Nous nous posons souvent des questions. Si elles nous semblent importantes, il nous est difficile de ne pas essayer d’y répondre. Dans ce texte, j’aimerais proposer une autre attitude : rester présent à notre question, sans chercher à lui répondre. Habiter notre question, voilà ce à quoi Krishnamurti nous invitait ! Dans ce texte, je soutiens que vivre ainsi notre question amène à une solution. Le déroulement de ce texte est très simple. Je cherche d’abord à en savoir plus sur les questions qui nous habitent. Ces questions s’avèrent être des problèmes existentiels et non pas de simples questions de curiosité, relevant par exemple des mathématiques, de la philosophie ou de quelque autre domaine intellectuel. Ensuite, je m’interroge sur la possibilité de vivre ces questions existentielles de l’intérieur, complètement, sans chercher à leur répondre. Une telle possibilité n’est pas évidente, car nous cherchons toujours à résoudre nos problèmes existentiels. La possibilité d’un tel accueil est pourtant réelle : on y parvient en lâchant prise. Enfin, je montre qu’habiter notre question conduit à une issue, à une résolution étonnante : la dissolution de notre question.
1. Quelle est la nature de notre question ?
Certaines questions sont d’ordre mathématique, d’autres relèvent de l’histoire, de la philosophie ou de bien d’autres domaines de la pensée humaine. Ces questions pourraient être qualifiées d’intellectuelles, car nous y répondons à l’aide de concepts ou d’idées. Ce n’est pas à ce genre de question que je m’intéresse dans ce texte. Je me penche plutôt sur des questions qui concernent notre existence — des questions existentielles —, et nous répondons à ce genre de question non pas en trouvant une idée, mais en opérant directement un changement dans notre manière d’exister.
Ce que je viens de vous dire semble peut-être mystérieux. Comment résoudre un problème existentiel, si ce n’est en ayant une idée que je pourrai ensuite mettre en pratique dans mon existence ? Nous verrons pourtant qu’il existe une autre façon, une façon non conceptuelle, de résoudre nos problèmes existentiels. Avant d’examiner cette possibilité, toutefois, j’aimerais me pencher sur les éléments constitutifs d’un problème existentiel.
Un problème existentiel suppose la présence d’une émotion négative. En effet, si je suis indifférent ou suis heureux devant telle ou telle situation, je ne vis aucun problème. Remarquez maintenant ceci : avec ce que je viens de dire, aucune souffrance n’est encore apparue dans le décor. Vous serez sûrement tenté de me répondre que j’ai parlé d’une émotion négative et d’ajouter qu’une telle émotion, comme la tristesse ou la peur, est sans l’ombre d’un doute une forme de souffrance. Eh bien, non, pas du tout, cela ne suffit pas pour que de la souffrance apparaisse. La souffrance, si elle est psychologique, vient lorsqu’une image du moi apparaît et que cette image le représente comme souffrant. Comme le disait Krishnamurti, la souffrance psychologique n’est qu’une image de nous-mêmes dans laquelle nous sommes représentés comme mal en point. Pourquoi cette image est-elle porteuse de souffrance ? Après tout, une image, ce n’est qu’une image, il n’y a pas de quoi souffrir à cause de cela, non ? En fait, oui, il y a tout lieu de souffrir à cause d’une image de soi en train de souffrir, car, dans le sens des propos de Ramana Maharshi, le moi n’est qu’une image ou une pensée, c’est-à-dire l’image ou la pensée « moi », si bien qu’il est normal que nous souffrions si notre image du moi le présente comme étant souffrant.
Nous en savons maintenant plus sur la souffrance. Mais quel rapport entretient-elle avec le thème central de cet article : nos problèmes existentiels. Le lien est évident. Un problème existentiel est un problème de souffrance. En effet, je n’aurais aucun problème existentiel si je ne souffrais pas d’une manière ou d’une autre. Donc, notre discussion sur la souffrance nous a permis d’en savoir plus sur nos problèmes existentiels : nous avons un problème existentiel lorsque, à travers une image ou une pensée, nous nous représentons comme étant en souffrance.
2. Vivre complètement
Vous pensez sûrement que vous vivez complètement votre souffrance lorsque vous souffrez. Par exemple, lors d’un deuil ou du départ de votre conjoint(e), ou à l’approche d’un danger, vous vivez frontalement et sans demi-mesure votre souffrance, n’est-ce pas ? Eh bien, sans vouloir être condescendant, je n’en crois rien. Qu’arrive-t-il lorsque vous souffrez ? Eh bien, presque automatiquement, vous désirez éliminer votre souffrance ; vous luttez frénétiquement contre celle-ci. Mais vivre ainsi sa souffrance, c’est précisément la vivre à moitié. La vivre complètement, c’est ne pas la fuir ou la rejeter en désirant l’éliminer.
Donc, nous ne vivons jamais complètement notre souffrance ou notre problème existentiel. Comment un tel contact complet avec notre souffrance est-il possible ? Nous avons dit que l’incomplétude de notre rapport à notre souffrance venait de notre désir de l’éliminer, de notre désir de la résoudre. Donc, la clé, ou une des clés, pourrait bien être de cesser de désirer ne plus souffrir. Est-ce possible ? Je crois que oui. En lâchant prise sur notre désir de ne plus souffrir, on se libère de ce désir. J’ai discuté ailleurs du lâcher-prise. Dans le cadre de ce texte, j’irai à l’essentiel [1].
Je lâche prise en me disant « Je ne sais pas ! ». En me disant « Je ne sais pas ! », je n’ai plus de moyen pour faire quoi que ce soit, et si je n’ai plus de moyen pour quoi que ce soit, je ne fais plus rien. Ne rien faire, c’est ne plus être emporté par mon désir ; c’est l’observer et le vivre. Vivre mon désir sans être emporté par lui fait en sorte que plus rien ne l’alimente et celui-ci me quitte alors [2]. Puis, libéré de ce désir de me sortir de ma souffrance, je la vivrai de l’intérieur, de manière complète. Puisque ma souffrance n’est qu’une image dans laquelle le moi est représenté comme étant en train de souffrir, par exemple, de tristesse, cela signifie que j’observerai complètement cette image ainsi que mon émotion de tristesse.
3. Résoudre le problème
Qu’est-ce qui nous conditionne ? Une action est renforcée ou conditionnée si elle mène à du plaisir, ou encore si elle contribue à la suppression d’une source de douleur. Ainsi, si je vais visiter un ami et qu’il me reçoit toujours avec mon vin préféré, mon action d’aller le voir sera renforcée ou conditionnée par cette source de plaisir. De même, si le fait d’aller voir des amis supprime à chaque fois ma solitude (une douleur), mes visites chez mes amis seront renforcées ou conditionnées par l’élimination de cette solitude. Revenons à l’image du moi dans laquelle je suis représenté comme étant souffrant et voyons que cette image est aussi conditionnée ou renforcée. Cette image est le résultat d’un acte mental. En fait, par la production de cette image, ce geste mental initie un évitement de mon émotion négative. En effet, par cette image, j’entreprends des gestes, mentaux ou physiques, qui me libèrent quelquefois de mon émotion négative. Cette image de soi me permet donc tant bien que mal d’éliminer ou d’écarter mon émotion négative. Cette image est donc renforcée ou conditionnée par l’élimination de cette émotion négative. Voilà comment cette image est conditionnée ! C’est là le premier point que je voulais établir.
Avant de continuer, j’aimerai apporter une précision : le « ressentir » ou le contact avec notre souffrance est en même temps une observation complète et attentive de celle-ci. En effet, dans ce ressenti de ma souffrance, je suis pleinement conscient, je vois tout de ma souffrance. Ainsi, dire que vivre de l’intérieur notre souffrance nous libère de notre souffrance, c’est aussi dire qu’une observation complète et directe de notre souffrance nous en libère. Cette équivalence étant posée, et à la suite de la discussion que nous venons d’avoir sur le conditionnement, nous sommes prêts à montrer que cette observation complète (ou ce « vivre » complet) de notre souffrance nous en libère.
Cette observation complète de notre souffrance est une observation complète de l’image de soi ainsi que de notre émotion. J’affirme ceci à propos de cette observation : lorsque nous observons complètement notre image de soi apparaître en réaction à notre émotion, cette image se vide de son caractère conditionné. Pourquoi pareil déconditionnement a-t-il lieu ici ? Pour qu’un conditionnement soit maintenu, il doit jouer dans l’ombre — au moins en partie. Lorsque le conditionnement est vu au complet, en pleine lumière, il n’a plus rien pour se maintenir ; il se dissout. Je crois que Krishnamurti disait quelque chose d’à peu près semblable. Maintenant, en quoi consiste le conditionnement en jeu ici ? Ce conditionnement est celui de mon image de moi-même qui apparaît en réaction à mon émotion — dans le but de l’éliminer. Par conséquent, si je vois dans sa totalité cette image surgir en réaction à mon émotion, il y aura déconditionnement de cette image. Or, l’observation dont il a été question jusqu’ici est précisément une observation complète du surgissement de cette image sur le fond de mon émotion. Par conséquent, par cette observation, l’image du moi perdra son caractère conditionné.
Un second argument permet d’expliquer que l’image du moi sera déconditionnée par l’observation de cette image et de l’émotion. L’observation complète de l’émotion signifie notamment que l’émotion n’est ni rejetée ni encouragée ; l’esprit laisse tout simplement être cette émotion. Or, lorsqu’on observe ainsi son émotion, lorsqu’on la laisse être, elle n’a plus de caractère négatif ou positif. Mais l’image du moi est conditionnée parce qu’elle élimine tant bien que mal ce qui est négatif — l’émotion négative. Par conséquent, parce que cette émotion n’aura plus rien de négatif, l’image du moi n’entraînera plus l’élimination de quelque chose de négatif, ce qui signifie que cette image ne s’intégrera plus au sein d’un processus de conditionnement. Je vais plus loin encore et énonce maintenant cette hypothèse : en perdant ce qui la conditionne — le caractère négatif de l’émotion —, cette image se trouve tout simplement déconditionnée. Cette image ne se présentera plus, si bien que l’esprit sera libéré de sa souffrance (ou de son problème existentiel).
Maintenant, que restera-t-il dans mon esprit après que cette image ne se présentera plus ? Il restera mon émotion de tristesse, de peur, de honte, etc. Et je le répète, aussi étonnant que cela puisse paraître, vivre directement, sans image, notre émotion négative n’a rien de souffrant — la souffrance venait de l’image ! De toute façon, lorsque nous vivons directement notre émotion, celle-ci nous quitte rapidement. C’est que nous sommes alors pleinement en contact avec notre vie — par exemple, avec notre vie de personne triste —, et, dans ce contact pleinement vivant, la vie nous traverse de part en part. Cette énergie balaie tout ce qui est petit. Ma tristesse, ou quelle que soit mon émotion, est précisément petite. C’est pourquoi elle me quittera lorsque je serai intimement ancré dans le courant de ma vie. Mais le point à retenir est celui-ci : émotion ou pas, mon problème existentiel aura disparu. Ce problème aura été résolu non pas en trouvant une idée qu’il s’agirait ensuite d’appliquer, mais en le faisant disparaître après que toute image du moi aura été éliminée.
Conclusion
Nous vivons notre problème existentiel (ou notre souffrance) à moitié. Cette incomplétude vient de la fuite, du refus face à notre problème. Cette fuite ou ce refus de notre problème s’exprime souvent par le désir de le résoudre, d’en être quitte avec lui. C’est en lâchant prise sur le désir de résoudre notre problème qu’il est possible de se déposer complètement en lui. Lorsque nous nous déposons de la sorte dans notre problème, celui-ci s’évapore. C’est que nos problèmes sont conditionnés et cet accueil de soi — cette observation de soi — s’accompagne d’un déconditionnement. Une fois qu’il a disparu, le problème est évidemment résolu — il n’y a plus de problème ! C’est pourquoi nous résolvons nos problèmes en les vivant plutôt qu’en cherchant à les résoudre. Qu’arrive-t-il une fois que notre problème est dépassé ? Nous vivons très profondément notre corps et nos émotions. Comme ceux-ci sont les vecteurs de notre vie, nous devenons alors des forces de vie. Portés par cette force, nous transformons notre monde. Ainsi, vivre de l’intérieur nos problèmes existentiels n’implique aucune passivité, mais au contraire une action vivante.
___________________________________
1 Le lecteur intéressé par le lâcher-prise peut lire mon texte intitulé Le lâcher-prise publié dans le blog du 3e millénaire.
2 Encore une fois, pour bien comprendre ce dernier point, le lecteur est invité à lire l’article Le lâcher-prise publié dans le blog du 3e millénaire.