune façon comporter de réactions, c’est-à-dire de subjectif. Et pourtant cette aspiration à la permanence, qui s’oppose à l’éter­nel, est le seul moyen qu’ait l’éternité de naître.

Pour l’homme, au point où il en est, rentrer dans l’ordre naturel, rentrer dans l’éternité, ne peut en aucune façon signifier une soumission pure et simple. Au contraire, les soumissions dites spirituelles, ne lui sont qu’un prétexte pour tenter de s’éterniser en tant qu’entité. Instituées par le moi, comme expression de ce désir qu’il a de durer, les religions sont basées sur la confusion que commet le moi entre la notion qu’il a d’être une entité isolée, et la personnalité, c’est-à-dire le mode par­ticulier au moyen duquel chaque moi isolé peut se délivrer de ce sens d’isolement. En créant cette confusion, le moi s’efforce de détruire, avec toutes ses religions, le seul instrument de sa libération, et s’isole de plus en plus dans la fausse éternité de sa conscience personnelle. En agissant de la sorte, le moi tend de toutes ses forces à durcir cette partie de lui-même qui correspond à la coquille de l’œuf, en protégeant, il est vrai, le germe de vie univer­selle qu’il abrite, mais aussi en s’opposant à lui avec férocité, au moment de la nouvelle naissance.

Le moi, mouvement figé

Le phénomène de cette naissance est la der­nière phase de la courbe du subjectif, courbe qui est déterminée par la contradiction inhérente à son dynamisme. Et en effet, le subjectif solidifié dans la coquille rigide du moi, n’est que la condensation d’une réaction. Il est devenu une réaction statique, un mouvement figé, ce qui est au plus haut point absurde. Nous avons vu que l’origine de cette an­tinomie est dans la naissance même d’un agrégat quel qu’il soit, et en particulier de l’agrégat Terre qui nous occupe ici, puisque c’est l’irréductible per­manence de la totalité du « quelque chose », qui, à un moment donné, a éclaté au sein d’un agrégat devenu hétérogène. À la suite de cette condensation (ou explosion) chacun des fragments isolés porte le germe d’une antinomie, donc son déterminisme. En effet, du fait que ce fragment n’est pas frag­menté à son tour, il affirme une homogénéité suffi­sante, il satisfait le « plus » universel, en exprimant une seule direction, un seul équilibre absolument triomphant. Or, cet équilibre n’est pas autre chose que la survivance d’une rupture d’équilibre, de la réaction totale, qui a créé le nouvel agrégat, vio­lemment, irrésistiblement. La courbe de l’évolution n’est que la condensation de cette antinomie. La dernière phase de cette condensation produit le moi.

L’aboutissement de l’évolution des espèces

Cette antinomie n’est pas seulement la force pro­pulsive de l’agrégat, elle est cet agrégat lui-même, qui à son origine exprime ce qu’en son essence il n’est pas : une rupture d’équilibre absolue de la permanence du « quelque chose ». Dans ce monde nouveau, maintenant constitué, nous avons déjà vu que l’évolution commence avec la suppression de la cause primitive qui a rendu nécessaire sa nais­sance. Entre les divers fragments épars, s’établit maintenant un rapport qui est déterminé par cette réaction primitive. En effet, cette réaction a été plus ou moins violente selon la violence plus ou moins grande des antagonismes, et elle a placé ces agrégats dans des rapports entre eux, d’attraction et de répulsion, tels qu’ils n’entravent plus le sens positif universel que chaque agrégat peut mainte­nant exprimer d’une façon particulière. Ces rap­ports sont conditionnés par les réactions des agré­gats entre eux, et les conditionnent. La cause pri­mitive des réactions, n’est donc pas complètement supprimée, elle n’a été supprimée que de façon à rendre la vie possible. Ce résidu de réactions peut varier et se transformer, mais ne peut pas dis­paraître. Il assigne, dans chaque agrégat, une li­mite à l’apaisement de sa réaction particulière, et établit une solidarité entre les évolutions. La créa­tion des agrégats, et leur dispersion, ont créé un système, dans lequel chaque agrégat possède la liberté absolue du « plus » universel, et se trouve à la fois conditionné par l’ensemble. Cet ensemble constitue une unité (au sein d’ensembles plus grands, etc…) qui est faite de délivrances, toutes conditionnées, mais toutes parfaites puisqu’elles sont adéquates au « plus » universel. Cette perfec­tion dans la limitation, cet absolu dans le relatif, est la cause et la finalité de chaque agrégat, planète ou homme. Cette cause est la mise en liberté du dynamisme permanent du monde, elle est la liberté même, inconditionnable par essence, totale, indes­tructible, contre laquelle se brisent et se briseront toujours les formes qui voudraient l’appréhender. Cette finalité est celle des agrégats, qui ne peuvent que se faire briser par cette libération.

Comme une masse en ébullition qui se calme progressivement, l’agrégat Terre crée, par évolution, des espèces qui réagissent de moins en moins, c’est-à-dire qui s’adaptent de plus en plus à ce résidu de réactions qui régit le système. Nous avons déjà vu que cette évolution est l’expression de ce fait : la réaction primitive, déterminée par une op­position entre les forces extérieures à l’agrégat, (devenu sujet) et son individualité, tend à se cal­mer, c’est-à-dire qu’elle cherche à se composer un équilibre permanent. L’évolution des espèces est la recherche de cet équilibre permanent, donc la création d’espèces de plus en plus adaptées à tou­tes les circonstances, c’est-à-dire de moins en moins spécialisées, et possédant de plus en plus un équilibre intérieur. Les réactions aspirent à se sentir libres, c’est-à-dire qu’elles tendent à devenir par­ticulières. Cette tendance s’exprime par une résis­tance individuelle à la spécialisation, que l’espèce tend au contraire à imposer aux individus. Cette résistance est l’évolution vue sous son aspect sub­jectif. Elle sépare chaque fois quelques individus de l’espèce, qui refusent de se laisser complète­ment spécialiser. Ce refus est déterminé par la né­cessité de se créer un équilibre plus permanent, moins conditionné. Cette lutte est l’origine du je. Le je naît à un point tournant de l’évolution, lors­que se forment des organismes assez fortement non-spécialisés, pour offrir devant certains phé­nomènes analogues, des réactions variables. Le je est donc un changement d’état du subjectif, provo­qué par une quantité de non-spécialisation qui est devenue assez grande pour s’opposer au milieu. Ainsi l’équilibre qui tend vers la non-réaction, progresse par la réaction du sujet. Par contre, l’espèce spécialisée, qui est plus voisine de la réac­tion primitive que ne l’est le sujet non soumis, agit sur lui d’une façon statique.

Ainsi se développe l’antinomie, car chaque réaction du sujet fortifie le je. Le je est une réac­tion qui tend à ne plus réagir, puisqu’elle tend à retrouver l’équilibre permanent, et voilà que précisément, de ce fait, le je ne peut que se dévelop­per, puisqu’il doit réagir pour ne pas se spéciali­ser, et puisqu’il ne peut vaincre sa réaction qu’en cessant d’être conditionné par des spécialisations.

La conscience individuelle, ou l’absurdité limite

Le développement des je et leurs réactions qui veulent être des équilibres, ont créé la conscience personnelle, et cette conscience n’a jamais cessé de se martyriser dans sa contradiction, de mettre tout en œuvre pour s’assurer une permanence, cette permanence de réaction (puisque la conscience est une réaction) étant sa propre négation, sa destruction. C’est ainsi que la conscience est par­venue à la limite de son absurdité. Le conflit, d’abord invisible, puis nuageux, puis condensé en entités de rêves, en armées de rêves qui se livrent une bataille sans répit, en gigantesques cauche­mars mythiques et religieux, dans lesquels un Dieu de rêve, combat sans jamais finir de le vaincre, un Satan de rêve, dans lesquels l’humanité folle n’a cessé de s’entredéchirer, ce conflit est parvenu aujourd’hui à une crise décisive.

Cette crise est amenée par le déterminisme des civilisations qui ont surgi au deuxième changement d’état du subjectif, lorsque le je est devenu le moi. Ces civilisations ont à la fois exprimé ce chan­gement d’état, et l’ont hâté vers un autre change­ment encore, c’est-à-dire qu’elles ont donné des formes et des expressions au conflit, et celles-ci l’ont précisé, en ont cerné les contours, durci les arêtes. Le passage du je au moi, de la conscience non encore individualisée à une conscience qui s’est isolée dans l’entité d’une coque, est la dernière étape d’une lutte marquée du sceau de l’absurdité la plus irrémédiable, étape où chaque geste ne fait plus qu’exprimer son opposé, où chaque pas que fait le moi pour se sauver ne fait que le perdre, et pour se perdre le sauver. Dans cette étape, le moi, cette réaction cristallisée, ce dynamisme pé­trifié, est précisément la conquête d’une permanence — puisque le je se sent permanent à travers toutes les métamorphoses que subit son moi — et l’impossibilité de cette permanence, puisque le sub­jectif est une réaction, c’est-à-dire l’opposé de la permanence. Le moi est devenu un fait, qui à la fois est là, et est impossible. Et plus devient évi­dente, aiguë, la constatation de ce fait, plus elle devient insoutenable. Plus le moi se constate, plus il perd pied dans son propre abîme. Plus il se trou­ve, et plus il se perd lui-même.

Mais avant d’en arriver à cet abîme de la plénitude totale, dans lequel est forcée de voler en éclats la conscience elle-même, le moi se réfugie, pourchassé par son essence, dans les retranche­ments les plus obscurs du système de défense qu’il a organisé contre lui-même. Des milliers de siècles d’évolution ont abouti à des organismes suffi­samment non-spécialisés physiologiquement pour s’adapter, dans leur ensemble, aux conditions exté­rieures, c’est-à-dire que ces organismes sont aptes à dominer les circonstances, à les conquérir. L’au­tre aspect de cette évolution, son aspect psycho­logique, nous montre que ces organismes sont tous parvenus — chacun d’eux, individuellement — à un sentiment de permanence en tant que moi, tout au long de leur existence. Ce sentiment de per­manence émane, pour chacun d’eux, d’un centre isolé qui se sait centre isolé, c’est-à-dire que chaque centre est un équilibre particulier, qui a fini par se constituer au sein de la Nature en s’oppo­sant à elle. Cette opposition, ce sens du moi, ce sentiment d’être un centre, se compose de deux notions : le moi, et le non-moi. La première ne peut pas exister sans la seconde, qui n’est, pour le moi, qu’une négation de ce qui n’est pas lui (ce qui n’est pas moi n’est pas moi). Cette négation n’est qu’une réaction du moi, réaction constante, réaction que le moi s’efforce de maintenir coûte que coûte puisqu’il n’est pas suffisant de dire que c’est d’elle qu’il tire la notion de son existence : elle est véritablement lui.

Les dernières luttes

Or si ce moi s’est constitué dans des organis­mes, c’est au contraire parce que l’évolution a tendu vers un équilibre total, c’est-à-dire vers un état dans lequel l’équilibre intérieur des individus n’est pas autre chose que le résidu cosmique de réac­tions, qui régit la planète.

Cet équilibre total, cette fusion du subjectif et de l’objectif, est l’aboutissement de l’évolution déterminée par la création de la planète. Cette évo­lution est limitée par les rapports qui se sont éta­blis entre les agrégats Terre, Soleil, etc… lorsque l’éclatement provoqué par le « plus » universel s’est recomposé un nouvel équilibre en marquant que ce « plus » était satisfait. Ces limites indiquent que la transformation des espèces n’ira pas plus loin qu’un certain point. Ce degré final d’évolution organique, bien que limité, est destiné à réduire, à apaiser complètement la réaction individuelle, sub­jective (devenue psychologique dans les organis­mes) de la Terre, de façon à l’harmoniser au résidu de réactions du système (lois naturelles). En d’au­tres termes, la dernière étape de l’évolution est une étape psychologique, qui, en recomposant l’at­titude, le comportement des organismes, et en re­créant leur ambiance (Nature et Société) doit parachever les organismes et les accorder, comme on accorde des instruments, à la Nature, Cette der­nière étape est donc une ère entière qui s’ouvre à nous, dans laquelle le subjectif, porté par le déterminisme historique, doit changer d’état, et dans laquelle doivent se recréer les organismes, dans un milieu qui ne les pousse plus vers des spécialisations physiques et psychologiques. La création de cette ère sera malheureusement longue et sanglante. L’objet de la conquête est la cons­cience, de sorte que le sous-conscient (l’instrument du « retardement ») se défendra jusqu’à l’extrême limite de toutes ses forces sociales, religieuses, mo­rales et hiérarchiques, organisées. Le temps qu’il faudra est celui qu’à chaque instant fabrique le sous-conscient.

Les organismes les plus parfaits auxquels tend toute l’évolution d’une planète sont, nous venons de le voir, nécessairement imparfaits, limités, con­ditionnés par les lois naturelles que nous avons appelées le résidu de réactions. Ces organismes réagiront toujours, physiologiquement, en se sou­mettant à ces lois. Mais ils doivent être suffisam­ment perfectionnés, c’est-à-dire adaptés aux cir­constances, pour que leurs réactions psychologi­ques puissent disparaître complètement. Par con­tre, si une personne s’isole, se retire par exemple dans un couvent, c’est qu’elle est psychologique­ment inadaptée ; alors au lieu d’adapter son orga­nisme à la vie (ce qui veut dire le perfectionner), elle l’isole et le spécialise (ce qui veut dire qu’elle le fait sombrer dans un règne inférieur). Il en est de même pour toutes les spécialisations sociales et morales, qui isolent des individus, les emprisonnent dans des conditions particulières (castes, classes, corporations, etc…).

Ce manque d’adaptabilité psychologique est l’essence même du moi, puisque le moi loin d’adhérer à chaque nouvelle expression, qu’à chaque instant offre la vie, n’est qu’une négation de tout ce qui n’est pas son auto-affirmation, de tout ce qui n’est pas son propre centre, et une affirmation de sa permanence en tant que centre isolé. Ainsi, en parvenant au dernier stage de son développe­ment, le subjectif s’oppose à l’évolution plus vio­lemment qu’il ne l’a jamais fait. La lutte dont nous parlions plus haut devient individuelle et féroce, car si jusqu’ici les deux éléments en conflit étaient la permanence universelle et des tentatives succes­sives, à peine conscientes, de permanence, mainte­nant ce qui s’oppose à l’universel est une perma­nence qui a réussi : celle du moi, du moi qui se sent réel, qui est convaincu qu’il est l’être, qui a le sentiment d’être une entité vivante. Le conflit est entré dans la chair, dans chaque fibre des êtres. Ces malheureuses entités irréelles, ces personna­ges de leur propre rêve, n’ont pourtant qu’à mou­rir. La Comédie Psychologique finit dans l’épou­vante d’un Jugement Dernier. L’ennemie de ses entités est la vie elle-même, l’inexorable perma­nence du « quelque chose », la vie triomphante, destructrice, créatrice, la vie impersonnelle, calme, harmonieuse, infiniment sereine, qui pendant des millénaires sur cette planète, n’a cessé de broyer les formes inadaptées, et qui par leur inaptitude ont provoqué toutes les révolutions.

La permanence universelle est plus forte que tout. L’évolution ne pourra pas en rester à cette malheureuse race d’entités pseudo-permanentes, privées de leur raison d’être. Cette race peut bien se défendre. Plus elle défendra la réalité de ses moi innombrables, plus elle s’acharnera (contre elle-même. Le monde que, pour la protéger, son sous-conscient a construit autour d’elle, s’écroule, et ses innombrables moi se raidissent dans leur dernier effort. Les barrières se multiplient autour des hommes, car les seuls remèdes que ces moi puissent trouver à leur position intenable, est pré­cisément la cause de leur mal. Plus ils souffrent, plus ils se rejettent sur ce qui les détruit, car ils sont voués à l’autodestruction. Les masses, ren­dues stupides par toutes les spécialisations qu’im­priment sur leurs âmes d’esclaves les autorités di­tes spirituelles, revêtent tous les uniformes qu’on veut, saluent de la manière qu’on veut, croient à ce qu’on veut, respectent et soutiennent les repré­sentants les plus néfastes de cette race sous-hu­maine qui affirme la puissance du moi.

Ce moi, nous l’avons maintenant situé dans l’économie du monde, nous en avons montré l’essence. Nous pouvons passer à l’étude des éléments qui le composent, et, en spectateurs de sa Comédie Psychologique, examiner les décors, les costumes et les masques dont il se sert, pour se faire en­voûter par ses propres rôles.

L’ÉVOLUTION DU SUBJECTIF DANS LA NATURE

II

Un plan d’étude

L’équilibre dynamique et l’équilibre d’opposition

Une des conclusions auxquelles aboutissent nos réflexions précédentes est que l’évolution du sub­jectif, dans la nature, est le produit d’une contra­diction. Toute évolution est une contradiction, une opposition, qui tend vers sa destruction en tant que contradiction, dans un nouvel état de synthèse. Lorsque l’équilibre absolu du « quelque chose » se trouve contraint de briser un agrégat particulier c’est cet équilibre permanent lui-même qui se manifeste par cette impulsion, bien plus, qui est son essence. A l’instant précis de la rupture, on peut dire qu’il y a identification entre le non-équi­libre absolu, et l’équilibre absolu : les deux ter­mes de l’antinomie coïncident. Ce fait exprime le plus haut degré possible de l’équilibre universel, puisque cet équilibre n’est pas un zéro, mais la fin de toutes les antinomies. Mais dès que la réaction primitive tombe parce que disparaît sa cause, et dès qu’un des nouveaux agrégats, planè­te, étoile, tend à stabiliser son équilibre-rupture sous l’influence du résidu des réactions (lois natu­relles), son homogénéité (approximative) primitive se brise aussitôt. Dès lors, dans cette masse qui était plus ou moins homogène, et qui ne l’est plus, chaque nouvelle espèce, chaque nouveau corps en forma­tion, se met à réagir d’une façon particulière, et chacune de ses réactions est une recherche d’équilibre particulier. Mais ici l’équilibre change complètement de direction, et ce fait est essentiel si nous voulons comprendre tout à l’heure comment le moi doit, au bout de la courbe du subjectif, se soumettre à l’équilibre dynamique du « quelque chose », au lieu de vouloir concilier l’équilibre statique de sa propre coquille, et l’éter­nité.

Aussitôt que dans une masse homogène sur­gissent des éléments dissemblables, chaque élément devient le sujet de réactions particulières, et cha­que corps en accumulant ses réactions, se modifie. Ceci veut dire qu’à chaque opposition, les réactions particulières, qui sont des mouvements, ne font que s’amplifier, lorsqu’elles ne sont pas vaincues et détruites par des vibrations extérieures plus fortes qu’elles. A la longue, parmi toutes les réac­tions qui demeurent, les unes finissent par domi­ner sur les autres, ce sont celles qui ont pu déve­lopper dans leurs corps une certaine permanence, ce qui veut dire une indépendance relative, ce qui veut dire une non-spécialisation relative. On voit donc que cette tendance vers l’équilibre est une tendance à un équilibre d’opposition, une tendance à développer, dans une multitude de réactions antagonistes, des îlots plus solides que les autres, moins dépendants, plus adaptés, mieux armés. C’est vers un équilibre de stabilité et d’isolement, vers un équilibre statique de conservation que tend chaque réaction particulière (qui devient l’expé­rience).

Se spécialiser pour ne pas se spécialiser

Mais ici nous voyons clairement comment agissent les deux termes — maintenant largement dissociés — de l’opposition qu’est le mouvement. Car chaque défense, chaque nouvelle sécurité, cha­que nouvel organe de combat qui assure l’indépen­dance par rapport aux réactions environnantes, en somme chaque conquête sur la spécialisation, est un isolement nouveau. Or l’isolement est lui-même une spécialisation : contradiction totale et néces­saire. C’est ainsi que lutte une espèce pour sur­vivre : elle se forge ses armes organiques, et tend ainsi à étouffer l’évolution dans un cul de sac. Seuls pourront donner naissance à de nouvelles espèces les individus qui profiteront de ces armes forgées par l’espèce, jusqu’à se retourner contre elle.

Naissance de la vie organique. Le désir

Ainsi, à la recherche de son propre équilibre, le subjectif se dissocie de plus en plus de l’universel. Dès que des réactions accumulées parvien­nent à modifier assez les corps pour que la recher­che de leur équilibre particulier triomphe sur les pressions extérieures, cette victoire, ayant défoncé pour ainsi dire le front ennemi, s’exprime par une avance, et c’est la naissance de la vie organique, de la reproduction. À ce moment, le subjectif qui n’était que des réactions physiques et chimiques, subit un changement d’état, il devient, (bien que tout à fait inconsciemment au début) le je et sa réaction devient le désir. A ce changement d’état, la lutte se précise entre les deux équilibres de sens contraire. D’une part, le « plus » universel tend à maintenir sans cesse le sujet en rupture d’équilibre, à le faire trébucher sans arrêt, à l’adapter en somme de plus en plus au dynamisme de la vie, et d’autre part, le sujet tend à développer, à asseoir de plus en plus son équilibre particulier et stati­que.

Le pôle qui s’oppose au désir : la peur

Le sujet se trouve dès lors constamment pris entre deux vibrations opposées : une rupture d’équilibre qui en fin de compte ne tend qu’à une permanence absolue d’équilibre, et la consolidation d’un équilibre particulier, qui ne tend en fin de compte qu’à une spécialisation, c’est-à-dire à une rupture. Or, non seulement le sujet est-il pris entre ces deux pôles antinomiques, mais il n’est absolu­ment pas autre chose que la somme de leurs réac­tions. Le je est l’ensemble des réactions qui se développent entre les deux termes de la contradic­tion qu’est le mouvement, et qui les dissocient de plus en plus. Ces deux pôles assument ici l’aspect d’un équilibre dynamique et d’un équilibre stati­que. À l’élan dynamique du désir, s’oppose donc une résistance statique de conservation : au désir s’oppose la peur. Le je est donc l’ensemble du désir et de la peur. Le désir est la perception qu’a un certain équilibre particulier de son insuffisance et le mouvement qui porte cet équilibre à se compléter. Il est le sentiment que quelque chose manque, et ce sentiment est donc une rupture d’équilibre qui fait trébucher le sujet, qui l’incite à des acquisi­tions, à des conquêtes, à des développements. Mais aussitôt que s’ouvrent au sujet des régions inexplo­rées, auxquelles il est parvenu en développant en lui des capacités nouvelles, se présente à lui d’une façon impérieuse la nécessité de rendre permanentes ces capacités nouvelles, afin de n’être pas écrasé sur ses nouvelles positions. L’instinct, qui avait poussé le sujet à conserver l’équilibre dynamique de son essence au détriment de son équilibre stati­que particulier, le pousse maintenant à conserver son équilibre particulier au détriment de son essence. Ainsi l’élan du désir est une réaction dont la direction s’identifie au signe « plus » de l’univers, et l’arrêt provoqué par la peur s’oppose par contre à ce signe : la peur est négative.

Si le sujet, poussé par son désir positif, ne rencontrait la résistance de la peur, il se ferait tout simplement détruire, car il ne développerait en lui aucune permanence, il ne pourrait vaincre aucune spécialisation.

Prédominance d’un équilibre sur l’autre : le sexe

Notons ici, que dans le sujet, qui est la somme des vibrations entre l’équilibre statique et l’équilibre dynamique, l’un de ces deux pôles l’emporte toujours (à ce stade du moins) sur l’autre. Si le je était une ambivalence parfaite de réactions, il ne bougerait plus. Si l’équilibre entre ses deux équilibres était total, leur somme serait égale à zéro, il n’y aurait plus de réactions, donc plus de sujet, et enfin plus de moi. Donc, tout sujet exprime nécessairement un pôle plus que l’autre. Le sujet en qui prédomine l’équilibre dynamique est mâle ; celui en qui prédomine l’équilibre statique est fe­melle. Le mâle est une rupture d’équilibre centri­fuge, la femelle recompose un équilibre provisoire, sous la poussée d’une force centripète [2].

La permanence s’établit : le moi

Quelles que soient les variétés des je, ceux-ci ne cessent de se développer, grâce à l’évolution des espèces. Par développement des je, nous entendons dire que le conflit entre les deux pôles ne cesse de se préciser et d’augmenter en intensité. En effet, chaque vibration, dans un sens ou l’autre, ne fait que renforcer son propre pôle, donc appeler, par compensation, une réaction équivalente, dans le pôle opposé. Ce procédé est celui d’une condensa­tion. Le conflit est amené graduellement à satu­ration, et à un moment donné, la dissociation entre les deux pôles assume une forme, là où cette dissociation (le je) n’était pas encore assez précise pour prendre corps. Ce nouveau change­ment d’état est la naissance de l’entité moi. À ce moment, le je exprime que l’antinomie a assumé un corps, en disant « je suis un moi ».

De même que le je était né dès l’instant que des corps avaient, sous la forme d’organismes, conquis une permanence suffisante sur leur environne­ment, le moi naît dès l’instant que cette permanence est établie. L’apparition de l’homme in­dique que des organismes possèdent déjà en eux une non-spécialisation suffisante, que ces orga­nismes possèdent déjà en eux la capacité de s’ac­corder au résidu cosmique de réactions, qu’ils n’ont plus besoin, en somme, de subir des modifications organiques importantes, car ils sont assez souples pour s’adapter aux circonstances, c’est-à-dire pour les dominer. Cette conquête de la stabilité orga­nique tend à calmer la peur organique, donc à arrêter l’évolution des espèces, parvenue à ses fins physiologiques. Cette peur organique était le sys­tème de défense qui enfermait toujours les espèces dans des spécialisations ; elle était la résistance qui endiguait la conquête de la non-spécialisation, qui se retranchait chaque fois derrière ce qui lui restait encore de non-spécialisation à conquérir. Elle était en somme le « retardement », ce retar­dement que nous retrouvons ensuite dans le dé­veloppement psychologique de l’homme, et qui est la base de toute la Comédie Mythique que se joue le sous-conscient depuis l’origine des temps.

Maintenant qu’avec l’apparition des hommes est acquise une non-spécialisation organique suffisante, le conflit entre les deux équilibres assume une forme, et s’achemine vers sa crise. La peur et le « retardement » débordent du domaine physiolo­gique dans le domaine psychologique. Toutes les civilisations que les hommes ont fondées sur la réa­lité de leurs moi, ne sont jusqu’ici que les étapes de leur acheminement vers cette crise définitive, qui doit détruire l’ensemble de leurs notions millé­naires. Cette poussée est inexorable, mais la ré­sistance est si violente, qu’il nous est imposable aujourd’hui de prévoir la fin de cette Comédie. Cette fin s’oppose à tout le patrimoine culturel des hommes, depuis le patrimoine traditionnel des métaphysiques asiatiques, jusqu’aux philosophies les plus révolutionnaires qui n’avaient pas encore eu le temps jusqu’ici de mettre en doute et de dé­molir le roc fondamental de la résistance, de la réaction, du retardement, le moi.

En parvenant ici à l’objet central de notre étude, le moi, nous devons déjà l’aborder, non pas du point de vue du moi lui-même, de ses connais­sances et de ses désirs, mais en faisant effort de pénétrer au contraire, malgré lui, dans une réalité dont il sera à jamais exclu.

Le point de rencontre

La permanence universelle, essentiellement non permanente dans tous ses éléments, s’oppose à toute permanence particulière. En elle, il ne peut exister la dissociation sujet objet. La permanence du moi ne serait que la permanence de cette dis­sociation.

Le sujet, sous l’aspect du je, est déjà parvenu à un degré extrême d’intensité. L’évolution des espèces (et du subjectif) est une chute de potentiel entre ce qui subsiste de la réaction individuelle de la planète, et le résidu des réactions sidérales. En­tre l’origine, uniquement dominée par la réaction de la planète, et la fin dominée uniquement par l’interdépendance des agrégats d’un système, il existe un point où les deux réactions coïncident c’est le plus haut point de la courbe de l’évolution. À ce point de rencontre les deux termes qui s’étaient dissociés, se recomposent, s’unissent, non plus sous leur aspect primitif d’éclatement cos­mique, mais d’une façon harmonieuse et paisible, bien que dynamique.

En quoi consiste ce point de rencontre ? Nous avons vu que la réaction de l’agrégat planète, brisée en une infinie multitude de réactions, crée des espèces, qui expriment d’autant plus une contra­diction qu’elles sont plus évoluées. Lorsque le je devient l’entité moi, les individus sont si bien non-spécialisés, ils sont si adaptés à la vie, que grâce à tout leur acquit ils se sentent complètement iso­lés dans eux-mêmes. C’est dans cet isolement que doit se produire la rencontre des deux termes dissociés.

Le pôle négatif du moi : l’intellect. Il s’associe à la peur

Nous avons vu que le je est un ensemble de vibrations entre deux pôles dissociés. Lorsque ces vibrations deviennent très intenses, le je, devenu le moi, ne peut que devenir de plus en plus intense encore, jusqu’à être conscient de soi. Il a la notion de sa permanence, « je suis tout le temps moi ». De cette notion surgit l’intellect. Jusque-là, le je n’avait que des désirs qui le projetaient en dehors de lui-même, et des craintes qui consolidaient ses positions, et il oscillait entre ces deux pôles. L’en­semble de ces oscillations (l’expérience) permet­tent maintenant au moi de développer son intellect. Il est très important de noter que l’intel­lect ne peut émaner que d’un je qui se sent perma­nent. Il repose sur la permanence du moi, comme un objet repose sur une table. Il permet au sujet d’abstraire et de raisonner. L’observateur, après avoir étudié l’univers, comparé, déduit, expéri­menté, se retire du monde concret, s’isole dans l’abstraction, en demeurant assis en lui-même, au sein de sa permanence en tant qu’entité [3].

L’intellect est donc l’aboutissement de l’isole­ment individuel. Poussé à se perdre, à sortir de soi par la force de ses désirs, poussé à se re­trouver, à se construire une place-forte par sa peur conservatrice, le je a fini par conquérir et s’isoler, par être l’organisme le plus adapté à l’instant pré­sent, donc le plus adéquat au « plus » qui résulte à chaque instant de l’univers, mais il a payé cette adaptabilité par la négation de toute adaptation : le moi isolé, s’oppose au reste de l’univers dès l’instant que l’organisme est achevé. Dès sa nais­sance, l’intellect est un valet à la solde du moi et de son isolement. Tant que le moi aspire à l’im­mortalité, l’intellect ne peut que se prêter à sa volonté d’isolement, et en effet, n’est-il pas le simple aboutissement de toutes les peurs, de toutes les barrières qui ont créé le moi, en l’isolant ? Si l’in­tellect peut servir à l’observation du monde, à la science, à l’organisation de la vie, s’il peut établir des rapports entre les choses et les personnes, il ne peut jamais guider le moi vers la connaissance, il ne peut dans ce domaine que se faire guider par le moi pour lui prouver surabondamment son immortalité. L’intellect devra finalement s’affran­chir, ainsi que nous allons le voir. Pour le moment il joue, par rapport au moi, le même rôle que joue la peur par rapport au je. Il arrête son élan cen­trifuge, il pose des jalons, des barrières, des fron­tières, il obéit scrupuleusement au désir ardent qu’a le moi de ne pas se perdre, de durer dans l’éternité des temps, de nicher sa permanence individuelle et statique dans la permanence formi­dable, impersonnelle, dynamique, du monde. Ainsi, dans la connaissance de soi, l’intellect est aussi négatif que la peur, et s’associe constamment à elle. Les résultats de cette association sont les reli­gions [4].

Le pôle positif du moi : le doute ; s’associe à l’amour

Le pôle positif du mouvement, en opposition à l’intellect, développe dans le moi l’instrument, qui allié au désir, éveillera enfin le moi à la réalité. Cet instrument est le doute. Le doute est essentiel­lement positif, car il pousse le moi à briser son équilibre statique au bénéfice de la réalité. Le doute, au début de notre exposé, a déclenché l’événe­ment (« j’ai dit qu’il y a quelque chose ») grâce auquel le je qui cherchait s’est retrouvé au seuil de la connaissance. Le doute est l’éveil de la cons­cience. Nous avons déjà souvent parlé des rêves, et du fait qu’un personnage de rêve ne doute pas de l’univers fantastique où il se trouve. De même, la personne qui a renoncé à douter n’a fait que se rendormir; quant à celle qui n’a jamais douté, elle ne s’est tout simplement jamais éveillée.

Le doute total est la seule voie vers la permanence absolue, car il détruit sans pitié tous les essais de permanences partielles où se réfugie le moi. Le doute et le désir s’opposent à la foi et à l’intellect son valet, dans la lutte entre le « plus » et le « moins », entre l’éternité de l’instant présent, et les refuges du moi pourchassé.

Le moi divisé par ses deux facultés, le désir (l’amour) et l’intellect, se bat contre lui-même. Ses armes sont, d’une part, le doute, d’autre part la peur. Le combat ne peut cesser qu’avec la destruction d’une de ces deux armes. Lorsque c’est le doute qui est vaincu, le moi a calmé sa peur dans un système de pensée ou dans une foi, il s’est isolé dans une vie mutilée et sous-consciente, en se prouvant sa propre réalité. Lorsque c’est la peur qui est vaincue, le doute, parvenu à une intensité indescriptible de dynamisme, brise la prison du moi, et découvre l’éternité. Alors les deux ennemis, l’amour qui est positif, et l’intellect qui était néga­tif, se précipitent l’un dans l’autre dans un incen­die, où changent d’état, en se combinant, l’amour et l’intellect, le sujet et l’objet, l’équilibre dyna­mique et l’équilibre statique. Dans cet état, rien n’existe dont on puisse dire que cela est ou que cela n’est pas, car l’entité elle-même qui donnait des noms aux choses, le moi, a disparu, et à sa place est une éternité absolument présente, et ab­solument changeante à chaque instant.

La double victoire

Ce combat entre les facultés du moi doit finir par une double victoire. L’amour a vaincu l’un après l’autre tous les objets de l’amour, il s’en est affranchi ; il s’est retrouvé en dehors de tous les objets, dans leur essence ; il est devenu permanent et libre. Avant la victoire, l’amour ne cessait de perdre à chaque instant son signe positif, de le noyer dans le négatif de la peur. La peur de perdre l’objet de son amour, était le sentiment qui rem­plaçait et détruisait l’amour. Celui-ci n’était plus qu’un « attachement », c’est-à-dire l’opposé du désir positif centrifuge. Le moi ne cessait de trans­former son désir de se perdre, que lui suscitait son essence en un désir de se retrouver. Le vide qu’il éprouvait à percevoir sa nature antinomique, loin de vouloir le combattre, en en détruisant la cause, qui est le moi lui-même, il s’efforçait de le combler en renforçant un pôle et puis l’autre de sa contradiction intérieure.

A la victoire, l’intellect se transforme aussi. Jusque-là, il était le serviteur du moi, maintenant il se met au service du doute. Jusque-là, dans l’His­toire, l’intellect était une arme que maniaient les privilégiés, ceux dont les moi se sentaient très im­portants. Les castes dirigeantes, servies par les phi­losophes et les théologiens, s’étaient arrangées pour organiser un monde hiérarchisé, dont les castes étaient maintenues dans des fonctions spécialisées. L’intellect avait tout organisé, tout expliqué. A la machine hiérarchique il ne manquait pas un rouage, L’être suprême, dieu, le soi cosmique, bref le pouvoir absolu de la hiérarchie, était devenu l’ob­jet même de l’intellect, et l’intellect l’apanage exclusif de quelques « élus », c’est-à-dire de quel­ques exploiteurs vaniteux. Mais cette exclusivité des Églises n’avait pu empêcher quelques hommes libres de mettre leur intellect au service du doute. La science fut la plus forte. Malgré le moi, l’in­tellect au service du doute positif, créa un monde positif, révolutionnaire.

Ainsi, selon la loi constante des moi antinomi­ques, tout devint sens devant derrière. L’intellect négatif, appuyé solidement sur la réalité du moi, fit œuvre positive, et en s’associant au doute malgré le moi, conduisit le monde à sa définitive révolu­tion ; et à cette œuvre s’opposèrent de toutes leurs forces tous les ministres de tous les cultes, au nom de l’amour, de l’amour qui eût dû signifier l’aban­don de la réalité du moi, mais qui, associé à l’égo­tisme des puissants, n’était plus que le masque de leur peur.

Les facultés, à la mort du moi

L’amour et la peur, l’intellect et le doute, sont les deux pôles aux quatre faces, du moi et de ses œuvres. Lorsque le moi disparaît en tant qu’en­tité ; lorsqu’à la fin de la courbe de son évolution, le subjectif réunit enfin ses deux pôles et retrouve à travers la permanence de ce qui n’est plus une entité, la permanence dynamique du monde ; alors les deux facultés, en fusionnant, se purifient : la peur est vaincue, mais aussi le doute. Ils sont vaincus par le vide, car dans le gouffre béant de l’illi­mité, où s’est volatilisé le moi, si la peur n’existe plus ce n’est point parce que celui qui avait peur est devenu brave, mais c’est parce qu’il n’existe plus. Ce n’est point l’objet de la peur qui a disparu, mais le sujet qui avait peur. Et de même, si le doute n’existe plus, ce n’est point parce que celui qui doutait a enfin trouvé un refuge solide, mais tout simplement parce qu’il n’est plus là. Nous verrons plus loin comment peut se décrire la faculté uni­que qui résulte de la fusion des facultés du moi. Indiquons simplement ici que les attributions de l’amour et de l’intellect y changent de sens. Au lieu de prétendre résoudre par l’intellect les « problè­mes de l’univers », et de faire découler de cette fausse connaissance, qu’est la métaphysique, des rapports dits d’amour avec ses semblables, l’hom­me s’aperçoit que la solution de son problème ul­time ne se trouve que dans un acte d’amour, et que les rapports entre hommes doivent être d’in­telligence. La résultante des deux facultés est une totalité, où l’amour et l’intellect font place à une lucidité constamment adaptée aux contingences et constamment créatrice de nouvelles valeurs. L’intellect, devenu amour, dégage de chaque ins­tant, avant qu’il ne s’écoule, la connaissance qu’il offre. Cette sagesse n’a que faire des traditions elle est à chaque instant la nouvelle résultante de tous les siècles passés. L’amour, devenu intelligence, découvre en chaque chose, en chaque personne, non pas un objet d’attachement, mais l’essence permanente de tout ce qui est impermanent. Cet amour est la transmission, à travers ce qui passe, de ce qui demeure.

La richesse que la Nature accorde aux moi

N’oublions pas la situation des moi, tels que nous les avons déjà étudiés dans leur double mi­lieu, Nature et Société. Le moi n’est l’affirmation que d’individus parvenus à un développement biologique suffisant. Nous avons déjà vu (et nous re­viendrons sur cette question) que les hommes pré­historiques étaient pré-individualisés, en ce sens que leur je, leur sens du subjectif, ne parvenait pas à se condenser assez pour affirmer « je suis un moi, une entité isolée, détachée de vous tous ». A ce stade préhistorique existent encore certains êtres humains. Ils sont si peu conscients, qu’en leur esprit, la réalité de leur groupe l’emporte sur la leur. À l’intérieur d’un « nous », et dans les limites de ce cercle, ils sentent bien des désirs individuels, mais leur intellect n’est encore qu’embryonnaire, car il ne fait que refléter les idées de leur groupe. Bien que cette description puisse se rapporter à (presque) tout le monde, et surtout aux brebis de toutes les congrégations, nous devons distinguer les individus qui, bien qu’ils sentent « je suis moi », se soumettent au groupe, de ceux qui pour des insuffi­sances congénitales ne pourront jamais parvenir à se dire « je suis un moi, je suis une entité ». Éta­blissons que tout individu moyen, d’une race quel­conque, a en lui, à sa naissance, la possibilité de se dire un jour « je suis moi ». Considérons main­tenant un de ces individus à sa naissance. Dès avant sa naissance, il est spécialisé, déterminé par les deux germes qui sont lui. Ces germes, il est vrai, remontent, ainsi que nous l’avons vu, jusqu’à l’ori­gine des temps, donc contiennent la totalité de l’évolution, et le germe primordial dans sa totalité. Mais ce germe primordial s’y trouve différencié, spécialisé : chaque enfant naît avec des caractères de race, et avec une hérédité particulière ; il porte en lui des caractères acquis par des groupes, et des caractères acquis par des individus de ces grou­pes. Chacun est une ramification unique, issue de ramifications.

Dès leur naissance, des enfants issus de pa­rents communs peuvent ne pas se ressembler. Par­mi la multitude des caractères ancestraux, les uns ou les autres prédominent, ou des caractères qu’on ne peut pas retracer. Certains enfants ressemblent d’une façon frappante à des personnes de leur groupe, d’autres se détachent, ils sont moins do­minés par les spécialisations du groupe, ils sont plus individuels. Mais malgré ces différences, ces désavantages et avantages particuliers, nous éta­blissons pour chacun d’eux la proposition suivan­te : le fait qu’un organisme est, à sa naissance, assez évolué physiquement pour pouvoir dire un jour « je suis moi » (si on lui accorde un dévelop­pement normal), ce seul fait indique que cet orga­nisme possède, malgré ses spécialisations, une non-spécialisation qui peut lui suffire, dans le courant de sa vie normale, à briser les cadres du subjectif, et à résorber sa conscience dans l’essence des cho­ses. En effet, la planète n’a pas besoin de créer des organismes plus évolués que ceux qui sont parve­nus au « je suis moi ». Elle n’a pas besoin d’organismes susceptibles de dire « je suis un dieu, je suis un surhomme ». « Je suis moi », cela suffit à toute l’évolution du globe. Cela veut dire que l’antinomie sujet-objet, équilibre statique-équi­libre dynamique, durée-éternité, etc…, etc… est parvenue à sa crise, à son dernier état, au delà duquel elle ne peut qu’éclater, et faire éclater la courbe entière du subjectif, dans l’éternel présent, cause et fin de cette planète et de ses créations.

Ainsi, tout être humain qui naît, pour peu qu’il soit capable de cette simple assertion « je suis moi », porte en lui la possibilité d’être beaucoup plus que le Dieu qu’il apprendra à invoquer : l’éternité présente. Cela, c’est la richesse que lui accorde la Nature à sa naissance. Voyons mainte­nant de quels dons le gratifie son second milieu, la société.

Le don que la société fait aux moi

La société est faite, depuis des siècles, d’êtres comme lui, qui parce qu’ils ont senti, cha­cun individuellement, « je suis moi », ont aussi­tôt tout mis en œuvre pour asseoir la permanence de ces moi. Or un petit fait, petit mais constant, fatal, inéluctable, donc insupportablement ironi­que, vient déranger la permanence assise de ces moi rassemblés : la mort. La naissance et la mort contredisent le sentiment qu’ils ont de leur perma­nence. Entre cette origine mystérieuse et cette fin mystérieuse, il y a une permanence, le moi, qui sait qu’il est le moi, qui ne peut supporter de ne l’être plus. Il est isolé, donc il est négatif puisqu’il lui manque quelque chose (il est moins quelque chose). Il construit donc son rêve, son univers my­thique, sur ses expressions négatives : la peur, et le fait de ne pas douter. Ces deux données sont celles des cauchemars (en rêve, on ne doute pas de l’au­thenticité du rêve) [5]. Or, socialement, ces deux expressions négatives s’associent : 1°. La peur arme l’espèce, elle la protège en développant ses spécia­lisations, en l’établissant dans un équilibre aussi statique que possible, en s’efforçant de détruire tout individu qui serait le porteur de l’espèce fu­ture. Ces spécialisations, appliquées à des êtres suf­fisamment non-spécialisés pour pouvoir s’adapter à tout, créent non seulement toutes les barrières psychologiques possibles, de races, de castes, de religions, de classes, d’intérêts, de préjugés, etc… mais tendent à rejeter littéralement l’homme dans des spécialisations physiques, en les lui attribuant comme fonctions sociales : les corps de métiers, les corporations, aux Indes le dharma des castes, etc… sont censés conduire chaque individu vers sa per­fection. Erreur perfide : gare à celui qui s’y laisse prendre, car la société, en le spécialisant, détruit en lui le germe des espèces futures. 2°. Le non-doute, c’est-à-dire la foi, la soumission, l’obéissance, l’acceptation en somme de ce rêve sous-cons­cient de la peur, donne un corps au rêve, le revêt de réalité, l’assoit dans l’autorité, dans la tra­dition, dans le conformisme. Ainsi, la foi consolide l’univers fantasque que crée la peur, tout en cal­mant la peur.

Le cercle vicieux s’est refermé, le moi est pris dans sa propre création.

Un danger social : l’homme qui n’a plus de moi

C’est dans cet univers sous-conscient que naît et grandit chaque être susceptible de dire un jour « je suis moi », et de comprendre que ce moi n’est qu’une irréalité. La société est impitoyable pour ceux que dévore la flamme de la conscience. La conscience ne peut que détruire le moi, ce personnage de comédie. Le social se hâte d’imposer ses conformismes à celui que tente l’aventure de ne pas savoir qui il est. Elle établit chacun dans un cadre, dans une famille, dans un état social, dans un nom, une profession, un groupe, une confession, une foi, des idées, des enthousiasmes, des haines, des opinions, dans une hiérarchie de temps et d’espace, dans des frontières, sans quoi il risquerait de ne pas savoir qui il est. Il serait terrible pour le social, cet homme affranchi de sa race, de sa nature, de sa culture, de son pays, cet homme qui n’aurait plus de moi. Car il serait le destructeur de tout l’édifice de rêve, dans lequel aspire à s’arrêter la collectivité.

Voilà donc le point de départ de tout indivi­du. Il est poussé intérieurement à se constater, c’est-à-dire à se dépouiller, à dissocier son entité des rôles et des costumes que lui impose le social, et d’autre part le social tend à l’identifier à ces rô­les et à ces costumes. Le social lui imprime dans la cervelle : « tu es Pierre, Paul, un menuisier, une mère de famille, un prolétaire, un bourgeois ». L’individu tend à affirmer « je suis une entité, indépendamment de tout cela ; si je n’étais rien de tout cela, je serais tout de même quelque cho­se ». Le social le façonne, le pétrit, le crée véritablement, puisque le moi n’est que le rôle que joue ce moi, mais derrière son masque, son déguisement, son rôle appris, le moi tend à se dire « je suis moi quand même ».

Or, que signifie cette constatation, sinon que le moi commence à douter de sa propre réalité ? Nous avons déjà vu au début de cet exposé que l’on ne constate quelque chose que lorsqu’on doute de sa réalité. Ne pas constater, c’est ne pas être cons­cient. Se constater soi-même, dire « je suis moi », cela veut dire que l’on commence à se dissocier de son rôle. Ce rôle c’est le sous-conscient, c’est tout ce dont on n’a pas encore douté. Tels des ac­teurs de théâtre, qui devenus fous, s’identifieraient à leurs rôles, et croiraient être, eux-mêmes, des rois, des reines, Hamlet, M. Jourdain, les hommes définissent leurs moi par les caractères et les attri­butions de leurs rôles. Ces personnages agissent, vont et viennent, parlent, ont des idées, mais ils sont sous-conscients. Le groupe qui les a formés veut qu’ils demeurent dans cet état de sous-cons­cience, car tant qu’ils ne doutent pas de la réalité de ces rôles, de leurs moi, ils sont les créateurs et les soutiens de l’ordre qu’ont établi précisément tous les moi dans le but de se sentir réels.

Aussitôt que le je émerge de sa sous-cons­cience juste assez pour dire « je suis moi », c’est-à-dire pour se constater, cette constatation, qui est un doute, lui fait peur. Il a peur, parce qu’il a douté de sa réalité, mais il ne se rend pas compte que cette peur provient d’un doute. Il ne veut plus perdre pied, il ne veut plus courir le risque de n’être plus ; dès lors il met tout en œuvre pour se prouver que ce moi est réel, que ce moi est l’être, que ce moi est impérissable. Il se réfugie dans une congrégation, et se sent « sauvé ». Dans les congrégations chacun a besoin de sentir autour de lui la foi des autres. Ainsi s’apaisent la peur et le doute.

Mais si ce moi, rejetant toute peur, ne craint pas d’en arriver un jour aux pires extrémités, à se perdre, à danser sur l’abîme, à se précipiter dans le vide, « à n’avoir plus de lieu où reposer sa tête » ; bref, si, poussé par le dynamisme magnifique du doute absolu, il ne craint pas de dissocier son « être » de tout, de tout, absolument ; d’émerger chaque fois ; de rejeter ses anciennes associations ; de rejeter les nouveaux pièges que lui tendent tous les objets du monde pour l’associer à eux ; de dé­truire la nouvelle entité qui se reconstruit sur les ruines de l’entité qui s’écroule ; si ce moi, trans­formé en une torche incandescente, brûle impitoya­blement tout ce qui est lui, pour se prouver que ce n’était pas encore lui, alors un jour, devenant suprêmement conscient, et ne trouvant plus rien à quoi s’associer, ce qui reste de lui saute tout en­tier dans la flamme éternelle qui consume tout, sauf l’éternel, et, étant mort en tant qu’entité, il n’est plus que vie.

Pour en arriver à cet accomplissement final, le moi, doit rejeter toutes les vérités qu’on lui offre, il ne doit obéir à personne, il doit être insoumis, il doit s’affranchir de toute imposition, de toute autorité spirituelle, de toute croyance, de toute doctrine, de tout idéal, de tout conformisme, et de toute idée acquise. Il ne doit se laisser dominer par aucune loi morale non plus. Tous ces conformismes, soit intellectuels soit sentimentaux, ne tendent en effet, qu’à une chose : arrêter le moi dans son élan positif de doute, dans son autodestruction libératrice, dans sa recherche de l’éternel équilibre dynamique, en le persuadant de chercher son salut éternel, à lui, entité. Toutes les morales religieuses et sociales tendent à détruire entièrement l’aspect positif, dynamique, de chaque moi, en lui promettant une durée statique (par lui?même, au moyen de ses enfants, considérés comme son prolongement, etc… le matérialisme statique et le spiritualisme aboutissent à des conséquences analogues).

Le conflit est gigantesque entre les groupes organisés en vue d’établir les moi dans la croyance en leur réalité, et les moi qui refusent de se soumettre, qui veulent s’accomplir en se consumant.
Les mots sont ici si bien intervertis, leur sens est si bien déformé, que ce qui est « vie » pour les uns n’est que « mort » pour les autres, et inversement. Nous ne pouvons guère nous attarder dans cet exposé, sur ce conflit. Nous l’analyserons dans notre Comédie Morale. Mais avant d’indiquer dans ses détails le processus de la libération des moi, nous pensons qu’il n’est pas inutile d’éclaircir en­core une fois le sens de cette libération.

L’erreur fondamentale — tragique — est de confondre la personnalité, avec la notion que l’on a d’être une entité séparée. — Je suis moi, dit le croyant d’un idéal quelconque, à moi qu’arrivera?t-il ? — Rassure-toi, lui dit l’autorité morale ou spirituelle, cette notion très personnelle que tu as d’être toi, tu la cultiveras, et même d’une façon agréable. Tu la nicheras dans une divinité, ou dans un chef social, hiérarchique, qui eux aussi disent « je suis moi », et qui, dans leur sein, préserveront, en les dominant, et en s’unissant à eux, tous les « je suis moi » qui se seront sauvés [6]. Mais pour cela tu feras ce que je t’ordonnerai : tu croiras, tu obéiras, tu penseras de la façon que je te dirai, tu feras les gestes que voici, tu réciteras les textes que voici. Si tu ne m’obéis pas, ton moi ne se dé­truira pas, mais dès l’instant que tu mourras, il sera torturé sans rémission, pour toujours, tou­jours, sans que personne puisse jamais obtenir ton pardon, ni te consoler (ou je te plongerai en prison, etc… dans le social).

On octroie ainsi au moi l’éléphantiasis. Don illusoire, car la notion moi est une antinomie, et voici que cette antinomie, si nous l’imaginons aussi grande que le cosmos, si nous l’appelons Dieu, ne sera jamais qu’un « Principe » dissocié de son propre univers. Mais le moi ne voit pas ce qu’il y a de puéril dans toutes ses religions. Il se soumet aux autorités spirituelles, il se soumet aux confor­mismes, et cette soumission détruit précisément sa possibilité de s’affranchir, c’est-à-dire sa vraie per­sonnalité, et renforce jusqu’à sa mort le person­nage moi dans un rôle inexorable et ridicule.

Si nous comprenons, par contre, que chaque individu est un phénomène absolument unique dans l’histoire du monde, et que par conséquent la notion qu’il a d’être un moi est le résultat d’une quantité d’éléments, d’expériences, etc… qui n’appartiennent qu’à lui, nous voyons aussitôt que, pour se délivrer, chacun doit rejeter des associations qui lui sont uniques. Cette voie, tout à fait particulière, que chacun a de se libérer, le fait que chaque moi, comme un agglomérat de nœuds, ne peut se défaire qu’en défaisant les nœuds qui le composent lui, et aucun autre, c’est cela la personnalité. Au con­traire, en protégeant ce moi, en le replâtrant pour ne pas le défaire, sous prétexte que la personna­lité est la notion que l’on a d’être moi, on détruit ce que l’on a de particulier, c’est-à-dire la seule issue que l’on puisse avoir.

Les conflits dont nous sommes témoins à notre époque marquent la féroce volonté qu’ont les moi de résister aux assauts de la vie, au moment his­torique où la vie force le subjectif à changer d’état, à briser les coques des moi, pour s’accomplir. Tous ceux qui, en s’attachant à la permanence de leur moi, s’opposent, sous prétexte de personnalité, à la civilisation collectiviste qui finalement triom­phera, ne comprennent pas que c’est au contraire cette civilisation, qu’ils combattent, qui dégagera les personnalités. Nous assistons partout à des luttes entre des pouvoirs organisés, qui cherchent à s’ar­racher la domination dite spirituelle sur les masses. Récemment, un conflit entre le pape et un dictateur personnel dont le cri de ralliement « à nous » in­dique assez que sa conception de l’État n’est qu’une amplification de la notion « je suis moi », nous a montré jusqu’où peut aller la soumission des masses, de tous ces moi, qui pour établir leur per­manence statique, acceptent par peur, de faire tous les gestes que l’on veut, et de se soumettre tout entiers, cœur, corps et cervelle, à tous les rôles que l’on veut.

Ayant exposé les données générales de notre Comédie Psychologique, nous allons maintenant suivre pas à pas le je qui ne veut plus être un moi, dans la conquête de sa délivrance.

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[1] FORMATION DU GLOBE TERRESTRE. — Les théories scientifiques récentes, qui font résulter la planète d’un double processus (1 ° éclatement du corps céleste primitif en innombrables fragments, 2° condensation, autour des ­fragments les plus importants, des poussières et débris Cosmiques) ne font que confirmer notre description (qui ne s’attache, d’ailleurs, qu’aux très grandes lignes).

[2] LA COMÉDIE SEXUELLE. — Nous ne pouvons que préciser ici l’origine de la Comédie Sexuelle, telle qu’elle se présente à notre méthode. Cette origine est celle du je lui-même. La poussée sexuelle s’identifie à la rupture d’équilibre qui fait mouvoir le je. La sexualité a joué un rôle prépondérant dans la formation des je individuels (totémisations, etc.). La courbe du subjectif a son aspect sexuel, l’histoire des je à la recherche de la connaissance peut se décrire sous cet aspect-là ; et, un jour, nous ver­rons comment l’aboutissement final du subjectif est aussi un aboutissement sexuel, une résolution de la poussée sexuelle en une nouvelle combinaison. La psychanalyse a expliqué une inconnue, le je, par une autre inconnue, le sexe. L’édifice qu’elle a construit jusqu’ici, peut être utile provisoirement, mais ses fonda­tions ne reposent pas sur le sol profond. Il est vrai que la psychanalyse ne prétend pas résoudre les problèmes ultimes. Pour reconstruire la psychanalyse sur le bon sol, nous devrons l’examiner avec notre méthode.

[3] INTELLECT. — Ce mot s’oppose à celui de Connais­sance comme le statique et le passif s’opposent au dyna­mique et à l’actif. Il n’exprime que le statu quo du « moi » qui refuse de progresser. Kant, philosophe par excellence du statu quo, l’appelle Entendement ; le tableau des Caté­gories, dans la Critique de la Raison Pure, en constitue une description parfaite. L’homme décentralisé, doutant de l’intellect, peut, alors seulement, le connaître, en déter­miner la fonction toute provisoire, et s’en servir comme d’une simple technique.

Voici l’antinomie qui constitue l’essence de l’intellect : grâce à l’intellect, je puis me représenter, au même instant, plusieurs actions possibles (cette porte : la possibilité de sortir; cette plume, la possibilité d’écrire, etc.) ; parmi ces actions possibles j’en accomplirai, à tel instant donné, une seule ; les autres seront sacrifiées ; l’intellect est donc d’abord l’expression (illusoire) du libre arbitre. D’autre part, l’intellect ne connaît jamais que des actions passées ; il les connaît selon un déterminisme mécaniste. L’intellect oscille entre les deux pôles illusoires du libre arbitre et du mécanisme : futur indéterminé ou passé déterminé. Sa liberté, non plus que sa nécessité, n’est jamais actuelle.

L’intellect porte en lui, comme tout équilibre provi­soire, les germes de sa destruction. Il peut, par les seules ressources de sa logique, émettre ce jugement : « le passé n’est plus ; le futur n’est pas encore ». Mais l’homme qui aurait le courage de penser ce double truisme, de le vivre, serait rendu à la réalité actuelle (c’est-à-dire de l’acte et de l’instant), et « son intellect ne lui appartiendrait désor­mais pas plus que son corps.

[4] INTELLECT ET MOI. — On nous oppose ceci : « si l’intellect ne peut reposer que sur la réalité du moi, il ne pourrait pas démontrer l’irréalité du moi, ainsi que ce livre se propose de le faire. En outre, il est incontestable qu’aujourd’hui de nombreuses personnes se sont déjà dé­livrées intellectuellement de l’envoûtement du moi, et de ses religions ». Je répondrai à cela en généralisant la phrase de la note précédente, au sujet de l’homme décentralisé. L’intellect n’accepte de jouer à établir la non-réalité du moi, qu’après avoir transféré cette réalité dans les domaines affectifs et sensuels, émotions, amour, art, passions, ambitions, etc… domaines où il se déclare incompétent, où il refuse de pénétrer, dont il refuse de douter. Ce transfert de la réalité du moi ne fait que renforcer son illusion, son centre, en rendant celui-ci invisible. Le moi, ainsi mis à l’abri, joue ensuite à s’iden­tifier à l’intellect, et à se prouver à lui-même son irréalité, et cela uniquement dans le but de se donner une exci­tation intellectuelle, des sensations qui sont le moi dans la perception qu’il a de lui-même. Poussant à l’extrême l’assertion absurde de Descartes, il éprouve ceci « je ne suis pas, donc je suis ». Ce que Descartes a fait pour les objets (je doute des objets, donc je suis), il le fait pour lui-même, devenu son propre objet. Conclusion : néces­sité de briser tous les centres autour desquels se recons­titue le moi, dans tous les domaines sans exception, et alors seulement, se servir de l’intellect comme d’une simple technique. Ce livre ne détruira pas des moi, mais leur propose cette technique.

[5] Tous les mythes, sans exception, toutes les reli­gions dans leur totalité (crédos, théologies, métaphysiques, morales, cultes) et d’une façon générale tous les symboles quels qu’ils soient, religieux, occultes, artistique, sociaux, etc… ne sont que des constructions qu’élève l’inconscient non pas pour se réveiller, mais pour protéger son sommeil. Autour de chaque libération, de chaque tentative de réveil, il construit en hâte ses symboles, pour replonger l’huma­nité (le dormeur) dans le sommeil : fondation des reli­gions, etc… Ceci est une généralisation de la thèse freu­dienne des rêves, que nous appliquons à l’humanité entière, dans toute son histoire (en donnant de nouvelles défini­tions à la conscience) et constituera un des leit-motifs de notre Comédie Religieuse.

[6] Le petit monsieur moyen, dont le pays produit à tout bout de champ « les plus grands hommes du monde », est une partie de ces grands hommes : exalta­tion, par procuration, de son petit moi. Même processus, exalté à l’extrême, pour Dieu.