Gary Lachman
Le voyage vers l’Orient : lire Hermann Hesse

Pour moi, cependant, le livre de Hesse qui eut le plus grand effet durant mon adolescence ne fut ni Siddhartha ni Le Loup des steppes, mais Demian, l’œuvre qui naquit après de l’analyse de Hesse avec Jung et Josef Lang, bien qu’un ouvrage antérieur, Sous la roue (1906), fût également parmi mes préférés. Demian et Sous la roue traitent tous deux de l’adolescence et du passage à l’âge adulte, ainsi que des difficultés que rencontrent les jeunes sensibles dans un monde orienté vers les aspects pratiques de la vie, une situation à laquelle moi-même, comme beaucoup d’autres, pouvions s’identifier. Les deux livres mettent en scène des personnages prisonniers d’un système où la poésie et l’intériorité n’ont pas leur place.

Ce qui suit est un extrait de mes mémoires, Touched By The Presence. J’y raconte l’impact profond que la lecture d’Hermann Hesse a eu sur moi au début de mon adolescence. Je n’étais bien sûr pas le seul dans ce cas, et je faisais partie des nombreux lecteurs tombés sous le charme de Hesse dans les années 1960 et au début des années 1970. Mon intérêt pour Hesse a évolué au fil des ans, mais il reste une influence centrale dans ma vie. À tel point que je parlerai de Hesse et de la manière dont son œuvre a été à l’origine de la contre-culture, à son époque comme à la nôtre, lors du premier colloque annuel de l’Institut Kosmos, qui se tiendra à Ascona, en Suisse, du 17 au 21 décembre 2026, sur le site du légendaire Monte Verità, la « Montagne de la Vérité ».

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Au moment où la jeune hippie dont j’étais épris me tendit un exemplaire de poche de Siddhartha d’Hermann Hesse — celui à la couverture bleue ornée d’une statue de Bouddha, que Bantam avait publié —, Hesse était mort depuis huit ans. Il est décédé en 1962, alors même que les différentes révolutions qui allaient bouleverser les années soixante commençaient à prendre forme. En 1970, l’année où je le lus pour la première fois, les livres de Hesse faisaient autant partie de la contre-culture que la marijuana et le rock’n’roll, et se vendaient aussi bien, sinon mieux, que ces deux derniers. Si Hesse avait vécu jusque-là — et cela aurait été possible, même si à quatre-vingt-treize ans, il aurait frôlé les limites —, il aurait sans doute été surpris, voire déconcerté, par son immense succès. Il avait dit un jour qu’il ne serait jamais populaire en Amérique et qu’il n’y était compris, que par dix personnes tout au plus. Soit Hesse sous-estimait la capacité des Américains à comprendre son œuvre, soit des millions d’adolescents et de membres de la « génération de l’amour » le lisaient avidement, mais sans le comprendre.

Hermann Hesse:

Hermann Hesse

Pourtant, Hesse, qui a vécu assez longtemps pour constater l’intérêt croissant des Américains pour son œuvre, avait des raisons de se demander si ses nouveaux lecteurs d’outre-Atlantique saisissaient son propos. À l’exception d’une brève période dans les années 1920, il n’avait jamais vraiment été populaire auprès des lecteurs anglophones [1]. Dans les pays germanophones, il était bien sûr très connu ; en fait, il était même une figure solidement. Sa carrière s’est articulée autour de deux périodes distinctes, au cours desquelles il a su conquérir un large public. Peter Camenzind (1904) établit le modèle de la plupart des premiers romans de Hesse, avec un héros rejetant la vie conventionnelle pour prendre la grand-route à la recherche d’aventures. Ce roman exprimait une sensibilité chère à la génération des Wandervogel, ce mouvement de jeunesse allemand de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ces jeunes abandonnaient la sécurité bourgeoise pour prendre la route, « retourner à la nature » en chantant et en jouant de la guitare en chemin, à l’image des hippies qui lisaient Hesse. Malheureusement, bon nombre de ces « oiseaux errants » rejoignirent par la suite le Parti national-socialiste, tandis qu’une grande partie de ce qui restait de la jeune génération du Wandervogel intégra les rangs de la Jeunesse nazie.

Peter Camenzind fit connaître Hesse au monde littéraire et se fit un nom, mais au lendemain de la Première Guerre mondiale et des crises psychologiques qu’Hesse traversait, ce dernier écrivit un livre si différent de ses romans précédents qu’il le publia sous un pseudonyme, celui d’Émile Sinclair, le protagoniste du livre, et le public ne put deviner qu’il s’agissait de lui. Ce n’est qu’après que le livre eut remporté un prix prestigieux et lucratif récompensant le meilleur premier roman de l’année que Hesse rendit la somme du prix et révéla qu’il en était l’auteur. Il s’agissait de Demian (1919), fruit du chaos de la guerre et des tourments de l’âme de Hesse lui-même, pour y voir plus clair, Hesse avait suivi une longue analyse, d’abord auprès de Jung, puis auprès de Josef Lang, l’un des disciples de Jung.

Pourtant, à la fin des années 1940, Hesse avait cessé d’écrire des romans. Son dernier ouvrage, Le Jeu des perles de verre (publié par Bantam sous le titre Magister Ludi), était paru en 1943, mais avait été écrit dans les années 1930 ; bien qu’il eût reçu le prix Nobel de littérature en 1946, il était résolument démodé aux yeux de la génération d’après-guerre. Les romans romantiques consacrés à l’« intériorité » et à la « quête de soi » n’intéressaient guère une Allemagne ravagée par la guerre et divisée par la politique internationale.

Hesse ne s’en inquiétait pas et appréciait sa vie retirée et tranquille à Montagnola, sur les collines surplombant le lac de Lugano, dans le Tessin, la partie italophone de la Suisse, qu’il allait dépeindre dans sa nouvelle Le Dernier Été de Klingsor (1919). Je me rendis à la Casa Camuzzi de Hesse en 2008, alors que je travaillais sur mon livre consacré à Jung, et y bus un verre de vin en son honneur.

Hesse fut toujours un personnage solitaire, et il protégeait sa solitude en apposant un panneau à l’entrée de sa maison, informant les visiteurs potentiels qu’il n’était pas disponible et souhaitait qu’on le laisse tranquille [2]. On peut supposer que les lecteurs qu’il avait durant ses dernières années étaient courtois, polis et prévenants, et qu’ils auraient respecté ses souhaits. Mais au milieu des années soixante, une nuée d’oiseaux errants venus des États-Unis, avides de se laisser aller, l’aurait très probablement ignorée. C’était peut-être aussi bien ainsi que, à ce moment-là, Hesse eût déjà quitté les lieux.

Casa Camuzzi, where Hesse lived 1919 - 1931

Casa Camuzzi, où Hesse vécut de 1919 à 1931

Le succès américain de Hesse a commencé en 1951 lorsque Henry Miller — l’un de mes écrivains préférés à mes débuts à New York — suggéra à son éditeur, New Directions, de publier une édition de Siddhartha, traduite par Hilda Rossner. Ce qu’ils firent, et l’édition de poche parue en 1957 fut l’édition qui orna les étagères des beatniks jusqu’à ce que Bantam en acquière les droits. Miller fit l’éloge de ce livre partout où il passait, le recommandant à ses amis et le vantant à ses correspondants. Colin Wilson fut un autre promoteur de Hesse : il l’intégra dans son étude sur l’aliénation dans le monde moderne, The Outsider (tr fr L’homme en dehors). L’analyse approfondie que Wilson consacra à l’œuvre de Hesse dans ce best-seller existentiel inattendu fit entrer ce romantique allemand reclus dans de nombreux foyers américains et britanniques [3].

Un endroit du Nouveau Monde qui semblait porter un vif intérêt à Hesse était le quartier de North Beach, à San Francisco. C’était le terrain de prédilection de la Beat Generation sur la côte ouest, qui commençait tout juste à émerger à l’époque où New Directions publiait son édition de poche de Siddhartha. Mais, bien que les Beats fussent impatients de se lancer dans leurs propres voyages vers l’Orient — titre d’une nouvelle de Hesse —, c’était le roman de Hesse, Le Loup des steppes, alors considéré comme plus choquant et « transgressif », qui faisait sensation. On peut dire que la Beat Generation est née lors de la célèbre lecture de Howl d’Allen Ginsberg à la Six Gallery de San Francisco en 1955. City Lights, la maison d’édition de Lawrence Ferlinghetti, allait publier le poème l’année suivante — dans sa couverture sobre en noir et blanc, marque de fabrique de la maison — et On the Road (tr fr Sur la route) de Jack Kerouac suivrait en 1957. Avec un texte poétique fondateur intitulé Howl, il n’est pas surprenant que les oiseaux errants nichés à North Beach aient été séduits par un roman mettant en scène un homme qui se prend pour un « loup des steppes ».

Pourtant, en 1961, un an avant sa mort, lorsque la nouvelle de la popularité du Loup des steppes parmi les Beats et au moins un jeune Britannique en colère parvint jusqu’à la retraite de Hesse, celui-ci ajouta une note à une nouvelle édition du livre. Hesse souligna que, de tous ses livres, Le Loup des steppes était celui qui était « plus souvent et plus violemment incompris que tout autre ». Hesse regrettait qu’il semblât que seule une facette du personnage d’Harry Haller — le protagoniste du livre — fût appréciée, celui du « loup des steppes ». Mais derrière le tourment et la souffrance de Haller se cachait un monde différent, plus détaché, un « deuxième monde, plus élevé, indestructible… un monde de foi positif, serein, supra-personnel et intemporel de foi ».

C’était ce monde qui se révélait lorsque, à certains moments, Harry se rappelait soudain « Mozart et les étoiles », des moments où son cœur s’arrêtait « entre la joie et la tristesse » et où il voyait « combien la galerie de ma vie était riche et combien l’âme du malheureux Loup des steppes était peuplée d’étoiles et de constellations éternelles ». Ce sont des moments de souvenir, tout comme ceux où Marcel, dans le roman de Proust, « retrouve le temps perdu ».

Lorsque je lus Le Loup des steppes pour la première fois, je n’avais pas conscience de l’importance de ce phénomène ni du fait qu’il serait au cœur des réflexions de Colin Wilson sur ce qu’il appelle la « Faculté X », notre capacité inhérente, mais mal comprise — voire méconnue — à saisir « la réalité d’autres temps et d’autres lieux ». Pourtant, lorsque je lus L’Occulte pour la première fois, l’une des raisons pour lesquelles il me passionna fut que Wilson y faisait souvent référence à Hesse, ainsi qu’à Nietzsche et Sartre, deux penseurs que j’allais découvrir, du moins à travers leurs œuvres, peu après avoir lu Hesse. Et lorsque je lus plus tard L’homme en dehors — au début, pourrais-je dire, de mon parcours en tant qu’« outsider » —, j’étais bien préparé à l’analyse approfondie que Wilson consacrait à l’œuvre de Hesse, ayant alors lu tout ce que j’avais pu trouver de lui.

Pour moi, cependant, le livre de Hesse qui eut le plus grand effet durant mon adolescence ne fut ni Siddhartha ni Le Loup des steppes, mais Demian, l’œuvre qui naquit après de l’analyse de Hesse avec Jung et Josef Lang, bien qu’un ouvrage antérieur, Sous la roue (1906), fût également parmi mes préférés. Demian et Sous la roue traitent tous deux de l’adolescence et du passage à l’âge adulte, ainsi que des difficultés que rencontrent les jeunes sensibles dans un monde orienté vers les aspects pratiques de la vie, une situation à laquelle moi-même, comme beaucoup d’autres, pouvions s’identifier. Les deux livres mettent en scène des personnages prisonniers d’un système où la poésie et l’intériorité n’ont pas leur place. Tous deux s’inscrivent dans le moule du Bildungsroman, le « roman d’apprentissage ».

Hans Giebenrath, le protagoniste de Sous la roue, brillant sur le plan intellectuel, mais en manque d’affection, est écrasé par le système, la « roue ». Quelle que soit l’étincelle de créativité et d’imagination qu’il ait pu posséder, elle lui est arrachée par ses parents et ses professeurs ; il finit par se noyer après une nuit de beuverie, après avoir passé un certain temps, comme Hesse lui-même, dans un asile.

Mais Max Demian est une tout autre histoire. Il est le portrait idéalisé d’un personnage qui s’est « individué », pour reprendre le terme de Jung. On peut le considérer comme l’expression de l’archétype du Soi, quelqu’un qui est « devenu ce qu’il est ». Il sert de modèle et de mentor à Émile Sinclair, un jeune homme sensible à l’image de Hans Giebenrath, qui a eu la chance de rencontrer Demian, lequel apparaît à différents moments de sa vie pour l’aider à surmonter certaines difficultés dans son développement. Si le précédent roman d’apprentissage de Hesse traitait des rencontres de la jeunesse avec le monde et de son éducation — à l’instar de Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe —, dans Demian, l’éducation du protagoniste concerne la rencontre avec son propre Soi.

Tout comme Le Loup des steppes, Demian est un terrain de prédilection pour les symboles et archétypes jungiens ; ils y sont tous présents : l’Ombre, l’Anima, le Soi. Et bien que j’aie lu et relu Le Loup des steppes, fasciné tout particulièrement par les aventures de Harry Haller au Théâtre magique, dont l’entrée est « réservée aux fous » (à l’époque, mes amis et moi comptions sur la marijuana pour y entrer), ce n’est que plus tard que je commençai à m’identifier plus sérieusement à ses thèmes. C’est vraiment un livre destiné à des lecteurs plus âgés, à ceux qui sont entrés dans le milieu de la vie, période où, comme nous le dit Jung, la tâche de l’individuation commence véritablement. Cela apparaît clairement lorsque l’on reconnaît que le problème du Loup des steppes n’est pas tant qu’il soit une âme divisée, à la fois homme et loup, bien qu’un thème central traversant toute l’œuvre de Hesse soit la nécessité de réconcilier les polarités de la nature humaine — un thème qu’il partageait avec Jung et qui imprègne son roman fantastique médiéval, Narcisse et Goldmund (1930). Le véritable problème d’Harry Haller est celui dont je prendrai conscience lorsque je commencerai à lire Sartre et Camus : le problème de la liberté.

Haller est libre, mais il ne sait pas quoi faire de sa liberté, et son manque de but transforme celle-ci en un tel fardeau qu’il envisage d’y échapper en s’égorgeant. Ce que l’on pourrait appeler « l’effet Mozart et les étoiles » se produit lorsqu’il prend à nouveau conscience de sa liberté et qu’il se rappelle le potentiel infini de la vie.

The inner journey starts anywhere

Le voyage intérieur commence n’importe où

Demian est une autre histoire. Bien que Hesse l’ait écrit alors qu’il avait la quarantaine, Demian est un livre destiné aux jeunes. L’édition Bantam que je lus et relus avec obsession, dont la couverture représente Frau Eva serrant Demian et Émile Sinclair contre sa poitrine, avec le faucon, symbole du Soi, planant en arrière-plan, s’ouvre sur cette phrase : « Je voulais seulement vivre en accord avec les impulsions qui venaient de mon véritable moi. Pourquoi était-ce si difficile ? »

Pourquoi, en effet ? Pourquoi est-il si difficile de suivre les impulsions de notre véritable moi ? C’est une question que je me suis posée à maintes reprises tout au long de mon adolescence et à laquelle j’ai cherché une réponse dans mes lectures. Rien ne devrait être plus facile que d’être soi-même. Mais, comme le sait quiconque s’y est déjà essayé, rien n’est parfois plus difficile, surtout lors des premiers pas. Être soi-même est difficile à tout âge. Mais ces premiers pas dans cette direction entraînent souvent un chaos et une confusion considérables.

Abraxas

Abraxas

« Celui qui veut naître doit détruire un monde » : tel est le message qui apparaît comme par miracle sur le pupitre d’Émile Sinclair après qu’il a envoyé à Demian un dessin représentant un faucon sortant d’un œuf, image qu’il avait vue en rêve. C’est ce même faucon qui figure sur la couverture du livre. « L’oiseau se débat pour sortir de l’œuf. L’œuf, c’est le monde ». L’oiseau doit détruire le monde afin de s’envoler vers le dieu gnostique Abraxas. Abraxas, le dieu à tête de coq est une figure antinomienne. Il se situe au-delà des conventions sociales, au-delà du bien et du mal. Il réunit les contraires et est associé à l’individuation et au Soi. Demian découvre Abraxas à travers ses conversations avec Pistorius, l’organiste de l’église — qui, comme j’appris par la suite, était inspiré de l’analyste de Hesse, Josef Lang.

Hesse fut l’une des rares personnes à qui Jung envoya un exemplaire, imprimé à titre privé, de son étrange ouvrage de « dictée spirituelle », Les Sept Sermons aux morts, qui lui fut révélé lors de sa « descente dans l’inconscient » à la suite de sa rupture avec Freud. Ce texte surgit de la même matière que les notes que Jung consigna dans son Livre Rouge et traite essentiellement du processus de « différenciation », c’est-à-dire de la séparation d’avec le Plérôme indifférencié (autrement dit, l’inconscient) afin d’accéder à sa propre individualité [4]. Abraxas occupe une place importante dans les Sept Sermons de Jung, et ce texte étrange figurait dans l’édition des Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées de Jung que j’avais dérobée à la bibliothèque de mon lycée.

Il était évident que les Sept Sermons et Demian traitaient du même sujet et, dans un sens très concret, je peux dire qu’après avoir lu Demian, je suis devenu gnostique. Non pas dans le sens où j’aurais embrassé les doctrines des anciennes sectes gnostiques, dont j’ignorais tout à l’époque. Mais dans un sens plus fondamental et vivant : de la quête de la gnose, cette forme de connaissance intérieure dont parlaient Hesse et Jung, et qui implique également une sorte de souvenir, une redécouverte de ce que nous savons déjà, mais que nous avons oublié.

Pourtant, ces réflexions étaient bien loin de ma conscience lorsque j’ai lu Demian pour la première fois. Ce qui m’importait davantage, c’était la réalité de devoir « détruire un monde » pour pouvoir naître. Dans mon cas, ce « monde » désignait ma vie familiale à la maison. Selon le point de vue adopté, ce fut soit une bénédiction, soit un fardeau que d’arriver à l’âge adulte à la toute fin des années soixante, alors que le défi consistant à ne pas se conformer et à « faire sa propre chose » conservait encore toute sa force [5]. Le fossé générationnel s’était creusé et ne cessait de s’élargir. L’aliénation que je ressentais vis-à-vis de ma famille en raison de mon amour de la lecture s’était désormais transformée en une guerre plus ou moins ouverte. La guerre du Vietnam en était l’une des raisons. Mon père avait combattu pendant la Seconde Guerre mondiale et avait été décoré pour son courage. Il n’appréciait guère les hippies, les insoumis et les manifestants antiguerre, tandis que moi, du haut de mes quatorze ans et bien entendu persuadé de tout savoir sur ces questions, je prenais leur parti [6]. C’était un conflit générationnel qui se jouait dans des millions de foyers américains.

Texte original : https://www.gary-lachman.com/post/the-journey-to-the-east-reading-hermann-hesse

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1 Mon exemplaire relié de Steppenwolf (tr fr Le Loup des steppes), publié par Henry Holt et traduit par Basil Creighton, date de 1929.

2 L’un des visiteurs que Hesse eut le plaisir de rencontrer fut T. S. Eliot, qui vint le rencontrer après avoir lu son petit ouvrage sur Dostoïevski, A Glimpse into Chaos (1919), et y fit référence dans le poème fondateur du modernisme The Waste Land (1922 ; tr fr La terre vaine).

3 Il en fut de même pour G. I. Gurdjieff. The Outsider (tr fr L’homme en dehors) est l’un des premiers ouvrages dans lesquels une personne extérieure au « Travail » de Gurdjieff en parle de manière approfondie.

4 On trouvera une excellente analyse des Sept Sermons de Jung dans l’ouvrage de Stephan Hoeller intitulé The Gnostic Jung and the Seven Sermons to the Dead (Wheaton, Il : Quest Books, 1982).

5 L’une des émissions de télévision que je préférais à l’époque était Then Came Bronson, qui racontait l’histoire d’un journaliste désabusé parcourant les États-Unis à moto, à la recherche du sens de la vie. La série ne dura qu’une saison, de 1969 à 1970.

6 Des années plus tard, lorsque j’en vins à écrire mon premier livre, Turn Off Your Mind, consacré aux années soixante, je fus surpris de découvrir à quel point j’en étais venu à éprouver de l’antipathie envers les figures « révolutionnaires » populaires de l’époque, des personnages comme Abbie Hoffman, Jerry Rubin, Angela Davis et d’autres, que j’avais considéré alors sans réfléchir comme des héros. Ils me parurent comme des égoïstes présomptueux et moralisateurs, plus soucieux du pouvoir, de leur propre glorification et de la célébrité que de toute autre chose. En disant cela, je ne suggère pas que Richard Nixon et Spiro Agnew, bêtes noires des radicaux des années soixante, étaient préférables, ni que la guerre du Vietnam était justifiable. Mais je pouvais comprendre pourquoi mon père, et d’autres comme lui, qui avaient risqué leur vie pendant la Seconde Guerre mondiale, éprouvaient peu de sympathie pour ces individus. Mes sympathies politiques aujourd’hui ne sont ni de droite ni de gauche, ni conservatrices ni libérales, et je suis fermement convaincu que les questions les plus importantes concernant l’existence humaine ne peuvent trouver de réponse par la politique.