Ulrich Mohrhoff
La théorie monétaire de la conscience d’Erik Hoel et la matrice de l’expérience humaine

les organes sensoriels physiques ne sont pas les créateurs des perceptions sensorielles, mais eux-mêmes la création, les instruments et, en ce monde, un intermédiaire nécessaire des sens cosmiques ; le système nerveux et les organes vitaux ne sont pas les créateurs de l’action et des réactions de la vie, mais eux-mêmes la création, les instruments et, en ce monde, les intermédiaires nécessaires de la force de Vie cosmique ; le cerveau n’est pas le créateur de la pensée, mais lui-même la création, l’instrument et, en ce monde, l’intermédiaire nécessaire du Mental cosmique.

La véritable ignorance existentiellement dangereuse va bien au-delà de notre incapacité à distinguer la conscience de la non-conscience

L’objectivité est l’illusion d’un sujet qui croit que l’observation peut se faire sans lui. Faire appel à l’objectivité revient à se décharger de toute responsabilité — d’où sa popularité. — Heinz von Foerster [1]

La complainte de Hoel

Il y a quelque temps, le neuroscientifique, philosophe et écrivain Erik Hoel a publié un article sur Substack intitulé « Nous, chercheurs sur la conscience, vous avons laissé tomber ». Il commence par nous dire que le dernier livre de Michael Pollan, A World Appears: A Journey into Consciousness (tr fr Et un monde apparaît : Ressentir, penser, être soi : enquête sur le mystère de la conscience), lui a été recommandé « par presque tout le monde à ce stade ». Et pourtant, il « a à peine réussi à le terminer », éprouvant les sensations suivantes pendant sa lecture : frustration, angoisse, impatience fébrile dans les jambes et vagues de fatigue écrasantes. « À un moment donné, j’ai eu physiquement la nausée ».

Je comprends tout à fait. Le passage suivant me touche également :

J’avais l’impression que chaque chapitre ou chaque nouvelle section pouvait être prédit par une sorte de machine statistique conçue pour produire des livres sur la conscience (« Bon, voilà le passage sur David Chalmers »). Certes, j’ai l’avantage d’être chercheur dans le même domaine et d’avoir même travaillé avec certaines des personnalités dont parle Pollan, ce qui explique pourquoi, dans mon propre ouvrage The World Behind the World ( nous semblons tous graviter autour des mêmes titres, n’est-ce pas ?), j’ai raconté à grands traits sensiblement la même histoire. Mais on peut même remonter à l’ouvrage du journaliste scientifique John Horgan, The Undiscovered Mind, publié en 1999, pour y trouver des étapes similaires dans les avancées et des noms tout à fait familiers. Cela fait 27 ans, période durant laquelle le débat s’est (comme c’est le cas dans de nombreux domaines scientifiques) concentré sur des figures majeures, telles que les neuroscientifiques Christof Koch, Giulio Tononi ou Antonio Damasio, ou des philosophes comme David Chalmers.

En quoi, alors, les chercheurs en conscience nous ont-ils déçus, comme l’affirme ou l’avoue Hoel ?

En ce moment même, quelque part, un étudiant tombe amoureux d’un chatbot plutôt que de la jeune femme assise à côté de lui en cours, tout simplement parce que la science ne peut littéralement pas lui dire que le chatbot ment lorsqu’il prétend éprouver de l’amour.

La science n’en sait donc pas assez sur la conscience pour distinguer la conscience de l’IA de la conscience humaine. Chez Hoel, cela évoque la vision cauchemardesque de notre civilisation agissant « comme une métamorphose inversée, où quelque chose de plus faible, mais de plus beau, la conscience organique, serait abandonné lors de la naissance d’un horrible insecte dévoreur d’étoiles fait de multiplication matricielle. Et l’on découvrirait alors qu’il n’y a rien qui ressemble à deux matrices en train de se multiplier ». Pour Hoel, la recherche universitaire sur la conscience a jusqu’à présent été « une activité relativement confortable ».

La vie d’autrui n’est pas immédiatement en jeu, comme c’est le cas pour la recherche sur le cancer, et les idées sont amusantes à discuter dans des podcasts, sans qu’aucune opinion ne puisse vraiment être réfutée. Je pense donc que beaucoup d’entre nous se sont rendus coupables de penser, au fond d’eux-mêmes, que rien ne sera jamais complètement résolu, et que travailler sur la conscience revient donc essentiellement à parler de choses intéressantes, à promouvoir sa théorie favorite du moment lors de conférences, à rédiger des articles que seuls quelques autres chercheurs lisent vraiment, peut-être mettre quelques étudiants de premier cycle dans un scanner cérébral et produire des graphiques colorés, à jalouser les financements, et se montrer mesquins quant à la composition des comités, et en gros, passer des décennies à optimiser sa carrière.

Mais cela ne peut plus durer.

Le fait qu’il existe un trou béant dans la vision scientifique du monde de l’humanité est réellement problématique ; notre ignorance a conduit à l’instabilité, à l’incertitude et, aujourd’hui, à un danger réel. Les chercheurs sur la conscience doivent se bouger collectivement et résoudre ce problème.

Et pourquoi ce problème n’a-t-il pas encore été résolu ? Essentiellement, à cause de l’argent :

L’humanité dépense environ un milliard de dollars par an pour le CERN. À titre de comparaison, regardons le plus grand bailleur de fonds scientifique aux États-Unis, le NIH. Sur les 103 280 subventions accordées à des scientifiques entre 2007 et 2017, devinez combien concernaient l’étude directe du contenu de la conscience ? — Cinq… Alors, si vous êtes chercheur sur la conscience, que pouvez-vous faire à moindre coût ? Que pouvez-vous faire gratuitement ? Vous pouvez pontifier. Vous pouvez proposer votre propre théorie de la conscience ! Cela ne nécessite aucun financement.

Dans la conclusion, Hoel avance une affirmation intéressante :

Si les années 2020 ont été consacrées à l’intelligence, alors les années 2030 seront nécessairement consacrées à la conscience. L’intelligence concerne la fonction, tandis que la conscience concerne l’être, et les avancées et les progrès dans la compréhension (et la transformation) de la fonction nous obligeront à notre tour à nous concentrer sur une meilleure compréhension de l’être.

Ainsi, la conscience a moins à voir avec l’intelligence qu’avec l’être. Cela va dans la bonne direction.

Qui ou qu’est-ce que je suis ? Le point de vue de Deikman

Dans un essai rédigé peu après son arrivée à Pondichéry, Sri Aurobindo écrivait : « Il n’est pas vrai que parce que je pense, je suis ; mais plutôt parce que je pense, je ressens et j’agis, et, même, tandis que je fais l’une ou l’ensemble de ces choses, je peux transcender la pensée, le sentiment et l’action, c’est pourquoi je suis ». [EDH 8-9] En d’autres termes, mon sentiment d’être ne dépend pas de ma pensée, de mes sentiments ou de mes actions ; car, même lorsque mes pensées, mes sentiments et mes actions sont dépouillés, mon sentiment d’être demeure. La conscience pure demeure, et c’est cela que je suis.

De nombreux penseurs sérieux ont souligné ce point. A.J. Deikman, par exemple, a rédigé un article intitulé « “Je” = conscience » [2]. Quelques extraits :

Lorsque vous pratiquez l’introspection, vous constaterez que, quel que soit le contenu de votre esprit, le « je » le plus fondamental est quelque chose de différent. Chaque fois que vous essayez d’observer le « je », celui-ci recule avec vous, restant hors de vue. Au début, vous pourriez dire : « Lorsque je regarde à l’intérieur comme vous le suggérez, tout ce que je trouve, c’est un contenu d’un type ou d’un autre ». Je réponds : « Qui regarde ? N’est-ce pas vous ? Si ce “je” est un contenu, pouvez-vous le décrire ? Pouvez-vous l’observer ? » Le « je » fondamental de la subjectivité est différent de tout contenu, car il s’avère être celui qui témoigne — et non celui qui est observé… Le « je » est l’observateur, celui qui fait l’expérience, antérieur à tout contenu conscient.

Lorsque nous recourons à l’introspection pour rechercher l’origine de notre subjectivité, nous constatons que la quête du « je » laisse derrière elle les aspects habituels de la personnalité et nous rapproche de plus en plus de la conscience en soi. Si ce processus d’observation introspective est mené à son terme, même le sentiment d’arrière-plan d’un moi subjectif profond disparaît dans la conscience. Ainsi, si nous procédons de manière phénoménologique, nous constatons que le « je » est identique à la conscience.

La conscience […] est dépourvue de traits distinctifs, elle n’a ni forme, ni texture, ni couleur, ni dimensions spatiales. Ces caractéristiques indiquent que la conscience est d’une nature différente de celle des contenus de l’esprit ; elle va au-delà des sensations, des émotions, des idées et de la mémoire. La conscience se situe à un autre niveau, elle est antérieure aux contenus, plus fondamentale. Elle ne possède aucun contenu intrinsèque, aucune forme, aucune caractéristique de surface — elle ne ressemble à rien de ce que nous expérimentons, contrairement aux objets, aux sensations, aux émotions, aux pensées ou aux souvenirs.

Qui ou que je suis ? Le point de vue de Priyadarshi

Dans un récent article publié sur Substack, Chandan Priyadarshi a défini la conscience comme « l’état dans lequel toute apparence — perception, concept, équation, souvenir, doute ou modèle du monde — devient présente ». La conscience est « antérieure à la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, antérieure au cerveau qui est censé la produire, antérieure à l’individu qui semble la posséder ».

Le principe de l’identité des indiscernables de Leibniz s’applique ici, au terme de la subjectivité, tout comme il s’applique à ce que l’on pourrait appeler le terme de l’objectivité : une particule fondamentale en soi, dépouillée de ses attributs, qui ne caractérisent que ses relations avec d’autres choses. Dans le cas d’une particule fondamentale en soi, comme dans le cas de la conscience d’un individu, l’absence de caractéristiques distinctives implique une identité numérique. (En disant cela, je passe sous silence les faits suivants : les particules fondamentales n’existent en tant qu’individus que dans des contextes expérimentaux ; les contextes expérimentaux n’existent que dans l’expérience ; et l’expérience se déroule toujours dans le contexte englobant de la conscience).

Voici ce qui, selon Priyadarshi, ne peut être contesté — et j’ai déjà évoqué bon nombre de ces points dans des articles précédents :

Chaque donnée jamais enregistrée, chaque mesure jamais prise, chaque loi physique jamais formulée, chaque expérience jamais conçue et interprétée — sans aucune exception — est apparue au sein de la conscience. Pas au sein d’un cerveau, car cette formulation introduit déjà subrepticement la conclusion. Le cerveau est lui-même une structure déduite des apparences au sein de la conscience. Les neurones, les synapses, les cascades biochimiques qui sont présentées comme le fondement de l’expérience : tous sont apparus à la conscience avant de pouvoir servir à l’expliquer.

Il ne s’agit pas là d’une position philosophique. C’est une observation sur la structure même de la recherche… Le médium précède son contenu. Et on n’est jamais sorti de ce médium, pas une seule fois, dans toute l’histoire de la recherche scientifique ou philosophique. La recherche moderne se déroule comme s’il existait une vue de nulle part (ou neutre) — une perspective d’ailleurs d’où la conscience pourrait être examinée comme un objet parmi d’autres. Une telle position n’a jamais été occupée. Chaque modèle de la réalité, y compris ceux qui prétendent expliquer la conscience comme un produit de la matière, est lui-même un événement au sein du médium même qu’il tente d’expliquer. Le chercheur ne peut se tenir en dehors de la condition de la recherche. Il ne s’agit pas d’une limitation à surmonter à l’aide de meilleurs instruments. C’est structurel…

La question n’est pas de savoir si la conscience existe au sein de l’univers. La question est de savoir si l’univers, tel qu’on le connaît, existe ailleurs qu’au sein de la conscience… La distinction entre celui qui perçoit et ce qui est perçu est elle-même une apparence au sein de la conscience…

La charge de la preuve incombe à la représentation par défaut. Le matérialisme doit expliquer comment il a établi que la conscience existe à l’intérieur de l’univers alors que chaque élément de preuve concernant l’univers a été recueilli à l’intérieur de la conscience. Cette explication n’a pas été donnée. Elle n’a même pas été tentée. Elle n’a même pas été considérée comme nécessaire…

Les neurosciences recherchent l’observateur. Elles trouvent des corrélats neuronaux de l’attention. Elles trouvent une intégration globale, une pondération de l’importance, un traitement récurrent. Elles ne trouvent pas le témoin. Ce n’est pas un échec qui attendrait une amélioration technologique. C’est structurel…

Lorsque l’introspection cherche un « je » nu, distinct de son contenu, elle ne trouve rien — comme Hume l’avait correctement noté. Il n’y a pas d’ego cartésien attendant d’être localisé… L’objet-soi — l’ego réifié et localisable — est absent. C’est vrai. Ce qui n’est pas absent, c’est la conscience au sein de laquelle la recherche a eu lieu et au sein de laquelle le résultat « rien trouvé » est apparu. Quelque chose était là tout au long de la recherche. Cela a été témoin de la non-découverte…

L’incapacité à localiser l’observateur n’est pas une preuve contre la conscience en tant que substrat. C’est précisément ce que le cadre théorique prédit.

Priyadarshi considère ce qui suit comme la plus forte objection à ces idées :

Qu’en est-il du Big Bang ? Qu’en est-il des quatre milliards d’années d’histoire de la Terre avant l’arrivée de tout observateur ? Qu’en est-il des fossiles de dinosaures qui témoignent d’événements dont aucun esprit n’a été témoin ? Toute philosophie qui fait dépendre la réalité des observateurs rend l’histoire préhumaine incohérente. C’est l’argument du « royaume ancestral » de Quentin Meillassoux, et il n’est pas facile de le rejeter [3].

Une solution cohérente, estime Priyadarshi, « s’inspire du concept d’involution de Sri Aurobindo » :

Cette solution est structurellement plus cohérente que tout ce que l’idéalisme occidental propose pour le même problème. Elle est également plus cohérente que les positions qui se contentent de mettre la question entre parenthèses en espérant que l’objection perde de son urgence. Elle ne perd pas de son urgence. Elle mérite une réponse directe, et en voici une.

Mon grain de sel

Pour résoudre ce problème, nous n’avons pas besoin d’un système métaphysique sophistiqué comme celui de Sri Aurobindo. Si toute connaissance humaine est enracinée dans la matrice englobante de l’expérience humaine — le qualificatif « humaine » est important ici —, alors la réalité, la vérité et les faits reposent sur la confiance — la confiance en nos constructions mentales objectivables. La croyance ne suffit pas. La viabilité de ces constructions nécessite des tests et des vérifications continus (ce qui n’est jamais suffisant, car toujours menacé par la possibilité d’une falsification).

Cela dit, le Big Bang, les quatre milliards d’années d’histoire préhumaine de la Terre et les fossiles sont aussi objectifs que n’importe quelle construction humaine peut aspirer à l’être. Il va de soi que ce qui existait (i) avant l’émergence de la vie humaine et (ii) indépendamment de la pensée humaine est inaccessible à la pensée humaine. Cela n’exclut pas la réalité objective/objectivable de ce qui existait avant l’émergence de la vie humaine dans la mesure où elle est accessible à la pensée humaine. La volonté de Meillassoux de dissocier une réalité construite mentalement de l’esprit ou de la conscience qui la construit ne tient pas la route.

La raison pour laquelle j’ai insisté ci-dessus sur le qualificatif « humaine » est qu’il existe un autre type de connaissance fondé sur un autre type d’expérience. Alors que le type humain est rationnel et mental, l’autre type est suprarationnel et supramental. Lorsque nous embrassons un système métaphysique comme celui de Sri Aurobindo, nous nous ouvrons à un domaine de réalité, de vérité et de fait qui est justifié par une expérience qui nous est (pour l’instant) inaccessible. Au sommet de cette expérience se trouve ce que les voyants védiques ont appelé une « conscience de la vérité ». Celle-ci, selon Sri Aurobindo, est

une connaissance qui détermine une puissance de volonté entièrement efficace, qui ne dévie ni ne trébuche en son processus ou son résultat, mais exprime et accomplit spontanément et inévitablement dans l’acte ce qui a été vu dans la vision. Ici, la Lumière ne fait qu’un avec la Force, les vibrations de la connaissance ne font qu’un avec le rythme de la volonté, et les deux ne font qu’un, parfaitement et sans avoir à le rechercher, sans tâtonnements ni efforts, avec le résultat assuré. [Vie Divine, VD 132-33]

Ici, il n’y a plus besoin de tests ni de vérifications. Ici, il n’y a pas de fossé entre la connaissance et le connu. En fait, celui qui connaît, la connaissance et le connu ne font qu’un — une seule force et substance conscientes, englobant tout et étant à l’origine de tout. Mais, inutile de le dire, personne ne peut y parvenir d’un seul bond. Jusqu’à ce que cela soit atteint, le besoin de tests et de vérifications persiste. Pour citer Sri Aurobindo : « Je pense pouvoir dire que j’ai testé jour et nuit, pendant des années et des années, plus scrupuleusement que n’importe quel scientifique ne le ferait pour sa théorie ou sa méthode sur le plan physique ». [Letters on Himself and the Ashram, p. 322]

Comme nous n’avons accès à la connaissance ou à l’expérience de Sri Aurobindo que par ses tentatives littéraires de nous en rendre une partie accessible, nous devons rester sceptiques, non pas quant à ses paroles, mais quant à la manière dont nous les comprenons. Cela mis à part, ce qu’il nous a légué est un système métaphysique auquel nous pouvons faire confiance, et qui nous permet de transcender la position du « je » mental (qui englobe l’expérience et la connaissance humaines) pour adopter à la place la position du Soi ou de l’Esprit supramental (qui englobe la manifestation dans toutes ses dimensions spatiales, temporelles et supraphysiques). Nous prenons conscience de la relation entre le mental et le surmental, et de la mesure dans laquelle la connaissance mentale peut représenter la vérité supramentale ou certains de ses aspects. Et nous pouvons parler de l’histoire préhumaine sans être entravés par les limites de l’expérience humaine, en des termes validés par une expérience supérieure au mental. C’est ce que fait Priyadarshi lorsqu’il s’appuie sur le concept d’involution de Sri Aurobindo.

La véritable ignorance existentiellement dangereuse n’est pas notre incapacité à distinguer la conscience de la non-conscience

Cela me ramène à la théorie monétaire de la conscience de Hoel. Je ne crois pas un seul instant qu’un milliard de dollars nous aiderait beaucoup à comprendre comment la conscience — le contexte ultime de l’expérience humaine — est liée au contenu de l’expérience humaine, y compris le cerveau étudié par les neuroscientifiques et objet de spéculations chez les philosophes titulaires. Cette relation ne peut être trouvée parmi les activités d’un cerveau ; car, comme l’a observé Sri Aurobindo,

les organes sensoriels physiques ne sont pas les créateurs des perceptions sensorielles, mais eux-mêmes la création, les instruments et, en ce monde, un intermédiaire nécessaire des sens cosmiques ; le système nerveux et les organes vitaux ne sont pas les créateurs de l’action et des réactions de la vie, mais eux-mêmes la création, les instruments et, en ce monde, les intermédiaires nécessaires de la force de Vie cosmique ; le cerveau n’est pas le créateur de la pensée, mais lui-même la création, l’instrument et, en ce monde, l’intermédiaire nécessaire du Mental cosmique. [VD 270]

Hoel déclare de manière assez dramatique qu’il refuse « de vivre dans une civilisation où nous ne pouvons distinguer la conscience de la non-conscience… Où nous ne pouvons expliquer la différence entre le fait de vivre réellement les choses et celui de simplement les traiter. À court terme, cela est déstabilisant et nuisible. À long terme, cela pourrait littéralement représenter un danger existentiel ».

Bien que je comprenne ce sentiment, je rejette la croyance selon laquelle « tous les échecs concernant la conscience, et les attitudes défaitistes qui en découlent (mystérianisme, illusionnisme, déflation définitionnelle), peuvent être considérés comme une sorte d’impuissance acquise après quelques courtes décennies de recherche scientifique moderne sans aucun financement sérieux ».

Je salue les « anciens esprits d’aventure » qui coulent dans les veines de Hoel, incarnant l’explorateur de l’antarctique Ernest Shackleton « ayant désespérément besoin de financiers clairvoyants et d’hommes et de femmes valides, jeunes et ambitieux, pour un voyage difficile vers des terres glacées inconnues ». Mais l’heure est désormais venue pour un esprit d’aventure plus jeune et un voyage différent, souvent tout aussi difficile, vers des terres différentes, souvent tout métaphoriquement tout aussi glacées.

Aujourd’hui, ce qu’il faut explorer, c’est le monde intérieur à nous-mêmes (et je ne parle pas ici de notre cerveau). Comme l’a écrit Satprem, disciple de Mère, dans un essai inspiré : « L’Aventure est au-dedans ». L’heure est venue de « la grande aventure », à laquelle la Mère invitait tous ceux qui aiment l’aventure.

L’appel à l’action de Hoel vise à faire revivre l’âge héroïque de l’exploration antarctique sur le plan mental de la recherche scientifique. Pourtant, la véritable ignorance, qui est déstabilisante et nuisible, appelle à faire revivre cet âge héroïque sur un plan différent. L’ignorance qui est existentiellement dangereuse n’est pas notre incapacité à distinguer la conscience de la non-conscience en termes scientifiques ou mentaux. Notre incapacité à faire la différence renvoie à une ignorance plus grande qui doit être surmontée — l’ignorance essentielle (Avidya) des philosophes-voyants védantiques, à cause de laquelle nous ne voyons que le Multiple là où, en réalité, il n’y a qu’un Seul jouant à être le Multiple. Cette ignorance essentielle se manifeste de sept manières distinctes.

Bien que moins important que de surmonter cette ignorance plus fondamentale — mais tout de même —, il s’agit d’arriver à une compréhension mentale de la manière dont la conscience (le contexte général de l’expérience humaine) est liée à son contenu. Il n’existe aucun chemin direct menant du cerveau humain expérimenté (plutôt qu’expérimentant) au « je » qui fait l’expérience. Pour y parvenir, nous devons d’abord comprendre comment le « je » de la conscience humaine est lié au Soi, à l’Esprit ou à la Conscience, chit, des philosophes-voyants védantiques. Ensuite, nous devons comprendre comment cela est lié à leur concept de l’Être, sat. Puis, nous devons comprendre l’involution — le processus progressif par lequel l’Être conscient, Sachchidananda, finit par manifester la matière physique. Ensuite, nous devons comprendre l’émergence évolutive de structures matérielles de plus en plus complexes capables (a) d’être affectées par des objets externes et (b) de fournir à la conscience impliquée dans la matière un contenu de plus en plus complexe. Et enfin, se pose la question de savoir ce qui rend ces structures matérielles capables de servir d’intermédiaires à l’expérience.

C’est en analysant les étapes de l’involution que l’on comprend le mieux cela. Dans l’état originel de Sachchidananda, la Conscience ne fait qu’un avec l’Être, de sorte que le sujet ne fait qu’un avec son objet. Le fondement de toute connaissance est l’identité. Lorsque l’Être conscient adopte une multitude de points de vue localisés, la connaissance par identité prend la forme d’une connaissance directe : chaque être conscient individuel connaît les autres directement, sans représentations intermédiaires. Lorsque l’Être conscient s’identifie à chaque individu à l’exclusion de tous les autres, la connaissance des autres devient une connaissance indirecte, c’est-à-dire une connaissance directe par l’individu de certains de ses attributs internes (pensez aux schémas de décharge neuronale), qui servent de représentations d’objets externes. Comment, alors, faisons-nous l’expérience d’objets externes alors que tout ce qui semble nous être donné, ce sont des représentations neuronales internes ?

Pour parvenir à une telle compréhension, nous partons du fait que le fondement de toute connaissance est l’identité. C’est l’identité du connaissant et du connu qui rend possible la connaissance directe, et c’est une connaissance directe secrète qui sous-tend la possibilité d’une connaissance indirecte ou médiée. L’information fournie par les schémas de décharge neuronale est complétée et parachevée par une connaissance directe provenant d’une source subliminale par rapport à la conscience séparatrice de surface, que nous considérons comme l’ensemble de notre conscience. Pour citer Sri Aurobindo :

Dans la conscience de surface, la connaissance se représente comme une vérité vue de l’extérieur, projetée sur nous depuis l’objet, ou comme une réponse au contact qu’il exerce sur les sens, comme une reproduction perceptive de son actualité objective… incapable de voir ce qu’il y a dans son moi plus profond ou d’observer le processus de la connaissance venant du dedans, [notre mental de surface] n’a d’autre choix que d’accepter ce qu’il voit en fait — l’objet extérieur — comme la cause de sa connaissance… En fait, c’est une réponse cachée et plus profonde au contact, une réponse venant du dedans qui, de là, projette une connaissance intérieure de l’objet, cet objet faisant lui-même partie de notre moi plus vaste. [VD 560-561]

Concernant l’intervention d’une source subliminale :

Nos sens ne nous mettent pas en contact intérieur ou intime avec la chose elle-même, mais transmettent une image ou une vibration ou un message nerveux par quoi nous devons apprendre à la connaître. Ces moyens sont si inefficaces, si pauvres et étriqués que s’ils étaient nos seuls instruments nous ne pourrions connaître que fort peu de choses, ou même rien du tout, ou nous n’atteindrions qu’un épais nuage de confusion. Mais interviennent alors une intuition du mental sensoriel qui saisit la suggestion de l’image ou de la vibration et l’accorde à l’objet, une intuition vitale qui saisit l’énergie ou la forme de pouvoir de l’objet au moyen d’un autre type de vibration créée par le contact des sens, et une intuition du mental perceptif qui, aussitôt, forme une idée juste de l’objet à partir de toutes ces données. L’intervention de la raison ou de l’intelligence compréhensive globale permet de combler les lacunes dans l’interprétation de l’image ainsi construite. [VD 547–548]

J’ai déjà exprimé ces idées et cité ces passages dans des articles précédents, mais, comme ce Substack a entre-temps attiré un nombre modéré de nouveaux abonnés — bienvenue à tous — j’ai pensé qu’il était permis de les redire ou de les citer à nouveau.

Texte original publié le 10 juin 2026 : https://aurocafe.substack.com/p/erik-hoels-monetary-theory-of-consciousness

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1 Cité dans : B. Poerksen (2004), The Certainty of Uncertainty: Dialogues Introducing Constructivism, p. 3.

2 A.J. Deikman, « ‘I’=awareness », Journal of Consciousness Studies 3 (4), 350-56, 1996.

3 Le philosophe français Quentin Meillassoux a introduit le concept de « domaine ancestral » pour soutenir qu’une réalité antérieure à l’émergence de la vie humaine existe indépendamment de la pensée humaine, contredisant ainsi la règle philosophique dominante du « corrélationnisme » (caractérisée par l’incapacité de la philosophie à penser la « chose en soi » autrement qu’en corrélation avec la subjectivité).