Pierre D’Angkor : Itinéraire 6: Noms et symboles divins


04 Sep 2011

Pierre d’ANGKOR – Itinéraire d’un Pèlerin de l’Absolu 1953

CHAPITRE IV

NOMS ET SYMBOLES DIVINS

Quand nous nous en rapportons aux différentes religions et à leurs adeptes pour préciser notre notion de la Divinité, nous nous trouvons coincés, d’une part, entre des enseignements donnés d’autorité mais incontrôlables, et, d’autre part, des expériences mystiques, individuelles mais transcendantes, auxquelles il semble que nous ne puissions encore parvenir nous-mêmes. Les grandes expériences mystiques, en effet, les visions transcendantales des sages ou des saints, ne sont encore que l’apanage d’un très petit nombre de natures exceptionnellement avancées, arrivées à un haut degré de perfection. En dehors de ces expériences rarissimes d’union ou de perception divine, en dehors aussi de ces quelques moments d’élévation ou d’exaltation spirituelle qui nous en donnèrent parfois comme un avant-goût et que nous-même peut-être avons pu expérimenter en des heures bénies de notre existence, il ne demeure pour nous que des théories, des doctrines philosophiques ou religieuses, s’adressant les unes à notre raison, les autres à notre sentiment ou à notre foi aveugle. Et parmi elles combien de divergences, d’oppositions, de contradictions même, dans les enseignements : monothéisme, polythéisme, panthéisme, tous, nous l’avons dit, avec des nuances, des variétés qui en changent d’ailleurs, dans chaque cas déterminé, le sens particulier ou le caractère.

Si maintenant nous tentons de nous orienter dans cette jungle théologique, si, dans notre effort pour pénétrer le mystère de cette Unité et de ce Tout que notre intelligence analytique découpe en tranches séparées qu’elle nomme Dieu, la Nature et l’Homme, nous essayons de déduire et de préciser ce que peut représenter le premier aspect de cette trilogie, celui précisément qui demeure en dehors de notre expérience immédiate et que nous appelons Dieu, nous voyons clairement qu’il implique contradiction de considérer ce Dieu à la fois comme l’Absolu et, d’autre part, comme un Etre personnel, c’est-à-dire comme une Personne, un « Moi » infiniment agrandi et essentiellement distinct du Tout manifesté. Anthropomorphisme puéril, disons-nous, car l’idée du moi s’opposant au non-moi implique dualité et est donc contradictoire avec la notion totalitaire de l’Absolu qui transcende toute dualité, toute relativité, telle la dualité du bien et du mal par exemple qui sont corrélatifs et n’existent pas du point de vue de l’Absolu. Le bien est tout ce qui aide l’homme à réaliser sa fin : le mal tout ce qui entrave cette réalisation. La souffrance, à ce point de vue, si elle est une cause d’amendement et de progrès, représente même un bien pour l’homme [1]. De même le moi implique nécessairement le non-moi. Le moi est une prison, si élargis qu’en soient ses murs. Si grande, si divine, que soit une personnalité, son moi représente donc une limitation. Persona signifie masque : la personne est donc la forme qui limite l’infini de la Réalité absolue. Voilà pourquoi, bien qu’il s’agisse de deux faces opposées de la Réalité une, il est contradictoire de vouloir identifier la Réalité absolue en la définissant comme un Etre personnel. C’est là confondre l’Absolu de l’Etre en soi avec sa nature manifestée comme le Moi de l’Univers. L’univers est la Forme qui manifeste, qui rend connaissable en tant qu’un Etre personnel universel l’inconnaissable et impersonnelle Vie divine [2]. A cette Réalité devenue connaissable parce que limitée, les âges et les peuples ont donné bien des noms différents. Le poète catholique Paul Claudel écrit à ce propos : « Soyez béni, ô mon Dieu, qui m’avez délivré des idoles et qui faites que je n’adore que vous seul et non point Isis ou Osiris, ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité ! »

Mais qu’est-ce alors que ce Dieu devenu connaissable, s’Il n’est précisément cela même qui détermine le progrès, qui crée la justice, qui est la vérité et la vie? Jésus ne nous a-t-il pas dit : « Je suis la Vérité et la Vie »? Et n’est-ce pas pour cela même que les siècles l’ont déifié? Ce qui importe donc, ce n’est pas d’appeler Dieu, le Progrès, la justice ou la Vérité, moins encore Jéhovah plutôt qu’Osiris ou Isis, en conférant à la Réalité suprême les attributs finis d’un Etre personnel. Ce qui importe, c’est de comprendre que les noms, que les mots, ne sont que des symboles, des symboles humains, partant inadéquats au Réel divin et qu’ils n’ont dès lors qu’une valeur secondaire. Si donc il est vrai que l’Infini se limite en l’homme comme en l’Univers, ainsi que nous l’affirme la Sagesse, il est tout aussi vrai que cette Réalité suprême ne peut être exprimée par des mots humains, consacrés ou non par l’Église. Et si l’on veut employer tout de même des termes symboliques pour la désigner, on aura quelque peine à nous persuader que ce sont les appellations les plus archaïques, les plus périmées, qui soient ici les meilleures : tels Osiris ou Jéhovah.

Quoiqu’il en soit, au niveau spirituel ou nous nous tenons, il semble que le Divin représente un ordre de réalité dont l’accession, ou la simple approche même, demeure encore fort ardue pour notre esprit comme pour notre cœur. Principe, Essence ou Souverain Bien, quel que soit le nom que l’on imagine, la plupart des esprits religieux eux-mêmes n’ont de la Divinité, nous l’avons vu, que la notion la plus vague, loin d’en avoir la moindre perception réelle. Il semble d’ailleurs que l’immense majorité des croyants, aujourd’hui comme hier, éprouve encore le besoin d’adorer un Dieu personnel, un Etre suprême, et que pour aimer Dieu, ils doivent aimer un Dieu, et non une formule abstraite comme le Souverain Bien ou la Suprême Réalité. Voilà pourquoi les religions nous proposent, qui un Dieu, qui plusieurs Dieux, à notre adoration.

A cette question : Dieu existe-t-il ? Krishnamurti nous répond aujourd’hui : « Il n’est d’autre Dieu que l’homme libéré, que l’homme parfait ». Cette parole a jeté l’émoi en beaucoup d’âmes. Comment faut-il la comprendre ?

Faisons tout d’abord remarquer que la doctrine catholique en nous affirmant que le Christ est homme-Dieu, énonce une vérité qui, à son insu évidemment, rejoint l’affirmation de Krishnamurti qu’il n’est d’autre Dieu que l’homme libéré, l’homme parfait. Qu’est-ce que le Christ en effet, sinon l’homme-type qui réalise en sa personne la perfection divine et ne fait qu’un, dit-il lui-même, avec son Père céleste. Seulement, alors que Jésus dit aux Pharisiens, qui se scandalisaient de ses paroles, que, selon leur Bible (Ps. 81, 6) , il en est ainsi, en principe, de tous les hommes sensibles à l’appel divin, et qu’il n’est Lui-même qu’un Frère aîné chargé d’une mission spéciale (Jean X, 33-36), la doctrine catholique, elle, ne l’entend pas de cette manière. Pour elle, le Christ n’est pas l’Homme-type, l’Homme parfait, c’est-à-dire Dieu manifesté dans une forme humaine. Pour elle, le Christ Jésus représente, nous l’avons dit, un fait unique dans l’Histoire et qui ne doit pas se répéter. Il est l’incarnation unique de Dieu et qui demeurera unique dans l’Histoire. Il jouit seul d’un état divin que Jésus nous disait au contraire être en puissance en tous les hommes, puisque nous sommes tous enfants de Dieu et que l’étincelle divine brille en chacun (saint jean I). « Nous sommes tous de la race de Dieu », proclamait saint Paul après Pythagore (Vers d’Or). Voilà pourquoi Krishnamurti nous dit aussi qu’il n’est d’autre Dieu que l’homme parfait, lequel, réalisant la conscience de l’Unité, est ainsi devenu l’Unité manifestée dans une forme humaine.

Pourtant à l’affirmation de Krishnamurti, il est une objection que l’on est tenté de faire. Où et quand, se demandera-t-on, a-t-on jamais rencontré l’homme parfait, c’est-à-dire l’homme exempt de toute faiblesse, de toute limitation humaine, et qui ait réalisé en sa personne la perfection divine que le Christ nous adjure d’égaler? « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait ». Si nous parcourons en effet l’Histoire universelle, nous constatons que l’homme le plus parfait qui, à nos yeux, ait paru sur la terre, succomba lui-même à la faiblesse humaine, lorsque, le front perlé des sueurs de l’agonie, il s’écria dans sa détresse : « Père, Père, pourquoi m’avez-vous abandonné? »

En une autre circonstance encore, Jésus confesse son ignorance lorsque, parlant a ses disciples de la fin du monde, dont nul ne connaît, disait-il, le jour ni l’heure, il ajoute : « Ni les anges qui sont dans le Ciel, ni même le Fils, mais seulement le Père » (Marc XIII, 32). On devrait en conclure que nul être humain ne peut être suffisamment dégagé des faiblesses et des limitations de la condition terrestre pour paraître parmi nous comme l’Unique, omniscient et tout-puissant, dans une forme humaine.

Pourtant Jésus proclamait son unité avec Dieu. Et Krishnamurti dit la même chose de l’homme libéré, de l’homme parfait. D’innombrables êtres ayant ainsi transcendé le « moi », la condition humaine, ont rallié, par fusion avec la Conscience divine, l’Unité de Dieu. Leurs hiérarchies échappent à nos regards. Tel est le témoignage des Sages, sous tous les cieux et dans tous les temps. Et je ne pense pas que Krishnamurti y contredise. Matérialistes et athées se gaussent bien entendu de cette idée antique que des hiérarchies de Dieux puissent exister dans l’invisible. N’est-ce pas là pourtant une nécessité de l’évolution ?

L’unité de Dieu, c’est l’unité de l’Univers. L’unité de l’Univers, c’est ce côté caché, occulte, intérieur, l’Univers-Esprit, que nous ne connaissons pas encore, mais que nous déduisons, indirectement seulement, de l’équilibre et de l’harmonie du monde, des merveilles de la Vie créatrice, de l’interdépendance que nous constatons entre tous les êtres et les choses, et des lois qui les régissent universellement. La multiplicité de l’Univers c’est au contraire l’aspect extérieur, phénoménal, l’univers des formes innombrables avec leur conscience propre, particulière à chacune. Qu’à cette multiplicité d’êtres une Unité puisse être sous-jacente est une proposition qui, aujourd’hui encore, semble audacieuse. L’unité de la matière est, de nos jours, admise par la science. Mais l’unité de la vie ne l’est pas encore, bien que la science s’en rapproche chaque jour, nous l’avons dit. Si nous considérons maintenant cette multiplicité d’êtres, ce spectacle prodigieux de la vie sur notre globe en particulier, il semble bien que le développement graduel de l’intelligence, de la conscience, soit le but que poursuive la Nature qui établit en effet entre les 4 règnes une échelle graduée, hiérarchique, de la Vie et de la Conscience. Sur cette échelle ascendante, l’homme seul pourtant atteint à la conscience de soi, à la soi-conscience. Mais cette soi-conscience n’est encore que celle de son petit moi particulier, séparé des autres ; il doit l’étendre graduellement, englober celles des autres, réaliser en sa personne la Conscience Universelle, l’Unité de l’Esprit. Il se peut toutefois que le stade actuel, c’est-à-dire l’homme réduit à la soi-conscience de son petit moi individuel, séparé, soit le stade le plus élevé que la Nature se propose d’atteindre sur notre planète. Mais cela n’est nullement certain, car pourquoi la Nature s’arrêterait-elle de créer ? Pourquoi s’arrêterait-elle à ce qui n’est encore manifestement qu’une ébauche de l’homme? Il est donc très vraisemblable que l’homme actuel ne représente qu’un stade d’arrêt momentané dans la création, et que l’avènement d’une humanité supérieure, élaborée dans les laboratoires secrets de la nature, se produise parmi nous, dans quelque avenir proche ou lointain. Il se pourrait aussi toutefois que l’arrêt soit au contraire définitif ici-bas, et que la Vie poursuive hors de notre monde son œuvre créatrice ou sur des plans de notre monde supérieurs et plus subtils que le physique.

Quoiqu’il en soit, comment pourrions-nous admettre la thèse matérialiste nous affirmant que la Vie Universelle qui déploie progressivement ses pouvoirs sur toute l’échelle des vivants s’arrête définitivement, épuisée et satisfaite, après avoir produit cet être incolore, si plein de lacunes et de misères qu’est l’homme actuel? Parce que le restant de son programme d’avenir échappe à nos regards, avons-nous Je droit d’affirmer que ce programme n’existe pas? L’évolution globale de l’humanité, nous enseigne la Sagesse, se fait en ce monde même, sur une voie ascendante et en spirale, suivant des cycles successifs, au cours desquels se développent hiérarchiquement les différents principes constitutifs de l’être humain. Quant aux âmes plus évoluées, qui ont dépassé et devancé leur race, elles quittent ce monde pour évoluer dans des sphères supérieures, à moins qu’elles ne préfèrent revenir ici-bas, mûes par la compassion, pour nous aider et nous instruire : ce sont alors ces Maîtres divins, ces Boddhisattvas de compassion, ces Christs sauveurs, dont nous parle l’Histoire des religions, ou encore ces Dieux des mythologies dont la vie légendaire dissimule sans doute, dans les lointains reculés de la Préhistoire, de grandes personnalités oubliées. De tout temps, en effet, Sages et Voyants — nous ont affirmé tandis que notre logique et notre intuition corroboraient leurs dires — que la Vie créatrice poursuivait le développement de ses pouvoirs dans des mondes, invisibles pour nous, où elle épanouissait en des êtres surhumains, produits d’humanités antérieures à la nôtre, toutes ses potentialités divines. Il y aurait donc dans l’Empyrée une hiérarchie de Dieux, comme il y a parmi nous une hiérarchie entre les hommes : à cette différence près, toutefois, que la séparativité de la conscience divise et oppose ceux-ci, tandis que l’Unité de la Conscience divine unifie ceux-là.

Il est intéressant de constater que, mélangé à une forte dose de superstition, le sentiment des hommes a toujours pressenti ces vérités. D’où la naissance des cultes polythéistes, panthéistes et monothéistes, au cours des âges. Ce sont les Êtres qui, comme je l’ai dit, ont dépassé le stade humain, qui ont donné naissance aux cultes polythéistes et à la croyance aux incarnations divines. Evhémère enseignait que les Dieux étaient des hommes ayant précédemment vécu sur terre. D’autre part, c’est l’immanence du Divin en tout être, en toute chose, qui est à l’origine du panthéisme, sous ses formes diverses. Enfin, c’est l’unité de ce Principe immanent qui est le fondement de toute croyance monothéiste, soit que la croyance personnalise ce Principe, comme c’est le cas du Judaïsme, du Christianisme, de l’Islamisme, qui adorent un Dieu personnel, soit qu’elle l’impersonnalise, tels l’Atman ou le Brahman de l’Inde antique, ou le Tao de la philosophie chinoise.

Caractérisant les activités de la Vie, et non sa Nature, Krishnamurti nous dit et nous répète sans cesse qu’Elle est « éternel mouvement ». Si donc la Vie qui anime l’homme libéré, se poursuit, après sa mort sur le plan terrestre, sur d’autres plans de conscience, ou en d’autres sphères plus élevées que la nôtre, il serait tout à fait inconcevable et illogique qu’elle put le mener finalement à l’immobilisme, c’est-à-dire à une stagnation bienheureuse, à un état de béatitude céleste, figée et inutile. Il nous faut donc conclure logiquement que les hommes, que la libération a promus au rang des Dieux, continuent à chevaucher, dans l’Empyrée, les hautes cimes de l’Intelligence, de l’Amour et de la Volonté cosmiques. Conjointement et solidairement, ils manifestent graduellement ce qui était encore latent et potentiel en notre monde, l’unité de son Esprit divin, l’unité fonctionnelle consciente de sa fatuité créatrice.

Il semble dès lors que si la Vie cosmique — l’âme du monde — part de l’inconscience originelle pour aboutir à l’épanouissement d’une Conscience une et universelle, Elle ne développe que graduellement, progressivement, cette soi-conscience universelle, celle-ci n’étant réalisée dans son Unité fonctionnelle consciente que par ces Etres divins, ces Dieux, qui sont comme la moisson splendide et la fleur spirituelle de son évolution totale : car la Vie divine de notre monde n’est pas distincte de l’ensemble des êtres particuliers en lesquels s’éveille graduellement la conscience, et ce n’est que dans et par ces êtres particuliers, sur toute l’échelle immense de la création visible et invisible, que peut se manifester progressivement et collectivement l’Unité de l’Intelligence cosmique, d’un univers. Voilà pourquoi Dieu a été considéré et adoré comme un Etre personnel, personnification dans un univers déterminé de l’Éternel absolu : tel est le vrai sens du Logos, le Verbe créateur de Dieu.

Mais cette Intelligence cosmique existe-t-elle ? C’est là un problème que nous essaierons timidement d’aborder dans un autre chapitre.

La plupart des philosophies religieuses ayant reconnu dans la manifestation cosmique un triple caractère, la notion de la Trinité divine s’est presque universellement répandue et a été figurée symboliquement par le triangle. Ce triple aspect peut être représenté :

1° par un aspect actif, créateur, masculin, animus mundi, Principe vital énergétique ;

2° un aspect passif, plastique ou féminin, la substance primordiale qui devient la matière ou corps du monde, le Principe d’inertie appelé parfois symboliquement le Grand Abîme, la matrice universelle ;

3° le rapport transcendant qui procède de l’union des deux, et qui est l’Esprit créateur.

Entre ces deux pôles opposés, positif et négatif, généralement appelés le Père et la Mère, ou Dieu et la Nature, sont tissées, par l’Esprit, la Création et l’Evolution universelles dont le but est précisément la naissance, la croissance et l’épanouissement du Dieu personnel de cet Univers, autrement dit le développement de l’Unité de la Conscience universelle. Cette conscience, obscure et diffuse chez les êtres inférieurs à l’homme, s’individualise, nous l’avons dit, en l’être humain en tant que conscience de son petit moi particulier, pour s’étendre et culminer finalement dans la soi-conscience universelle chez les Etres supérieurs à l’homme. Opérant entre ces deux Pôles divins de nom contraire, ces Forces conjuguées réalisent par leur conjonction et les accords qui résultent de leur complémentarité même ces rythmes variés, innombrables, dont l’ensemble équilibré, toujours temporaire et instable parce que progressif, forme la contexture évoluante de l’univers, ainsi que l’existence de tous les êtres qu’il renferme. Ce grand Rythme fondamental, renfermant donc en lui-même tous les rythmes secondaires, fut nommé suivant les croyances et les langages : émanation et retour, involution (katodos) et évolution (éodos) ou encore suivant le langage chrétien : création et rédemption : soit la descente, la mort et la résurrection de l’Esprit universel dans le grand cycle de la création et de l’évolution universelle, soit l’incarnation, la mort et la résurrection du divin en l’homme dans le petit cycle humain. Du point de vue macrocosmique en effet la rédemption est le fruit du sacrifice du Verbe créateur descendu dans le monde, crucifié dans la matière universelle, pour mener à bonne fin la création. N’est-il pas proclamé dans les Écritures qu’il fut « immolé dès la fondation du monde » et saint Paul ne nous dit-il pas aussi que la Nature toute entière souffre les douleurs de l’enfantement et aspire à la rédemption ? Nous retrouvons d’ailleurs, bien avant lui, la même idée exprimée par Platon qui nous parle de l’Esprit enseveli dans le « tombeau » de la matière et qui ressuscite dans l’homme : il nous dit également que le Père a créé l’Univers avec l’âme et le corps du monde et que l’âme du monde est étendue sur le corps du monde, en forme de croix (Timée). Cette crucifixion de l’esprit dans la matière avait pour symbole la croix grecque à branches égales.

Dans les Evangiles, nous l’avons dit, l’exemple historique de Jésus fut pris comme une figure allégorique de l’universel drame humain. Mais la religion a relégué dans l’accessoire le sens profond du récit.

Quoiqu’il en soit, que nous parlions de la descente de l’Esprit cosmique et de sa mort apparente dans le tombeau de la matière, puis de sa remontée, c’est-à-dire de son réveil graduel dans les règnes qu’il informe pour ressusciter finalement dans l’homme, selon la formule de Platon, ou bien qu’il s’agisse de la descente du Verbe en l’homme Jésus, de sa passion, sa mort et sa résurrection ; autrement dit encore qu’il s’agisse du mythe symbolique du Dieu solaire censé mourir et ressusciter annuellement dans le cycle des saisons, ou d’un drame réputé unique et miraculeux de l’Histoire universelle, ainsi que l’affirme le dogme chrétien — toujours les Forces opposées poursuivant leur jeu alternatif entre les Pôles dont elles procèdent (Ciel-Terre ou Esprit-Matière) doivent recevoir leur équilibre grâce à un Principe qui les domine et les harmonise. Ce Principe, c’est l’Éternel, l’Absolu — le Non-Manifesté — dominant toute trinité manifestée de Lui-même.

Dans un livre remarquable, le Dr Hubert Benoit expose clairement ces vérités : « La création », écrit-il, « résulte du jeu de trois forces, une force positive, une force négative et une force conciliatrice. Cette « loi de trois » peut être symbolisée par un triangle : les deux sommets inférieurs du triangle représentent les deux Principes inférieurs de la création, positif et négatif : le sommet supérieur représente le Principe supérieur et conciliateur. Les deux Principes inférieurs sont, dans la Sagesse chinoise, les deux grandes forces cosmiques du Yang et du Yin… De même, dans la triade indoue, « sous l’autorité de Brahma, Principe suprême, la création est l’œuvre simultanée de Vishnou, le conservateur, et de Siva, le destructeur des êtres ».

« La création de l’univers tel que nous le percevons », poursuit le Dr Benoit, « se déroule dans le temps, c’est-à-dire que le jeu des deux Principes inférieurs est temporel, mais ces deux Principes eux-mêmes ne sauraient être considérés comme temporels puisqu’ils ne sauraient être soumis aux limites qui résultent de leur jeu : ils sont intermédiaires, situés entre le Principe supérieur et l’Univers créé qui est la manifestation de ce Principe. La création universelle se déroule donc dans le temps, mais elle-même est un processus intemporel, auquel on ne peut assigner ni dénier commencement et fin, puisque ces mots n’ont aucun sens hors des limites du temps » [3].

C’est donc bien parce que le monde est le produit de Forces contraires, que coordonne, harmonise et régit un Principe supérieur, que la Trinité figure dans les traditions religieuses, à quelques exceptions près. Parmi ces exceptions, figure toutefois le Judaïsme qui professe un monothéisme rigoureux, lequel exclut toute idée trinitaire. Il est suivi sur ce point par l’Islamisme, tandis que le Christianisme au contraire a repris à l’antique Sagesse la notion de Trinité Divine, en lui attribuant un caractère psychologique en même temps que cosmogonique : Le Père-Volonté, le Fils-Sagesse, et l’Esprit-Saint, esprit d’intelligence et d’amour.

Sur un autre point encore, le Judaïsme et les religions dérivées ont rompu avec l’antique tradition, c’est par leur refus de reconnaître aucun aspect ou élément féminin dans la manifestation divine. Le Dieu d’Israël, comme celui de l’Islam et de la Chrétienté, a un caractère masculin exclusif, quoique la Genèse elle-même emploie le terme « Elohim » qui est un féminin pluriel, pour désigner la Puissance de l’Esprit créateur (spiritus ferebatur super aquas) lequel était, dans l’iconographie religieuse, représenté par la Colombe, emblème de la Puissance féminine dans la symbologie antique [4].

La manifestation divine étant trinitaire, ainsi que nous venons de le dire (les forces opposées, créatrices, étant dominées, équilibrées, par un Principe supérieur qui les harmonise), l’homme lui-même, image de Dieu, nous dit la Bible, fut également conçu comme trinité, l’âme et le corps étant régis par un Esprit divin. Seulement comme l’homme ne connaît pas encore comme étant sa vraie nature cet Esprit transcendant, mais seulement une projection de cet Esprit, c’est-à-dire son ego, son moi mental, il s’identifie avec ce moi mental qu’il croit être le tout de lui-même. Il a donc renversé le triangle et porté au sommet les deux Principes inférieurs, l’âme et le corps, remplaçant l’Esprit, le Principe supérieur qui lui échappe, par cette réflexion inférieure, le mental cérébral, simple rapport entre l’âme et le corps, qu’il porte au pinacle. Le triangle est de ce fait renversé de par la loi même de réflexion qui porte au plus bas ce qui était au plus haut. Voilà pourquoi la personnalité humaine, reflet de notre individualité spirituelle, a pour symbole le triangle renversé [5].

Il s’ensuivit que les symboles cosmiques et divins que l’homme vénéra s’inspirèrent aussi de ce triangle renversé. Et voilà pourquoi nous retrouvons dans les religions anciennes la Trinité Divine figurée par l’image anthropomorphique de la famille humaine : le Père, la Mère, générant le divin Enfant (macrocosmique ou microcosmique, le monde ou l’homme) — soit les deux Forces créatrices — les deux angles inférieurs du triangle —l’Éternel Masculin et l’Eternel Féminin, créant et informant la Nature entière, alors que le Principe Suprême qui les domine et les harmonise dans leur opposition conjuguée [6] est méconnu et ignoré. Ces forces créatrices furent donc représentées, personnifiées, par le grand Dieu et la grande Déesse dans les religions de l’antiquité, et c’est la préséance rituelle du culte de l’un ou de l’autre qui détermina vraisemblablement le caractère patriarcal ou matriarcal de ces sociétés. D’autres symboles encore, astronomique ou cosmologique, furent aussi choisis, soit le soleil et la lune, ou le Ciel et la Terre, comme figures des Principes opposés, ou encore les trinités religieuses personnifiées dans les différents cultes tels Osiris, Isis et Horus, en Egypte ; Anu, Ea, Bel, en Assyrie ; Odin, Freya, Thor, en Scandinavie, etc. Ailleurs, cette trinité se complique. Dans l’Inde antique, elle ne comporte, à première vue, pas d’élément féminin : mais Brahma, Vishnou et Sivâ, la trinité de l’Indouisme, ont chacun leur épouse, symbole de leur puissance d’action dans la Nature. Ce sont respectivement les déesses Saraswati, Lakshmi et Parvati. En Grèce, l’aspect féminin fut représenté par Herâ, femme de Zeûs, symbolisant sa volonté ; par Athêné, sortant toute casquée de son cerveau et personnifiant sa sagesse ; par Vénus-Aphrodite, sa fille, déesse de l’Amour. Ces trois aspects psychologiques de la nature universelle, que la Grèce représentait poétiquement par des déesses, le Christianisme les masculinisa dans les 3 Personnes divines : le Père, le Fils, le Saint-Esprit, pour représenter pareillement en Dieu la Volonté, la Sagesse et l’Amour. Nous dirons le déséquilibre que cela entraîna et comment l’Église elle-même le reconnut et semble avoir tenté d’y parer.

Presque partout, disons-nous, dans les religions antiques, l’Éternel Féminin apparaît étroitement associé à l’Éternel Masculin. Nous avons parlé des cultes phalliques comme d’une véritable profanation du symbolisme. Toutefois, les Chrétiens qui s’en scandalisent n’ont pas l’air de se douter que le clocher et le naos de leurs églises empruntent aussi leur origine aux deux grands Principes, actif et passif, masculin et féminin, du Cosmos.

La doctrine catholique procède du judaïsme et de l’hellénisme. Son Dieu unique est, nous venons de le dire, un Dieu en trois personnes, et tout aspect féminin en a été banni avec horreur. Pourtant, peut-être n’en fut-il pas ainsi dans le Christianisme primitif.

Toutefois, il nous faut nous demander ici si toutes ces religions tant païennes que chrétiennes, du monde méditerranéen principalement, n’ont pas pareillement déformé les enseignements de la Sagesse. Ciel et Terre, Père céleste et Mère terrestre, sont, à titre égal, nous l’avons vu, les symboles des deux Pôles divins de la Création. Or, c’est une première incompréhension de cette Vérité métaphysique qui a donné naissance aux légendes naïves d’hommes semi-divins, parce qu’ils étaient issus du commerce d’un Dieu avec une mère mortelle : croyances partout répandues dans le monde antique et bien antérieures au Christianisme. Mais l’incompréhension des symboles ne fut pas moindre dans leur signification macrocosmique. En opposant irréductiblement Dieu ou les Dieux à la Nature, les religions ont méconnu Dieu comme résidant dans la Nature même, comme étant son Essence ultime ou son Principe premier. Elles ont donc séparé irréductiblement ce qui ne fait qu’un dans l’Absolu, deux aspects égaux, corrélatifs, inséparables d’une seule et même Réalité. « Ego sum qui sum », dit le Dieu masculin de la Bible. Et Isis, la Déesse, dit pareillement : « Je suis tout ce qui a été, est ou sera et nul mortel n’a encore soulevé mon voile » (au fronton des temples d’Isis).

Dans son « journal », Romain Rolland, qui vient de mourir, exprimant son admiration pour les vues d’un géographe français, Vidal de Lablache, écrivait : « On voit la Terre comme un grand animal, un organisme vivant. C’est la Terre qui vit, qui pense, qui agit en nous et par nous. Voilà encore une façon d’être Dieu… ». Telle nous apparaît bien avoir été la pensée antique qui voyait dans le culte de Ghê, la Terre, le symbole de l’Éternel féminin que personnifiait la déesse Cybèle, la déesse aux nombreuses mamelles nourricières, ainsi que le montre sa statue d’Ephèse. Fille du Ciel, nous dit la mythologie, elle était la déesse de la Terre et mère immaculée des Dieux. Dans le monde sémitique, l’Éternel féminin nous apparaît sous le nom d’Astarté, la parèdre du dieu Baal (l’Ishtar Babylonienne) : « Déesse de la Lune et de la planète Vénus, elle est vierge et mère à la fois, Virgo coelestis, Juno coelestis, et c’est la Divinité par excellence… Elle est vie, force vitale du Ciel et des astres comme des hommes et des dieux : elle est vie et mort alternativement comme dans l’Inde, Sivâ et Parvati », écrit René Berthelot qui cite à l’appui un texte de Plaute [7].

Si nous passons au monde grec et remontons jusqu’à l’antique civilisation égéenne, vieille de 4.000 ans avant notre ère, nous voyons que la Vie cosmique, personnifiée par le Dieu et la Déesse, est représentée, nous dit G. Glotz, comme incarnée sous « la forme animale ou une forme mi-animale et mi-humaine, avant de s’humaniser définitivement en s’adjoignant des animaux comme emblèmes ». La déesse avait la prééminence. « Tout ce qui est, émane d’elle. Elle est la madone qui porte le divin enfant. Mère des hommes, elle l’est aussi des animaux. Elle apparaît sans cesse avec une escorte de bêtes. Enfin, par son universelle fécondité, elle fait pousser les plantes… » [8]. Symbolisme curieux pour exprimer l’évolution ascendante de la Vie créatrice dans les règnes de la Nature, et l’unité de cette vie qui fait la parenté des êtres et leur intime solidarité.

Si nous abordons enfin en Egypte, nous y rencontrons le mythe d’Osiris et d’Isis. C’est parce qu’Osiris ne se montre que comme dispersé en quelque sorte derrière la multiplicité

des formes vivantes, qu’il est dit avoir été tué et mis en morceaux par son frère jaloux Seth, l’adversaire, symbole des forces matérielles qui apparemment dissèquent la Vie-une, la séparent en formes différentes, autonomes et, le plus souvent hélas, antagonistes [9]. Adjointe à Osiris est Isis, la Vierge-Mère qui s’efforça de rassembler les membres épars de son frère et époux.

On le voit, qu’elle se nomme Isis, Cybèle, Déméter ou Rhéa, la Mère immaculée est toujours cette pure Matrice divine dont est issu l’univers, comme du point de vue micro-cosmique, elle est, nous l’avons vu, l’âme pure qui met au monde l’homme régénéré, le Dieu-homme. Charles Autran écrit à ce propos [10] : « La merveilleuse ténacité du culte de la Mère dans l’Inde actuelle, comme celui de Cybèle et de la grande Déesse en Asie antérieure et jusque dans la Méditerranée romaine, en est une preuve (de l’étroite analogie qui unit entre eux ces couples divins). « Ses caractéristiques, partout, sont restées inaltérées. Partout, elle est libre et vierge ; partout, agent immaculé de pureté. Partout elle est la Mère, d’abord, de son compagnon, par conception immaculée, puis ensuite des Dieux et de la Vie universelle par le baiser de son fils. Cette Divinité et son parèdre sont donc, de la Mer Noire à l’Indus et de l’Indus à l’Égée, bien les mêmes… ».

D’aucuns objecteront que ce sont là autant de superstitions païennes auxquelles le judéo-christianisme est demeuré étranger. Les traditionnalistes catholiques renchériront en disant qu’il se trouve ici un travestissement satanique de ces vérités chrétiennes dont le dogme catholique nous a donné la formule authentique.

Répondons d’abord à ces derniers. Une influence diabolique pourrait peut-être être suspectée à l’égard de doctrines dont la malignité, la perversité constitueraient un péril pour l’avenir humain. Mais comment, sans déraison, taxer de satanisme des croyances, dont l’innocuité intrinsèque recouvre un symbolisme profond qui non seulement projette de vives clartés sur le grand mystère de l’Univers et de l’Homme, mais encore explique seul que des peuples, fort éloignés dans l’espace et le temps, sont néanmoins reliés les uns aux autres par ce lien secret que révèlent les analogies ou le parallélisme de leurs enseignements symboliques?

Certes, nous l’avons dit, l’orthodoxie juive s’est toujours refusée à reconnaître un aspect féminin dans la manifestation divine. Un texte de Jérémie menace les Juifs réfugiés en Egypte d’être exterminés par le fer et le feu pour avoir sacrifié à une divinité qualifiée de « Reine des Cieux ». Mais il n’en fut pas de même de l’ésotérisme juif où la dualité masculine et féminine semble impliquée dans le nom même de Jéhovah ; Yod-Heve, les 2 Principes.

Les érudits reconnaissent aujourd’hui l’antiquité préchrétienne de la Kabbale, en dépit de la rédaction relativement récente du Sepher Jetzira et du Zohar. La Kabbale était la doctrine ésotérique des Juifs et un des motifs du secret des doctrines ésotériques, nous dit Marqués-Rivière, à propos précisément de la Kabbale [11], « c’est qu’elles bouleversaient toujours « les idées morales, philosophiques ou religieuses des adeptes ». Rejetée donc par la foi juive orthodoxe, la triple notion divine du Père, de la Mère et de l’Enfant qui remonte, nous l’avons vu, aux civilisations primitives, se retrouve au contraire dans l’occulte et mystérieuse doctrine des Hébreux. Elle était représentée sur l’arbre séphirotique de la Kabbale, c’est-à-dire sur le triple plan de la manifestation divine. Le triple plan que l’on peut nommer le plan nouménal, le plan idéal et le plan naturel (natura naturans), forme ensemble le monde de l’émanation, soit le Verbe divin partageant ses modalités d’existence en 3 classes ou degrés successifs (les Séphiroths) dont chacun, nous dit Ad. Franck [12], nous présente la divinité sous la forme d’une Trinité indivisible ». A chaque degré de l’arbre séphirotique, c’est-à-dire à chaque degré de ces émanations, ou hypostases divines, procèdent de l’Unité de deux Principes opposés, mais en réalité inséparables : l’un mâle, l’autre femelle. « Au premier degré, l’un, mâle et actif s’appelle la Sagesse, l’autre, passif ou femelle est désigné par un mot que l’on a coutume de traduire par celui d’intelligence. « Tout ce qui existe, dit le texte, tout ce qui a été formé par l’Ancien (dont le nom soit sanctifié) ne peut subsister que par un mâle et une femelle. La Sagesse est aussi nommée le Père, car elle a, dit-on, engendré toutes choses… L’intelligence, c’est la Mère, ainsi qu’il est écrit : « Tu appelleras l’intelligence du nom de mère » (Prov. II, 3). « De leur mystérieuse et éternelle union sort un fils qui, selon l’expression originale, prenant à la fois les traits de son Père et ceux de sa Mère, leur rend témoignage à tous deux, … ». Aux degrés qui suivent, les Séphiroths « se développent comme les précédents, en forme de trinités dans chacune desquelles deux extrêmes sont unis par un terme moyen ». Ce terme moyen des trinités forme la dernière trinité de l’arbre séphirotique, synthèse du Logos. Cette trinité est comme un résumé de toutes les autres et constitue l’essence et le principe du monde naturel, autrement dit de la création universelle. « Elle est exprimée, comme les précédentes, par trois termes seulement, dont chacun a déjà été présenté comme le centre, comme la plus haute manifestation de l’une des trinités subordonnées : parmi les attributs métaphysiques, c’est la couronne ; parmi les attributs moraux, c’est la beauté; c’est la Royauté, parmi les attributs inférieurs, celle-ci exprimée par le mot « Shekina ». Ainsi donc l’Etre absolu, l’Etre idéal, et la forme immanente des choses, ou si l’on veut la Substance, la Pensée et la Vie, c’est-à-dire la réunion de la pensée dans les objets, tels sont les vrais termes de cette trinité nouvelle. Ils constituent ce qu’on appelle la colonne du milieu parce que, dans toutes les figures par lesquelles on a coutume de représenter les dix Sephirots, ils sont placés au centre, l’un au-dessus de l’autre… Ces trois termes… deviennent autant de visages ou de personnalités symboliques. La Couronne ne change pas de nom : Elle est toujours le grand visage, l’Ancien des jours, l’Ancien dont le nom soit sanctifié. La beauté, c’est le Roi saint, ou simplement le Roi, et la Shekina, la présence divine dans les choses, c’est la Matrone ou la Reine. Si l’une est comparée au soleil, l’autre est comparée à la lune, parce que toute la lumière dont elle brille, elle l’emprunte de plus haut, du degré qui est immédiatement au-dessus d’elle : en d’autres termes, l’existence réelle n’est qu’un reflet ou une image de la beauté idéale. La matrone est aussi appelée du nom d’Eve, car, dit le texte, c’est Elle qui est la Mère de toutes choses, et tout ce qui existe ici-bas s’allaite de son sein et est béni par elle. Le Roi et la Reine forment ensemble un couple dont la tâche est de verser constamment sur le monde des grâces nouvelles et de continuer par leur union ou plutôt de perpétuer l’œuvre de la création. Mais l’amour réciproque qui les porte à cette œuvre éclate de deux manières et produit par conséquent des fruits de deux espèces : tantôt il vient d’en haut, va de l’époux à l’épouse, et de là à l’univers tout entier : c’est-à-dire que l’existence et la vie sortent des profondeurs du monde intelligible, tendent à se multiplier de plus en plus dans les objets de la nature ; tantôt au contraire, il vient d’en bas, il va de l’épouse à l’époux, du monde réel au monde idéal, de la terre au ciel, et ramène dans le sein de Dieu les êtres capables de demander ce retour » [13]. En dépit des analogies que l’on retrouve ici avec d’autres enseignements antiques, avec les idées de Platon et les doctrines de la Perse, la Kabbale semble bien avoir une origine palestinienne dont on retrouve des traces jusque dans les écrits de Daniel, nous dit Eichorn. En tout cas, l’ésotérisme juif, écrit J. Marquès-Rivière, « a influencé l’école d’Alexandrie, le courant gnostique, le Christianisme naissant », il suffit de lire l’Apocalypse de saint jean pour s’en apercevoir, ajoute-t-il.

Selon certaines apparences, en effet, le Christianisme originel, influencé sans doute par la Cabale, semble avoir, lui aussi, reconnu cet aspect féminin de la Divinité. Nous avons dit que des traces en subsistaient dans les Evangiles, au baptême de Jésus notamment, où le Saint-Esprit est représenté par la Colombe, emblème de la puissance féminine dans toute l’antiquité. « Si l’Église a, depuis, caché ou perdu la clé de ses mystères », écrit Edouard Schuré, « leur sens est encore écrit dans ses symboles ». Dans l’Évangile apocryphe aux Hébreux, on lisait cette phrase, rapportée par Origène et saint Jérôme : « Ma mère, l’Esprit Saint, me saisit par les cheveux et me transporta sur la haute montagne Thabor ». Haute Montagne, en langage ésotérique, est toujours symbole d’initiation supérieure. Nous avons dit les rapports intimes qui semblent avoir uni le Christianisme originel à l’Essénisme. Or, selon Epiphane, l’Etre primitif que les Esséniens nommaient Adam Kadmon était androgyne, la partie mâle devint le Fils, la partie femelle, le Saint-Esprit. Il semble qu’en dépit de la confusion du langage théologique, l’Église ait implicitement reconnu cette dualité d’aspects, masculin et féminin, au sein de la Divinité, puisqu’elle l’envisage tantôt comme Esprit pur, tantôt comme pure substance. Saint Théophile (mort en 190) enseignait que Dieu, ayant son Verbe dans son sein, l’avait engendré avec sa Sagesse et avait créé toutes choses par Lui ». Qu’est-ce que cette Sagesse, distincte de Dieu ? [14]

Quoiqu’il en soit, revenant à l’esprit juif orthodoxe, le Christianisme ne tarda pas à condamner comme hérésie toute croyance à un aspect féminin de la Divinité, et c’est dès lors dans les milieux ésotériques et gnostiques que le culte de la Vierge céleste se réfugia sous le nom de Sophia [15]. Mais la jeune religion chrétienne témoignait de ce fait d’une lacune grave. Le culte de l’antique Déesse-Mère disparaissant graduellement au fur et à mesure des progrès du culte nouveau, toutes traces de l’Éternel Féminin risquaient donc de disparaître au sein de la religion. C’est vraisemblablement pour combler cette lacune grave dans l’ordre spirituel qu’au IIe siècle de notre ère seulement, Marie, la Mère de Jésus, qui fut la plus parfaite figure et la plus pure incarnation des vertus féminines dans un corps humain, fut choisie pour être promue au rang symbolique et exalté de la « Reine des Cieux » et de la « Mère universelle » au triple sens humain, cosmique et divin. On lui appliqua les antiques attributs de la symbolique : vêtue du soleil, la lune sous les pieds et couronnée de 12 étoiles (Michée IV, 10). Tel est le vrai sens du dogme de l’Assomption.

Rappelons ici que c’est à Ephèse qu’avait son temple principal Cybèle, la grande déesse de l’Asie antérieure. Or — coïncidence pour le moins curieuse — c’est Ephèse également que la tradition reconnaît comme lieu de naissance de Marie. C’est à Ephèse aussi, et non en Palestine ou à Rome — est-ce pour une raison occulte ou simplement pour faire oublier la déesse païenne ? — que fut donc instauré, à partir du IIe siècle seulement, le culte de Marie. C’est à Ephèse toujours, au concile de 431, que, nous dit Baronius, la 3e partie de la salutation angélique fut ajoutée après les paroles de l’Ange et celles d’Élisabeth, mère du précurseur. Marie reprit donc effectivement, à ce début de l’ère nouvelle qui s’ouvrait, le rôle symbolique d’une fonction divine et cosmique, rôle qui, à ce déclin du paganisme expirant, était tombé en déshérence, délaissé par une autre personnalité antérieure, historique ou légendaire, vénérée, suivant les pays, sous les noms multiples que nous avons dits. Cette fonction cosmique, ce rôle divin, vint donc se surajouter, pour Marie, au rôle naturel qui avait été le sien sur la terre. A ce point de vue, n’apparaît-il pas comme significatif qu’à Lourdes et ailleurs, la mère du Christ apparut sous les traits d’une jeune vierge de 18 ans et qu’à Bernadette qui l’interrogeait, elle ne répondit pas : « Je suis Marie, mère de Jésus », mais : « Je suis l’Immaculée Conception »? Imposture? Non, certes, mais profond symbole ! L’assomption du corps de Marie comme l’ascension du corps de Jésus représentent donc, symboliquement, des phénomènes d’initiation supérieure : non pas des événements d’Histoire, survenus sur le plan matériel, mais les symboles historiques de réalités spirituelles survenues dans l’ordre transcendantal. Le nom de Marie se prêtait aussi à cette Assomption de la mère de Jésus au rang exalté de Reine du Ciel et de Mère universelle : Maria, Maya, Materia. Marie est devenue ainsi la Figure nouvelle de l’Eternel Féminin, c’est-à-dire de la nature fécondante et nourricière, le sein maternel incarnant le Verbe créateur : « Comme la matière est sortie du sein de Dieu, Dieu sortira du sein de la matière. C’est la deuxième partie du cycle cosmique l’évolution succède à l’involution » (Voile d’Isis – Mai 1932. Art. C. Sauton).

Si Marie apparaît ainsi, du point de vue macrocosmique, comme l’Eve cosmique et la Mère divine, elle l’est donc également, du point de vue microcosmique ou humain : car, nous l’avons vu, de ce point de vue, elle représente l’âme humaine purifiée enfantant le Sauveur, l’homme régénéré, de même que l’Eve de la Bible était la mère de l’homme déchu, c’est-à-dire du moi ordinaire de l’homme livré à ses passions.

Jésus et Marie furent ainsi intronisés pour l’âge chrétien qui s’ouvrait comme les figures historiques les plus représentatives de la Divinité, incarnant, toutes deux, dans une mesure qui, pour nous demeure un mystère, les deux pôles da manifestation cosmique et humaine, l’Éternel Masculin et l’Éternel Féminin.

Jésus et Marie sont donc devenus, dans le monde chrétien, comme la personnification de deux fonctions cosmiques, le double aspect de Dieu [16], manifesté comme Providence, l’un, l’amour-force, le pouvoir rédempteur (Christ), l’autre, l’amour-compassion (Marie), au sein d’une nature insensible et qui, autrement, ne nous apparaîtrait que comme un Dieu destructeur (Shiva) ou une marâtre impitoyable (Kali) [17]. Cette fonction divine secourable et compatissante, au sein d’une nature insensible et cruelle, n’expliquerait-elle pas aussi, par delà la croyance aveugle et superstitieuse aux miracles, les apparitions mariales, de Lourdes et d’ailleurs, avec leur psychisme guérisseur? Mais les modalités de l’activité divine sont encore pleines de mystères pour nous et toute notre ambition doit se borner ici à quelques suggestions d’interprétation possible.

Dans ce chapitre, nous avons signalé des rapprochements, des analogies — que l’on pourrait certes multiplier — entre les croyances et les mythes religieux de peuples que le temps ou l’espace éloignaient les uns des autres. Mais ces analogies, ce parallélisme même que l’on rencontre ont-ils la portée que nous leur attribuons ? Le profond sens symbolique que nous y découvrons est-il réel? Nous est-il un argument valable pour les conclusions que nous en avons tirées ?

C’est un fait, en tout cas, que nombre de penseurs rejoignent aujourd’hui les enseignements de la Sagesse antique en reconnaissant que la loi d’analogie est une loi d’application universelle dans tous les secteurs de la vie et à quelque niveau qu’elle s’exprime [18]. Nous n’en voulons pour preuve que ces trois citations que soulignait André Beucler dans un commentaire sur le livre récent de Matila Ghyka : « Philosophie et mystique du nombre [19]. Tout d’abord un texte d’Edgard Poë : « Le monde matériel est rempli d’analogies rigoureuses correspondant au monde immatériel et quelque apparence de vérité parait attachée au dogme proposé en rhétorique d’après lequel la métaphore ou la comparaison peuvent être correctement employées pour renforcer un argument ou embellir une description ». Paul Valéry approuve ce texte avec enthousiasme : « Une dévotion spéciale à Edgar Poë », écrit-il, « me force à proclamer l’analogie comme le vrai royaume du poète. Il doit rendre perceptibles les résonnances mystérieuses des choses et leur harmonie secrète, aussi certaines qu’un rapport mathématique pour tous les esprits tournés vers l’art, ce qui veut dire, naturellement, violemment, les idéalistes ».

La troisième citation est une pensée du Timée de Platon qui sert d’introduction au livre de Matila Ghyka : « Et c’est alors », écrit Platon, « que tous ces genres ainsi constitués ont reçu de l’Ordonnateur leurs figures par l’action des Idées et des Nombres » – « Omnia mensura numero et pondere disposuisti », nous dit pareillement la Bible. Et, à leur tour, les livres égyptiens d’Hermès ont proclamé, en termes concis, cette grande loi de l’analogie et des correspondances universelles : « Le dehors est comme le dedans des choses ; le petit est comme le grand ; il n’y a qu’une seule Loi, et Celui qui travaille est Un. Rien n’est petit, rien n’est grand dans l’économie divine ». Le livre de Matila Ghyka nous montre que l’esprit scientifique et mathématique moderne confirme de mille manières cette assertion de la Sagesse immémoriale.


[1] Posidonius, historien et philosophe stoïcien du 1er siècle av. Jésus-Christ, disait : « Douleur, tu as beau faire, quelqu’importune que tu sois, je n’avouerai jamais que tu sois un mal ».

[2] Dans le Bouddhisme, certains textes opposent également au Tout manifesté, le Nirvâna. « Le Tout pour ces textes », nous dit un commentateur érudit, « c’est l’ensemble des choses passagères, le Nirvâna est l’Éternel et l’Immuable » (L. de la Vallée-Poussin). Mais il est évident que l’opposition est ici une opposition d’aspects d’une même Réalité, la Pensée de l’Inde ayant toujours été moniste, et non, comme dans le dogme catholique, une opposition de nature entre deux réalités différentes.

[3] « La doctrine suprême » (Réflexions sur le Bouddhisme Zen) par Hubert Benoit. (Cercle du Livre 1951)

[4] Faisons ici un rapprochement avec les philosophies hindoues (Samkhya et Vedanta) où c’est aussi « Prakriti », le Principe féminin de la matière ou nature primordiale qui est l’élément actif, créateur, rendu tel par la présence de « Purusha », l’Esprit témoin et spectateur passif. Un autre rapprochement s’impose encore entre le Saint-Esprit, la 3e Per-sonne de la Trinité chrétienne, avec le 3e Dieu de l’Indouisme, Sivâ, le Dieu destructeur. Le Saint-Esprit, en effet, a pour 2e symbole le feu (les langues de feu de la Pentecôte) « le feu destructeur qui détruira toute chose » à la fin des temps.

[5] Dans la Kabbale — l’ésotérisme juif, le double triangle opposé, dit « Sceau de Salomon » est la figure symbolique de l’homme complet, les 2 triangles, synthétisés dans l’Unité, formant le septénaire humain.

[6] Ainsi Atma domine Purusha et Prakriti dans les philosophies de l’Inde.

[7] René Berthelot : « La Pensée de l’Asie et l’astrobiologie » (Payot).

[8] G. Glotz : « La civilisation égéenne » (Collection Berr).

[9] De même qu’Osiris, le Yacchos-Dionysos des « Mystères » grecs est pareillement déchiré par les Titans; son sang répandu devient une source de vie fécondante pour toute la nature.

[10] « Mithra, Zoroastre » (Payot, 1935).

[11] « Histoire des doctrines ésotériques » (Payot).

[12] La Kabbale (Hachette).

[13] Citation d’Ad. Franck commentant le Zohar et extraites du livre de J. Marquès-Rivière : « Histoire des doctrines ésotériques ».

[14] Cette même distinction entre Dieu et sa Sagesse apparaît d’ailleurs dans la Bible (Sagesse de Salomon, Proverbes, Ecclésiastique).

[15] Philon-le-Juif nomme Sophia la Grâce divine.

[16] Tandis que les mystiques chrétiens de formation traditionnaliste perçoivent la divinité sous la forme masculine, certains mystiques indépendants perçoivent sous le double aspect alterné Père-Mère, tels les remarquables auteurs de « Perfect Way », Anna Kingsford et Edward Maitland, dans leur sublime vision d’Adonaï. Les plus hauts voyants

pourtant perçoivent la Divinité sans formes.

[17] N’est-ce pas cette même lacune de l’aspect féminin dans le Christianisme qui fit déclarer l’Église notre mère et l’épouse du Christ ?

[18] Il est important de rappeler à ce propos que si l’analogie est partout, l’identité n’est nulle part : et si ceci se vérifie à notre échelle d’observation, a fortiori en est-il ainsi à une échelle ou sur des plans d’observation différente et supérieure.

[19] Payot.