Une brève présentation
Le Dr Philip Goodwin est un homme d’affaires qui s’intéresse depuis toujours à la philosophie de l’esprit, à la métaphysique et à la théorie de la communication. Il est titulaire d’une licence de philosophie avec mention très bien et d’un master de l’Université d’Oxford, ainsi que d’un master et d’un doctorat de l’Université de Manchester. Il a fondé plusieurs entreprises, dont Fusion Group Africa, un acteur majeur de l’aménagement résidentiel et commercial en Afrique de l’Est. Il a publié des travaux sur la théorie de la traduction et les textes anciens, et un livre sur la métaphysique de la mort paraîtra prochainement.
Le Dr Goodwin soutient que, dans une perspective idéaliste, toutes les maladies, et pas seulement les troubles mentaux, résultent de dynamiques anormales au sein du milieu de l’esprit. Cela comprend les infections, les cancers et même les fractures osseuses. Selon lui, les implications de cette approche ouvrent de nouveaux horizons pour élargir les stratégies thérapeutiques efficaces, à condition de parvenir à écarter les idées absurdes, comme celle qui consiste à considérer toutes les maladies comme étant simplement psychosomatiques.
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Introduction : de la psychopathologie à la pathologie simpliciter (tout court)
Dans son récent article fascinant publié sur le site de la fondation Essentia [1], le Dr Antonello Veltri défend de manière convaincante l’idée que les troubles psychiatriques graves peuvent être interprétés comme des perturbations des frontières dissociatives. Selon l’idéalisme analytique, la réalité constitue un champ unifié unique de conscience, mais celui-ci est sujet à la dissociation. Par analogie avec le trouble psychiatrique de la dissociation, le champ unifié de conscience peut apparaître comme fragmenté en identités individuelles. Ces différents « alters » sont alors définis par leurs frontières dissociatives et, comme l’explique le Dr Veltri, ces frontières peuvent être sujettes à divers troubles. Dans la psychose, par exemple, l’état peut être interprété comme un affaiblissement temporaire de la frontière dissociative, de sorte que l’individu n’est plus protégé des contenus de la conscience mentale universelle, normalement inaccessibles, et peut donc faire l’expérience d’hallucinations et de délires. Un mystique peut vivre des expériences similaires, mais il est capable de les intégrer dans un cadre structuré, tel qu’une pratique spirituelle. Une personne psychotique, en revanche, les vit comme des expériences chaotiques et désorganisatrices. À l’autre extrémité du spectre, le trouble dépressif majeur peut être interprété comme un durcissement de la frontière dissociative : l’individu se retrouve isolé derrière une dissociation excessivement rigide et imperméable, et éprouve par conséquent un sentiment d’aliénation et de désolation. Contrairement à la personne psychotique, il est alors complètement coupé du flux de sens de la conscience universelle.
Si l’idéalisme analytique permet de réinterpréter ainsi la psychopathologie, existe-t-il une raison de principe pour laquelle cette approche ne pourrait pas s’appliquer à toutes les maladies, affections et peut-être même les blessures ? Après tout, dans une perspective idéaliste, il n’existe aucune distinction artificielle entre le psychiatrique et le physique : les deux font partie de la représentation physique de la réalité mentale sous-jacente (que je désignerai dans cet essai par le terme Esprit). Les modifications pathologiques des états cérébraux sont, comme Veltri le soutient de manière convaincante, la façon dont les perturbations des frontières dissociatives apparaissent dans notre monde physique. D’autres événements physiques — une grippe, un cancer, voire une jambe cassée — peuvent-ils être interprétés de la même manière ?
Ma réponse est globalement « oui ». Pour répondre à cette question, nous devrons examiner plus en profondeur le fonctionnement de la dissociation, les forces qui déterminent la création des frontières dissociatives et les interactions entre les « alters » définis par ces frontières. Nous terminerons par une brève discussion de la manière dont cela pourrait influer sur la pratique clinique, ainsi que par quelques mises en garde concernant l’interprétation de ces résultats.
La dissociation comme principe ontologique, et non comme anomalie clinique
Dans l’analyse de Veltri, les frontières dissociatives peuvent présenter des troubles ; or, là où il y a des troubles, il doit également exister un état ordonné, ou un état « normal ». Quelle est la condition normale d’une frontière dissociative ? Pour répondre à cette question, il faut examiner le rôle de ces frontières, leur fonction.
Les frontières dissociatives sont une condition essentielle à l’existence du monde physique tel que nous en faisons l’expérience. Aucune expérience individuelle ne serait possible sans elles : elles constituent toute perspective délimitée. Sans ces frontières, il n’y aurait que le Tout, que l’Esprit — aucun individu, aucun sujet, aucun objet, aucun esprit individuel et aucune expérience privée. Mais comment ces frontières apparaissent-elles ? Dans la tradition idéaliste, Schopenhauer semble être celui qui s’approche le plus d’une réponse lorsqu’il évoque la « volonté de vivre » [2]. Il semble simplement y avoir dans la réalité quelque chose qui veut être, se manifester et se maintenir sous des formes distinctes et singulières. Cette volonté de vivre est la force motrice qui crée les frontières et constitue la source de toute expérience, de tout plaisir et, surtout chez Schopenhauer, de toute souffrance. Cela signifie toutefois que, même si Schopenhauer pourrait laisser entendre que ces frontières sont en elles-mêmes pathologiques, elles constituent aussi une condition nécessaire à l’existence, notamment à la vie. Tant que mes frontières sont « normales », je suis vivant et « en bonne santé ». Si elles se dérèglent, je suis « malade » et je peux finir par mourir. Dans ce cas, mes frontières disparaissent complètement et je cesse d’exister en tant qu’individu physique distinct.
Les frontières créent les conditions nécessaires à la stabilité de l’expérience et à la cohérence de la perspective. Une frontière dissociative « normale » est suffisamment poreuse pour me permettre de faire l’expérience du monde — de l’Esprit dans son ensemble, selon la perspective idéaliste —, d’y trouver du sens, d’entrer en relation avec d’autres alters, etc. Mais elle est aussi suffisamment imperméable pour me protéger du torrent écrasant d’informations et de sens qui, autrement, me « ferait littéralement perdre la raison ». Les frontières ne sont pas des erreurs : ce sont des contraintes adaptatives.
Les frontières dissociatives opèrent à tous les niveaux
Jusqu’ici, nous avons parlé d’individus comme nous, c’est-à-dire de personnes humaines. Mais mes poumons représentent eux aussi une frontière dissociative, qui leur permet d’être distinctement eux-mêmes. Tant que cette frontière est « normale », mes poumons ne fusionneront pas de manière catastrophique avec les autres organes. Ils coopèreront plutôt avec les autres représentations d’alters qui les entourent à l’intérieur de mon corps physique : ils aspirent l’air et l’expulsent, empêchent les agents pathogènes susceptibles de les endommager de pénétrer dans leur environnement et participent à la circulation sanguine selon les besoins.
Il en va de même pour chacune des cellules de mon corps, ainsi que pour les familles, les sociétés et les nations. Une nation-alter dotée de frontières dissociatives saines vit paisiblement à l’intérieur de ses frontières, développe sa propre culture et son propre mode de vie, et échange avec ses voisins pour obtenir ce dont elle a besoin. Pour reprendre un concept de la philosophie politique thomiste, elle entretient une conversation avec le monde qui l’entoure — plus ou moins heureuse et conviviale, parfois marquée par des désaccords, parfois par des accords. Mais elle ne part pas en guerre sans motif légitime et ne se laisse pas envahir [3].
(Je pense également que cela s’applique à l’univers inanimé. Certains idéalistes ne partageraient pas ce point de vue. Cependant, je ne vois aucune raison de principe pour laquelle une montagne ou un système stellaire ne pourrait pas être considéré comme la représentation d’un alter doté d’une frontière dissociative — même si sa manifestation physique diffère de celle d’un système vivant.)
Les frontières dissociatives interagissent
Voici où nous en sommes arrivés jusqu’à présent : la réalité est un champ unifié, mais, telle que nous en faisons l’expérience dans le monde physique, elle est constituée par la représentation d’innombrables alters, définis par leurs frontières dissociatives. Ces frontières sont une condition nécessaire à l’existence et à la survie. Nous pouvons imaginer ces myriades d’alters, par milliers de milliards, se bousculant pour trouver leur place, se frottant les uns aux autres, se heurtant, coopérant parfois, mais aussi rivalisant ou se combattant. Il est important de comprendre que, dans l’idéalisme analytique, les alters sont une caractéristique de l’Esprit, c’est-à-dire de la réalité mentale. Leurs frontières dissociatives sont elles aussi mentales. Cependant, nous faisons l’expérience de ces frontières sous la forme d’un corps, d’un cerveau et d’un ego dans l’espace-temps physique. Je peux, par exemple, considérer mon corps, mon cerveau et mon ego comme la représentation de l’alter dissocié. Au sein de cet alter existe une riche hiérarchie d’alters représentés, par exemple, par les sous-systèmes du corps, les organes, les cellules, et même jusqu’aux molécules et aux atomes [Note de la rédaction : pour éviter tout malentendu, la dissociation au niveau cellulaire, moléculaire ou atomique ne relève pas de la position de l’idéalisme analytique, mais constitue une élaboration et une extrapolation personnelles de ce concept par l’auteur]. Je peux donc également considérer mes poumons comme un ensemble de plusieurs millions d’alters cellulaires, qui coopèrent pour la plupart, du moins pour le moment. Il existe aussi une hiérarchie au-dessus de mon corps, de mon cerveau et de mon ego, représentée dans le monde physique par les familles, les sociétés, les nations, les espèces, etc., qui, là encore, coopèrent pour la plupart, du moins pour le moment.
Mais pas toujours, et pas éternellement. Nous devons reconnaître que tout n’est pas rose dans le meilleur des mondes. Dans la nature, la coopération coexiste avec la compétition. Il existe des chaînes alimentaires. Les animaux se mangent entre eux et se font eux-mêmes manger. Les virus envahissent les organismes et les détruisent de l’intérieur. Des cancers se développent. Des personnes tombent de falaises ou se font renverser par des voitures ; des pays en envahissent d’autres et déclenchent des guerres. Et, pour revenir à l’essai du Dr Veltri, nous développons des schizophrénies et des dépressions cliniques. Comment comprendre ces phénomènes dans le cadre de l’idéalisme analytique ? Selon l’hypothèse proposée par le Dr Veltri, telle que je la comprends, ce que nous percevons dans le monde physique — la schizophrénie, par exemple — correspond à un trouble d’une frontière dissociative dans la réalité mentale représentée par l’individu concerné.
Nous cherchons à déterminer si cette hypothèse peut être étendue à toutes les maladies, et pas seulement aux maladies mentales.
La causalité dans l’idéalisme
Dans l’idéalisme, la causalité est différente : la réalité est un champ mental, ou l’Esprit, et ce que nous appelons causalité correspond à la manière dont le fonctionnement de l’Esprit nous apparaît dans le monde physique. La causalité est le signe d’une séquence ordonnée et régie par des lois d’interactions au sein de l’Esprit. Kastrup l’exprime ainsi : la causalité est prédictive. Elle nous permet de prévoir ce que fera la nature — ou, plus rigoureusement, ce que nous percevrons comme étant ce qu’elle fait — ensuite ; elle ne décrit pas la réalité elle-même [4]. Aucun événement physique ne peut être considéré comme la cause d’un autre : tous deux sont des manifestations de quelque chose au sein de l’Esprit.
Ainsi, lorsque nous observons un phénomène dans le monde physique, nous devons comprendre qu’il s’agit de la manière dont nous percevons — la seule manière dont nous puissions percevoir — quelque chose de l’Esprit.
Revenons à l’exemple de mes poumons et supposons que je sois atteint d’une grippe virale.
Reconsidérer les maladies « physiques » dans le cadre de l’idéalisme analytique
Comment décrire une infection grippale des poumons ? Mes poumons sont la représentation physique d’un alter dissocié au sein de l’Esprit, doté d’une frontière. Cette frontière est représentée non seulement par les poumons eux-mêmes, mais aussi par tous les systèmes physiques qui assurent leur intégrité et leur fonctionnement, comme le système immunitaire et la circulation sanguine. Le virus grippal représente lui aussi un autre alter au sein de l’Esprit [Note de la rédaction : pour éviter tout malentendu, dans l’idéalisme analytique, les virus ne sont pas des alters, puisqu’ils ne sont pas vivants. Ici, l’auteur extrapole le concept d’alter et définit ainsi une variante de l’idéalisme analytique. Son argument général reste néanmoins valable dans le cadre de l’idéalisme analytique, puisque le monde inanimé peut lui aussi interférer avec les frontières dissociatives des alters]. En suivant l’hypothèse de Veltri, nous pourrions dire que l’infection grippale représente une brèche dans la frontière dissociative représentée par les poumons et les systèmes qui les soutiennent. En somme, un alter a franchi la frontière d’un autre, et cette intrusion est vécue dans le domaine physique comme une invasion indésirable et chaotique : la grippe, avec tous ses symptômes. Et puisque les poumons font partie d’une hiérarchie de représentations au sein de la représentation que je suis, je me sens malade. Cela correspond étroitement à ce que Veltri décrit comme l’expérience d’un patient psychotique : d’une manière ou d’une autre, la frontière dissociative qu’il représente a été compromise, est devenue trop poreuse et a permis une invasion incontrôlée. Chez une personne psychotique, cela se manifeste par des délires et des hallucinations indésirables. Chez une personne grippée, cela se traduit par des troubles respiratoires, de la fièvre et des douleurs.
Il convient de rappeler que, comme le montre cet exemple, l’idéalisme n’établit aucune distinction de principe entre les troubles psychiatriques et les autres affections physiques. La séparation des soins de santé en « santé mentale » et « affections physiques » n’est qu’un aspect du dualisme déséquilibré qui entrave la compréhension dans le cadre d’une métaphysique matérialiste, et dont j’ai parlé ailleurs [5].
Comment caractériser le traitement dans ces exemples ? Si je prends du paracétamol pour faire baisser ma fièvre, cela représente le passage d’un nouvel alter à travers une frontière dissociative, mais cette fois avec consentement, le médicament symbolisant une intention bienveillante. Si je prends des antipsychotiques pour contrôler ma schizophrénie, il se produit la même chose. Quelque chose se passe au sein de l’Esprit, et ce phénomène est représenté, dans l’expérience physique, par un traitement médicamenteux.
Conséquences pour la pratique clinique
Si nous avions la certitude que cette conception est vraie, aurait-elle des implications pour la pratique médicale, ou ne s’agirait-il que d’une manière intéressante de reformuler les questions de santé ?
Dans un certain sens, rien ne changerait. Rien de ce qui précède ne remet en cause l’efficacité de ce que nous pourrions appeler la médecine mécaniste. Les antipsychotiques et le paracétamol contribuent effectivement souvent à traiter les affections qu’ils ciblent. Les efforts visant à découvrir et à tester de nouveaux médicaments selon une approche mécaniste ont connu un succès considérable et doivent bien entendu se poursuivre. Si nous nous convertissions à l’idéalisme, nous pourrions décrire les choses différemment, mais, dans la pratique, rien ne changerait. Quelles que soient mes convictions philosophiques, je souhaite toujours être soigné par un médecin compétent et bénéficier de l’éventail de médicaments et de procédures dont l’efficacité est établie.
Mais, en un autre sens, si cette hypothèse était démontrée, cela changerait absolument tout. Si la médecine mécaniste fonctionne, c’est bien sûr parce que ses interventions physiques représentent quelque chose au sein de l’Esprit qui favorise ou rétablit le fonctionnement « normal » des frontières dissociatives. Prenons l’exemple du paracétamol : nous pourrions dire que ce médicament agit en interférant avec la production de prostaglandines dans le système nerveux central et que, puisque ces substances chimiques transmettent les signaux de douleur au cerveau, cette action réduit la sensation douloureuse. Dans le cadre d’une métaphysique matérialiste, on interpréterait cela comme une chose physique qui en cause une autre, laquelle provoque ensuite l’épiphénomène que nous appelons « soulagement de la douleur ». Un idéaliste, en revanche, dirait que ces phénomènes physiques ne se causent nullement les uns les autres, mais représentent un processus qui se déroule au sein de l’Esprit. Cela ouvre à son tour des pistes de recherche entièrement nouvelles. Par exemple, ces phénomènes physiques représentent-ils intégralement ou seulement partiellement ce qui se passe au sein de l’Esprit ? D’autres phénomènes s’y produisent-ils et exercent-ils des effets thérapeutiques — ou délétères — plus importants que ceux représentés par les événements physiques ? Si tel était le cas, cela permettrait d’expliquer certaines anomalies déroutantes de la médecine. Les résultats inconstants de certains médicaments en sont un exemple : parfois, ils fonctionnent, parfois non, sans qu’aucune raison physique soit connue. Un autre exemple est l’efficacité étonnante des placebos et les effets dangereux des nocebos [6]. Il faut également mentionner l’importance du contexte clinique, des relations, de la confiance et des croyances dans les processus de guérison. Enfin, il existe un grand nombre de patients souffrant d’affections chroniques sans cause physique apparente. Dans une perspective idéaliste, ces énigmes ne seraient pas considérées comme des anomalies embarrassantes, mais comme des pistes de recherche fécondes. Si nous parvenions à comprendre ne serait-ce qu’un peu ce qui se passe au sein de l’Esprit, nous pourrions accomplir des progrès considérables.
Mais le pouvons-nous ? Les idéalistes kantiens répondraient qu’on ne peut absolument rien connaître ni dire du monde nouménal. Pourtant, beaucoup d’autres ne seraient pas de cet avis, et, de fait, l’hypothèse du Dr Veltri remet cette position en question. Il affirme que nous pouvons effectivement déduire — ou peut-être intuitivement saisir — ce qui se passe au sein de l’Esprit lorsque nous sommes confrontés à une psychose ou à une dépression clinique : nous pouvons interpréter ces états comme des troubles des frontières dissociatives. Voilà qui ouvre soudain une nouvelle piste de recherche. Si ce savoir est valide, comment pouvons-nous l’utiliser ? Que pouvons-nous apprendre d’autre sur ce qui se passe dans l’Esprit ? Pouvons-nous mieux comprendre le fonctionnement précis des frontières dissociatives et les facteurs susceptibles de les influencer ? Certaines frontières sont-elles naturellement plus poreuses ou plus plastiques que d’autres ? Qu’est-ce qui peut les réparer ? La maladie contribue-t-elle parfois à la stabilisation plutôt qu’à la dégradation ?
Limites, dangers et questions ouvertes
La communauté médicale se trouve dans une position singulière. Officiellement, elle adhère aux doctrines du matérialisme métaphysique : toutes les affections et toutes les maladies ont des causes physiques, et tout traitement véritable doit lui aussi être physique. Dans la pratique, cependant, elle fait preuve de compassion et doit également tenir compte des faits, notamment de ceux que nous venons d’évoquer, ainsi que de nombreux autres. En conséquence, la médecine moderne a fini par adopter un compromis kantien sans le reconnaître. Elle parle comme si la matière était fondamentale et comme si seul était réel ce qui peut être démontré physiquement ; pourtant, elle agit comme si l’expérience était première, acceptant les témoignages des patients concernant leur état et les prenant en charge, ne serait-ce que par des soins palliatifs. Les soins de fin de vie, en particulier dans le mouvement des soins palliatifs en hospice, relèvent entièrement d’une approche kantienne.
La position officielle repose néanmoins sur des raisons valables. Premièrement, l’autodiscipline que s’impose la médecine physicaliste va de pair avec celle du monde scientifique dans son ensemble. La rigueur avec laquelle elle établit les liens de causalité physique a protégé la médecine contre le charlatanisme et les pseudosciences. Si le champ de la recherche médicale s’élargissait pour inclure la compréhension de ce qui se passe dans l’Esprit, il nous faudrait trouver un nouveau moyen de nous prémunir contre les absurdités. Ce n’est pas une raison pour renoncer à cette démarche : tout nouveau domaine d’activité nécessite de nouvelles mesures de protection ; il nous suffit de les trouver.
Deuxièmement, les progrès de la médecine fondée sur le physicalisme ont progressivement libéré l’humanité de cette tendance largement répandue à tenir les patients pour responsables de leurs propres souffrances. Lorsqu’on peut clairement démontrer qu’une affection a une cause physique, il devient possible d’abandonner avec soulagement la culpabilité et l’autoreproche, ce qui a aidé de nombreuses personnes. Cependant, cette approche a également causé beaucoup de souffrance, car la situation est bien pire pour les personnes assez malheureuses pour souffrir d’une affection dont on ne parvient pas à identifier la cause physique. Les patients auxquels on affirme que leur état n’a aucune cause physique sous-jacente sont généralement très bouleversés : ils ont le sentiment qu’on les accuse d’« inventer » leurs symptômes ou d’être fous [7]. Cela les conduit à rechercher de manière pathologique et obsessionnelle des affections physiques fantômes. Ce phénomène touche particulièrement ce que le matérialisme appelle les « problèmes de santé mentale », qui peuvent se révéler particulièrement réfractaires à toute explication convaincante fondée sur des causes physiques. Les professionnels de la santé mentale se plaignent souvent que leur discipline soit considérée comme une discipline de seconde catégorie, précisément pour cette raison. C’est une conséquence directe d’une métaphysique erronée. Dans une perspective idéaliste, toute pathologie — qu’elle touche le corps ou le cerveau, qu’elle se manifeste dans le comportement physique ou dans la psychologie — serait considérée comme la représentation de quelque chose qui se produit au sein de l’Esprit.
Quoi qu’il en soit, si l’Esprit était intégré à la recherche et à l’explication médicales, il serait essentiel de trouver des moyens de faire comprendre que cela ne signifie évidemment pas que l’on doive tirer des conclusions aussi absurdes que « toutes les maladies sont psychosomatiques » ou « la maladie n’est pas réelle ». De telles conclusions seraient absurdes, mais l’idéalisme a toujours été facile à mal interpréter et, en l’absence du faux réconfort qu’offrent les présupposés matérialistes, de nouvelles précautions seraient nécessaires.
Conclusion
Le Dr Veltri a montré que la psychopathologie peut être comprise en termes de troubles des frontières dissociatives dans l’Esprit. Cette hypothèse soulève une question fascinante : la recherche médicale dans son ensemble pourrait-elle dépasser les représentations physiques de la maladie et de sa guérison pour explorer le domaine de la réalité mentale sous-jacente, celui de l’Esprit ?
Texte original publié le 9 octobre 2026 : https://www.essentiafoundation.org/beyond-psychopathology-can-analytic-idealism-reframe-physical-illness/reading/
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1 Antonello Veltri, Could Analytic Idealism Offer a New Framework for Psychopathology? Essentia Foundation Essays, 2 January 2026 (tr fr : L’idéalisme analytique pourrait-il offrir un nouveau cadre pour la psychopathologie ?).
2 Arthur Schopenhauer, The World as Will and Representation, vol. I, trans. E. F. J. Payne (Dover Publications, 1969), §§27, 54–57 (tr fr. Le Monde comme Volonté et comme Représentation).
3 Oliver Keenan, Why Aquinas Matters Now (Bloomsbury, 2024), pp. 130 ff.
4 Bernardo Kastrup, Analytic Idealism in a Nutshell (Iff Books, 2020), chapters 2–4 (tr fr L’idéalisme analytique en quelques mots).
5 Philip Goodwin, The Half-Open Door (Essentia Books, 2026).
6 David Robson, The Expectation Effect (Canongate, 2022), chapter 2.
7 Suzanne O’Sullivan, It’s All in Your Head (Vintage, 2016), p. 9 et tout du long.