Vimala Thakar
Le silence et un mode de vie soutenant

L’éducation exige de développer un mode de vie — économique, politique, social — qui soutienne la recherche intérieure. L’intérieur et l’extérieur doivent être harmonisés. On ne peut pas être licencieux dans sa vie physique, désordonné dans sa vie mentale, déséquilibré dans son comportement psychologique, puis s’interroger sur la méditation, la transformation et la mutation. Si le mode de vie ne soutient pas la recherche, alors les mains resteront vides au crépuscule de la vie. La mémoire ne contiendra que des coquilles de mots vides et un sentiment de frustration s’installera. Ne prenons pas cette voie. Réapprenons, rééduquons-nous.

Nous avons vu comment la spiritualité est une science de la Vie et du Vivre, combien il est nécessaire de nous rééduquer afin de grandir vers un mode de vie alternatif, que l’on pourrait appeler un mode de vie spirituel. Nous avons également vu que la structure psychophysique, que l’on assimile à tort à la totalité de notre être, est programmée et conditionnée pour évoluer selon certains schémas et certains modèles. Les limitations inhérentes à la structure physique et à la structure psychologique doivent être perçues, comprises et acceptées. Nous avons également pris conscience de la nécessité d’explorer la dimension du non-mouvement, qui est tout autant la substance de la Vie que le mouvement en est la substance et la caractéristique.

SORTIR DU COURANT DE LA PENSÉE

Ceux d’entre vous qui ont entrepris ce voyage et ont mené l’investigation du mouvement au niveau psychophysique, veuillez m’accompagner ce matin dans une exploration de la dimension du non-mouvement, qui est une substance de notre être ainsi que de l’être du Cosmos qui nous entoure. Je me demande si vous vous souvenez que nous avions parlé d’une éducation dans le silence. Nous avions également parlé de réserver du temps dans notre vie quotidienne pour une détente totale, loin du mouvement de la pensée. Nous allons poursuivre cette exploration de manière plus approfondie ce matin.

Si nous nous permettons d’être inconditionnellement détendus physiquement et psychologiquement, si nous nous permettons d’entrer dans un état où nous ne sommes pas avides de savoir quoi que ce soit, de faire quoi que ce soit, de vivre quoi que ce soit, de changer quoi que ce soit, alors nous sortons, pour ainsi dire, du courant de la pensée. Si nous nous accordons le privilège de cette détente intérieure inconditionnelle, alors apparaît un état sans tension du système nerveux et un état sans pression du système chimique de notre être. Je me demande si vous avez remarqué que tout au long de la journée, et peut-être même durant la nuit, nous sommes tourmentés par des tensions et des pressions. Chaque mouvement de la pensée, de la volonté, du désir, de l’imagination, de la mémoire, génère une tension. Nous en sommes peut-être conscients, ou peut-être pas. Mais le mouvement de la structure de la pensée, de la structure psychologique — appelons-le le mouvement du « je », de l’« ego », du « soi » —, qu’il soit observé ou non, engendre des tensions. Il vaut la peine d’observer quelles tensions sont générées par le mouvement de la pensée et comment elles affectent chacun de nos organes sensoriels.

La détente, en tant que fait et non en tant qu’idée, engendre un état où il n’y a aucune tension ni pression. Cela n’est peut-être pas facile, car nous sommes fortement attachés aux mouvements. Nous aimons les mouvements. Nous aimons le plaisir ou la douleur causés par les mouvements. Nous aimons nous complaire dans le souvenir, dans l’idée du futur, etc. C’est pourquoi je disais : « Si nous nous accordons le privilège d’une détente totale ». Alors, cet état sans tension et sans pression procurera un sentiment de vitalité, qui ne dépend ni de votre association avec un objet matériel extérieur au corps, ni d’une pensée, d’une idée ou d’un fragment de savoir au niveau psychologique. La vitalité ne dépend pas d’une relation sujet-objet et n’a aucun rapport avec la dualité. Cette vitalité, cette essence de l’existence, indépendante de toute association et relation avec des objets, des êtres, des défis ou des circonstances, est un événement très fascinant.

SILENCE — LE VIDE DE LA CONSCIENCE

Lorsque nous exposons la structure psychophysique au silence, au vide de la conscience, ce vide vous procure une sensation personnelle et intime de vitalité.

On l’appelle vide parce que les pensées ne se meuvent pas. Nous avons assimilé la totalité de la conscience et son contenu à la pensée, à la connaissance, à l’expérience, à la mémoire. Ainsi, lorsque ce mouvement s’interrompt, nous qualifions l’autre vide. C’est un terme relatif. Dans cette vitalité et cette vigilance, il y a la saveur de la conscience, qui n’est pas l’attention ni l’attentivité.

Cette vigilance ne dépend pas de la création d’un sujet par vous-même ni d’une tentative de relation au monde en tant qu’objet. C’est un état non subjectif et non objectif. C’est une vigilance non attentive où il n’y a ni observation ni attention. La vigilance est peut-être la vitalité de l’être dans la vie cosmique. La vigilance n’a pas de mouvement sur le plan horizontal. Elle n’a aucun mouvement vertical. C’est simplement une vitalité vibrant en elle-même.

Il y a donc vitalité et vigilance, et dans ce silence, peut-être, surgit le sentiment d’être seul. Toutes nos heures de veille sont consacrées à percevoir nos relations avec les autres — relations avec l’espèce humaine et les espèces non humaines qui nous entourent. L’état d’éveil est l’état d’être conscient du réseau de relations et du sentiment d’appartenance à ces relations. C’est être conscient du réseau de schémas comportementaux, physiques, verbaux et psychologiques. Nous ne sommes jamais seuls. Vous n’êtes jamais dans cette magnifique solitude où vous n’êtes ni homme ni femme, ni Indien, ni Britannique, ni fils, ni fille, ni père, ni mari, ni femme, ni frère, ni sœur. Vous n’êtes ni hindou ni musulman. Vous êtes simplement une expression de la Vie Cosmique. Vous êtes une expression de cette totalité majestueuse où chaque expression est organiquement liée aux autres tout en conservant son unicité.

LA DIMENSION DE LA NON-DUALITÉ

Le silence, le vide donnent une sensation de vivacité, de vigilance et de solitude.

La vie est une totalité homogène, où chaque expression est organiquement reliée aux autres et où l’interaction entre les expressions produit la musique de l’harmonie. Lorsque nous nous éduquons à la grâce du non-mouvement, à la beauté de la détente, alors cette dimension de solitude, de vigilance et de vitalité devient une réalité pour nous. C’est une rencontre personnelle avec cette dimension qui en fait une réalité. Nous explorons la Réalité par le non-mouvement. L’investigation menée à l’aide du cerveau, à l’aide du mot, de la connaissance, de l’expérience, du passé, qui se déroulait au niveau psychologique et physique, est laissée derrière nous. C’est une exploration non cérébrale et non psychologique de la Réalité. Une investigation de la Vérité au niveau psychophysique et une exploration de la Réalité au niveau non psychologique.

Cette solitude, cette vigilance ou cette vitalité ne requiert pas la dualité, la division de votre vie entre sujet et objet, observateur et observé, acteur et action, celui qui vit l’expérience et l’expérience elle-même. C’est une fleur née de la non-dualité. Le silence qui s’épanouit dans la non-dualité de la détente dynamise l’être. Veuillez bien comprendre cela. Lorsque vous faites des exercices au niveau physique — yogasanas, pranayama —, votre corps se revitalise. Lorsque vous pratiquez le pranayama et que vous oxygénez l’ensemble du système sanguin, vous vous sentez revigoré. Il y a une fraîcheur, il y a une énergie au niveau physique, musculaire, glandulaire et neurologique. Mais ce dont il est question ce matin, c’est d’une fraîcheur et d’une vitalité non physiques et non psychologiques qui surgissent lorsque l’on s’autorise à s’exposer au vide, au silence, à la relaxation.

LA SPIRITUALITÉ EST UNE SCIENCE EXPÉRIMENTALE

La spiritualité est une science expérimentale et chacun peut en faire l’expérience. Il n’existe aucune technique ni méthode pour la détente. Il faut y consacrer du temps, il faut faire preuve de patience envers soi-même, car cette dimension du non-mouvement, cette dimension du silence, nous est étrangère. Notre système éducatif ne nous a jamais fait découvrir cette dimension durant notre enfance. Mais si nous nous y familiarisons et que nous passons par ce processus de dynamisation et de revitalisation à un niveau non psychophysique, peut-être l’introduirons-nous dans le processus éducatif de nos enfants. Nous pourrions leur faire découvrir l’anatomie de l’esprit, la physique de la conscience, la biologie de la cognition, la chimie de la pensée. Ces matières pourraient être intégrées au programme scolaire, afin que la peur de l’esprit disparaisse. L’esclavage de la pensée pourrait être éliminé et l’individu n’aura plus peur de cette liberté intérieure — liberté par rapport à la pensée, à l’acte de penser, au « je », à l’« ego », qui surveille le courant de la pensée, et la liberté par rapport à la peur de l’émancipation. L’humanité pourrait ainsi se libérer de l’emprise de cette dépendance aux enclos, de l’appartenance à des enclos exclusifs de race, de religion, de croyance, d’idéologies, etc. Vous savez, la liberté est le parfum de la Divinité. La liberté est l’essence de la créativité, là où il n’y a aucune manipulation.

On s’expose ainsi suffisamment longtemps à cette dimension du silence, on s’éduque et on grandit dans cet état de solitude, de vigilance et de vitalité. Au début, on réserve un peu de temps le matin et un peu de temps le soir, puis on augmente la durée de cette exposition, afin que le silence s’établisse comme une dimension et ne reste pas une expérience, un état de conscience, mais devienne une dimension, une dimension normale de l’être.

Si cela est fait, alors, lorsque vous entrez en relation et traversez le labeur quotidien de vos responsabilités et engagements, peut-être que cette vigilance et cette vitalité, cette vitalité de la solitude, utilisera le courant de la pensée, utilisera les énergies physiques et psychologiques et s’exprimera. Aujourd’hui, nos actions sont les mouvements de la structure de la pensée. Nos souhaits, nos désirs, nos inclinations, nos perversions, nos distorsions s’expriment aux niveaux physique et psychologique. Mais lorsque ce silence s’installe comme une dimension de la conscience, à partir de laquelle vous entrez en relation, alors peut-être que le parfum de ce silence, le parfum de cette solitude s’exprimera à travers tout ce que vous faites, aux niveaux physique, verbal et psychologique.

LE SILENCE — LA DYNAMIQUE DES RELATIONS HUMAINES

Nous parlons d’une culture alternative, où l’être humain entrera en relation avec les autres d’une manière différente. La méditation, en tant que dimension de la conscience, et le silence, en tant que dynamique des relations humaines. Aujourd’hui, nous abordons les relations à partir de tensions, de conflits intérieurs, de heurts intérieurs, de contradictions intérieures. Nous sommes perturbés, distraits, bouleversés, et nos paroles comme nos actes portent l’odeur de cette perturbation intérieure, de ce chaos intérieur, de ce désordre intérieur, de ces déséquilibres intérieurs. Notre société n’est-elle pas aujourd’hui une société névrotique ?

Peut-être que, si le silence est autorisé à s’établir comme une dimension de la conscience, la texture de nos relations avec les autres changera. On ne peut pas la changer par des lois, par une législation. On ne peut pas la changer sous la menace d’une arme ou d’une balle. Elle doit changer de l’intérieur.

La crise de la psyché humaine aujourd’hui tient à ceci : nous voulons vivre en paix et nous souffrons d’une psychologie de la confrontation. Il existe un léger état schizophrénique léger en chacun de nous. Il y a une division. Intellectuellement, nous voulons l’harmonie. Intellectuellement et émotionnellement, nous y sommes attirés, mais notre psyché exhale une attitude de confrontation, car nous avons accepté qu’il existe une lutte pour l’existence dans l’univers tout entier. Nous avons accepté la « lutte pour l’existence » comme une théorie métaphysique. Nous avons accepté « la survie du plus apte ou du plus fort » comme une théorie métaphysique. Si vous acceptez l’autorité de la théorie de la survie du plus fort, vous êtes voué à devenir avide, agressif, compétitif, ambitieux. Cette affirmation de soi est la source de toutes les guerres dans le monde. L’assertivité verbale mène à l’agressivité psychologique. L’agressivité psychologique crée des pulsions intérieures qui poussent à trouver un exutoire. Nous devenons donc agressifs envers les membres de notre famille, agressifs verbalement, agressifs physiquement. Nous voulons nous dominer les uns les autres, nous posséder les uns les autres, car c’est la « survie du plus puissant » et c’est une lutte.

Une psychologie de confrontation ne peut évidemment pas engendrer la paix dans le monde. Si nous voulons une nouvelle culture, une culture de paix et d’harmonie, nous devons alors faire émerger une nouvelle dimension dans notre conscience même. L’exploration du silence ou de la méditation, l’exploration de cette solitude, de cette vitalité qui ne dépend pas de notre rapport aux objets matériels, peut nous ouvrir la voie vers un mode de vie paisible. On ne peut pas intégrer la spiritualité dans la culture consumériste actuelle, la psychologie de confrontation, les modes de vie économiques assertifs et agressifs. Je vous en prie, comprenez bien cela.

Nous sommes devenus de pathétiques chercheurs de soi parce que nous essayons de concilier les vérités spirituelles et la culture spirituelle avec le mode de vie consumériste. Nous avons accepté l’autorité de ce système et nous voulons y adapter et y intégrer la spiritualité. Cela ne sera jamais possible.

LA VIE — UNE MANIFESTATION D’HARMONIE

Les anciens sages de cette terre ancienne avaient proclamé l’indivisibilité, la non-fragmentation, la plénitude homogène de la Vie à travers les Vedas et les Upanishads. Ils avaient parlé d’émancipation ou de libération de tout sentiment d’appartenance et de tout enfermement lorsqu’ils évoquaient « Moksha » comme le dernier « Purushartha ». L’aboutissement de la croissance humaine est la libération de tout sentiment d’appartenance matérielle, physique, verbale ou psychologique. Mais nous sommes obsédés par l’idée de sécurité, nous sommes dépendants aux barrières verbales et psychologiques, et nous voulons en même temps plonger profondément dans la méditation, découvrir ce qu’est le Samadhi. Ce ne sont pas des destinations statiques à atteindre. Ce sont des modes de vie alternatifs. Le Samadhi n’est pas un lieu, la méditation n’est pas un lieu statique à atteindre, à réaliser, à obtenir. C’est l’aboutissement d’une croissance holistique, qui se traduit par une texture différente de notre être, une qualité différente de nos relations, une culture entièrement différente.

Les anciens sages avaient proclamé que la vie n’est pas une lutte pour l’existence. La vie est une manifestation de l’harmonie. C’est une manifestation d’un ordre intérieur et d’une harmonie entre les principes vivants de la vie : la terre, l’eau, le feu, l’air et le vide de l’espace. Il existe une harmonie intrinsèque entre « Sattva », « Raja » et « Tamas ». Ils semblent contradictoires, mais ils forment un tout harmonisé, non pas une totalité intégrée, mais un tout harmonisé. La vie est une harmonie, la vie cosmique est harmonie et les êtres humains sont nés pour manifester cette harmonie au niveau humain, pour rayonner la créativité et l’ordre de l’interdépendance organique. Voyez-vous le défi qui attend l’humanité à la fin du XXsiècle ?

Il me semble que, lorsque le silence s’installe dans la conscience en tant que dimension et non comme une expérience fugace, non pas comme un état d’être à protéger par l’isolement, mais comme une dimension qui n’est pas altérée par le mouvement des relations, qui n’est pas mutilée par l’assaut de la douleur et du plaisir, de la naissance et de la mort, mais qui conserve sa gloire et sa pureté originelles au milieu de tout cela, alors nos relations auront une qualité différente.

Il est à la portée de chacun d’entre nous d’entrer dans le retrait du silence intérieur, le vide intérieur, à chaque moment de loisir dont vous disposez tout en vivant en société. Commencez d’abord par une demi-heure le matin, une demi-heure le soir. Puis augmentez progressivement la durée afin que le silence s’installe comme une dimension de la conscience. Ensuite, vous en sortez pour rejoindre la société et assumer vos responsabilités, en honorant vos engagements avec dignité et décence, non pas comme une obligation envers les autres, ni même en prétendant rendre service aux autres, mais simplement comme un prolongement de votre être, naturellement et spontanément. Cette éducation commence dans le retrait du matin et du soir, puis elle s’étend progressivement. Elle ne nécessite alors plus de s’asseoir, elle est présente tout au long de la journée.

C’est là une partie de l’éducation dont nous parlions. Puis-je, avec votre consentement et votre coopération, aborder l’autre aspect de cette éducation ?

CRÉER UN MODE DE VIE QUI SOUTIENT

Une personne qui explore la dimension de la méditation, qui explore la dimension du non-mouvement, de l’immobilité, du silence, du vide, devra se tourner vers un autre aspect de la vie quotidienne — c’est-à-dire ce que vous faites pendant la journée pendant 10, 12, 16 heures. Vous devrez créer un mode de vie qui soutient, un mode de vie qui favorise l’établissement du silence intérieur.

Que ferons-nous pour créer un mode de vie qui soutient ? Nous réduirons au minimum la socialisation autant que possible. Nous réduirons au minimum la verbalisation autant que possible. C’est ainsi que nous devrons nous éduquer.

Lorsque vous communiquez, si vous pouvez vous exprimer en une seule phrase, vous n’en utiliserez pas dix pour cela. Car chaque verbalisation est l’émanation d’une énergie sonore de votre corps qui porte en elle l’énergie du feu également. Le son et la lumière vont de pair. C’est une émanation du Prana — le principe du feu — et aussi du Nada — le principe du son. Avec une verbalisation excessive, cette énergie vitale est dépensée et consommée de manière inconsidérée. Ainsi, vous ne verbalisez que lorsque c’est nécessaire, lorsque le partage est nécessaire, lorsque l’expression de ce qui se passe en vous est nécessaire. Lorsque vous verbalisez, vous êtes très attentif : vous dites ce que vous pensez et pensez ce que vous dites. L’usage abusif de cette faculté de verbalisation est à l’origine d’innombrables souffrances, confusions et malentendus.

En tant qu’éducateur de moi-même, en tant que sadhaka, en tant que chercheur de soi, je réduirai au minimum l’activité tournée vers l’extérieur. L’énergie est dispersée aujourd’hui. Elle est dans tous les organes des sens et le mouvement est dirigé vers l’extérieur. Toute activité extérieure sera réduite au minimum. Par exemple, je verrai, mais je ne regarderai pas les individus, je ne regarderai pas les objets, à moins que cela ne soit nécessaire pour le corps — le nourrir, l’habiller, en prendre soin. Chaque regard a une motivation derrière lui et la vision est vitalité. La vue est la vitalité de la vigilance. C’est la qualité de la vigilance. Vous regardez, mais c’est la Vie qui voit. La Vie est une sensibilité perceptive. Vous ne focalisez donc pas cette vue, cette énergie divine de la vision, cette sensibilité perceptive inutilement, par simple curiosité, en regardant des objets ou des individus.

Ainsi, les énergies qui s’expriment sont restreintes, mais elles ne sont pas réprimées. Nous nous éduquons nous-mêmes, nous ne nous entraînons pas à suivre un modèle quelconque. Chaque individu s’éduquera à sa manière unique. On dit : « Il y a autant de chemins d’ investigation de soi qu’il y a d’individus ». La vérité ne peut être organisée et l’exploration de la vérité ne peut être enfermée dans un modèle, un dogme, une secte. Comment pourriez-vous priver un autre être humain de sa liberté intérieure ? Des lignes directrices minimales peuvent être fournies, mais la Sadhana proprement dite doit être menée avec une liberté intérieure totale, une liberté inconditionnelle, une liberté sans entraves. À moins que vous ne la meniez en toute liberté, il n’y aura pas de sens des responsabilités. Vous rejetterez la responsabilité sur l’enseignant, le maître, le Gourou, et vous sombrerez dans la paresse de l’insensibilité. Vous risquez de retomber dans l’inertie psychologique et de la confondre avec l’humilité. « Pramado Vai Mrutyuhu » (Une erreur est la mort même).

Il y aura donc une réduction des activités extérieures de chaque organe des sens. Lorsque les énergies qui imprègnent les organes des sens ne se livrent à aucun mouvement extérieur inutile ou injustifié, elles sont retenues dans les organes des sens et, grâce au silence, elles sont attirées vers leur propre source de non-mouvement. J’espère que vous êtes au courant de ce que disent aujourd’hui les physiciens au sujet de l’explosion des univers à partir du vide de l’espace. À la fin du XXsiècle, ils affirment que le vide de l’espace est la source d’innombrables univers. Ainsi, les énergies retournent à leur source. Elles sont enclines à rester dans le non-mouvement, dans le silence. Elles retournent à leur propre source de création.

Vous prenez donc vos repas quand c’est nécessaire. L’activité consistant à prendre des repas est liée aux besoins du corps et non à la complaisance de la langue ou de l’esprit. Vous habillez le corps selon ses besoins et ne cherchez pas à le parer. Lorsque le silence s’installe, dans cette beauté de la solitude et de la vitalité, vous en venez à voir par vous-même que votre vitalité ne nécessite aucune dépendance ni aucune association avec des objets matériels ou des individus.

Ainsi, les énergies qui s’écoulent retournent à la source. C’est ce que j’entends par développer un mode de vie qui soutient votre quête spirituelle. Si vous vous adonnez à un mode de vie contradictoire, un mode de vie qui ne soutient pas la quête, vous n’aurez évidemment plus aucune vitalité, aucune passion pour cette exploration et cette investigation non cérébrales, non psychologiques. Toutes les énergies sont dépensées et vous êtes toujours fatigué, épuisé. Pourquoi devriez-vous être épuisé si le travail est bien fait, si les actions se déroulent paisiblement, si elles s’accomplissent avec un sentiment intérieur d’équanimité ? Si vous ne tourmentez pas votre conscience avec des déséquilibres inutiles qui sont des impuretés, alors la vie est un phénomène fascinant.

L’usure du mouvement de la vie disparaît lorsque vous dormez profondément ou lorsque vous passez du temps dans le retrait de la méditation, dans la caverne du silence. Cette caverne, nous la portons en nous-mêmes. Ainsi, l’usure du mouvement et la revitalisation, le renouvellement de l’énergie par le silence et la méditation ont lieu — comme l’inspiration et l’expiration. Alors, vous n’avez pas besoin de fuir les relations. Vous traversez la douleur, le plaisir, les humiliations, les honneurs, la naissance et la mort — vous les prenez avec philosophie. Vous êtes conscient qu’ils font partie du jeu. Vous ne faites pas toute une histoire à propos du plaisir, de la douleur ou de la maladie du corps — vous traversez tout cela.

Ainsi, la vie acquiert une nouvelle gloire, la vie acquiert un nouveau parfum. Ce n’est pas une théorie, c’est ce qui a été observé. Rien ne sera partagé ici qui n’ait été vécu. Le caractère sacré de la communication informelle ne sera jamais violé par des théories arides empruntées à des livres ou greffées sur la psyché de quelqu’un. Je respecte mes amis qui viennent m’écouter.

L’éducation exige de développer un mode de vie — économique, politique, social — qui soutienne la recherche intérieure. L’intérieur et l’extérieur doivent être harmonisés. On ne peut pas être licencieux dans sa vie physique, désordonné dans sa vie mentale, déséquilibré dans son comportement psychologique, puis s’interroger sur la méditation, la transformation et la mutation. Si le mode de vie ne soutient pas la recherche, alors les mains resteront vides au crépuscule de la vie. La mémoire ne contiendra que des coquilles de mots vides et un sentiment de frustration s’installera. Ne prenons pas cette voie. Réapprenons, rééduquons-nous. Personne ne le fera pour nous dans cette société consumériste et corrompue. Nous devons le faire nous-mêmes. Et savez-vous pourquoi c’est difficile ? Parce que nous acceptons l’autorité de la structure des valeurs sociales. Nous en faisons partie. Nous aimons la culture consumériste. Nous aimons l’acquisition, la propriété, la possession et l’immédiateté. Ayant vu intellectuellement, théoriquement, que cette soif d’avoir toujours plus, ce mode de vie économique agressif, est néfaste à la santé intérieure, ayant compris tout cela, nous sommes réticents à y renoncer.

IL FAUT RÉPONDRE À CES QUESTIONS

Lorsque vous comprenez ce qu’est la Vérité, lorsque vous percevez ce qui est mensonge et que vous ne laissez pas le non-vrai tomber, c’est alors un péché contre la Vie. Le non-vrai n’a pas la force de vous dominer, mais nous sommes réticents à le laisser tomber. Ayant vu ce qui est faux et ce qui est vrai, lorsque nous ne permettons pas au faux de disparaître et que nous nous y accrochons, nous créons alors une division en notre être. Nous devenons schizophrènes, nous devenons névrosés.

Posons-nous donc la question : voulons-nous chercher à savoir ce qu’est la Vérité ? Voulons-nous comprendre ce qu’est la Vérité, explorer la Réalité ? Voulons-nous vraiment approfondir ce que sont la liberté et l’émancipation ? Sommes-nous vraiment prêts à opérer une transformation profonde dans nos vies ? Posons-nous ces questions. Concluons cette séance par cette invitation à l’introspection et à la découverte de notre position sur le cheminement spirituel.

Mount Abu, 24 novembre 1993

LE FONCTIONNEMENT DE LA SENSIBILITÉ PERCEPTIVE

Dans le thème dont nous abordions ce matin, nous explorions ensemble comment développer, dans nos vies individuelles, un mode de vie propice à notre recherche religieuse ou spirituelle. Nous en étions arrivés à un point où il était dit que la réduction des activités tournées vers l’extérieur de tous les organes des sens pouvait contribuer à maintenir la vitalité, l’intensité et l’intégrité de notre recherche. On aimerait approfondir un peu ce point.

MINIMISER LES ACTIVITÉS EXTÉRIEURES

Que se passe-t-il dans l’activité tournée vers l’extérieur au niveau sensoriel ? Le mouvement vers l’extérieur ne peut être complètement interrompu. La survie de l’organisme physique nécessite une alimentation — tant pour les organes des sens eux-mêmes que pour le corps dans son ensemble. Les yeux ne peuvent être privés de leur contact avec le monde matériel — avec l’innombrable variété de formes, de tailles, de couleurs, avec la beauté engendrée par la Vie elle-même et la beauté façonnée par la pensée et la main de l’homme. Cette interaction entre la beauté du monde et la sensibilité esthétique en nous est nécessaire. Une vie cultivée requiert cette interaction.

La musique des rochers, des rivières, des océans, des oiseaux et la musique développée par l’espèce humaine constituent une nourriture en soi, non seulement pour la sensibilité esthétique, mais aussi pour l’Intelligence, le Chaitanya, l’Atma Tatvam. Satyam, Shivam, Sundaram. La beauté de la musique, la grandeur du monde matériel objectif, la joie que l’on éprouve grâce à la capacité de toucher, la faculté contenue dans les différentes couches de notre peau, sont une nourriture. Je me demande si vous avez remarqué que ce que nous appelons notre peau comporte près de sept couches différentes, imbriquées les unes dans les autres. Le contact de la terre molle, de la terre dure, lorsque vous escaladez les rochers, les montagnes, le contact de l’eau, de l’espace, de l’air, de la lumière et bien d’autres choses encore — c’est une nourriture très subtile pour la Vie. Nous ne pouvons pas en priver le corps. Tout comme le corps a besoin d’une alimentation solide et liquide, il a également besoin de ce type de nourriture.

Mais ce qui est intéressant, c’est que la relation entre ces objets qui fournissent la nourriture et nous, qui en avons besoin, ne reste ni simple ni ne se transforme en une attitude scientifique. Elle ne devient ni une relation scientifique avec exactitude et précision, ni ne reste simple dans sa spontanéité. L’élégance de la spontanéité se complique.

Voyons comment cela se complique. « Quelque chose me procure une sensation de plaisir — il n’y a rien de mal à cela ». Il est tout à fait naturel de ressentir le plaisir de cette sensation. Mais nous ne laissons pas les choses s’arrêter là. La joie, la tristesse, le plaisir, la douleur qui surgissent dans l’interaction pourraient s’arrêter là complètement, mais nous leur imposons une continuité conceptuelle. À l’aide de la notion de temps, nous imposons une continuité à ces événements d’interaction qui sont beaux, qui ont un caractère sacré, une pureté qui leur est propre, qui font partie de la Vie. Nous nous attachons donc à l’objet qui procure la sensation de plaisir. Nous nous attachons aux personnes qui nous donnent un sentiment de protection et de sécurité. C’est ainsi que l’attachement s’installe. Il peut se transformer en engouement. Il peut se compliquer davantage et devenir une obsession.

L’énergie dans un organe sensoriel particulier n’est pas seulement localisée dans cet organe, mais elle en devient presque prisonnière. Nous voulons l’utiliser de plus en plus, encore et encore. Si la relation avec le monde extérieur — les objets, les individus — reste au simple niveau spontané de l’interaction, de la nutrition, d’un sentiment d’épanouissement dans cette nutrition, alors c’est terminé. La liberté n’est alors pas entravée.

Ainsi, lorsque nous minimisons cette activité vers l’extérieur de chaque organe des sens, non seulement il y a une conservation de l’énergie vitale, mais il y a toutes les chances que nous passions plus de temps dans la liberté que dans le tourment de l’attachement, de l’addiction, de la dépendance, de l’obsession. Tout ce qui cause la perte de la liberté intérieure est antireligieux et anti-spirituel.

SENSIBILITÉ PERCEPTIVE

Ce n’est pas le moment, ni peut-être le lieu d’approfondir davantage le sujet. Mais ceux d’entre vous qui souhaiteraient explorer plus en profondeur cette question pourront se pencher sur ce qu’on appelle le célibat. L’énergie sexuelle est l’expression de la créativité que nous partageons avec la Divinité. Lorsque cette énergie est exercée avec une maîtrise de soi, une maîtrise saine et sensée, alors non seulement elle est conservée localement, mais elle imprègne tout l’être. Alors, cette énergie vitale — la créativité essentielle, l’essence existentielle de notre être — se communique à travers les yeux, la parole et le sexe. S’il existe une éducation au sens de la retenue et à l’exercice esthétiquement responsable de ces énergies, alors ces énergies, retournant à leur source de silence et de vide, imprègnent tout l’être, imprègnent chaque goutte de sang. La personne devient vitale, vive et alerte comme la lame d’une épée. La sensibilité organique et perceptive, qui pourrait être l’essence de la Divinité, de Chaitanya, de l’Atman, devient opérante à travers chaque goutte de sang, chaque mot de la bouche et chaque regard.

Il me semble donc que développer un mode de vie alternatif, une culture alternative, une culture spirituelle, radicalement différente de la culture matérialiste et consumériste, constitue le contenu d’une nouvelle éducation, appelons-la auto-éducation, et qu’il faille l’introduire dans les écoles dès le niveau préscolaire.

Mount Abu, 25 novembre 1993

Extrait de Ego, Emergence and Merging Back of the « I » Process