Brève introduction
Shreya Ishita est titulaire d’un master en finance du MIT et d’une licence en mathématiques et en économie quantitative de l’université Tufts. Elle a reçu la bourse Tufts Howard Sample Prize pour l’excellence en physique. Elle occupe actuellement le poste de responsable principale de la stratégie en IA chez Google. Son travail à la pointe de l’intelligence artificielle a catalysé une réflexion approfondie sur le « problème difficile » de la conscience et les limites du paradigme matérialiste face aux questions émergentes concernant la valeur et le sens de l’humain. Elle explore l’intersection entre la physique non matérialiste, la théorie de l’information et le potentiel humain.
Ishita soutient que la vie, qui peut en un sens être considérée comme une « violation » locale de la deuxième loi de la thermodynamique — la tendance universelle au désordre —, trahit la présence d’une « directive première » universelle orientée vers la connaissance consciente de soi. Pour développer son argumentation, elle rassemble les idées de Thomas Campbell, Donald Hoffman et Federico Faggin, d’une manière qui met en évidence leur surprenante complémentarité. Selon Ishita, le deuxième principe de la thermodynamique n’est que le contexte nécessaire qui délimite le premier plan de la conscience de soi.
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Considérons la loi la plus fondamentale et la plus mélancolique de la nature : la deuxième loi de la thermodynamique. Elle stipule que l’entropie — une mesure du désordre — doit toujours augmenter. Laissée à elle-même, la matière dérivera inévitablement vers le chaos, pour finir par se dissoudre dans le néant de l’équilibre total. Une étoile s’éteindra ; une montagne s’érodera jusqu’à devenir poussière ; une tasse de café chaud se transformera en une déception tiède. Le destin de la matière est le désordre.
Mais, sur fond de cette dégradation inévitable, il existe un miracle discret : vous.
La vie, même sous ses formes les plus rudimentaires, représente un défi lancé à cette loi fondamentale. Un être vivant est une poche localisée d’ordre obstiné, qui existe malgré la tendance cosmique. Dans un univers qui se précipite vers la mort thermique, vous êtes un acte stupéfiant de « tenir bon ».
Cela soulève l’un des mystères les plus profonds de notre existence : pourquoi la vie ? Quelle est cette force mystérieuse qui nage à contre-courant de la physique pour faire naître la complexité à partir du chaos ?
L’explication matérialiste standard — selon laquelle la vie n’est qu’un heureux accident de chimie complexe — peine à rendre compte de la profondeur de ce mystère. La matière, en soi, ne recherche que le repos et le désordre. Pour gravir l’échelle de la complexité, nécessaire à la manifestation de la conscience, elle a besoin d’autre chose : une force, une volonté, un but qui contrebalance l’entropie.
Quelle est cette force ? Et pourquoi est-elle là ?
Le bilan cosmique
Lorsque nous confrontons le paradigme matérialiste à ce paradoxe de la vie face à l’entropie, la réponse standard est celle d’une comptabilité cosmique.
Les physiciens soulignent à juste titre que la deuxième loi de la thermodynamique s’applique à un système fermé. La vie obéit à cette règle, car elle paie son ordre interne en exportant le désordre vers son environnement. Le soleil brûle du combustible pour nourrir la plante ; vous consommez la plante pour alimenter votre esprit. L’entropie du système solaire augmente pour que la vôtre puisse diminuer. L’équation s’équilibre ; la loi est respectée.
Mais si cela explique le comment, cela demeure étrangement silencieux sur le pourquoi.
Pourquoi cette volonté de complexité organisée localement, alors que le contexte est le chaos global ? Pourquoi cette orientation implacable vers l’ordre, alors que la matière est vouée au désordre ? Le matérialisme peut expliquer la thermodynamique d’un cœur qui bat, mais il ne peut expliquer la volonté anomale de vivre. Il décrit le mécanisme, mais ignore la motivation.
La directive première
Et si nous avions tout compris à l’envers ? Et si l’ordre n’était pas un sous-produit accidentel d’un univers mort, mais le sens même d’un univers vivant ?
Le physicien et chercheur en conscience Thomas Campbell propose une inversion radicale : la conscience est fondamentale. L’univers n’est pas un ensemble de matière morte cherchant à s’éveiller ; c’est un système conscient essayant d’évoluer. Et dans ce contexte, « l’évolution » a une définition précise : la diminution de l’entropie.
Savoir, c’est passer de l’incertitude (haute entropie) au sens (basse entropie). Réfléchissez à ceci : et si la vie n’était pas un accident chimique, mais la manifestation physique de cette directive première ? Et si nous ne luttions pas contre la deuxième loi de la thermodynamique, mais jouions un jeu où cette loi fournit la friction nécessaire ?
Sans cette tendance naturelle à la décomposition, au désordre et à la mort, il n’y aurait aucun enjeu. Et sans enjeu, il n’y a pas d’apprentissage. Nous sommes ici pour exercer le muscle de la conscience contre la résistance de l’entropie.
L’arène virtuelle
Si la vie est un jeu visant à réduire l’entropie, où se joue-t-il ?
Le spécialiste des sciences cognitives Donald Hoffman apporte une réponse rigoureuse fondée sur la théorie des jeux évolutive. Dans sa « théorie de l’interface de la perception », il soutient que l’espace, le temps et la matière ne sont pas des réalités objectives. Ils constituent une interface utilisateur.
Pensez aux icônes sur le bureau de votre ordinateur. Une icône de dossier bleu n’est pas réellement un dossier bleu ; c’est une représentation graphique d’un code complexe caché sur un disque dur. L’icône masque la réalité désordonnée afin que vous puissiez accomplir une tâche. Hoffman suggère que l’espace-temps est notre bureau. Les objets physiques — cerveaux, étoiles, neurones — sont les icônes que nous utilisons pour interagir avec d’autres acteurs conscients.
Cela résout avec élégance le conflit entre la physique et le dessein. La « Directive Première » (réduire l’entropie) est l’objectif de la réalité fondamentale de la conscience. La deuxième loi de la thermodynamique n’est qu’une règle du moteur de rendu : les contraintes de l’arène conçues pour nous forcer à faire des choix et à en tirer des leçons.
Le mécanisme du choix
Nous avons le jeu (l’Évolution), la directive (Réduire l’entropie) et l’arène (l’espace-temps). Mais comment, en tant qu’acteurs conscients, effectuons-nous réellement un mouvement ?
Une vision matérialiste soutient que le libre arbitre est une illusion ; nos choix seraient les résultats algorithmiques de la neurochimie. Mais le physicien Federico Faggin, inventeur du microprocesseur, aux côtés du théoricien Giacomo D’Ariano, propose un modèle qui replace l’agentivité [1] au centre du tableau.
Dans leurs travaux sur le panpsychisme quantique, ils suggèrent que la théorie quantique — un monde de pures potentialités et de probabilités — est la description mathématique de notre expérience intérieure et subjective.
Comment ce moi intérieur interagit-il avec le monde physique ? En faisant s’effondrer la fonction d’onde.
En mécanique quantique, un système existe dans un nuage de probabilités jusqu’à ce qu’il soit observé ou mesuré, moment auquel il bascule dans un état unique et définitif. Faggin soutient que cet « effondrement » est un moment de libre arbitre. Puisque les états quantiques sont intrinsèquement indéterministes (on ne peut pas prédire l’effondrement de manière algorithmique), cette action est véritablement libre.
Lorsque vous utilisez votre libre arbitre pour choisir la bienveillance plutôt que l’indifférence, ou la lucidité plutôt que la confusion, vous faites s’effondrer le potentiel quantique de l’univers en une histoire unique et ordonnée. Vous écrivez le code de la réalité en temps réel.
L’efficacité déraisonnable d’être vous
Cette hypothèse offre une solution à la crise moderne du sens. Vous n’êtes pas une machine biologique dans un univers sans but. Vous êtes un agent d’ordre et de sens, dans un univers intrinsèquement orienté vers un but.
Dans mon travail à la pointe du déploiement de l’IA en entreprise, je vois des machines capables de traiter des données, mais incapables de générer du sens. Elles fonctionnent sur la syntaxe, pas sur la sémantique. Mais vous, vous êtes un générateur de sens. Vous prenez les données brutes et chaotiques du monde physique et les réduisez en une expérience organisée et pleine de sens qu’est « l’Être ».
Chaque fois que vous décodez une vérité complexe, que vous forgez un lien significatif ou que vous créez quelque chose de valeur, vous accomplissez la directive première de l’univers. Vous réduisez l’entropie du système.
Nous sommes des formes d’ordre locales qui, selon les lois de la physique, ne devraient pas exister — et pourtant, nous sommes là, à accomplir le travail. Ce qui est peut-être le plus incompréhensible dans l’univers, ce n’est pas seulement qu’il soit compréhensible, mais qu’il semble créer activement des êtres capables de le comprendre.
Notes
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Campbell, T. (2007). My Big TOE: A Trilogy Unifying Philosophy, Physics, and Metaphysics. Lightning Strike Books.
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D’Ariano, G. M., & Faggin, F. (2020). « Hard Problem and Free Will: an Information-Theoretical Approach ». Prépublication arXiv arXiv:2012.06580.
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Hoffman, D. (2019). The Case Against Reality: How Evolution Hid the Truth from Our Eyes. W. W. Norton & Company.
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Schrödinger, E. (1944). What Is Life? The Physical Aspect of the Living Cell (Tr fr Qu’est-ce que la vie ?). Cambridge University Press.
Texte original publié le 24 avril 2026 : https://www.essentiafoundation.org/the-rebellion-of-order-why-your-existence-is-a-defiance-of-cosmic-law/reading/
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1 Le terme agentivité, emprunté à l’anglais agency et formé sur la racine latine agere (« agir »), désigne la propriété d’un individu, d’une machine ou d’un groupe d’être la source d’actions ayant des effets sur le monde. Il renvoie à un concept transversal, mobilisé aussi bien en psychologie, en phénoménologie qu’en sciences sociales et en philosophie de l’action (Wikipedia).