Ils pourraient offrir de nouveaux indices sur le mystère de la conscience
Dans les années 1990, le dalaï-lama invita le neuroscientifique Richard Davidson, de l’Université du Wisconsin, à étudier le cerveau de moines méditants. « Vous avez utilisé les outils de la neuroscience moderne pour étudier surtout l’anxiété, la dépression et la peur, tous ces sentiments négatifs », aurait-il dit à Davidson. « Pourquoi ne pourriez-vous pas utiliser ces mêmes outils pour étudier des qualités comme la bonté, la compassion et l’équanimité ? »
Cette conversation lança tout un champ de recherche. Soudain, des moines en robe se rendaient dans des laboratoires austères en Occident pour participer à des tests de neuro-imagerie, tandis que des neuroscientifiques, à leur tour, commençaient à voyager vers des monastères. Les scientifiques espéraient que l’étude de cette ancienne pratique contemplative, désormais si populaire en Occident, pourrait nous aider à comprendre non seulement la compassion, mais aussi la nature même de la conscience.
Quelques découvertes intrigantes émergèrent de ces travaux au début des années 2000 : les moines expérimentés semblaient présenter des différences dans la structure cérébrale réelle et dans l’activité neuronale par rapport aux méditants novices. Un article marquant publié dans PNAS, cosigné par Davidson, par exemple, montrait que, lorsque des moines expérimentés méditaient, leur cerveau présentait des niveaux beaucoup plus élevés d’oscillations gamma — des ondes d’activité neuronale associées à la concentration, à la formation de la mémoire et au fonctionnement cognitif de haut niveau — que celui des novices. Cette étude de 2004 fut ensuite contestée pour des raisons méthodologiques, notamment la taille de l’échantillon et l’utilisation de l’EEG, qui peut être une mesure bruitée de l’activité cérébrale. Mais une étude de 2017 publiée dans PLOS ONE sembla soutenir la découverte antérieure d’une activité gamma plus élevée chez des moines pratiquant trois traditions différentes de méditation. (Certains chercheurs ont proposé que l’activité gamma soit l’une des coordonnées neuronales insaisissables de la conscience).
Aujourd’hui, un laboratoire de Montréal dirigé par le psychologue Karim Jerbi a ajouté une nouvelle dimension à ce tableau. Jerbi et ses collègues ont étudié dix moines vivant au monastère de Santacittarama, à la périphérie de Rome, et ont constaté que le niveau d’oscillations gamma dans le cerveau d’un méditant pourrait dépendre du type de méditation pratiqué par le moine. L’équipe de Jerbi a également découvert que différents types de méditation peuvent influencer une mesure de l’activité cérébrale appelée criticité, un état situé entre ordre et hasard. Certains chercheurs soutiennent que les réseaux neuronaux fonctionnent à cette frontière afin de maximiser le traitement de l’information. Mais la « criticité cérébrale » demeure une théorie controversée qui se heurte à ses propres limites méthodologiques et à des résultats expérimentaux incohérents.
J’ai récemment discuté avec l’auteure de l’étude Annalissa Pascarella, mathématicienne dans le laboratoire de Jerbi, qui combine neuroscience et intelligence artificielle pour étudier non seulement la méditation, mais aussi d’autres états modifiés de conscience, notamment les expériences psychédéliques. Pascarella et moi avons parlé des différents styles de méditation, du concept de criticité et de ce que nous savons aujourd’hui de la méditation après des décennies d’étude.
Parlez-moi des moines que vous avez étudiés. À quoi ressemblent leurs vies au quotidien ?
Ces moines sont des moines bouddhistes de la tradition forestière thaïlandaise du Theravada, une tradition qui privilégie la méditation, une discipline monastique stricte et l’éveil par l’insight (perception directe). Dans la tradition theravada, les moines participent à une retraite hivernale de trois mois durant laquelle ils pratiquent principalement la méditation. Pendant cette retraite, ils pratiquent deux types de méditation de manière équilibrée : Samatha et Vipassana. Samatha est une méditation d’attention focalisée, et Vipassana est une méditation d’observation ouverte. Après la retraite, ils continuent de méditer au moins deux heures par jour ; ce sont donc des moines qui ont accumulé de nombreuses heures de pratique. En moyenne, ils ont 15 000 heures de méditation. Certains ont médité plus de 20 000 heures au cours de leur vie.
Pouvez-vous m’en dire davantage sur la différence entre Samatha et Vipassana et pourquoi cela est-il important ?
La méditation Samatha commence avec un objet de concentration, souvent la respiration. Cela peut aussi être la flamme d’une bougie. On peut également focaliser l’attention sur différentes parties du corps à l’aide de balayages corporels. Si une distraction apparaît, on ramène son attention à l’objet de concentration. La méditation Vipassana est une observation plus ouverte, où le méditant s’engage dans une observation non spécifique de l’expérience. Cela signifie que l’on reste attentif à toute expérience qui peut surgir, mais sans jugement ni sélection.
La méditation existe sous une grande variété de styles, mais au fil des années, de nombreuses études ont confondu ces styles différents. C’est l’une des raisons pour lesquelles les résultats de ces études sont assez hétérogènes : elles examinent des formes de pratique différentes. De plus, certaines études expérimentales utilisent des méditants experts tandis que d’autres utilisent des novices.
Vous avez évalué l’activité cérébrale de ces moines méditants selon deux mesures : la criticité et la complexité. Pourquoi avoir choisi ces dimensions et à quels types d’états mentaux sont-elles associées ?
La criticité est un concept issu de la physique. Elle est typique d’un système complexe qui fonctionne à la frontière d’une transition entre deux phases, entre l’ordre et le désordre. Pensez par exemple au moment où l’eau devient de la glace. Il s’agit d’une transition de phase qui se produit de manière continue, mais il existe une frontière où l’état du système passe de l’eau à la glace : on l’appelle le point critique. Un autre exemple est celui du fer placé dans un champ magnétique. Tous les atomes finissent par s’aimanter, mais il existe une phase de transition entre l’ordre et le désordre.
L’hypothèse du « cerveau critique » postule qu’un cerveau sain fonctionne à un point critique où la neurodynamique est suffisamment stable pour traiter l’information de manière fiable, tout en étant assez flexible pour s’adapter rapidement à de nouvelles informations. Ainsi, un cerveau qui fonctionne à un point critique est très efficace. Un système trop ordonné s’adapte mal, tandis qu’un système trop chaotique est dysfonctionnel. Si vous pensez à des personnes sous anesthésie, leur cerveau se trouve dans une phase particulièrement ordonnée. À l’inverse, la dynamique cérébrale de quelqu’un en crise d’épilepsie est beaucoup trop chaotique.
Que révèle votre étude de ces moines ?
Nous avons constaté qu’il existait certains schémas similaires entre les deux formes de méditation, mais aussi des différences. Les deux types de méditation se caractérisent par un signal cérébral plus complexe, mais, lorsque nous étudions la distance à la criticité (point critique), nous avons trouvé une tendance différente. Samatha semble stabiliser l’activité cérébrale. Cela a du sens, puisque lors d’une attention focalisée, il faut une concentration plus stable. Cela peut nécessiter un éloignement du point critique où le cerveau est plus flexible et réactif.
Vipassana, en revanche, rapproche la dynamique cérébrale du point critique — cet équilibre entre stabilité et flexibilité — puisqu’elle exige une grande sensibilité à l’instant présent. Les résultats montrent que le cerveau adapte sa dynamique pour répondre aux exigences spécifiques de la pratique.
Vos résultats remettent-ils en question ce que nous pensions savoir sur la méditation et le cerveau ?
L’étude de la relation entre criticité et méditation est assez récente. En fait, il s’agit de la première étude qui se concentre sur la manière dont différentes formes de méditation influencent la criticité dans la dynamique cérébrale.
Mais des études précédentes suggéraient que la méditation augmente certains types d’ondes cérébrales, comme la puissance gamma, l’une des ondes cérébrales les plus rapides, associée aux tâches cognitives de haut niveau, à la mémoire et à l’attention mentale focalisée. Vous avez trouvé l’inverse. Est-ce exact ?
Oui. Lorsque l’on étudie les oscillations des ondes cérébrales, on examine un spectre de signaux composé d’oscillations rythmiques spécifiques à certaines fréquences, ainsi que d’un bruit de fond irrégulier sans échelle, ou d’ondes non périodiques. Lorsque nous avons séparé ces composantes, nous avons constaté une diminution des oscillations gamma, alors que d’autres études avaient trouvé une augmentation. Ces études ont probablement confondu les changements dans le bruit de fond avec de véritables ondes gamma rythmiques.
Une diminution des oscillations gamma reflète une activité mentale réduite liée au traitement des stimuli externes et à l’engagement de multiples processus cognitifs. Cela correspond bien à l’objectif de nombreuses pratiques de méditation, qui visent à cultiver un état de calme mental et de concentration intérieure. Ces diminutions ont été principalement observées dans des régions du réseau du mode par défaut, généralement actif pendant la divagation mentale — ce qui suggère que la méditation pourrait apaiser le bavardage intérieur et orienter le cerveau vers un état de conscience plus stable et plus intégré.
Vous avez utilisé la magnétoencéphalographie plutôt que l’IRMf (Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle) pour étudier le cerveau des moines. Pourquoi ?
Avec l’IRMf, on observe la manière dont le sang circule dans le cerveau comme indicateur indirect de l’activité neuronale, ce qui signifie que l’on enregistre l’activité à l’échelle de secondes. Mais la magnétoencéphalographie mesure l’activité directe du cerveau, le champ électromagnétique produit par nos neurones. Cette activité se produit à l’échelle de millisecondes, ce qui est important lorsque l’on parle de décharges neuronales. Par exemple, lorsque nous regardons une image, la première activité dans notre cerveau survient après seulement 90 millisecondes. Cela signifie qu’il existe certains processus pour lesquels l’IRMf ne peut pas capter le signal.
La magnétoencéphalographie, en revanche, peut saisir ce qui se passe dans le cerveau en temps réel, de manière non invasive. C’était très confortable pour les moines. Ils étaient placés seuls, un à la fois, dans des pièces hermétiquement protégées des champs magnétiques afin de réduire les interférences. Ces pièces sont très silencieuses. Nous les placions dans ces grands casques qui mesurent le champ magnétique.
Qu’espérez-vous apprendre sur la criticité et la méditation ?
Certaines personnes pensent encore que la méditation aplatit la dynamique cérébrale — qu’elle est similaire à ce qui se produit lorsqu’une personne dort. Mais la criticité nous indique que ce n’est pas le cas : le cerveau en méditation est au contraire très flexible et adaptatif. Les cadres conceptuels de la complexité et de la criticité sont très utiles pour étudier la dynamique cérébrale sous un angle différent.
Après des décennies d’étude, sommes-nous certains que la méditation est bénéfique pour le cerveau ?
Les données indiquent que la méditation est très bénéfique pour notre cerveau. Je m’intéresse beaucoup à la méditation comme pratique pour gérer des problèmes, comme l’anxiété et la dépression, car il existe des preuves solides que la méditation favorise le bien-être.
Méditez-vous chaque jour ?
J’essaie de pratiquer quelques minutes de méditation sur la respiration chaque jour.
Kristen French est rédactrice associée à Nautilus. Elle travaille dans le journalisme scientifique depuis 2013, réalisant des reportages et rédigeant des articles de fond et d’actualité pour des publications telles que Wired, Backchannel, The Verge et New York Magazine. Elle est titulaire d’une maîtrise en journalisme scientifique de l’Université Columbia.
Texte original publié le 10 mars 2026 : https://nautil.us/inside-the-brains-of-monks-who-have-meditated-for-15000-hours-1278761
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Le clergé bouleversé par la psilocybine par Kristen French
Une étude vieille de dix ans voit enfin le jour
Il y a presque dix ans, un spécialiste baptiste de la Bible, un prêtre catholique, plusieurs rabbins, un dirigeant musulman, un roshi bouddhiste zen et plus d’une douzaine d’autres responsables religieux sont entrés dans un laboratoire — et ont pris de fortes doses de champignons hallucinogènes.
Tous ont affirmé que c’était la première fois qu’ils prenaient cette drogue. Les détails bouleversants de ces expériences guidées ont été consignés à l’époque et au cours des seize mois suivants, mais ce n’est que récemment que les résultats de cette expérience controversée ont été rendus publics.
On pourrait se demander comment une seule expérience sous psilocybine pourrait se comparer au catalogue d’expériences transcendantes riches qui peuvent s’accumuler au cours d’une vie entière de dévotion religieuse. Pourtant, selon les résultats publiés dans la revue à comité de lecture Psychedelic Medicine, l’écrasante majorité des 33 membres du clergé ayant participé à l’étude — plus de 90 % — ont déclaré que la prise de psilocybine avait été l’une des expériences les plus significatives spirituellement et les plus profondément sacrées de leur vie. Près de la moitié ont affirmé qu’il s’agissait tout simplement de l’expérience la plus profonde qu’ils aient jamais vécue. Beaucoup ont également déclaré que cela avait fait d’eux de meilleurs responsables religieux.
Aujourd’hui, des années plus tard, certains de ces membres du clergé sont devenus des évangélistes des psychédéliques, les intégrant dans leur propre enseignement religieux. Pour certains, l’expérience a entraîné un détachement des dogmes et une plus grande ouverture à d’autres formes d’expérience religieuse. Pour au moins un participant, il s’agissait d’un voyage sombre, vide et terrifiant. Malgré cela, aucun d’entre eux n’a exclu la possibilité d’utiliser à nouveau la psilocybine à l’avenir.
La publication de l’étude a pris autant de temps en partie à cause d’accusations de manquements éthiques, notamment de possibles conflits d’intérêts liés aux sources de financement, ainsi que de l’implication directe d’un bailleur de fonds dans la recherche elle-même. Ces conflits ont toutefois fini par être résolus par des divulgations publiques, ce que les auteurs affirment avoir toujours eu l’intention de faire. Des questions ont également été soulevées quant à certaines failles dans la mise en œuvre de l’étude — des limites que reconnaissent eux-mêmes les auteurs, des scientifiques de l’Université Johns Hopkins et de l’Université de New York.
L’un des problèmes concernait les biais possibles : les participants pouvaient avoir été incités à interpréter leurs expériences comme sacrées par le langage utilisé dans les annonces de recrutement et par les attentes de ceux qui menaient l’expérience. (Beaucoup de ceux qui avaient choisi de participer envisageaient également de quitter leur profession au départ et pouvaient donc chercher un moyen de renouer avec le divin.) L’échantillon était aussi restreint et composé majoritairement d’hommes blancs et chrétiens ; en outre, plusieurs grandes religions du monde —, y compris les traditions religieuses autochtones, l’hindouisme, le taoïsme et le confucianisme — n’y étaient pas représentées.
Les résultats soulèvent néanmoins des questions sur la relation entre les hallucinogènes et l’expérience religieuse. La plupart des grandes religions du monde aujourd’hui (hindouisme, judaïsme, bouddhisme, christianisme, islam) ne préconisent pas l’usage de substances altérant l’esprit. Pourtant, des plantes et des champignons psychédéliques sont utilisés dans des cérémonies sacrées par des cultures autochtones des Amériques depuis des millénaires, et de nombreux chercheurs sur les psychédéliques soupçonnent qu’ils ont favorisé des expériences mystiques païennes dans la Grèce antique, lesquelles auraient pu constituer les fondements de certaines religions, dont le christianisme.
William James, considéré comme le père de la psychologie américaine et auteur de The Varieties of Religious Experience (tr fr Les variétés de l’expérience religieuse), aurait lui-même élaboré plusieurs de ses idées centrales — au moins en partie — à la suite d’expériences hallucinatoires au protoxyde d’azote : la valeur de la religion, l’importance de l’expérience mystique, et l’idée d’un univers pluraliste. Mais la transcendance n’est pas un bien sans équivoque : comme l’a montré un chercheur en études religieuses, on peut aussi en avoir trop.
Texte original publié le 12 juin 2025 : https://nautil.us/clergy-blown-away-by-psilocybin-1217112