W.A. Keers – Ce que nous sommes – entretien à paris en octobre 1984


22 Oct 2012

(Revue Être. No 2. 1986. 14ème  année. Le titre est de 3e Millénaire)

Wolter Keers, 1923 – 1985

« Qu’y a-t-il après la mort ? », me demandez-vous, mais, personnellement je poserai plutôt la question suivante : « Qu’y a-t-il avant la mort ? »

Pour moi, il n’y a absolument rien avant la mort ; chaque instant est à la fois la naissance et la fin d’un monde. Nous sommes éternellement maintenant et cela sans avoir à faire le moindre effort ; si l’on investit cette « Présence-éternellement-maintenant » dans des objets, par exemple dans ce concept : « je suis un homme de tel ou tel âge », oui, la question de la mort entre en jeu puisque nous mettons alors des lunettes teintées et prenons toutes sortes de choses pour nous-mêmes, une vraie encyclopédie d’idées auxquelles nous nous identifions pendant quelques secondes : Français à un moment, Parisien à un autre, un père, une mère, etc. Quand de telles pensées apparaissent nous sommes profondément convaincus de leur réalité et au niveau de la vie quotidienne cela s’avère exact et utile mais comme réponse à la question de fond « Qui suis-je ? » cela n’a aucun sens !

Je projette cette Présence-consciente sur un certain nombre de perceptions, entre autres sur la série de sensations que j’appelle le corps, ou « mon corps » — bien sûr, le corps qui portait mon nom quand je mesurais cinquante centimètres est mort il y a de nombreuses années, ensuite il y en eut un nouveau, puis un autre, mais tout cela est dépassé depuis longtemps… Dans cet exemple le mot « mort » signale simplement la disparition de certaines perceptions ; mais, ce que je suis naturellement, toujours, maintenant, cela est, et les concepts issus d’un quelconque souvenir de sensation ne peuvent m’influencer. Donc, pour tout ce qui est objectif, perçu, pour ce corps fait de perceptions sensorielles, de sentiments et de pensées, chaque instant est, en effet, naissance et mort, mais, quant à ce que je suis réellement, la question ne s’applique pas. Nous avons une telle habitude de prendre certains objets de la conscience, le corps ou les images d’une personne, pour notre seule identité que nous les acceptons de confiance comme nous-mêmes. Là, effectivement, la question du temps et de la mort peut se poser, mais au niveau le plus profond : Moi qui ne change jamais, elle devient inopérante.

Ne serions-nous donc qu’une mémoire ?

C’est exclu, je peux vous le prouver en cinq secondes : ce que vous êtes, là, toujours ; ce que vous êtes, vous ne l’êtes pas de 11 h à 11 h 05 le matin !

Comment se fait-il que le passé vive si fort en moi ?

Entendez-vous ce que vous dites : le passé vit si fort… … Vit si fort « en moi ».

En vous ! Oui, la guerre est « en vous », mais vous n’êtes pas la guerre. S’il existe quelque chose que vous appelez la mémoire et qui loge de temps en temps en vous, c’est déjà la preuve que vous ne pouvez être celle-ci. Votre mémoire d’aujourd’hui était-elle la même lorsque vous aviez trois ans ? Certainement pas, et celle que vous aviez ce matin est différente, elle aussi, de l’actuelle puisqu’il y a des éléments qui s’y sont ajoutés entre-temps. La mémoire traverse le temps et disparaît souvent ; quand vous dormez d’un sommeil profond elle n’existe aucunement. J’insiste : ce que vous êtes, vous l’êtes toujours. La mémoire n’est que le ciment de tout ce qui est temporel et spatial ; sans elle vous ne pourriez comprendre une seule phrase : ce que vous entendez n’est qu’une série de bruits, après vingt ou quarante sons vous dites : « Tiens, j’ai entendu une phrase », en fait vous n’avez pas entendu. C’est la mémoire qui associe et projette une simultanéité sur des choses qui n’étaient pas reliées — une simple illusion acoustique — sans elle aucune perception n’est possible !

La réalité est un mot utilisé dans de nombreux sens. Pour moi, ce mot signifie l’Ultime matière première : l’eau étant la Réalité, la vague représentant le rêve. J’appelle Réalité ce « quelque chose » en moi qui est la source primordiale de tout ce que je  nomme « ma vie ».

Je me souviens — non comme si cela se passait hier  — mais néanmoins très bien, que j’ai pleuré le jour où mon père m’a amené pour la première fois à la maternelle, je me souviens aussi de la première journée à l’école primaire, au lycée, etc. Qu’est-ce que cela prouve ? Une chose : que moi, en tant que Présence-consciente, j’étais là. Même si mes souvenirs sont très précis, je peux éventuellement me rappeler des événements qui n’ont jamais existé, mais, bien qu’il y ait une erreur dans ma mémoire, moi, Présence, j’étais aussi dans cette erreur. Je le répète : sans moi, aucune perception ; et le monde — puisque c’est le mot utilisé pour désigner le total de mes percepts —, (ce monde n’existe pas sans moi en tant que Conscience. Cette présence est, spontanément — évidemment, la pierre ne se donne pas de peine pour être dure, c’est sa nature d’être dure, l’homme est naturellement humain, c’est sa nature d’être humain ; je  ne dois pas faire d’effort pour être éternellement ici, maintenant, puisque c’est ma vraie nature ! Cette « Présence-consciente — éternellement — maintenant » est la Réalité dont dépend tout le reste : sans cela pas de sentiments, de pensées, de perceptions sensorielles, donc : pas de monde. Voilà pour moi, la Réalité ; cela vous ne pouvez l’atteindre puisque vous l’êtes !

Pour répondre à votre question : « Pourquoi la force qui possède la mémoire vit-elle en moi ? », je dirai : vous prenez sans cesse des images et des mots, qui sont produits par la mémoire, pour vous-même. Mais, servons-nous d’un exemple : si, après vous avoir nommé cinq sortes de pommes de terre, je vous demande : « laquelle de ces espèces préférez-vous ? » Réfléchissez… où est passée cette image de vous ? Partie, et elle est remplacée maintenant par des pommes de terre imaginaires ! Cette petite expérience prouve que vous n’êtes pas cette idée fictive de vous-même ; si vous l’étiez, vous la seriez toujours, 24 heures sur 24 — 365 jours par an !

Nous venons d’apprendre que nous sommes un concept ; de découvrir (voilà un merveilleux mot, en français comme en hollandais : découvert, « enlever le couvercle ») ce que nous sommes vraiment et à partir de ce moment l’on pourra toujours vous raconter que vous êtes l’homme le plus intelligent, le plus beau ou, au contraire, un horrible individu, il n’y aura plus qu’un peu d’air passant d’ici à là, rien de moins, rien de plus.

Vous vous prenez pour un monsieur X, Y, Z de Paris, vous êtes en conflit permanent avec vous-même parce que ce monsieur n’est jamais adéquat aux situations, empli à ras bord de pensées, beaucoup trop intéressé par ce que moi, ou moi, ou moi pensons de lui, attachant une valeur disproportionnée aux images. La liberté c’est de regarder clairement les choses et de constater que je  suis cet idiot, cet imbécile, qui donne vie à un foyer de concepts. On pourrait facilement expliquer cela à un enfant de six ans, mais voilà, 7 milliards de personnes y croient dur comme fer… (Heureusement il est impossible de nous enfermer tous, cela ferait beaucoup trop de monde !) Votre passé, votre mémoire n’est qu’un miroir, il vous hante pour la seule raison que vous adorez inconsciemment des idoles et c’est ce qui vous rend vulnérable. Vous croyez aveuglément aux mots : si j’étais un excellent acteur et que je faisais semblant tout d’abord de vous injurier puis de vous flatter, vous réagiriez très différemment. Pourquoi ? Après tout, ce ne serait qu’une idée contre une autre et vous n’êtes ni l’une ni l’autre — vous n’êtes aucun concept, c’est uniquement votre abusive croyance dans les mots qui vous en persuade. Il n’y a que le passé qui soit capable de vous lier, parce que ce que l’on appelle futur n’est que le passé projeté dans une autre direction, et vous êtes toujours maintenant. Or, vous voudriez me faire reconnaître qu’une chose qui est toujours maintenant serait une autre chose qui est passée, une pensée qui a cessé d’exister, n’existe plus — donc n’existe pas ! Alors, excusez-moi, je ne vous crois pas, vous voudriez me faire admettre une impossibilité : vous m’offrez de l’eau sèche ? Non merci !

Il faudrait vérifier très profondément en vous, pas une seule fois mais à maintes reprises — sans que cela ne devienne une formule, un simple jeu de mots — que vous êtes spontanément toujours maintenant. On ne peut jamais échapper au maintenant : « Je suis maintenant, demain matin je serai maintenant, il y a dix ans j’étais toujours maintenant… » Si vous faites cela très assidûment, à un moment donné votre vision pivotera à 180° ; vous comprendrez que c’est une absurdité de croire que cela qui est toujours présent pourrait être limité, conditionné, hanté par quelque chose de passé, d’absent. Examinez exclusivement votre propre expérience sinon une armée de gens seront à même de vous leurrer : « Moi, je vous donnerai des pouvoirs, je vous apporterai la vie éternelle après la mort et moi, et moi… » Si vous croyez que vous êtes telle ou telle image on peut facilement vous manipuler, vous faire chanter, vous êtes très influençable. Si, par contre, vous voyez ce que vous êtes réellement, rien ne peut vous nuire !

Vous avez donné une fois un exemple très frappant : « Si j’ai bu de la bière, je ne suis pas la bière », mais vous êtes « compte tenu » du fait que vous avez bu de la bière, donc, ce passé imprègne d’une certaine façon les possibilités du présent…

Cinq minutes avant de boire de la bière, je n’étais pas celle-ci et demain matin elle sera éliminée. Que s’est-il passé entre ces deux moments ? Je ne connais de cette boisson qu’une série de perceptions (une perception est un mouvement dans la Conscience) ; qu’elles soient sensations, sentiments ou pensées celles-ci ne peuvent paraître que grâce au fait que « Je Suis ». Faisons un parallèle avec cette parole biblique : « Je suis la Lumière du Monde ». Comment doit-on la comprendre ? Le monde, je l’ai déjà dit, est un mot totalisant l’ensemble de nos percepts, ceux-ci étant la seule chose que nous pouvons « connaître » : je ne connais pas le mur, je ne connais que ma saisie par les sens du mur… Derrière chaque perception il y a donc nécessairement « quelque chose », disons : un rayon de la lumière de conscience. C’est, sans le moindre doute, ce que Jésus a voulu dire : « Je suis la Lumière », la conscience dans toute perception, par conséquent dans le monde. Dans ce sens là : je suis le corps ; je suis le monde, je suis la bière,  je suis le mur. Il faut bien voir à quel niveau nous parlons : je peux boire de la menthe et être son goût, sentir mon corps et m’identifier à lui, vous regarder et pour ce faire m’installer dans les cinq sens et si je pense que demain il fera beau je deviens alors cette pensée. Donc, en tant que conscience, je suis tout : le ciel et l’enfer, tous les concepts, mais je  suis l’eau dans toutes les vagues et non pas les vagues limitées. Si ces deux idées, le ciel et l’enfer, disparaissent elles peuvent être aisément remplacées par l’image de pommes de terre imaginaires ou par la vision des vagues ou par n’importe quoi… La Lumière en soi n’a pas de forme, elle est uniquement présente, elle est le contenu de ce que je vois et elle illumine chaque perception. Ainsi, dans notre exemple de la bière se mariant au goût où il s’avère clairement que cette sensation peut être séparée de moi : je ne suis pas cela ; je suis Cela qui ne pourra jamais être séparé de moi !

La totalité de mes angoisses, de mes problèmes psychologiques naissent du fait que je me prends pour un concept A, B, C… Quand nous étions petits, nos parents — qui étaient aussi fous que nous — nous ont appris que nous pouvions même nous prendre pour nos vêtements : « Ah, comme tu es beau ! », dit-on à un enfant en lui parlant de son habillement ! Mieux encore : « Où es-tu ? », demande-t-on à un ami à propos de l’endroit où est garée sa voiture ! Je ne suis pas tout ce qui peut être isolé de moi !

Que dois-je faire de l’être que je suis ?

Que fait l’océan de la vague ? Voilà un problème qui n’est pas encore résolu… L’être que vous êtes éternellement, naturellement, cet être est la liberté et ce qui vous lie c’est seulement la fausse image que vous avez de vous-même. La liberté dont je parle n’est pas un concept, c’est l’expérience vécue ; cette présence ne peut être emprisonnée par rien, ni par le temps : passé-futur, ni par la forme, par rien ! Si j’ai la volonté de choisir, que j’essaie de changer quelque chose à une situation, cela implique que je ne suis pas libre. Quand il y a liberté, il n’y a plus de choix ; quand on a redécouvert son « droit de naissance », ce que vous êtes réellement : la liberté-même, il n’existe plus, là dans la tête ou ici, dans le cœur quelqu’un qui fait un choix, il n’y a plus qu’un organisme immense dont vous êtes une étincelle et c’est parfait !

Voici une loi que vous pouvez vérifier : le total des perceptions que nous accueillons : la terre, la création, toute chose est teintée de notre psychologie du moment, c’est toujours un prolongement de nos points de vue ponctuels. Quand vous êtes misérable vous dites : « l’enfer c’est les autres, ma jeunesse ? Oh, je ne tiens pas à en parler ; ma femme… mon mari… Ah ! Tout est alors lamentable et se colore de votre triste état même si le soleil brille. Pareillement, en vous situant dans l’œil vous vivez dans un monde optique ; en vous investissant dans un rêve, la nuit vous existez dans une sphère irréelle ; en écoutant une symphonie vous êtes un univers sonore…

On trouve le pivot du Nouveau Testament dans cette petite phrase : « Dieu est Amour ». Le mot « Dieu » n’est qu’une indication, il ne veut rien dire, ce n’est qu’une information. Pour cette harmonie que vous êtes, l’amour présent dans toute la création est prolongement de vous-même. Une fois découverte, vous distinguerez partout cette liberté ; là, le jugement des autres vous importera peu, cela ne vous touchera plus, vous laisserez les gens libres puisque pour vous tout le monde le sera. Ce jour-là, vous constaterez que ce que vous appellerez peut-être encore « le monde » est perfection. Je ne veux pas dire qu’il n’y aura plus de vols, de meurtres, de guerres, non, mais vous comprendrez alors que c’est un jeu cosmique où, à chaque instant, naissances et morts s’interpénètrent ; un grand échiquier où la vie joue avec elle-même, Dieu avec lui-même, la danse de Shiva… Le mal n’y gagnera jamais parce qu’il y a tout autant de bien. Donc, comme dans une psychothérapie très profonde, viendra un jour où il vous faudra admettre qu’en vous il y ait à la fois un Hitler et un Gandhi. Le noir comme le blanc sont essentiels à l’existence d’un monde, sans ici il n’y aurait pas de là.

Quand vous aurez retrouvé la Conscience vous continuerez, bien sûr, à ressentir de temps en temps des perceptions de maux physiques : un trou dans les dents vous fera toujours souffrir. (Si l’on piquait une épingle dans la cuisse du Bouddha, il crierait toujours : Aïe !). Mais la vraie douleur est psychique, c’est un mal qui arrive à la personne — ce moi projeté dans le passé et le futur — la croyance, la pensée, les images ; cette souffrance-là peut disparaître à 100 %.

Il n’y a pas deux sortes de conscience. Je suis certain que personne, ni ici, ni à la Sorbonne n’a jamais expérimenté plusieurs genres de conscience. On peut être dans divers états, heureux ou malheureux, mais ils apparaissent toujours dans la même présence. Si je dis que je suis joyeux et que ce matin j’étais triste, comment puis-je le savoir ? Parce que ces sentiments qui ne sont connus que de moi prennent forme dans cette unité.

Si vous disposez d’une heure demain matin, nous irons nous promener au bord de la Seine, vous descendrez sur le quai et essaierez de m’expliquer ce qu’est l’humidité. Voilà un problème ! Pourquoi ? parce que l’homme n’appréhende que l’humidité qu’il connaît, donc il perçoit tout dans ce terme, ou si vous préférez sur une longueur d’onde d’humidité. On pourrait vous appliquer cela à vous aussi mais la différence entre l’eau et vous c’est que celle-ci coule naturellement et que vous « cherchez » une expérience. Question cruciale, vous ne pouvez pas expérimenter ce que vous êtes puisque vous l’êtes ! Aucun argument logique ne peut tenir face à cela qui EST.

Quand la perception se produit, elle est déjà passée, c’est la vague superposée sur l’océan, elle se déroule dans le domaine de cette Conscience : l’expérience que vous êtes sans avoir rien à « faire » ; et si vous déclarez : « Comment m’appuyer là-dessus ? », regardez bien en vous et dites-vous plutôt : « Qui, en moi, veut s’appuyer ? » Ce n’est qu’une vague, la pensée que vous avez de vous-même, de quelqu’un qui s’intéresse un peu à la spiritualité et que l’idée d’un sac de pommes de terre ne valorise pas en tant qu’image. Le penseur vous falsifie toujours ; le concept qui « porte votre nom » veut bien échanger une projection de lui-même détentrice d’une certaine croyance mais exclusivement contre une nouvelle image qui en posséderait une meilleure. Je vous dis que la certitude ne peut jamais être trouvée à ce niveau-là. Toutes ces représentations vivent pendant trois secondes et c’est déjà très long (il y a de nombreuses années j’ai travaillé dans le cinéma, là un plan de cette longueur était considéré comme tel !). Il n’y a pas de sécurité à trouver dans le relatif. Vous cherchez — vous ne le nierez pas — une sûreté permanente ; la seule possibilité est de découvrir en vous l’unique chose qui soit constante. C’est là exclusivement que vous aurez une chance de trouver la certitude, pas ailleurs.

Comment la trouver ici ?

Voyez tout ce qui n’est pas vous, tout ce qui est perçu est objet de votre conscience : votre corps n’est qu’une suite de perceptions. Cette nuit, j’ai rêvé, j’ai peut-être été Napoléon ou tout autre personnage, mais une heure après dans le sommeil profond, il n’y avait plus aucun corps. Donc, celui-ci n’est qu’une fabrication, dans l’état de veille comme dans l’état de rêve. Cela est naturel et ne pose pas question, le problème survient au moment où « je me prends » pour cette projection qui sera, d’ailleurs cinq minutes plus tard échangée contre une autre… Tout ce qui a avec vous une relation sujet-objet : Moi, ici, témoin-conscience et cela : sentiments, pensées, corps, objets connus ; tout ce que vous pouvez décrire n’est pas vous. Cela ne peut vous limiter, vous en êtes indépendant que vous le vouliez ou non, cela va de soi. En tant que témoin vous savez ce que vous êtes, vous le connaissez mais d’une façon très différente. Quand je dis « Je Suis », j’en suis parfaitement sûr, c’est une certitude — pas même existentielle — essentielle !

(à suivre)

W.A. Keers : entretien à Paris en octobre 1984

(Revue Être. No 3. 14e année 1986)

(suite et fin)

Dans la tradition hindouiste (où j’ai mijoté un certain nombre d’années avec l’espoir de mûrir un tout petit peu), il y a trois mots pour désigner le Soi : Atman, Brahman, et puis, on dit parfois, le Parabrahman. Le miroir que j’essaie de vous tendre peut se traduire par le Soi ou par l’âme, dans le sens chrétien d’une âme née avec le corps, liée à lui, personnelle et absolue. C’est cela qui n’a pas de forme, qui n’est que lumière. Quand vous aurez découvert Cela, vous constaterez que vous l’êtes toujours. Vous êtes cette Présence dans laquelle les concepts apparaissent et disparaissent, la Conscience (les bouddhistes disent « le Vide ») demeurant à chaque instant disponible pour toutes les nouvelles perceptions qu’on appelle « le monde présent ». Au moment où vous aurez trouvé que, naturellement, vous êtes toujours quelque chose de lumineux, une vision neuve s’imposera et ce qui fut objet — le  concept, par exemple, qui vous dicte que sous votre crâne il y aurait un « penseur » — s’effacera. Au moment où cela s’est réalisé on s’aperçoit que toutes les perceptions, infiniment élargies, se déroulent dans cette conscience-présence et l’on se sent aussi grand que la création ; mais « grand » est encore un concept, je préfère dire : « On se retire », c’est la meilleure formulation que je trouve dans le silence et là il n’y a pas un « je » qui dise : silence, mais « Je suis le Silence ». Celui-ci est la dernière armature parce qu’il nous montre (mais pas au cerveau qui est alors complètement dépassé) nos concepts et nous n’avons plus rien à faire avec des concepts. Ce silence est, même sans monde, sans corps, sans pensée et sans perceptions. On peut citer à ce sujet toutes sortes de belles phrases issues de la tradition, mais elles sonnent creux jusqu’au moment où Cela est découvert.

Je comprends que ce « je » sois piégeant, mais dans la société tous les rapports sociaux doivent bien passer à travers lui ?

Des mots ! Rien ne sera changé, vous irez chez le boulanger et vous direz : « Donnez-moi une baguette ou une flûte tout comme avant, seulement il n’y aura plus l’idée d’un moi que demande — puisqu’il n’y a jamais eu de moi, sauf dans la fantaisie.

Maintenant que vous avez compris que vous ne correspondiez — réellement — à aucune image derrière des lunettes, comment pouvez-vous vous prendre encore pour des concepts ? Que je vous flatte ou bien vous tire la langue, c’est un très joli jeu, certes, mais cela n’a absolument rien à voir avec vous. Vous n’êtes pas une femme gentille, méchante, bête ou intelligente ; ce ne sont que des idées. Vous êtes, en vérité, la Vie dans laquelle paraît cette heure, le matin, le temps et l’espace et puis les mois… et aussi, par moment, des actes : se brosser les dents, les ongles…

Si moi, je n’existe pas, le monde extérieur existe-t-il ? Si la vague n’existe pas l’océan existe-t-il ?

Vous parlez de quelque chose que vous ne pouvez pas « connaître », seules les perceptions peuvent être connues ; imprégnez-vous bien de cela et vous finirez par comprendre qu’une perception n’a pas d’existence quand elle n’est pas perçue ; c’est la simplicité même ! Nous sommes tellement persuadés que le mur de l’expérience est réel (au lieu de voir l’envers des choses où il vit grâce à moi en tant que présence-conscience) qu’un certain nombre de perceptions peuvent alors exister que nous appelons « mur ».

Oui, mais le mur est-il solide parce que j’existe et que j’ai plaqué sur lui la perception qu’il est solide ? L’eau est-elle humide parce que j’ai posé sur elle la perception qu’elle est humide ?

Tout dépend de votre longueur d’onde : pour la longueur d’onde de vos yeux, la solidité n’existe pas, pour celle de votre nez non plus ; un seul de vos cinq sens vous fait percevoir la dureté et lorsque vous dites que vous voyez un mur compact vous mentez ; vous apercevez simplement une forme blanche et vous projetez cette couleur sur la mémoire du sens tactile… Si vous croyez créer un monde solide ! … ce que je vous donne maintenant est très précieux, une sorte de courant à rapporter chez vous, c’est quelque chose d’infiniment important : « Laissez se décanter en vous le fait que vous ne connaissez que des perceptions… »

Oui, mais il y aura quand même un monde en dehors de la perception…

Dire qu’il y ait un monde en dehors de la Conscience que « Je suis » c’est une religion, une croyance. Cela ne s’est jamais vérifié depuis la fondation de la maison d’Adam et Eve ! Le monde n’est qu’un mot utilisé pour définir la globalité de nos perceptions et rien d’autre ; comprenez-le et, s’il y a un chemin (c’est une façon de parler puisqu’il n’y a pas de chemin), vous en aurez alors fait 99 %.

Donc, à ce compte-là et si je m’en tiens à ma perception, je ne vis plus que pour moi et me fiche éperdument de ce qui peut arriver à quatre milliards et demi d’êtres humains !

Ni plus, ni moins que maintenant.

Oui, mais si je vous dis : « je m’en fiche ! » ?

Maintenant ! Donc après aussi, merci ! Et si vous étiez une espèce de missionnaire qui aurait pour but de sauver 500 millions de Chinois, cela reviendrait exactement au même ! Dans la pratique, cela ne change rien. J’essaie simplement de vous libérer de la croyance que vous êtes certains concepts, c’est tout.

Et le nom, notre nom est-il un concept ?

Oui, mais cela peut être une aide en surface : c’est quelque chose qui nous a été donné à la naissance et qui nous est encore associé maintenant. Il tend à indiquer une permanence en nous. On pourrait ne pas l’appliquer au corps, mais à cette Présence éternelle que nous sommes.

Personne ne peut vous offrir quoi que ce soit, quelqu’un peut vous tendre un miroir et peut-être vous aider à éliminer vos idées fausses, mais la chose à re-dé-cou-vrir, c’est ce que vous êtes déjà. Si vous vous prenez pour de pauvres mendiants, spirituellement parlant, vous découvrirez que vous avez droit à l’innocence d’être « mur » et que vous n’avez rien à atteindre. Perdez cette superstition qu’on vous a inculquée enfant.

Mais, comment peut-on arriver à vivre au sein de l’être ?

Vous confondez les niveaux. Comment pourriez-vous bouger la main si vous n’étiez qu’un corps ? Comment puis-je me tirer l’oreille si je ne suis que Wolter ? En vérité vous n’êtes qu’Etre et tout le reste est une danse de la nature !

Il n’y a rien avant la mort, avez-vous dit, pourtant nous devons tout de même arriver jusqu’à ce moment-là ?

Vous n’avez pas bien fait vos devoirs dans les cours de philosophie puisque vous employez le même mot avec deux sens différents : en disant « il n’y a rien avant la mort mais il faut tout de même y arriver » vous vous contredites. Si vous aviez compris ce que j’affirme : « Seul, le maintenant est », cette contradiction ne pourrait exister. C’est uniquement la force de l’habitude qui ramène cette pensée : Je suis Jean, Jacques ou jules. En reconnaissant que vous n’êtes pas cela, l’idée que vous attachez à la mort se transformera, cette impression se dissipera tout d’abord comme des vapeurs et ce qui restera finalement sera la clarté. Cette « chose » qui est assise sur cette chaise bougera tout comme avant, sans problème, seulement pour exécuter ce mouvement il n’y aura plus aucune nécessité d’y projeter un « je ». Pour que l’image qui porte votre nom soit vue à travers mes lunettes, il n’y a pas besoin de dire qu’ici ou là, quelque part, il y ait un « je » qui regarde ; non, cette image ne survient pas dans un « moi », elle apparaît dans ma conscience.

Un jour vous avez parlé du riche et du mendiant et vous avez dit : « tout le monde apporte en naissant le droit d’être riche », le droit ?

Oui, je vous envoie beaucoup de concepts dans l’espoir qu’ils vous aident à vous libérer des idées que vous avez apportées avec vous ici. Mais, par un riche, je voulais exprimer : libre, grand, la petitesse est une terrible projection ; dire que la liberté est immense c’est, bien sûr, une projection aussi, mais là au moins vous êtes heureux. Dans l’Ultime, comme dans le sommeil profond, les projections disparaissent.

Maintenant, en quelque sorte, nous sommes comme à l’école, en classe : un monsieur se trouve ici et quelqu’un d’autre là ; « quelque chose » passe d’ici à là, il y a éveil ; ce monsieur vous montre ce que vous êtes. Bien sûr, vous l’étiez déjà, vous n’avez rien gagné sinon cette découverte — tout comme le « Bourgeois Gentilhomme » découvrant que toute sa vie il avait parlé en prose sans le savoir — ainsi, ce n’est rien d’extraordinaire, cela estompe simplement et progressivement la souffrance causée non par les mots mais par l’imagerie que nous y associons. Quand ce pluralisme tombe de nos épaules, quel soulagement !

Je trouve, en effet, que cela libère de certains problèmes mais ne soulage pas vraiment, j’ai l’impression que cela provoque presque un effet de désincarnation, puisque nous avons conscience de nous, de notre corps grâce à nos perceptions et à nos expériences d’identification. Je n’arrive pas à percevoir cet espèce de « vide englobant ».

Je puis vous assurer que ce chapitre A n’est pas angoissant, quant au chapitre B : il ne s’agit pas de ce qui est agréable ou douloureux mais de la vérité et celle-ci est toujours libératrice. Posez-vous la question : « Qui, en moi, est angoissé ? » L’angoissant c’est la confrontation avec l’inconnu : vous avez vécu X années avec une personne connue (l’image que vous avez de vous-même), et quelqu’un vient vous affirmer maintenant : « Vous n’êtes pas cela ! » Votre peur est logique : après avoir cru pendant si longtemps à cette fiction  que vous avez caressée, protégée, défendue, c’est un choc de découvrir brusquement que vous êtes tout autre chose ! C’est comme si, toute ma vie, j’avais cru en une religion et que brutalement je m’aperçoive que mon grand-père a donné un million de dollars à mon père pour qu’il invente            celle-ci ; ce serait un sacré coup ! La personne, pour nous, a été foi aveugle, quand elle disparaît, en vérité, rien ne change puisque vous n’êtes pas quelque chose de lumineux depuis aujourd’hui seulement, vous l’étiez déjà à la maternelle. La croyance seule se transforme pas l’expérience. Votre expérience sera toujours que vous êtes cette lumière qui est commune à toutes les perceptions, là vous trouverez votre véritable « chez vous ».

Avez-vous déjà été confronté à la mort ?

Monsieur, je suis un Hollandais de la génération d’avant-guerre ! … Pendant celle-ci, dans la résistance, on m’a souvent demandé d’accomplir des missions et j’ai tremblé, avant comme après — j’ai eu de la chance. Maintenant je ne pense plus jamais à la mort — croyez-le, même si en principe je ne demande pas de croyance — j’ai abandonné les pensées, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en ait plus, elles peuvent flotter ici ou là comme de petits nuages : l’adresse du boulanger, le prix du lait que je n’achèterai pas, la distance d’Amsterdam à Paris… Il n’y a pas de devoir, pas de décision à prendre pour ce faire, personne ne se choisit des idées et je ne peux pas programmer celles qui vont survenir en moi — sinon j’aurais déjà deux prix Nobel ! Il n’y a pas de penseur, seule la Conscience est, en elle surgissent des papillons qui passent et qui s’en vont.

Pourquoi nous faisons-nous tant souffrir avec des concepts ?

Vous êtes dans un « vous » conceptuel mais en tout cas : vous êtes. Il est dit quelque part dans l’Ancien Testament : « Il faut chercher Dieu là où on peut le trouver », et on ne peut le découvrir que dans sa propre maison, là il y a être. Si je désire : il y a être, si je  déteste : il y a être, si je suis fatigué : il y a toujours être. Cet être est éternellement Conscience, c’est en lui qu’apparaissent le désir ou le dégoût. Je ne peux pas vivre ma vie, je ne peux qu’Être ma vie !

 Je connais un très joli conte de fées dans lequel on raconte des histoires religieuses à de petits enfants et ceux-ci posent des questions du genre : « Pourquoi le soleil brille-t-il ? Pourquoi la terre existe-t-elle ? Pourquoi sommes-nous ignorants ? » Le conte explique que, comme Dieu se trouvait tout seul dans son éternité, il finit par s’y ennuyer alors il eut l’idée de créer des images de lui-même et engendra Adam et Eve, vous et moi, nous tous : images de Dieu. Depuis ce temps il joue donc à cache-cache avec lui-même. Puisqu’il n’existait pas d’autre matière première, notre substance est Dieu. Naturellement, il n’allait pas se cacher d’une manière évidente, à un endroit où nous pourrions le trouver en une seconde, aussi il s’est parfaitement dissimulé dans l’être humain. Et, de temps en temps, tout à coup : un éclair, un Re-connu, on s’est reconnu ! C’est une jolie histoire mais finalement l’ultime réponse est qu’il n’y a pas de raison. Avant la création, ni temps, ni espace, ni causalité, ni personne ne pouvait dire « pourquoi » ou « comment », ces questions ne sont survenues qu’ensuite. Si l’on observe très longtemps et très attentivement on constate que l’univers est constitué uniquement de l’Amour qui joue avec lui-même ; mais pour le comprendre il faut appréhender l’entier, la globalité, si l’on jette un coup d’œil en passant on ne peut rien voir.

 Pour prouver cela il faut bien tenir compte du passé et de l’avenir ?

 C’est uniquement pour la personne qu’il y a progrès, pas pour votre vraie nature. La réalisation du Soi est immédiate, c’est l’axe. Si vous dites : « ah, ma maison est encore sale, je vais nettoyer le grenier » — tout en faisant le ménage vous serez naturellement maintenant, sans aucune progression. Donc pouvez-vous toujours faire votre toilette, vous modifier puisque vous êtes la deuxième Vénus de Botticelli et parvenir directement au septième ciel, mais ce que vous êtes, enregistrez bien ce mot : ce que vous « Êtes », vous ne pouvez pas l’atteindre puisque vous l’êtes ! Savez-vous qu’il existe un endroit, un drôle d’endroit — vous allez comprendre tout de suite — le seul lieu au monde d’où il soit impossible, par n’importe moyen de transport, d’aller à Paris ?… C’est la réponse ! Oui, la notion de progrès est contaminée par l’idée que le sentir et le penser pourraient comprendre quelque chose. Les pensées ne sont que des objets, comme les papillons, les chaises, comme l’Europe ; elles ne connaissent rien, elles sont connues. Vous êtes cette Connaissance dans laquelle paraissent les concepts et vous projetez celle-ci sur eux. Comment imaginer que ce soit la pensée qui sache quelque chose ? La pensée est objet, pas sujet !

 Qu’est-ce qui souffre, est-ce la personne ou est-ce l’être ?

 C’est, disons, l’ensemble du psychosomatisme qui se prend pour quelque chose, qui risque donc de perdre quelque chose, c’est cela qui souffre et sa souffrance est basée sur la croyance que vous êtes des objets.

 Celui qui est heureux base-t-il son bonheur sur cette croyance ?

 Non, il n’y a pas de moi heureux ; dans la joie le moi a disparu.

 Si l’on arrive à atteindre la connaissance suprême, la douleur physique disparaît-elle aussi ?

 Le plus souvent c’est nous qui la faisons durer : vous avez une peur bleue de voir votre dentiste deux fois par an mais vous êtes bien obligé d’y aller ; vous y pensez tous les jours : encore cinq mois, encore deux mois, encore huit jours… Ainsi vous connaissez une douleur qui dure trente secondes augmentée d’une angoisse, purement imaginaire, qui, elle, s’étend sur toute l’année ! Cette souffrance-là peut disparaître mais les trente secondes resteront toujours désagréables pour « l’endroit qui porte votre nom ».

 Que pensez-vous de la réincarnation ?

 Je ne crois pas aux vies antérieures, je connais des gens qui passent des années à les rechercher, c’est au moins aussi passionnant que de jouer au bridge ! Mais, en vérité le corps n’est qu’une série de perceptions qui se manifestent en moi Conscience. Je ne suis absolument pas incarné, je n’ai jamais fabriqué le monde, ce n’est pas l’esprit qui habite dans le corps, c’est le corps qui apparaît dans le mental et que vous vivez comme une entité séparée. De mon point de vue, le corps n’est qu’une façon de penser et je ne suis pas incarné. Quand on a découvert cela l’idée de la réincarnation tombe forcément. La question de la mort est une sorte de fuite. Si vous étiez atteint d’une grave maladie et n’ayez plus qu’une semaine à vivre, là, peut-être pourriez-vous vous en préoccuper mais c’est une peur, une fiction qui vous empêche de voir le problème crucial. Tout cela est abstrait — demain est déjà une abstraction.

 Arrivez-vous à ressentir cette sensation du Soi ?

 Si cela pouvait être senti nous serions à nouveau dans la relation sujet-objet. J’utilise des mots mais ne les prenez pas trop littéralement : quand je vous dis « liberté » ce n’est qu’une indication, ce n’est certainement pas la Liberté. Je parle de cela que tous les moments de votre vie ont en commun, ce n’est pas une illumination permanente mais la chose la plus ordinaire qui soit. Il peut arriver en chemin que, parfois, l’on découvre : « Oh, je ne suis pas ce stupide idiot que je croyais être ! » et que cette révélation vous plonge dans l’extase ; mais vous n’êtes pas arrivé au bout de vos peines, ce n’est qu’un passage. Continuez jusqu’au moment où vous trouverez ce qui ne change jamais et qui est déjà là. C’est donc la chose la moins spectaculaire, la plus commune qui soit, si évidente que notre fantaisie n’est même pas assez banale pour se l’imaginer !

 Et que devient la joie alors ?

 C’est seulement une carotte pour vous faire marcher. Une fois cette liberté redécouverte on n’y pense plus, elle n’a pas besoin d’être gérée. Il n’y a rien à « faire » et ne soyez pas tentés de croire que le fait de fumer, de boire ou de manger de la viande soient des empêchements à la compréhension — je n’ai rien contre la recherche de la santé, mais n’en faites pas une religion !

 Mais, nous devons bien changer ?

 L’ignorance est une crêpe, quand elle est retournée c’est définitif, une fois qu’on a vu cela on ne peut revenir en arrière. Vous avez mangé une portion de cette crêpe, vous avez constaté qu’il n’y a pas de penseur ; la crêpe se retourne et vous dites : « Je suis transformé ! ». Nullement, il vous reste encore à manger le morceau suivant et ainsi de suite jusqu’à consommation totale. Réformer : cela n’existe pas ; on ne peut échapper à la Connaissance.

 Avez-vous mangé toute la crêpe ?

 Ce n’est pas toujours nécessaire et ne se passe pas toujours de la même manière ; il y a des gens qui entendant cette histoire, comprennent tout de suite de quoi il s’agit, ils ont un

lâcher prise total et c’est fini ! J’ai connu des cas où, apparemment, rien du tout ne s’était passé : je pense à une femme dont le propre mari ne s’est pas aperçu du changement ; j’ai un ami qui est beaucoup plus que ce qu’il semble être — un homme tout à fait ordinaire, connu comme quelqu’un de très honnête, très efficace — sa secrétaire n’est pas au courant et je  suis certain que même ses enfants ignorent tout de cet éveil.

 Il y a deux approches possibles : d’une part, la compréhension instantanée, si vous avez la chance de rencontrer quelqu’un qui vous montre ce que vous Etes éternellement — maintenant ; d’autre part, la soustraction où vous nettoyez peu à peu votre maison, où vous éliminez tous les concepts. C’est un jeu d’ombre et de couleurs et la reine des ombres porte un nom.

 Pouvez-vous nous parler du « désir d’arriver » à la lumière de votre cheminement. Parce que l’on peut dire : à quoi bon ? Pourquoi continuer ou ne pas continuer ?

 Ne pas continuer est très difficile… puisque l’on continue ! Y a-t-il une raison au lever du jour ? Quand la lumière s’est révélée cette question ne se pose plus, on accepte simplement le fait. Dans la totalité le problème du sens n’existe pas ; on sait que la personne n’est qu’une fraction de ce que l’on est. Tout va vers cette liberté où apparaissent la joie, l’équilibre, tout est calculé pour le bonheur. Les divers désirs : de pouvoir, de sensualité, de voyages — dont la grande majorité des gens sont esclaves — sont alors perçus différemment. Ce ne sont pas eux qui sont nocifs mais le fait qu’en se prenant pour quelqu’un on est obligé de compenser puisqu’on dépend de ces envies. Quand cela sera accompli il y aura probablement des désirs qui passeront toujours dans un corps vide mais on ne sera plus dépendant d’eux…

 Quand on fait cette recherche n’arrive-t-il pas un jour où l’on distingue le pourquoi de notre choix ?

 C’est une phase, une étape, un moment un peu comparable à celui où je saisis que la joie n’est pas à l’extérieur, dans les objets. La découverte suivante sera que le monde se trouve en moi, que la séparation était artificielle.

 Peut-on dire qu’il y ait une question de foi tant que l’on n’a pas réalisé ce que nous sommes ?

 Je dois être pour avoir une foi. Ce n’est pas une question de foi mais de constat. Vous cherchez la vérité derrière la vérité mais que peut-on faire de plus que de constater : « Je suis ». Pour être ce que vous Etes vous n’avez pas besoin d’une pensée, d’un regard, d’une musique, non, c’est une certitude !

 Je ne peux pas dire « je suis une pensée, je suis un concept ». Est-il juste de dire « je suis une personne » ? C’est un sentiment qui ne peut s’expliquer.

 Vous n’êtes pas toujours cette personne qui dialogue en face de moi, alors, serez-vous d’accord si je vous affirme que vous « êtes toujours ici » ?…

 Est-on responsable de quelque chose ?

 Si l’on se prend pour une personne, oui ; si je me prends pour un père j’ai alors des responsabilités envers mes enfants et je vais jouer le jeu aussi bien que faire se peut mais, en général, nous faisons les choses sans nous poser cette question. Certaines personnes sont faites pour en aider d’autres sont fabriquées pour devenir moines — c’est rare, mais il en existe ! Si quelqu’un a besoin qu’on lui vienne en aide, on le fait non pas parce que Jésus, Karl Marx ou Gandhi ont dit qu’apparemment c’était notre devoir, mais parce que l’on suit son cœur.