Rupert Sheldrake
L’âme du monde et les champs de la nature

Les causes formelles et finales n’ont donc jamais vraiment été expulsées de la science. Elles sont restées sous nos yeux, dissimulées dans cette partie de la physique que presque personne ne songe à examiner. Je défendrai également l’idée que les lois de la nature sont mieux comprises comme des habitudes, et que la nature possède une mémoire — une idée qui valut à mon premier livre d’être dénoncé dans les pages de Nature comme un ouvrage bon à brûler, alors que mes collègues indiens n’y trouvèrent rien de particulièrement étonnant.

morphClare College, Université de Cambridge, 2026

On nous dit souvent que la révolution scientifique a chassé les âmes de la nature, laissant derrière elle un univers de matière morte, ballottée par des forces aveugles. Je ne pense pas que ce soit ce qui s’est passé. L’âme du monde n’a pas disparu au XVIIsiècle ; elle a changé de nom. On l’appelle aujourd’hui un champ.

La gravité se révèle être une attraction, une force qui tend vers une unité finale, c’est-à-dire vers une finalité. Le champ électromagnétique se révèle correspondre à ce que William Gilbert appelait, en 1600, l’âme de la Terre, et je vais vous montrer ce qu’il fait à l’aide de quelques aimants — chose que je n’ai encore jamais faite devant un public. La matière se révèle être de la lumière figée, dont l’énergie est emprisonnée dans des champs quantiques de matière. Et les champs qui donnent forme à une feuille en croissance se révèlent très proches de ce qu’Aristote entendait par l’âme végétative.

Les causes formelles et finales n’ont donc jamais vraiment été expulsées de la science. Elles sont restées sous nos yeux, dissimulées dans cette partie de la physique que presque personne ne songe à examiner. Je défendrai également l’idée que les lois de la nature sont mieux comprises comme des habitudes, et que la nature possède une mémoire — une idée qui valut à mon premier livre d’être dénoncé dans les pages de Nature comme un ouvrage bon à brûler, alors que mes collègues indiens n’y trouvèrent rien de particulièrement étonnant.

Conférence prononcée lors du World Soul Symposium, organisée par le Cambridge Centre for the Study of Platonism, le 19 juin 2026, dans la salle Thirkill du Clare College, à l’Université de Cambridge.

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Eh bien, c’est un grand plaisir d’être ici avec vous tous et d’apprendre tant de choses sur un sujet qui m’intéresse énormément. C’est également un plaisir d’être de retour à Clare. Pendant plusieurs années, lorsque j’étais fellow au Clare College, j’habitais dans l’escalier E, à environ vingt mètres d’ici.

C’est donc, pour moi, un habitat naturel très familier.

Je m’intéresse à l’âme du monde parce que… Au sein des sciences, nous sommes en train de nous éloigner du matérialisme mécaniste dogmatique qui a dominé pendant si longtemps. Comme je le montre dans mon livre The Science Delusion (tr fr Réenchanter la science), les dix principaux dogmes de la science mécaniste, qui avaient commencé par être de simples présupposés avant de se durcir peu à peu en croyances, ont été dépassés par les progrès de la science elle-même.

Ce modèle mécaniste réducteur est une sorte d’hybride : il associe une science atomiste à une forme de platonisme inconscient, selon laquelle tout est régi par des lois de la nature immuables, situées en dehors du temps et de l’espace. La plupart des scientifiques ne reconnaissent pas que telle est la métaphysique sous-jacente à leur travail. Pourtant, c’est bien le cas.

Cette conception cède aujourd’hui la place à une vision de la nature beaucoup plus organique et holistique. L’un des premiers prophètes de ce mouvement fut Alfred North Whitehead, avec sa philosophie de l’organisme et ses travaux des années 1920.

Nous assistons ainsi à un sentiment croissant que la nature est vivante.

L’un des développements récents de cette évolution est l’essor du panpsychisme en philosophie de l’esprit. Celui-ci a été largement stimulé par ce qu’on appelle le « problème difficile » de la conscience. Selon la conception matérialiste mécaniste, l’univers entier est constitué de matière inconsciente. Nous devrions donc être inconscients puisque nous en faisons partie. Or, manifestement, nous ne le sommes pas.

Comme vous le savez, certains philosophes mécanistes soutiennent alors que nous ne sommes pas réellement conscients. D’autres soutiennent que nous sommes conscients, mais que la conscience est une illusion. Leurs critiques font alors remarquer qu’une illusion est elle-même une forme de conscience, ce qui ne nous mène pas très loin. Au bout du compte, tout le monde se retrouve sans trop savoir quoi dire.

Les panpsychistes pensent pouvoir dissoudre le problème de la conscience en affirmant qu’il existe une infime parcelle de conscience dans les électrons, un peu plus dans les molécules, puis beaucoup plus lorsque nous arrivons au cerveau. Il ne s’agirait donc pas d’une différence de nature, mais seulement de degré.

Ils s’arrêtent cependant généralement lorsqu’ils parviennent au cerveau humain. Ces transformations de la pensée scientifique sont donc encore incomplètes. Elles sont actuellement en cours.

Et, à mon avis, les idées concernant l’âme du monde dont nous avons discuté ici sont étonnamment pertinentes pour comprendre ce qui se passe actuellement dans les sciences.

Les anciennes conceptions de l’âme du monde étaient liées à l’ancienne cosmologie. Comme nous l’avons entendu ce matin, on distinguait différents niveaux correspondant aux étoiles fixes, puis aux sphères des planètes.

Notre cosmologie moderne est très différente. Selon la version généralement admise, il y a environ 13,8 milliards d’années, au moment du Big Bang, l’univers était extrêmement petit et extrêmement chaud. Il était plus petit qu’une tête d’épingle, sa température atteignait des milliards de degrés, et il constituait une unité indifférenciée.

Pour des raisons que nous n’expliquons pas, cette unité indifférenciée a alors commencé à se dilater, d’abord très rapidement, puis plus lentement.

En se dilatant, elle s’est refroidie. Et à mesure que l’univers se refroidissait, davantage de formes pouvaient apparaître. Il ne peut guère y avoir de formes dans un plasma brûlant. Mais lorsqu’il refroidit, des atomes et des molécules peuvent apparaître ; ensuite, la matière peut se condenser pour former des étoiles ; puis les explosions d’étoiles produisent la matière à partir de laquelle des planètes peuvent se former.

Et sur certaines planètes — au moins une —, la vie évolue.

Nous avons donc aujourd’hui une cosmologie profondément évolutionnaire.

Qu’est-ce qui gouverne tout cela ? Qu’est-ce qui maintient tout ensemble ?

L’idée de l’âme du monde était celle d’un principe unificateur qui maintient l’ensemble du cosmos. Quel en est donc l’équivalent dans la cosmologie moderne ?

L’équivalent évident est le champ gravitationnel.

Lorsque Einstein proposa, dans sa théorie générale de la relativité de 1915, le concept de champ gravitationnel, celui-ci fut considéré comme le principe organisateur de l’ensemble du cosmos. C’est lui qui maintient tout ensemble.

Et, comme Einstein l’a souligné, il n’est pas situé dans l’espace et le temps.

Il est l’espace-temps.

Le champ gravitationnel est le contenant de tout ce qui existe dans le cosmos. Il détermine la manière dont toutes choses sont reliées entre elles. Tout est interconnecté à travers lui. Toute matière attire toute autre matière dans l’ensemble du cosmos, à travers une sorte de réseau de relations.

La question devient alors : vers quoi tout cela se dirige-t-il ?

L’expansion initiale est contrebalancée par l’attraction gravitationnelle de toute la matière. Or, ce que fait la gravité, c’est rapprocher les choses.

Vers 1999, la plupart des cosmologistes pensaient qu’il y avait suffisamment de matière dans l’univers pour finir par arrêter son expansion. Celle-ci ralentirait, s’arrêterait, puis l’univers commencerait à se contracter de plus en plus rapidement, jusqu’à ce que tout s’effondre en un gigantesque trou noir final, au cours de ce qu’on appelle, dans le jargon, le Big Crunch.

Le modèle du Big Crunch était populaire et largement accepté. Certains disaient : « Eh bien, évidemment, lorsque le Big Crunch se produira, l’univers rebondira ensuite et nous aurons un univers oscillant, fait de cycles cosmiques successifs ».

Mais ce modèle plutôt traditionnel — sans que les gens se rendent vraiment compte à quel point il était traditionnel — s’est effondré autour de l’an 2000, lorsque les observations astronomiques ont montré que, loin de ralentir, l’expansion de l’univers était en train d’accélérer.

Roger Penrose, à Oxford, a alors fait remarquer que, si cette expansion accélère, tout finira par s’éloigner de plus en plus vite jusqu’à ce que toute la matière se dissolve en lumière et que l’univers entier finisse dans la lumière.

Par quelques traits de plume que personne ne comprenait vraiment, Penrose faisait ensuite en quelque sorte de cet état un nouveau Big Bang, et tout recommençait.

Son idée était qu’une fois l’univers devenu cet immense univers de lumière, les notions d’échelle et de distance n’auraient plus aucun sens ; cet univers pourrait donc devenir un nouveau Big Bang, même si presque personne n’a réellement suivi les détails de ce raisonnement.

Quoi qu’il en soit, deux grandes cosmologies nous sont actuellement proposées : tout finit dans l’obscurité d’un effondrement cosmique, ou tout finit dans la lumière d’un univers infiniment dilaté.

Mais si nous réfléchissons à la gravité, qui constitue le principe sous-jacent de cette cosmologie, que se passe-t-il réellement ?

La gravité est manifestement une force d’attraction. Si je prends un objet et que je le lâche, il est attiré vers la Terre.

Aristote pensait qu’il était attiré vers la Terre parce qu’il cherchait son lieu naturel. Eh bien, c’est plus ou moins ce que dit la théorie du champ gravitationnel.

Selon Einstein, le champ gravitationnel est géométrique. Il constitue essentiellement une cause formelle. Et il amène tout à sa place parce que l’espace-temps est courbe.

Le modèle habituel utilisé pour représenter la courbure de l’espace-temps est celui d’une toile de caoutchouc.

Si vous posez un corps massif sur cette toile, il l’enfonce, et tout objet qui s’en approche tombe alors vers le fond de cette dépression.

Le problème de ce modèle, c’est qu’il présuppose déjà la gravité pour expliquer pourquoi la toile s’affaisse et pourquoi les objets tombent vers le bas.

Tout ce que nous pouvons réellement dire, c’est donc que la gravité est attractive. Elle attire les choses et, en quelque sorte, elle les attire depuis l’avenir.

Elle est téléologique.

La force est orientée. Elle possède une direction. Lorsque quelque chose tombe, la gravité n’agit pas de manière égale dans toutes les directions sur ce stylo. Elle l’attire dans une direction déterminée.

C’est un vecteur.

Autrement dit, elle possède une grandeur et une direction, et cette direction est celle de la Terre.

Si la Lune ralentissait sur son orbite, elle décrirait une spirale jusqu’à tomber sur la Terre. Si la Terre ralentissait sur son orbite, elle décrirait une spirale jusqu’à tomber dans le Soleil.

Et si, finalement, la force qui éloigne les galaxies les unes des autres cessait d’agir, tout se rapprocherait. Lorsque les choses se rapprochent suffisamment, elles finissent dans des trous noirs. Et, en l’absence de cette force d’expansion, l’univers entier finirait par être attiré vers une unité finale.

J’ai trouvé très intéressant ce qu’Anna Koreas disait ce matin à propos de la cosmologie de Ficin, telle qu’il interprétait Plotin : tout chercherait, en quelque sorte, à « revenir à l’état de non-naissance ».

À partir d’une unité originelle, tout est distribué vers l’extérieur et séparé, mais il subsiste une sorte d’élan érotique, une attraction vers une unité dans laquelle toutes choses reviendraient et seraient, pour ainsi dire, « désengendrées ou non-né ».

Et c’est exactement ce que nous montre le modèle du Big Crunch : la puissance attractive ultime de la gravité est une attraction vers un point final où tout se trouve de nouveau unifié.

En un sens, c’est une sorte de mémoire du Big Bang.

On ne parle généralement pas de la gravité dans ces termes, mais, comme vous le voyez, décrire ainsi son fonctionnement revient simplement à dire ce qu’elle fait réellement.

C’est une force d’attraction.

Elle confère une sorte de télos, une finalité, à l’univers, du moins en ce qui concerne la matière, et elle constitue un principe unificateur.

Elle est aussi une cause formelle.

Lorsque vous regardez le Soleil ou la Lune, ils sont ronds. Pourquoi ?

Parce que la gravité les attire de manière à leur donner cette forme sphérique.

Ils n’ont donc pas cette forme parce qu’une autre chose les contraint à devenir ronds. C’est la gravité elle-même qui leur confère une forme et une direction.

Et elle ne dépense aucune énergie.

Si un météore s’approche de la Terre, est attiré vers elle et s’y écrase en produisant un énorme cratère, la Terre ne perd absolument aucune énergie en l’attirant.

La Terre n’agit pas comme une cause efficiente qui dépenserait de l’énergie. Elle attire le météore ; et celui-ci, en s’ajoutant à la masse terrestre, rend même la Terre plus massive et donc plus attractive.

L’autre grand champ universel, au-delà de la gravitation, dans la cosmologie moderne, est le champ électromagnétique.

Il imprègne l’univers entier.

Il maintient l’univers ensemble d’une autre manière. Il ne maintient pas les corps ensemble comme le champ gravitationnel et n’agit pas de la même manière sur leur position, mais il relie toutes choses par la lumière et les rayonnements.

Si les astronomes peuvent observer des galaxies immensément éloignées, grâce à la lumière visible ou aux radiotélescopes, c’est parce que la lumière voyage pendant des milliards d’années-lumière à travers l’univers.

Et elle peut le faire parce que l’univers est rempli par le champ électromagnétique.

Comme Maxwell l’a montré dans les années 1860, la lumière est de nature électromagnétique.

C’est un mouvement ondulatoire dans le champ électromagnétique, qui se propage à la vitesse de la lumière — et qui est, par définition, la lumière.

Au XIXsiècle, Maxwell tenta d’abord d’expliquer la propagation de la lumière par l’éther luminifère : une forme subtile de matière qui vibrait pour transporter la lumière.

Einstein, avec sa théorie de la relativité restreinte de 1905, élimina l’éther.

On peut alors demander : sur quoi ce champ repose-t-il ? De quoi est-il constitué ?

La réponse est : de lui-même.

Le champ électromagnétique constitue lui-même la base des phénomènes électromagnétiques et de leurs vibrations.

Dans la théorie des supercordes et les théories de champ unifié en physique, les chercheurs tentent d’unifier les différents champs de la nature en un grand champ unifié.

La théorie des supercordes fait principalement intervenir dix dimensions : neuf dimensions spatiales et une dimension temporelle.

La théorie M en comporte onze.

En gros, on dit donc qu’au moment du Big Bang, tous ces champs — électromagnétique, gravitationnel et les champs des forces nucléaires — dérivent de champs unifiés primordiaux.

Autrement dit, on explique les champs par d’autres champs.

Il y a des champs à tous les niveaux ou jusqu’au fond.

Voilà donc, pour l’instant, où en est la science sur cette question.

Mais je trouve instructif de réfléchir un peu plus au champ électromagnétique, parce qu’il est constitué de polarités.

Il n’est fait que d’une succession de polarités.

Il y a la polarité entre le pôle nord et le pôle sud d’un aimant. Il y a celle entre les charges électriques positives et négatives. Il y a aussi la polarité entre l’électricité et le magnétisme eux-mêmes.

Comme Faraday l’a montré — après Schelling et ses idées sur l’âme du monde.

Il aurait d’ailleurs été merveilleux que Schelling puisse reprendre toute la question après les travaux de Faraday, car Faraday a énormément approfondi notre compréhension de ces polarités.

La polarité du champ électromagnétique est telle qu’un courant électrique crée un champ magnétique.

Si un courant électrique circule dans un fil, des cercles concentriques de champ magnétique apparaissent autour de ce fil.

Inversement, des champs magnétiques en mouvement induisent des courants dans les fils électriques. C’est ainsi que fonctionnent les dynamos.

Les moteurs électriques et les dynamos fonctionnent selon le même principe, mais en sens inverse.

Dans un cas, vous fournissez de l’électricité, ce qui met des aimants en mouvement : vous obtenez un moteur électrique.

Dans l’autre cas, vous déplacez des aimants, ce qui induit un courant électrique.

Toute notre électricité repose donc sur ce principe. Ce ventilateur, par exemple, dépend précisément de cette interaction entre électricité et magnétisme.

Dans mes moments de loisir, j’aime jouer avec des aimants parce que je trouve cela très instructif.

Je ne l’ai encore jamais fait en public, mais je vais le faire maintenant, parce que je pense que cela nous aide à comprendre quelque chose de la nature de ces champs.

L’un des points généraux que je veux défendre est que les champs constituent essentiellement des causes formelles et finales.

Le récit habituel avec lequel nous avons grandi nous dit que la révolution scientifique du XVIIsiècle a supprimé les âmes de la nature.

Selon Descartes, les animaux et les plantes ne sont plus que des machines.

L’âme de l’univers disparaît également. Avec Newton, la gravité n’est plus que de la matière attirant d’autre matière. Il n’y a plus d’âme de l’univers.

On élimine aussi les causes finales et formelles, pour ne conserver que les causes matérielles et efficientes : la matière et le mouvement.

Voilà le récit conventionnel.

Et c’était effectivement vrai au XVIIsiècle.

Mais les scientifiques du XVIIsiècle étaient incapables d’expliquer l’électricité et le magnétisme.

L’ancienne explication du magnétisme remontait aux philosophes présocratiques.

Thalès disait que la pierre d’aimant possédait une âme, parce qu’elle pouvait attirer le métal et agir à distance.

Le magnétisme était donc attribué à une âme. C’était un phénomène psychique.

Lorsque William Gilbert découvrit que les boussoles magnétiques pointaient vers le pôle Nord terrestre, et qu’il comprit que la Terre elle-même était un gigantesque aimant, il y vit l’âme de la Terre.

Dans son grand ouvrage De Magnete, publié en 1600, il expliquait le fonctionnement des boussoles par l’âme de la Terre — une âme magnétique terrestre.

Cette conception fut éliminée par la révolution mécaniste, mais l’électricité et le magnétisme demeurèrent inexpliqués.

Lorsque Faraday réfléchit à ces phénomènes, il introduisit le mot champ, pour désigner une région continue d’activité qui donne forme aux choses placées sous son influence.

Ainsi, les champs ont en réalité remplacé les âmes dans l’explication scientifique.

Ils ont réanimé la nature, mais d’une manière qui n’est généralement pas reconnue.

Et je pense que les causes formelles et finales se cachent sous nos yeux dans les champs.

C’est ce que je voudrais maintenant vous montrer avec ces petites billes magnétiques.

Vous pourriez penser que l’attraction et la répulsion entre les pôles nord et sud d’un aimant sont symétriques : l’un attire, l’autre repousse.

Mais, en réalité, les conséquences de l’attraction et de la répulsion ne sont pas symétriques.

Si elles l’étaient, lorsque vous placez ensemble de nombreuses petites billes magnétiques, dont chacune possède un pôle nord et un pôle sud, et que l’attraction et la répulsion s’équilibraient parfaitement, elles devraient simplement rester séparées.

Mais ce n’est pas ce qui se produit.

La répulsion les fait pivoter jusqu’à ce qu’elles se retrouvent dans une configuration attractive, et elles finissent toutes par s’assembler.

Je vais vous le montrer.

Si vous êtes assis et que vous voulez bien voir, il vaut probablement mieux vous lever et venir regarder ici, car je vais les laisser tomber sur ce plateau.

Et pour la dernière, je vais simplement lui donner un petit coup de pouce.

Vous voyez : elles ont créé une forme, une structure.

Et si vous les lancez d’une manière légèrement différente, elles peuvent parfois former des anneaux plutôt que de simples lignes droites.

Je vais peut-être devoir en lancer quelques-unes à la fois.

Vous voyez ? Un anneau s’est formé immédiatement.

Et en voilà un autre.

Elles se sont agrégées spontanément.

Celui-ci est un anneau à cinq éléments. Elles peuvent également former des anneaux à six éléments.

Or, tant de choses dans la nature fonctionnent ainsi…

Tout dans la nature est électromagnétique.

Les électrons portent une charge électrique et produisent des effets magnétiques. Le magnétisme de ces objets vient du mouvement des électrons dans les cristaux de fer qu’ils contiennent, ce qui crée des champs magnétiques.

Lorsqu’ils s’alignent tous dans la même direction — lorsque vous aimantez quelque chose —, ils forment ensemble un grand aimant, au lieu d’être orientés de manière désordonnée.

Si vous chauffez un aimant au-delà d’une certaine température, il perd son magnétisme.

Et, tout comme avec les champs gravitationnels, si j’utilise maintenant cet aimant pour soulever ces objets, vous voyez qu’ils sont suspendus malgré la force de gravité.

Le magnétisme s’oppose effectivement à la force gravitationnelle, sans pour autant consommer d’énergie.

L’aimant fixé sur la porte de votre réfrigérateur, qui maintient des cartes et d’autres choses, ne dépense aucune énergie.

Son énergie ne s’épuise pas.

Je pense donc qu’il s’agit bien de causes formelles et finales.

Et je n’ai jamais vu cette question discutée dans la littérature scientifique.

On parle de forces.

On parle des équations de l’électromagnétisme.

Mais la nature même des champs demeure extrêmement peu explorée.

J’aimerais maintenant passer à un autre type de champ.

Selon la physique moderne, il n’existe pas seulement des champs électromagnétiques et gravitationnels.

Il existe aussi d’autres champs qui donnent sa forme à la matière.

À l’échelle la plus petite, ce sont les champs quantiques de matière.

Un électron est une vibration dans un champ électronique, ce qu’on appelle un champ quantique de matière.

Un proton est une vibration dans un champ protonique.

Un neutron est une vibration dans un champ neutronique.

Le physicien David Bohm disait ainsi que, selon la physique quantique moderne, la matière est de la lumière gelée ou figée.

L’énergie de la lumière est emprisonnée dans ces champs.

Elle se met alors à vibrer d’une manière circulaire, comme repliée sur elle-même, courbée sur elle-même, et reste au même endroit.

Elle est emprisonnée au même endroit.

Et lorsqu’une énergie est ainsi confinée au même endroit, elle possède une masse.

La lumière n’a pas de masse. Mais une fois cette énergie confinée, elle possède une masse.

Elle tombe alors sous l’autorité du champ gravitationnel, qui explique ses relations avec les autres masses.

Mais cela n’explique pas sa forme.

Ces champs possèdent une forme.

Les électrons qui entourent le noyau d’un atome, dans les orbitales atomiques, forment des motifs d’ondes stationnaires.

Ce sont les mêmes types de motifs que ceux que l’on obtient à la surface d’une sphère lorsqu’on la fait vibrer.

Les équations qui les gouvernent font intervenir ce qu’on appelle les fonctions de Bessel.

Et ce sont les mêmes équations que celles qui décrivent les vibrations d’une membrane de tambour tendue.

Ce sont des phénomènes vibratoires fondamentaux, des ondes stationnaires.

Et c’est de cela que la matière est faite.

Comme l’a dit le philosophe des sciences Karl Popper, avec la physique moderne, le matérialisme s’est dépassé lui-même, parce que la matière n’est plus le principe explicatif fondamental.

Ce sont désormais les champs et l’énergie.

Les champs donnent la forme.

L’énergie produit le mouvement, l’activité et le changement.

J’en viens ainsi à voir l’ensemble de la science à travers une sorte d’ontologie trinitaire : le principe du logos — la forme, la structure et l’ordre — se manifeste dans la nature à travers les champs de la nature.

Et l’énergie — l’activité, le principe du changement et du mouvement — constitue l’autre principe.

Mais je voudrais enfin parler des champs de forme situés au-dessus du niveau atomique.

J’ai commencé ma carrière comme biologiste du développement.

Lorsque j’habitais ici, à Clare, je travaillais sur le développement des plantes : comment les plantes poussent-elles ? Comment les feuilles et les pétales se forment-ils ? Comment les racines se développent-elles ?

J’en suis arrivé à la conclusion que toutes les tentatives visant à expliquer cela exclusivement par la biologie moléculaire étaient vouées à l’échec.

La biologie moléculaire ne vous donne que des molécules et de l’énergie.

Et vous n’obtiendrez jamais la forme à partir de cela seul.

Les molécules elles-mêmes possèdent une forme et nécessitent donc déjà un principe explicatif de la forme.

Je me suis alors intéressé à une idée proposée pour la première fois dans les années 1920 : celle des champs morphogénétiques, c’est-à-dire de champs qui façonnent les formes.

Cette idée fut avancée indépendamment par Paul Weiss à Vienne, biologiste autrichien du développement, et Alexander Gurwitsch en Russie.

Gurwitsch travaillait sur le développement des champignons et des plantes ; Weiss travaillait sur les embryons animaux.

Tous deux arrivèrent à la conclusion qu’il devait exister un champ invisible qui façonne les organismes en développement et qui, d’une manière ou d’une autre, organise le système placé sous son influence.

Une feuille posséderait un champ de feuille qui lui donne sa forme.

Un pétale posséderait un champ de pétale.

La plante entière posséderait un champ de plante.

Cette idée de champs morphogénétiques, ou champs donnant forme, devint assez répandue en biologie, jusqu’au développement de la biologie moléculaire dans les années 1950, 1960 et 1970.

À ce moment-là, la biologie entière fut en quelque sorte accaparée par la biologie moléculaire : tout se mit à tourner autour des molécules, de l’ADN, dans une perspective extrêmement réductionniste.

L’idée de principes organisateurs holistiques fut éclipsée et marginalisée.

Pour ma part, j’estimais que nous devions poursuivre dans la voie des champs morphogénétiques. Cela me semblait la piste la plus prometteuse.

Et, comme beaucoup d’entre vous le remarqueront, la manière dont ces champs façonnent une plante ou un embryon en développement correspond, à bien des égards, à ce qu’Aristote appelait l’âme végétative, et que saint Thomas d’Aquin appelait lui aussi l’âme végétative.

Il est intéressant de constater que cette idée fut introduite en biologie par le biologiste allemand Hans Driesch, un vitaliste qui pensait que la biologie du développement ne pourrait jamais être expliquée uniquement au moyen de techniques moléculaires réductionnistes.

Il réintroduisit effectivement le concept aristotélicien d’entéléchie, parce que ces champs attirent les choses vers un but.

Une feuille en développement est attirée vers la forme finale de la feuille.

Et, dans les modèles mathématiques des champs morphogénétiques, le champ est représenté par ce qu’on appelle un attracteur dynamique.

Il est modélisé mathématiquement dans un espace des phases comme un attracteur.

Or, ceux qui ont développé la théorie des attracteurs n’avaient pas étudié la biologie et ignoraient qu’il existe, dans les sciences biologiques, un véritable tabou contre la téléologie.

C’étaient simplement des mathématiciens qui n’avaient jamais entendu parler de tout cela.

Ils ont donc tranquillement développé une mathématique téléologique, que les biologistes utilisent ensuite parce qu’elle est utile et correspond à ce que l’on observe.

Le modèle fondamental est celui du bassin d’attraction.

Imaginez un saladier.

Vous y lancez de petites billes non magnétiques.

Peu importe où vous les lancez, elles roulent dans tous les sens et finissent toutes au fond.

Si vous voulez expliquer ce qui se passe dans ce bassin d’attraction, l’ancienne méthode consiste à tout expliquer par des poussées par-derrière.

Vous calculez la vitesse avec laquelle chaque bille frappe la surface, l’impact, l’effet des différentes forces sur son mouvement, etc.

Vous pouvez donc tout calculer en termes de causes antérieures qui poussent les billes — mais c’est compliqué et différent pour chacune d’elles.

Il est beaucoup plus simple de dire : dans ce bassin d’attraction, toutes les billes sont attirées vers l’attracteur.

Là encore, c’est la gravitation qui fournit la métaphore fondamentale de tous ces modèles d’attracteurs.

Elle est l’attracteur ultime.

C’est intéressant : presque tous les modèles de ce genre reposent finalement sur la gravitation.

Prenez les puits de potentiel en chimie, par exemple, où les systèmes évoluent vers leur état d’énergie le plus bas : on représente un petit puits dans lequel une bille tombe.

Tous ces modèles sont, en dernière analyse, des modèles gravitationnels d’attraction.

J’ai donc généralisé l’idée de champs morphogénétiques pour en faire ce que j’appelle des champs morphiques, qui concernent la forme, la structure et l’ordre.

Je pense qu’ils sous-tendent également l’organisation des groupes sociaux.

Ils interviennent dans les molécules, les galaxies, les atomes — dans tous les systèmes auto-organisés.

Je pense qu’ils sous-tendent aussi l’activité mentale dans le cerveau ainsi que l’organisation du comportement animal, qui est déjà modélisé en termes d’attracteurs par l’école d’éthologie de Tinbergen, l’école dominante dans l’étude du comportement animal.

Les animaux accomplissent instinctivement certaines actions jusqu’à parvenir à ce que les éthologues appellent l’acte consommatoire.

Cet acte déclenche ensuite un nouveau schéma de comportement instinctif.

Les oiseaux, par exemple, commencent à construire un nid. Lorsqu’ils achèvent le nid, c’est l’acte consommatoire de la construction du nid.

Ensuite, ils pondent les œufs.

Puis les œufs éclosent.

L’éclosion constitue un nouvel acte consommatoire.

Ils nourrissent alors les petits oiseaux.

Et l’acte consommatoire de cette étape survient lorsque les jeunes prennent leur envol et deviennent indépendants.

Il existe donc toute une succession de schémas d’activité qui se dirigent vers des attracteurs.

Le dernier point que je voudrais faire valoir à ce sujet est qu’un nombre croissant de biologistes pensent désormais en termes de champs organisateurs.

L’un d’eux est Michael Levin, que nous allons entendre dans un instant, de l’Université Tufts.

Nous nous connaissons et discutons de ces questions depuis plusieurs années.

D’où ces champs tirent-ils leur forme ?

La plupart des gens qui adhèrent à l’idée de champs morphogénétiques en biologie reviennent à une forme de platonisme.

Ils parlent d’objets éternels, pour reprendre le vocabulaire de Whitehead, ou de formes platoniciennes.

Simon Conway Morris, par exemple, conçoit les formes platoniciennes comme des formes qui se répètent au cours de l’histoire de l’évolution.

Ma propre conception — qui est minoritaire et très controversée — est que ces champs tirent leur forme de la mémoire, grâce à un processus que j’appelle la résonance morphique entre des systèmes similaires du passé.

Selon cette conception, ce que nous appelons les lois de la nature ressemblent davantage à des habitudes.

Chaque espèce possède une sorte de mémoire collective à laquelle chaque individu contribue et dans laquelle chacun puise.

Cela ressemble un peu à l’inconscient collectif de Jung.

L’univers tout entier posséderait ainsi une mémoire qui lui serait inhérente.

Cette idée diffère de la plupart des modèles occidentaux, mais elle ressemble beaucoup aux conceptions orientales.

Lorsque j’ai quitté mon poste au Clare College, j’ai accepté un emploi en Inde, dans un institut international de recherche agronomique, où je travaillais avec des scientifiques indiens.

Lorsque je leur ai parlé de la résonance morphique — une idée qui m’était venue en 1973 —, la réaction fut très différente de celle que j’avais rencontrée au département de biochimie.

Quand j’en ai parlé à mes collègues hindous en Inde, ils m’ont dit : « Oh, il n’y a rien de nouveau là-dedans. Les anciens rishis ont dit cela il y a des milliers d’années. Oui, oui : le karma, la mémoire dans la nature ».

Et il en va de même dans la philosophie bouddhiste.

Ainsi, l’idée scandaleuse selon laquelle il existerait une mémoire dans la nature — idée qui m’a valu énormément d’ennuis et de controverses dans le monde occidental — n’a rien de controversé dans les systèmes philosophiques orientaux.

La question devient alors : dans quelle mesure ces champs et leurs attracteurs sont-ils conscients ?

Ils ressemblent à l’esprit. Ils sont intentionnels, ils possèdent des formes, ils possèdent une structure.

Je pense que notre propre esprit fonctionne à travers des champs morphiques.

Ce sont des champs étendus qui fonctionnent à travers notre cerveau, probablement avec des champs électromagnétiques jouant le rôle d’interface.

Ils n’ont cependant pas tous besoin d’être conscients pour posséder une mémoire.

En fait, je pense que la plus grande partie de la nature est habituelle et inconsciente.

La plus grande partie de notre propre esprit est elle aussi habituelle et inconsciente.

La plus grande partie de notre mémoire est une mémoire d’habitudes dont nous n’avons pas conscience.

J’ai exploré ces questions à la lumière des discussions contemporaines sur le panpsychisme et le panenthéisme, notamment, comme Douglas l’a mentionné hier, à propos du Soleil.

Dans mon article Le Soleil est-il conscient ? je soutiens qu’il est parfaitement possible de défendre l’idée que le Soleil et les autres étoiles ne sont pas seulement organisés par des champs — champs gravitationnels, électromagnétiques et morphiques — mais qu’ils possèdent également une mémoire grâce à la résonance morphique.

Je pense aussi qu’on peut défendre l’idée qu’ils sont conscients.

À quel degré sont-ils conscients ? Je n’en sais rien.

Sont-ils beaucoup plus conscients que nous, immensément plus conscients ?

Je serais porté à le penser.

Ou sont-ils moins conscients que nous, à peine davantage qu’une plante ?

Certaines personnes le pensent.

Ce sont toutes des questions ouvertes.

Je pense que nous sommes au seuil d’une période extrêmement passionnante du développement scientifique, au cours de laquelle les types de questions dont nous avons discuté lors de cette rencontre vont devenir directement pertinents pour ce qui se passe dans les sciences aujourd’hui.

Il ne s’agit pas simplement de questions présentant un intérêt antiquaire.

Elles touchent directement à des problèmes ouverts qui deviendront encore plus ouverts — et plus passionnants — au fil des années.

Merci.

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Question : Merci, Rupert, pour cette magnifique excursion à travers votre pensée. Des questions pour Rupert ? Greg ?

Question : Merci beaucoup. J’aimerais savoir si vos idées ont un quelconque rapport avec la théorie de la complexité. Existe-t-il un lien ?

Rupert Sheldrake : Oui, il y a un lien.

Ce qui s’est passé dans les années 1920, c’est qu’un mouvement vers une vision plus holistique s’est développé autour de la notion de champs morphogénétiques, qui a été assez largement discutée et publiée.

L’une des personnes qui s’y intéressèrent fut Ludwig von Bertalanffy qui, dans Modern Theories of Development, en 1926, parlait des champs morphogénétiques.

Cette approche est devenue controversée parce que les gens ont immédiatement constaté qu’elle était très proche du vitalisme de Driesch.

Et cela les a terrifiés.

Vous savez, en biologie, prononcer le mot « vitalisme », c’est un peu comme traiter quelqu’un de fasciste, ou quelque chose du genre. Vous êtes immédiatement dénoncé et discrédité.

Bertalanffy a ensuite développé ce qu’on appelle la théorie générale des systèmes.

La théorie générale des systèmes dit : oui, il existe ces structures organisatrices plus holistiques ; nous les appellerons des systèmes et nous construirons des modèles mathématiques pour les décrire.

Puis ces systèmes seront régis par des équations de type classique et pourront être modélisés sur ordinateur.

Ensuite, lorsqu’il est devenu évident que beaucoup de phénomènes naturels sont aléatoires plutôt que prévisibles, la théorie de la complexité a prolongé la théorie générale des systèmes en y introduisant beaucoup plus d’aléatoires, tout en conservant ces formes et ces structures.

Mais j’ai tendance à considérer cette modélisation mathématique comme une sorte d’écume théorique à la surface de la science conventionnelle.

Je pense que c’est peut-être là que je diffère de Michael Levin — il pourra vous le dire lui-même dans quelques instants — et certainement de nombreux théoriciens des systèmes généraux, comme Stuart Kauffman et les chercheurs en théorie de la complexité.

J’en ai rencontré la plupart et j’ai discuté avec eux.

Ils ne pensent pas qu’il existe de nouveaux facteurs causaux dans la nature.

Pour eux, la physique et la chimie continuent comme avant ; on leur ajoute simplement une superstructure théorique plus élaborée, et les phénomènes complexes émergent des interactions entre des éléments plus petits.

C’est encore, finalement, une sorte de modèle réductionniste.

Moi, je pense qu’il existe de nouveaux facteurs causaux dans la nature : les champs morphiques, qui accomplissent des choses que les autres champs physiques n’accomplissent pas.

Je pense aussi que l’esprit étendu, qui fonctionne à travers des champs, possède notamment des champs de vision.

Lorsque nous regardons quelque chose, je suis ce qu’on appelle un extramissionniste.

Je pense que la lumière entre dans nos yeux, que des changements se produisent dans le cerveau, mais que notre esprit s’étend ensuite vers l’extérieur à travers des champs perceptifs liés à la lumière, dans la direction opposée, en projetant les images vers l’extérieur.

Ainsi, lorsque vous regardez quelqu’un par-derrière, non seulement vous projetez son image sur son dos, mais cette personne pourrait ressentir que vous la regardez et se retourner.

Le sentiment d’être observé, phénomène très peu étudié, mais dont environ 95 % des gens dans le monde disent avoir fait l’expérience, constitue un sujet tabou dans la science.

J’ai réalisé beaucoup d’expériences à ce sujet. Je suis convaincu que le phénomène est réel.

Et la télépathie — un autre sujet sur lequel je travaille — est, je pense, elle aussi réelle.

Nos esprits nous relient aux autres personnes auxquelles nous sommes socialement liés.

Or, les interactions télépathiques ne figurent pas sur la carte scientifique actuelle.

Avec les théoriciens des systèmes généraux ou de la complexité, dès que vous mentionnez la télépathie, la résonance morphique ou la mémoire collective, leur regard devient vide.

Ou alors ils disent : « Cela n’existe pas », et reviennent immédiatement à la science conventionnelle.

Du moins, telle est mon expérience.

Il existe donc un accord assez général sur le fait que nous avons besoin de systèmes plus holistiques, et beaucoup de chercheurs en théorie générale des systèmes en conviennent désormais.

Il existe aussi aujourd’hui un nombre croissant de philosophes de l’esprit qui se considèrent comme des externalistes radicaux : selon eux, l’esprit n’est pas entièrement contenu dans le cerveau, contrairement à ce qu’affirme la science mécaniste conventionnelle.

Pourtant, environ 95 %, peut-être même 99 %, des neurosciences reposent encore sur l’idée que l’esprit est l’activité du cerveau et qu’il se trouve entièrement à l’intérieur de la tête.

Mais de plus en plus de gens disent désormais : non, lorsque nous voyons les choses, les images ne se trouvent pas à l’intérieur de notre tête ; elles sont là-bas, dans le monde.

Je leur demande alors : « Dans ce cas, qu’en est-il du sentiment d’être observé ? Ces images ont-elles un effet quelconque ? »

Et ils répondent : « Oh non, non, elles n’ont aucun effet réel ».

Parce qu’ils savent très bien que s’ils affirment le contraire, ils se retrouveront immédiatement en difficulté : ces sujets sont extrêmement tabous dans le monde académique.

Pourtant, dès que vous parlez à des gens ordinaires en dehors du milieu académique, ils vous disent simplement : « Ah oui, cela m’arrive ».

Ils n’y voient rien d’extraordinaire.

J’ai écrit un livre intitulé Ces chiens qui attendent leur maître et autres pouvoirs inexpliqués des animaux, parce que les animaux sont, dans l’ensemble, plus télépathiques que les êtres humains.

Dans le monde universitaire, là encore, c’est terriblement controversé.

Mais si vous en parlez dans n’importe quelle réunion sociale ordinaire, quelqu’un dira inévitablement : « Ah oui, mon chien fait ça ».

Il existe donc un décalage extraordinaire.

Question : Je me demandais ce qu’Aristote aurait pensé de votre proposition concernant les champs morphiques. Vous avez parlé il y a quelques instants de « champs morphiques et autres champs physiques ». Vous semblez donc suggérer qu’un champ morphique est, d’une certaine manière, un champ physique. Il semble être une sorte de puissance formatrice.

Pour Aristote, toutefois, la forme substantielle possède quelque chose de très déterminé et de distinct. Existe-t-il un lien entre ces deux idées ? Comment caractériseriez-vous leur relation ?

Rupert Sheldrake : Je pense que tous les champs physiques sont physiques. Les champs morphiques sont physiques au sens où ils font partie de la nature, de la physis.

Après tout, prenez un champ gravitationnel : de quoi est-il fait ? Il est fait de gravitation. Il est fait d’espace-temps.

Si vous demandez de quoi est constitué le champ électromagnétique, la réponse est : c’est un champ. Il est lui-même. Il n’est pas fait de matière.

Au contraire, comme Popper l’a fait remarquer, selon la physique moderne, la matière est faite de champs.

Les champs de la physique moderne ne sont pas constitués de matière. C’était justement la théorie de l’éther qui tentait de fabriquer les champs à partir de matière.

Je pense donc que les champs morphogénétiques et, plus généralement, les champs morphiques organisent et structurent les systèmes placés sous leur influence, et qu’ils sont locaux.

Je pense que mon champ se trouve en moi et autour de moi, exactement comme le champ magnétique se trouve à l’intérieur et autour d’un aimant.

Je considère donc cela comme très proche d’Aristote.

En fait, je me considère moi-même comme un aristotélicien évolutionniste.

Question : Merci beaucoup. J’ai beaucoup apprécié votre conférence et je suis ravi de vous rencontrer. Dans les années 1980, Richard Dawkins et moi avons discuté de vos travaux. C’est très intéressant de vous entendre aujourd’hui.

Ce que je voudrais savoir, c’est si vous êtes d’accord pour dire que, pour participer au jeu de langage de la science, il faut réellement produire des prédictions et des hypothèses testables.

Sinon, on ne fait que coller des étiquettes, même si cela peut être précieux en tant que nouvelle lecture métaphysique.

Mais, si l’on se contente de dire que « l’opium fait dormir parce qu’il possède une vertu dormitive », on n’avance pas.

Rupert Sheldrake : Eh bien, c’est précisément pour cela que je consacre une grande partie de mon temps à essayer de réaliser des expériences sur la résonance morphique, la télépathie, etc.

J’ai probablement publié vingt ou trente articles sur la télépathie et le sentiment d’être observé dans des revues à comité de lecture, fondés sur des tests empiriques.

Pour la résonance morphique, les recherches sont plus difficiles à mener parce qu’elles nécessitent un laboratoire universitaire.

Et très, très peu de gens acceptent de les entreprendre, parce que c’est pratiquement un suicide professionnel.

Lorsque mon livre sur la résonance morphique, Une nouvelle science de la vie, a été publié, Nature lui a consacré ce fameux éditorial intitulé A Book for Burning — « Un livre bon à brûler ».

Le rédacteur en chef de Nature a condamné mes travaux comme relevant de la pseudoscience parce qu’ils allaient à l’encontre du paradigme existant.

Il voulait s’assurer que je ne puisse plus jamais obtenir un poste dans un laboratoire ni recevoir de subvention.

Et il y est parvenu.

Je travaille donc de manière indépendante depuis cette époque.

Faire de la recherche en laboratoire est par conséquent très difficile pour moi.

Mais j’ai tout de même réussi à en faire.

Une expérience fondamentale concernant la résonance morphique, par exemple, consiste à apprendre un nouveau comportement à des rats dans un endroit donné.

Selon cette hypothèse, les rats du monde entier devraient ensuite apprendre ce comportement plus rapidement.

Ce type d’expérience a déjà été réalisé.

J’ai également mené une expérience avec Stephen Rose à l’Open University, sur des poussins âgés d’un jour. Nous les entraînions à développer une aversion pour une lumière d’une couleur déterminée.

Rose était un matérialiste extrême — et même, en fait, un marxiste — et il m’avait mis au défi de tester dans son laboratoire, sous sa supervision, ce qu’il appelait mon « hypothèse apparemment absurde ».

Comme personne d’autre n’acceptait de réaliser l’expérience, j’ai accepté son défi.

Mes amis me disaient : « Tu es fou. Il va simplement essayer de te réduire en miettes ».

Mais l’expérience a effectivement fonctionné. Les poussins devenaient meilleurs pour apprendre.

Rose a ensuite déclaré : « Eh bien, en réalité, cela n’a pas vraiment fonctionné, parce qu’il y a un effet plafond ou un effet plancher d’ordre technique ».

Nous avons donc eu un désaccord à ce sujet.

C’est normal. C’est ainsi que fonctionne la science.

Mais l’essentiel est que l’hypothèse est hautement testable.

Elle produit de nombreuses prédictions.

De nouvelles substances chimiques devraient, par exemple, devenir progressivement plus faciles à cristalliser.

Les substances nouvellement synthétisées devraient également, au fil du temps, présenter des points de fusion qui augmentent, ce qui semble effectivement être le cas.

Il s’agit donc d’une théorie extrêmement testable.

Et je souscris entièrement aux règles ordinaires de la science ; j’essaie de les respecter.

Ce n’est donc pas une « vertu dormitive ».

C’est quelque chose qui produit réellement une différence.

Modérateur : Rachel, nous avons le temps pour une dernière question.

Question : Merci beaucoup. Je me demandais simplement si vous pouviez parler un peu de la manière dont les champs morphiques et la résonance morphique se rapportent au…

Rupert Sheldrake : Aux champs ?

Question : Au libre arbitre.

Rupert Sheldrake : Ah, au libre arbitre. C’est une question complexe.

Je pense que les champs morphiques agissent en structurant l’indétermination.

Tout dans la nature est indéterminé, à tous les niveaux.

L’indéterminisme quantique nous apprend que l’énergie fondamentale des systèmes quantiques n’agit pas d’une manière entièrement déterminée.

C’est pourquoi la désintégration radioactive est imprévisible. C’est pourquoi tous les processus quantiques sont probabilistes.

La théorie du chaos nous apprend que même la météo, et la plupart des phénomènes de la nature macroscopique, ne sont pas déterminés.

Ils sont hautement indéterminés.

Les seules choses réellement déterministes dans la nature sont les machines fabriquées par l’être humain. Et même elles tombent en panne de manière imprévisible.

La machine est donc probablement la pire métaphore possible pour décrire la nature, parce que les machines sont déterminées et conçues pour accomplir exactement la même chose encore et encore.

Rien dans la nature ne fait cela.

Prenez les vagues de la mer, par exemple : chacune est différente.

Je pense donc que les champs morphiques agissent en structurant l’indéterminisme des systèmes qu’ils organisent.

S’il s’agit d’un champ moléculaire, par exemple, il ordonne les champs des atomes.

Les atomes sont, pour ainsi dire, la « matière » sur laquelle agit le champ organisateur de la molécule.

Le champ du cristal organise à son tour les champs moléculaires et les dispose dans l’ordre approprié.

Les molécules pourraient aller dans toutes sortes de directions, mais le champ leur impose un certain motif.

Voilà ce que font les champs morphiques : ils imposent une structure.

Mais il ne s’agit jamais d’un déterminisme rigide.

À chaque niveau, il existe donc un certain degré de liberté, et tout est probabiliste.

Les champs morphiques expliquent les habitudes, mais ils n’expliquent pas la créativité.

Or, puisque l’évolution implique une interaction entre les habitudes et la créativité, il doit nécessairement exister quelque chose qui donne naissance à la créativité dans la nature. Cela doit tout simplement être présent.

Et cela ne peut pas être entièrement conditionné par ce qui l’a précédé.

En fait, tout processus comporte donc un élément de créativité ou de liberté.

Cette forme de causalité est probabiliste en raison de l’indétermination de l’énergie, puisque toute énergie est, en dernière analyse, indéterminée.

Elle ne prend forme que lorsqu’elle se trouve sous l’influence d’un champ.

Nous avons ainsi dans la nature toute une hiérarchie de niveaux d’organisation : les particules subatomiques ; les atomes ; les atomes au sein des molécules et des cristaux ; les cellules dans les tissus ; les tissus dans les organes ; les organes dans les organismes ; les organismes dans les sociétés ; puis les écosystèmes, les planètes, et ainsi de suite.

Autrefois, on apprenait aux enfants à écrire leur adresse de cette manière : rue, ville, comté, Royaume-Uni, Europe, monde, univers…

À chacun de ces niveaux existe une indétermination.

À chacun de ces niveaux existent une certaine liberté et une créativité potentielle.

Conférence du 19 juin 2026, publié le 18 août 2026 : https://rupertsheldrake.substack.com/p/the-world-soul-and-the-fields-of