PROLOGUE
Le système éducatif est censé transmettre des connaissances et des compétences, et préparer les jeunes à la vie professionnelle. Pour devenir des citoyens efficaces et productifs, les élèves doivent acquérir certains types de connaissances. C’est dans le cadre scolaire que l’élève et l’enseignant endossent respectivement les rôles d’élève et d’enseignant. Une exigence importante de cet environnement est un comportement stéréotypé ou une conformité de la part tant de l’élève que de l’enseignant ; un tel comportement est une condition préalable à l’apprentissage, que la société soit démocratique ou totalitaire. L’enseignant est la source des connaissances transmises et l’élève est censé les mémoriser et les stocker dans son cerveau. On dit que l’enseignant inculque des connaissances aux élèves. C’est ce qu’on appelle l’apprentissage. Mais est-ce une manière appropriée d’éduquer les jeunes ?
Cette relation fondamentale entre l’élève et l’enseignant peut entraver le processus même d’apprentissage, car, dès lors que l’enseignant agit en tant qu’autorité, l’élève cesse de penser par lui-même et son besoin de se conformer à l’autorité devient plus pressant que son besoin d’apprendre. Il prend peur ; sa peur restreint son attention et bloque son intérêt. Il ne fait aucun doute que certains types de connaissances, telles que les mathématiques et la biologie, doivent être enseignées par des experts. Cependant, la méthode par laquelle ces enseignants transmettent leurs connaissances doit faire l’objet d’une étude minutieuse afin d’éviter qu’un simple conformisme ne s’installe. Nous espérerions que l’enseignant puisse jouer le rôle de guide dans un processus d’apprentissage individualisé qui permette à l’élève d’explorer par lui-même. Un élève doit apprendre non seulement ce que contiennent les livres, mais aussi comment ces connaissances peuvent être mises à profit dans sa vie quotidienne. Il doit découvrir le mouvement de la vie dans son ensemble.
Pour la plupart des gens, le savoir est important, surtout dans la mesure où il les aide à profiter des plaisirs et du confort matériels. En effet, le savoir peut manifestement jouer, et a déjà joué, un rôle significatif dans la vie ; il a transformé les êtres humains et l’environnement dans lequel ils vivent, et peut continuer à le faire. Les personnes qui ont acquis des connaissances scientifiques considérables, par exemple, sont certainement considérées comme dignes d’attention et de respect. Pourtant, la connaissance devrait être acquise de telle sorte que d’autres aspects que des plaisirs limités ne soient pas exclus.
La quête du savoir présente indéniablement des inconvénients. La diffusion du savoir oblige invariablement les gens à évaluer qui, parmi eux, est plus ou moins bien informé sur les choses en général. Ne se contentant pas de ce dont ils sont eux-mêmes capables, ils commencent à accorder de l’importance à ce que les autres chérissent le plus dans leur vie. Les gens sont socialisés ou conditionnés à aspirer à devenir quelqu’un d’important au cours de leur vie. Ils se mettent à imiter les autres ; ils se fixent une série d’objectifs et s’efforcent constamment de s’améliorer. De plus, lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir atteint un niveau supérieur à celui des autres, il leur arrive parfois de relâcher leurs efforts. La complaisance s’installe ; une sorte de fausse satisfaction commence à façonner tout leur mode de vie. D’autres, qui continuent à se comparer tout au long de leur vie, restent non seulement en proie à l’insécurité, mais aussi au malheur. Le désir constant de devenir comme quelqu’un d’autre est la cause profonde du malheur. Si l’on est naturellement satisfait de soi-même et heureux, on ne s’engage peut-être pas à la comparaison.
L’habitude de comparer et l’état de malheur qui en résulte apparaissent très tôt dans la vie, avant même que l’enfant ne commence à aller à l’école. Lorsqu’il entame sa socialisation à l’école, la comparaison s’intensifie encore davantage. Néanmoins, l’école peut être un lieu d’apprentissage et non de comparaison. Elle peut être un lieu où les jeunes non seulement acquièrent des connaissances dans les matières scolaires, mais découvrent également les relations interpersonnelles. L’apprentissage n’a aucun sens s’il se concentre uniquement sur des matières scolaires et théoriques. La théorie n’est pas la réalité. On pourrait se demander comment les élèves peuvent découvrir la réalité et en conclure qu’ils peuvent peut-être apprendre à travers des expériences acquises auparavant — les leurs, ainsi que celles de leurs parents et de leurs enseignants. Mais celles-ci ne sont elles aussi que des souvenirs ou des connaissances passées, et non des expériences directes, ni le fruit de relations réelles.
Il est difficile de ne pas admettre que certains types de connaissances sont absolument nécessaires. Il faut étudier des matières telles que les mathématiques, la physique et la géographie ; ce sont des connaissances indispensables. Il est essentiel de connaître la signification des mots pour bien parler et bien écrire. Des connaissances sont nécessaires pour faire du vélo, conduire une voiture ou être un menuisier compétent. Mais que se passe-t-il lorsque l’on utilise des connaissances préexistantes, fondées sur la mémoire, pour établir une relation avec un autre être humain ? Ces connaissances, qui représentent des expériences passées, restreignent le développement réel d’une relation ; les anciennes connaissances nous empêchent d’établir une relation avec un autre être humain sur une base individuelle.
Se pourrait-il que les connaissances ne soient souhaitables et nécessaires qu’en dehors du contexte des relations humaines ? Dans le processus d’interaction avec les autres, nous acquérons généralement des connaissances à leur sujet. Nous formons des concepts et agissons à partir de ceux-ci, en les utilisant comme points de référence pour de futures interactions. Les souffrances ou les plaisirs passés déterminent si l’on va ou non établir, ou prolonger, une relation particulière. Pouvons-nous effacer ces concepts concernant les autres ? Cela peut sembler impossible, car ne pas avoir de souvenir de quelqu’un peut même signifier que l’on ne reconnaîtra pas cette personne. Mais nous devons nous demander si la création d’images équivaut à établir une relation. Si nous fonctionnons en termes d’images, ne reconnaissons-nous peut-être que celles que nous voulons lors de rencontres ultérieures ? Ne pourrions-nous pas, au contraire, utiliser la connaissance en ce qui concerne la reconnaissance physique, mais écarter les images au profit de l’observation et de l’engagement dans des expériences immédiates avec les individus ? Certains soutiennent que pour éviter les expériences désagréables ou d’être blessé, il vaudrait peut-être mieux éviter les situations, et donc, automatiquement, les personnes qui y étaient impliquées. Certaines personnes ne se sentent naturellement à l’aise qu’en compagnie d’une poignée de personnes choisies. Mais, si l’on préfère s’entourer uniquement de ceux que l’on apprécie, la connaissance n’a fait que nous aider à nous soustraire aux relations avec les autres êtres humains, à nous soustraire à la vie elle-même. La simple connaissance est devenue le fondement de nos actions dans l’établissement des relations humaines, tout comme elle l’a été dans l’acquisition de compétences physiques et autres.
Tant que même cette association entre savoir et compétences reste une proposition théorique, on n’y gagne rien de concret. Une théorie ne s’applique qu’à d’autres théories. Elle n’a aucune réalité et, par conséquent, elle est dénuée de sens. Pourquoi ne pas nous occuper de la réalité plutôt que des théories ? On avance généralement que la théorie peut nous aider à faire face à la réalité. Mais affirmer cela revient à consacrer nos efforts à sauver la théorie, même si nous sommes conscients depuis le début qu’il existe une réalité derrière cette théorie. Une théorie peut soutenir que les êtres humains sont par nature aliénés ou violents. Supposons maintenant que ce soit un fait. Pourquoi ne pas nous occuper du fait plutôt que de la théorie ? Lorsque le fait est que l’on se sent aliéné, la théorie n’a pas sa place ; ce qui a sa place, c’est notre aliénation. Si nous écartons la théorie, comment pouvons-nous faire face au fait de l’aliénation ? De toute évidence, la seule façon de faire face à une réalité est de se confronter à la réalité elle-même. Agir ainsi, c’est apprendre et non pas simplement acquérir des connaissances. Sans aucune théorie ni aucun idéal, et sans imaginer ce que devrait être une telle théorie ou un tel idéal, nous devons observer et apprendre à faire face à un fait dans une relation humaine. Essentiellement, nous devons apprendre à regarder avec un esprit libre d’observer.
Certaines personnes peuvent dépendre à tel point des théories que celles-ci deviennent pour elles une sorte de foi. La croyance en une force surnaturelle ou en un idéal devient essentielle pour elles, mais rechercher un tel objectif revient à se cacher derrière un voile de bien-être. Il est réconfortant pour beaucoup de croire que quelqu’un là-haut veille sur tout le monde. Si les riches ont leurs dieux, les pauvres et les opprimés ont leurs Lénine et leurs Mao. Ce ne sont là que des techniques pour éviter la réalité, celle de ne pas vouloir se regarder soi-même et regarder les objets tels qu’ils existent réellement.
Ainsi, nous avons appris un fait : les théories nous empêchent de voir les choses telles qu’elles sont réellement. L’acquisition d’une grande quantité d’informations et d’un grand nombre de théories, non seulement en mathématiques et en biologie, mais aussi en matière de relations humaines, nous rend dépendants des autres. En réalité, nous suivons les prescriptions de quelqu’un d’autre. Nous acquérons des connaissances auprès du scientifique en tant que scientifique, du philosophe en tant que philosophe, du professeur en tant que professeur ou du sage en tant que sage ! Nous essayons de devenir ce qu’ils pensent que nous devrions être. Puisque nous dépendons d’experts, de gourous et des gourous des gourous, nous devenons des êtres humains de seconde main. Nous utilisons leurs idées, leurs théories et leurs prescriptions, et prétendons que nous allons vraiment bien et que nous sommes formidables !
Pour ne pas être une personne de seconde main, il faut commencer par apprendre à se connaître complètement et en profondeur ; c’est-à-dire soi-même. Apprendre à se connaître implique de s’observer soi-même. On ne peut pas apprendre à se connaître en écoutant un enseignant, un gourou ou un sage.
Écouter les autres revient à apprendre à connaître les autres. Il ne fait aucun doute que les compétences — mathématiques, biologiques ou scientifiques — doivent être acquises auprès d’experts qui maîtrisent le sujet, et qu’un certain degré de dépendance est donc inévitable. Pourtant, ce même type de dépendance n’est absolument pas nécessaire pour acquérir la connaissance de soi. En effet, la connaissance de soi ne peut être enseignée par autrui.
Comment apprenons-nous à nous connaître ? La seule façon est de partir de nous-mêmes, en apprenant de manière complète et approfondie qui nous sommes, en observant nos relations, nos réactions, nos attitudes et nos orientations, sans rien accepter, sans rien refouler, sans jamais nier ni fuir, sans jamais étiqueter ni nommer ce que nous observons. Une telle observation ne conduit ni à la peur, ni à la comparaison, ni à l’imitation, ni au conformisme ; elle conduit plutôt à une exploration plus approfondie, c’est-à-dire à un scepticisme sain, au doute, à la remise en question et à l’investigation. Lorsque nous cessons de réagir aux images ou aux concepts du passé qui, dans notre esprit, faussent nos perceptions, la libre exploration peut nous ouvrir l’esprit et nous libérer de toute dépendance. Observer, et non pas simplement accumuler une grande quantité de connaissances, constitue l’apprentissage d’une vie juste.
Brij B. Khare
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DIALOGUE
Note : Les ajouts apportés aux transcriptions originales de ce dialogue et des suivants (à l’exception de quelques omissions tacites liées au caractère familier du langage) sont indiqués entre crochets et ont été effectués dans un souci de clarté. Les ellipses sont indiquées par trois points espacés.
Participants
K ou Krishnaji : J. Krishnamurti
SB : Sherrie Bartell
AB : Antonia Blume
IB : Irving Buchen
LC : Lisa Carter
RD : Robert Denham
BD : Barbara Dolan
JF : John Fisher
JG : Joseph Gray
LG : Lois Gregory
CG : Curtis Gruenler
CH : Charles Hoffman
BK : Brij Khare
EL : Erik Lenz
SM : Sarojam Mankau
EM : Ernest Mason
WM : Ward McAfee
RN : Renate Nummela
PP : Pete Perkons
BP : Benli Pierce
DS : David Schoen
ET : Elise Traynum
BW : Bennet Wang
RW : Rebeccah Warren
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K : De quoi aimeriez-vous parler ?
BP : Nous avions une question collective pour commencer. Nous nous demandons, étant donné qu’un certain changement est souhaitable dans notre système éducatif, que pouvons-nous faire, en tant qu’étudiants, de l’intérieur même de ce système pour produire ce changement ?
K : Pourquoi utilisez-vous le mot « souhaitable » ?
BP : C’était volontairement ambigu, et il faudrait peut-être le définir.
K : Soyons précis.
BP : Que certains aspects conventionnels et l’imposition de valeurs provenant d’un système autoritaire sur nous en tant qu’étudiants ; il serait souhaitable de réduire cet effet et, si possible, de l’éliminer.
K : Alors, quelle est la question, monsieur ?
BP : La question est la suivante : étant donné qu’un tel changement est souhaitable, que pouvons-nous faire, en tant qu’étudiants, depuis l’intérieur du système, pour changer le système dans lequel nous évoluons ?
K : Qu’est-ce que le système ? Le système se résume-t-il simplement à l’acquisition de connaissances ? Et, par conséquent, à approfondir ses connaissances au cours de ce processus, à acquérir une compétence quelconque, pour finalement décrocher un emploi ?
BP : C’est en partie ça. C’est aussi un mode de vie, dans la mesure où cela façonne la façon dont on vit.
K : Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire.
BP : Cela signifie que l’élève n’est pas seulement un élève pendant les heures de cours.
K : Très bien, monsieur. Alors, découvrons ensemble ce qu’est un élève et ce qu’est un enseignant. Pourrions-nous en parler ? Quelle est la fonction d’un enseignant ? Et que doit faire un élève ? Quelle est la relation entre un étudiant et un enseignant, et [quel rapport cela a-t-il avec] l’acquisition de connaissances, d’informations, etc. ? Serait-il possible d’aborder le sujet de cette manière, d’avoir un dialogue à ce sujet ? Ou bien souhaitez-vous simplement parler du système, qui impose de s’intégrer dans un certain groupe, un modèle, qu’il soit totalitaire ou démocratique, et qui exige, pour s’intégrer dans ce système, d’acquérir un certain type de connaissances, en tant qu’ingénieur, philosophe, professeur, homme d’affaires, journaliste ou prêtre, etc. ? Le rôle de l’enseignant est de vous informer, vous, l’étudiant ; et l’étudiant, par une répétition constante et par l’étude, acquiert ces connaissances dans son esprit et les utilise plus tard dans la vie. C’est ce que nous appelons l’apprentissage. Alors, quelle est la question ? Que doit faire un élève compte tenu de l’environnement, de l’écologie, etc. ; que doit-il faire ? Doit-il se contenter d’étudier certaines matières ou doit-il apprendre le mouvement de la vie dans son ensemble, qui est essentiellement la relation entre l’homme et l’homme, n’est-ce pas ? Seriez-vous d’accord avec cela ?
AB : Je pense que la relation entre l’homme et l’homme devrait être élargie à celle entre l’homme et la nature, et non pas se limiter à l’homme et l’homme.
K : L’homme et la femme ?
AB : L’homme et tout le reste, pas seulement l’homme et l’homme. L’homme et la nature…
K : L’homme et la nature, l’homme et l’univers, l’homme et les cieux — pas le ciel chrétien —, l’homme avec toutes ses relations à la nature, à l’univers, etc. Nous semblons négliger cet aspect et nous nous contentons d’acquérir des connaissances dans toutes ces disciplines variées que sont les différentes matières. Est-ce bien cela ?
LC : Je pense que cela tend à se produire dans la mesure où nous sommes tellement absorbés par l’apprentissage de ce qui est dans un livre, afin de bien réussir un examen et d’obtenir un A, que nous ne voyons pas ce qui se passe autour de nous dans l’univers.
K : Pourquoi ?
LC : Parce que c’est [ce qu’]on nous dit être important. Il est important que nous obtenions de bonnes notes à l’école, de trouver un bon emploi à la sortie de l’école, et ce sont là les objectifs…
K : Ainsi, nous accordons une grande importance à la sécurité. Au conflit physique. Au plaisir physique, au bien-être physique, et dans une certaine mesure, peut-être même davantage, nous négligeons l’autre aspect, n’est-ce pas ? Seriez-vous d’accord avec ça ? Alors, quelle est la question suivante ?
LC : Alors comment changer la relation entre l’étudiant et l’enseignant pour qu’au lieu d’avoir un enseignant debout devant une classe qui dit : « Bon, voilà ce qu’il faut apprendre dans ce livre. Ça va être dans l’examen. C’est ce qu’il faut pour avoir un A ». Comment transformer cela en quelque chose qui nous soit plus profitable ? [De sorte] que nous apprenions non seulement ce qui est dans le manuel, mais aussi comment cela s’applique et comment d’autres choses s’appliquent ?
K : Je ne vous suis pas tout à fait.
LC : Alors, laissez-moi reformuler la question. Comment s’y prendre pour changer la relation entre l’étudiant et l’enseignant afin que les étudiants puissent bénéficier d’un processus d’apprentissage plus individualisé et se contenter de faire appel à l’enseignant pour obtenir des conseils en cours de route ?
K : Devrions-nous discuter de ce qu’est un enseignant ? Quelle est la fonction d’un enseignant ? Et quelle est sa relation avec l’élève ? Je ne sais pas ce que vous voulez savoir.
BP : D’accord.
K : Non, pas d’accord. Ce n’est pas ce que je propose, c’est ce que vous proposez.
LC : Je pense que ce serait une bonne idée. Peut-être devrions-nous discuter de ce que c’est actuellement et de la manière dont nous pourrions la modifier.
CG : Je pense qu’un enseignant dans l’enseignement public transmet des connaissances aux élèves et que c’est là sa fonction : veiller à ce que l’élève acquière toutes les connaissances jugées nécessaires pour lui.
K : Donc, vous mettez l’accent sur les connaissances, c’est ça ?
CG : Oui. Absolument.
K : Le savoir est nécessaire, n’est-ce pas ? Si l’on veut devenir architecte, il faut avoir des connaissances. Alors, sur quoi nous débattons-nous ?
BP : Eh bien, je pense que nous sommes d’accord pour dire que les plaisirs matériels et le confort ne sont pas tout… et comment acquérir des connaissances de telle sorte que des aspects autres que la connaissance ne soient pas exclus.
K : Demandez-vous quelle place occupe la connaissance dans la vie ? Quelle place occupe-t-elle dans la relation [de] l’homme [avec] l’homme, de l’homme [avec] la nature, de l’homme [avec] l’univers, et ainsi de suite ? Demandez-vous si l’homme peut être transformé par la connaissance ? Est-ce bien cela que vous demandez ?
BP : Je ne pense pas…
K : Non. Alors, que demandez-vous ?
BP : Nous essayons de découvrir une manière, pour nous qui recherchons la connaissance, de devenir également des chercheurs de ce qui n’est pas la connaissance.
K : Ah, maintenant, vous entrez dans quelque chose de totalement différent.
CG : Non, c’était la question, au départ.
BW : C’est la première partie de ma question.
K : Évidemment.
BW : D’accord. Alors, ne faisons-nous pas des comparaisons lorsque nous attribuons des notes en classe ?
K : On compare un A à un B, un B à un C, et ainsi de suite ?
BW : Oui.
K : Cela engendre des conflits, n’est-ce pas ? De la jalousie, une certaine hostilité, etc.
BW : Exactement. Alors, faudrait-il supprimer les notes parce qu’elles créent des conflits ?
K : L’étude nous informe […] dans une discipline particulière, sans comparaison. C’est bien ce que vous demandez ? Sans notes, sans examens, sans passer par tout le reste. Devrions-nous nous débarrasser de tout cela ?
BW : Oui.
K : Peut-on le faire ? Bien sûr que c’est possible. Mais tout le système repose là-dessus, n’est-ce pas ? De sorte que cette comparaison engendre, fondamentalement, de la violence. Et la société d’aujourd’hui est menacée par la violence.
BW : Mais la comparaison engendre-t-elle toujours des conflits ? Ne pourrait-elle pas engendrer une force positive ou utile ?
K : Que voulez-vous dire par « comparer » ?
BW : A par rapport à B.
K : A et B. Que se passe-t-il quand on compare A à B ? Quand je me compare à vous, en me disant que je suis plus intelligent, plus brillant, plus beau, etc. Que m’arrive-t-il quand je me compare à vous ?
BW : Il y a conflit.
K : Pas seulement un conflit.
LC : Vous supposez que vous êtes meilleur et que vous n’avez pas besoin de travailler aussi dur. Que vous pensez : que je suis déjà meilleur et que je n’ai pas besoin de travailler aussi dur. Au lieu de vous comparer à ce que vous pourriez être, vous vous comparez à quelqu’un d’autre.
K : Vous essayez de devenir meilleur, n’est-ce pas ?
CG : Dans la comparaison, vous avez un idéal et vous devez décider lequel est le plus proche de l’idéal, A ou B.
K : Oui. Donc, vous avez un idéal et vous vous comparez constamment à cet idéal sans jamais l’atteindre. C’est évident, n’est-ce pas ? Cela engendre un conflit, n’est-ce pas ? Une lutte constante [ou] une toujours renouvelée, pour être cela, pour devenir cela. Et le monde entier fait cela.
BW : Mais est-ce toujours une mauvaise chose ? Disons que je voulais avoir autant de connaissances que…
K : Que le Dr Bohm ?
BW : Oui. Disons que je veuille devenir aussi instruit que lui, qui est mon idéal, et que je m’efforce d’y parvenir, n’y a-t-il pas un intérêt à avoir un objectif ?
K : Très bien. Tant que vous voulez devenir comme quelqu’un d’autre qui est beaucoup plus érudit, plus savant, qui a un meilleur emploi ou une meilleure position, plus de prestige, d’argent, de pouvoir, vous essayez de lui ressembler. Alors, que se passe-t-il en ce qui vous concerne ? Vous ne faites que l’imiter, n’est-ce pas ?
BP : On finit par se sentir insuffisant soi-même.
K : Vous essayez de devenir comme lui. Pourquoi ?
BP : Parce que vous avez l’impression, que d’être comme lui vaut davantage la peine que d’être vous-même.
K : Continuez, pourquoi ? Pour la position, le pouvoir ?
BP : Quelles que soient les raisons, vous essayez de lui ressembler.
K : Tout cela est impliqué là-dedans… la position, le prestige, la renommée, la notoriété, l’argent, une maison plus grande, une voiture plus grande, plus de confort, le rang et tout le reste. C’est ce que vous voulez ? Alors, poursuivez-le. Pourquoi vous donnez-vous la peine d’en discuter ?
BP : Je crois que nous avons perdu le fil quelque part.
K : Cela ne vous plaît pas vraiment.
BP : En supposant que l’enjeu fût la connaissance ; en d’autres termes, que nous voulions être aussi cultivés qu’une certaine personne parce que nous avions décidé en nous-mêmes que ce serait suffisamment cultivé, en tant qu’objectif temporaire, cela ne vaudrait-il pas la peine d’être envisagé comme une perspective d’avenir, comme un critère d’évaluation ?
K : Pourquoi voulez-vous avoir un critère de mesure ?
BP : C’est une autre question.
CG : Pour savoir que vous y êtes arrivé.
K : Je me mesure toujours à vous, n’est-ce pas ? Vous êtes l’idéal, très brillant, intelligent, etc. Dans ce processus, que se passe-t-il ? Allons-y étape par étape. Que se passe-t-il dans ce processus ?
BP : On se fixe un objectif.
K : Oui. J’essaie d’être comme vous.
BP : Et vous remarquez que vous n’y êtes pas. Et puis, pour y arriver, pour vous motiver à y parvenir, vous décidez que là où vous en êtes, ce n’est pas assez bon.
K : Oui, mais pourquoi décidez-vous cela ? Sur quels fondements, sur quelle base, quel est le motif, quelle est l’intention derrière ce qui sous-tend cette décision ?
BP : Cela vous donne l’élan dont vous avez besoin pour atteindre votre objectif, quel qu’il soit.
CG : Et pourquoi voulez-vous y parvenir ?
BP : Exactement. C’est une étape du processus.
LC : Quand vous y arrivez, vous trouvez un autre objectif que vous voudriez atteindre. S’il y a quelqu’un de meilleur, alors vous voudrez être meilleur.
K : Donc, si je me compare à vous, et que j’essaie de vous ressembler en termes de connaissances et dans tous les autres domaines, et que, plus tard je trouve quelqu’un d’autre qui est encore meilleur, je continuerai ainsi. Je peux continuer à comparer, à comparer et à lutter pour ressembler à quelqu’un d’autre. Pourquoi ?
LC : Parce que vous n’êtes pas heureux avec vous-même.
K : Si vous étiez heureux, compareriez-vous ?
LC : Non.
K : Alors pourquoi n’êtes-vous pas heureux ?
LC : Parce que vous comparez.
K : Se comparer aux autres détruit-il le bonheur ?
LC : Oui, parce que si vous ne compariez pas, si vous ne disiez pas : « J’aimerais être meilleur », ou ne considériez pas cela comme meilleur en pensant que vous aimeriez être là, parce que « là où je suis, ce n’est pas assez bien ».
K : Cette quête constante de m’améliorer par comparaison rend ma vie misérable.
AB : À moins que vous ne vous compariez à quelqu’un que vous ne considérez pas aussi bon que vous…
K : Nous ne faisons jamais, jamais cela. Donc, en fait, vous fuyez de vous-même, n’est-ce pas ? Seriez-vous d’accord avec cela ?
BW : Dans notre système d’enseignement public, le système de notes instaure un niveau de comparaison et ce que les élèves essaient d’obtenir, c’est un A. Est-ce une mauvaise chose parce que cela les oblige à essayer d’être quelque chose qu’ils ne sont pas ? Parce qu’ils ne sont pas tous des élèves qui ont des A et que cela les oblige à en obtenir un.
K : Vous poseriez-vous la question : « Pourquoi comparons-nous ? » Quelle est la motivation derrière cette comparaison ?
AB : Cela a eu un effet circulaire. Une pensée m’est venue à l’esprit pendant que nous en discutions : que se passerait-il si tout le monde cessait de se comparer ?
K : Que se passerait-il ? Prenez une minute pour réfléchir à ce qui se passerait si vous ne compariez pas.
BP : Vous seriez heureux là où vous êtes.
K : Vous partiriez de là où vous en êtes.
BP : Exactement.
K : Alors pourquoi ne le faites-vous pas ? Pourquoi ne faites-vous pas cela ?
BP : La pensée continuait : si vous faisiez ça, vous n’iriez jamais nulle part.
K : Où voulez-vous arriver ?
BP : Et la pensée derrière cette pensée était que, par comparaison, tout le monde devrait être quelque part où il n’est pas, ce qui signifie…
K : Ce qui signifie quoi ?
BP : Qu’il y a là un cercle vicieux. Vous devez comparer parce que vous vous êtes déjà comparé et que vous n’êtes pas là où vous voulez être ; vous devez donc faire une comparaison pour y parvenir.
K : Mais pourquoi voulez-vous y parvenir ? Vous n’avez pas répondu à ma question. Êtes-vous insatisfait de ce que vous êtes ?
BP : Dans ce cas précis, parce que vous avez déjà accepté une comparaison.
K : Après tout, votre école est un lieu d’apprentissage, pas un lieu où l’on apprend à être meilleur que quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? Êtes-vous d’accord avec cela ? C’est un lieu d’apprentissage.
LC : Mais pas dans le système que nous avons actuellement.
K : Oublions le système un instant. C’est un lieu d’apprentissage. On y apprend non seulement des matières scolaires, mais aussi tout ce qui concerne la vie. Aujourd’hui, nous mettons l’accent sur l’aspect scolaire et négligeons l’autre aspect. Êtes-vous d’accord avec cela ? Alors, que feriez-vous ?
LC : Il faut changer…
K : Non, ne changez rien. Que feriez-vous ? Ne parlez pas de changer le système.
LC : Non, changez les priorités.
K : Vos priorités en tant qu’étudiant ?
LC : Sur les matières scolaires ?
K : Non seulement sur les matières académiques, mais aussi sur toute la vie. Vous savez, la relation avec l’univers, avec les autres, avec la nature, avec tout.
AB : Une grande partie des études nous aide effectivement à mieux comprendre notre relation à l’univers, à nous-mêmes et aux autres.
K : Vraiment ? Cette relation est-elle théorique ?
LC : Je dirais que oui.
BP : Je pense qu’il est rare qu’une salle de classe vous donne un aperçu quelconque des secrets les plus profonds de la vie.
K : Alors, la connaissance théorique est-elle une relation réelle ? Et, en théorie, je devrais aimer toute l’humanité. Mais je ne l’aime pas. Alors, qu’est-ce qui est le plus important, la théorie ou la réalité ?
BP : Évidemment, la réalité.
K : Alors, que devons-nous faire, en tant qu’élèves, lorsque nous sommes confrontés au système et à l’enseignant, lorsque nous voulons apprendre ce qu’est la vie dans son ensemble ? Pas de manière théorique, pas auprès d’un philosophe ou d’un psychologue, avec leurs théories et leurs idéaux, mais nous voulons découvrir comment vivre ?
AB : Je ne pense pas que vous puissiez apprendre cela d’un enseignant à l’école.
K : Vous ne le pouvez pas. Pouvez-vous apprendre d’un enseignant ?
AB : Vous pouvez apprendre de l’expérience.
BP : Vous pouvez apprendre d’une personne qui se trouve être enseignant dans le système.
K : Mais attendez. Elle vient de dire que vous apprenez de l’expérience, n’est-ce pas ?
AB : De sa propre expérience.
K : De votre propre expérience ou de celle des autres ?
LC : Vous pouvez observer cela et en apprendre, mais je pense qu’on apprend davantage de sa propre expérience. Vous pouvez dire que vous ne voulez peut-être pas suivre exactement cette voie et choisir de faire quelque chose de différent.
K : Allons-y question par question. Elle dit que nous pouvons apprendre par l’expérience ; l’expérience que vous avez acquise directement, ou celle que d’autres ont vécue. Apprenez-vous quelque chose de l’expérience ?
AB : Oui. Comment appliquer cette expérience à une autre situation qui se présentera à l’avenir.
K : Donc, vous faites l’expérience de certaines actions et relations — et cela devient un souvenir.
AB : Oui.
K : Et c’est à partir de ce souvenir que vous agissez.
AB : Oui.
K : Est-ce que c’est ça, la relation ?
LC : Non. C’est simplement une réaction automatique issue de notre expérience passée.
K : Vous êtes dans une école ; l’école est un lieu où vous apprenez.
AB : Oui.
K : Là, vous apprenez énormément, vous acquérez beaucoup de connaissances sur l’univers, sur vous-même, sur les mathématiques, la physique, etc. Et vous dites : « C’est par l’expérience, l’expérience personnelle, que je vais apprendre ». Qu’entendez-vous par là ? Avancez-y pas à pas. Procédez lentement. « J’apprendrai en tuant des gens ». C’est une expérience, n’est-ce pas ?
AB : Oui, mais vous pouvez prendre l’expérience d’autres personnes et utiliser leurs expériences, pas seulement les vôtres.
K : Alors, où allez-vous tracer la ligne ?
AB : Que voulez-vous dire par là ?
BP : À quel moment une expérience est-elle tellement distillée qu’elle devient une connaissance théorique plutôt qu’une expérience directe ?
K : La connaissance est-elle le fondement des relations ? Je vous connais par l’expérience, et cela a été emmagasiné dans mon cerveau comme connaissance, et j’agis en fonction de cela. Qu’est-ce que cela signifie ? Que je ne vous connais pas.
LC : Cela signifie simplement que vous utilisez la connaissance comme fondement de votre relation.
K : Je vous demande donc : que se passe-t-il lorsque vous avez une relation fondée sur la connaissance ?
LC : Vous agissez sur des choses qui se sont produites dans le passé.
K : Oui, vous agissez conformément à quelque chose qui s’est passé hier. Ainsi, vous vivez dans le passé. Et c’est ça, la connaissance. Alors, qu’essayez-vous de vous dire les uns aux autres ? Vous allez à l’école, au lycée, à l’université où l’on vous enseigne des matières académiques, et vous utilisez ces connaissances, habilement ou maladroitement, pour le reste de votre vie dans votre travail, votre carrière, votre profession (par exemple, si vous êtes menuisier, mathématicien, etc.), et vous appliquez des connaissances similaires en matière de relations.
LC : Oui.
K : Alors, que se passe-t-il dans une relation stérile ?
BP : Il y a très peu de relation.
K : Êtes-vous jamais en relation ?
BP : Vous l’étiez à un moment donné.
K : J’étais à un moment donné en relation avec vous, ce qui est devenu un souvenir, et ce souvenir agit maintenant. Que se passe-t-il alors ? Approfondissez cela, monsieur, poursuivez.
LC : Vous n’obtenez aucune interrelation si vous agissez toujours en fonction de la connaissance des relations passées. La relation ne se développe pas.
K : Il n’y a donc pas de relation, n’est-ce pas ?
AB : Il ne reste qu’une connaissance du passé.
K : Que se passe-t-il donc dans cette relation ?
LC : Rien.
K : Non. Il se passe beaucoup de choses, pas rien du tout.
LC : D’accord. Alors, elle reste simplement la même.
AB : Non, ce n’est pas vrai. On acquiert davantage de connaissances au fur et à mesure.
K : Pourriez-vous approfondir un peu la question ?
AB : Eh bien, lorsque vous…
K : Regardez. Je suis en relation avec vous et ma relation avec vous repose sur certains souvenirs, certaines images. Et j’agis à partir de ces images, de ces représentations, de ces connaissances, dans ma relation avec vous. Que se passe-t-il alors ? Et vous avez la même chose à mon égard : des images, des connaissances, des souvenirs et des représentations, comme j’en ai à votre sujet. Que se passe-t-il alors ?
BP : N’est-ce pas, au fond, que chacun est en relation avec lui-même ?
K : Ce qui signifie quoi ? Continuez, monsieur. Qu’est-ce que cela signifie ? Enquêtez.
BP : Vous empêchez l’autre d’entrer en relation avec vous.
K : Ce qui signifie que vous n’êtes jamais en relation avec l’autre. Alors, en quoi consiste ce genre de relation ? Je dois posséder des connaissances si j’étudie les mathématiques. Toute la nature et la matière des mathématiques. Sinon, il ne peut y avoir d’entité. Cela préexiste, et ainsi de suite. Je dois connaître la langue, le sens des mots si je veux bien écrire ou bien parler. Pour conduire une voiture, faire du vélo, être un bon menuisier, etc., la connaissance est nécessaire. Or, je découvre que, dans ma relation avec un autre être humain, celle-ci repose sur les connaissances que j’ai acquises au sein même de cette relation. Ainsi, ces connaissances présentes dans la relation font obstacle à une véritable relation. Que dois-je faire alors ? Les connaissances sont nécessaires à un certain niveau, et je continue à en acquérir davantage à votre sujet et au sujet des autres, ce qui, par conséquent, empêche une véritable relation de s’établir.
LC : Oui.
K : Alors, que dois-je faire ?
BP : Dans toutes les catégories que vous avez citées où la connaissance est nécessaire, j’ai remarqué que la relation n’apparaît dans aucune d’entre elles.
K : Mais vous avez… toute ma réaction consiste à accumuler des souvenirs, à acquérir des connaissances au sein de notre relation.
BP : Et la connaissance n’est souhaitable et nécessaire que lorsqu’il n’y a pas de relation.
K : Continuez et enquêtez un peu plus. Vous êtes un étudiant. Vous apprenez l’un de l’autre. Continuez. Que dois-je faire pour prendre conscience que, dans ma relation avec vous, j’ai acquis des connaissances à votre sujet, des connaissances qui constituent ma vision, mon image, mon concept de vous, et que, à partir de là, j’agis et vous faites exactement la même chose ? Que se passe-t-il alors ?
LC : Eh bien, comme quelqu’un l’a dit tout à l’heure, vous réagissez à un souvenir.
K : Oui. Alors, que se passe-t-il ?
BW : Vous agissez de manière indépendante et en dehors de la relation.
K : J’agis selon l’image, la représentation, le concept que j’ai de vous. Et vous agissez de la même manière en fonction de votre image, votre représentation, votre concept de moi, n’est-ce pas ? Que se passe-t-il alors ? Examinez cela. Je me suis forgé une image de vous, une représentation, un sentiment, une sensation, tout le reste, et vous avez fait de même à mon égard. Alors, que se passe-t-il ?
LC : Que se passerait-il si…
K : Vous ne construisiez pas une image.
LC : Eh bien, supposons que je ne construise pas d’image. Que se passerait-il si, par exemple, j’avais rencontré Tonia il y a une semaine, et qu’aujourd’hui, lorsque je commence à lui parler, je lui parle comme si je n’avais pas d’image, de représentation ou de souvenir à son sujet ?
K : Vous a-t-on déjà présenté à moi ?
LC : Non. Je vous reconnais et je sais qui vous êtes et où je vous ai rencontré, mais je ne réagis pas au souvenir, en dehors de cela. Vous utilisez la connaissance dans la mesure où elle permet de reconnaître quelqu’un, puis vous la mettez de côté à partir de là et vous acquérez une nouvelle connaissance.
BW : Eh bien, que se passe-t-il si vous ne créez pas une image dès le départ ? Et si vous ne créez pas de représentation mentale ?
K : Que se passe-t-il si vous n’avez pas d’image ?
BP : Si vous ne créiez pas une image, il faudrait vous présenter chaque fois.
K : Que se passe-t-il, monsieur ?
BW : Et si vous aviez simplement une connaissance de l’apparence physique sans l’étiqueter comme étant une personne ou une autre ?
K : Pourquoi me posez-vous la question ? Découvrons-le ensemble.
LC : Nous avons toujours nos souvenirs et nous en avons besoin dans la mesure où ils permettent de reconnaître quelqu’un, mais je pense que, lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous ne portons pas de jugements sur sa façon de réagir à certaines choses ou sur le type de personne qu’il est, et nous n’avons simplement qu’une image.
K : Supposons que vous me blessiez, par une parole, par un geste, en me giflant. Je me fais une image de vous, une image très forte. Et je me ferais aussi une image de vous si vous étiez très gentil avec moi. Si vous me blessez, j’aurai une mauvaise image. Et à cause de ces images, je réagis envers vous, n’est-ce pas ?
BP : Et dans une certaine mesure, c’est une bonne chose.
K : Dans une certaine mesure vous dites que c’est une bonne chose ?
BP : Oui. Parce que cette image vous empêche de vous faire gifler une deuxième fois.
K : Dans une certaine mesure, lorsque vous me blessez, je garde ce souvenir, mais que se passe-t-il si je garde ce souvenir ?
LC : Eh bien, s’il vous a blessé, vous l’évitez.
K : Je l’évite. Mais je vais aussi être blessé par vous, par quelqu’un d’autre. Donc, je dois éviter tout le monde si je ne veux pas être blessé.
LC : Non, vous devez éviter les situations.
K : Alors je me tourne vers Jésus.
AB : Peut-être devriez-vous simplement éviter non pas la personne, mais les situations dans lesquelles vous seriez blessé.
K : N’est-ce pas ce que nous faisons, en réalité ? Je ne veux pas souffrir parce que j’ai appris de ce souvenir de blessure et, par principe, je ne veux plus être blessé. Ce qui signifie que j’ai acquis une connaissance de la blessure et que je conserve cette connaissance, et elle va m’empêcher d’avoir une relation avec quiconque pourrait me blesser.
BP : C’est-à-dire n’importe qui.
K : C’est-à-dire tout le monde.
LC : Et si vous faites cela, alors vous passez à côté des gens agréables, des gens dont vous aimez la compagnie.
K : Y a-t-il quelqu’un au monde qui ne va pas me blesser, y compris ma mère, ma femme, mon mari ? Non. Alors que dois-je faire ?
AB : Vous ne réagissez pas aussi fortement au fait d’avoir été blessé une seule fois. Vous n’évitez pas tout le monde simplement parce que vous avez été blessé.
K : Que dois-je faire ?
AB : Aborder chaque situation…
K : Alors, je me retire, sans aucun doute ? Ainsi, la connaissance m’a aidé à me retirer de la vie, des relations.
AB : D’autres connaissances pourraient vous aider à vous ouvrir, si quelqu’un est gentil avec vous.
K : Alors, mes seuls amis devraient être ces personnes qui me flattent, celles qui m’ont fait passer un moment agréable, et éviter tous les autres.
LC : Non, parce que vous devez aussi apprendre comment réagir envers eux.
K : Bien sûr. Alors que dois-je faire ? Vous passez à côté de l’essentiel. La connaissance m’a poussé à me replier sur moi-même.
LC : Alors, vous vous éloignez de la connaissance.
K : Non, voyez ce que j’ai fait. J’ai acquis des connaissances en mathématiques, sur la façon de faire du vélo, et ainsi de suite, et j’ai aussi acquis des connaissances dans mes relations.
LC : Oui.
K : Donc, je fonde mon action sur la connaissance. Dans mes relations, je pourrais devenir ingénieur. Ainsi, la connaissance est la base de mon action, dans la relation aussi bien que dans l’activité architecturale.
BP : Et, dans un cas, c’est approprié.
K : Dans un cas c’est approprié ?
BP : Et, dans l’autre, cela ne l’est pas.
K : Non, cela ne l’est pas. Maintenant, est-ce une théorie ? Ou est-ce ainsi, en réalité ?
AB : C’est une théorie.
K : C’est une théorie, alors que se passe-t-il ?
LC : Rien. Nous avons simplement une théorie.
K : C’est exact. Rien ne se passe.
LC : Alors comment passe-t-on d’une théorie à la mise en pratique de sa réalité ?
K : Pourquoi avez-vous une théorie ? Allez-y lentement. Pourquoi avez-vous une théorie lorsque vous voyez le fait que, dans une direction, la connaissance est nécessaire, et, dans l’autre, elle est inappropriée, voire dangereuse ? Pourquoi en faites-vous une théorie ?
AB : Afin de l’appliquer.
BP : Une théorie ne peut être appliquée qu’à la connaissance. Et ce qui est requis, c’est quelque chose qui peut être appliqué à la réalité. En d’autres termes, une théorie ne s’applique qu’à d’autres théories.
K : Pourquoi avez-vous des idéaux ? Pourquoi avez-vous des théories ? Pourquoi avez-vous des concepts ?
CG : Afin que nous puissions nous comparer aux autres.
K : Nous revenons à la même chose.
BP : Ce sont des outils pour agir, les concepts et les théories et…
K : Oui. Pourquoi les avez-vous ?
CG : Afin que nous puissions être différents de ce que nous sommes en ce moment.
K : Approfondissez la question, monsieur, entrez-y. Ne théorisez pas à ce sujet. Les chrétiens ont une théorie : « aimez-vous les uns les autres ». C’est une théorie très ancienne ; avant même que le Christ ne soit connu, elle existait en Inde et parmi les Chinois. Or, c’est une théorie. Elle n’a aucune réalité effective et n’a vraiment aucun sens.
LC : Non. Je pense qu’elle en a un. Parce qu’il arrive quelque chose à quelqu’un, peut-être qu’il est blessé, et il peut vouloir éviter cette personne.
K : Non, nous parlons de théories.
LC : D’accord. Alors, ils se souviennent de la théorie. Je suis censé aimer tout le monde et je ne le fais pas, mais peut-être que je pourrai m’efforcer d’y parvenir. Je dois aller vers cette personne et changer cette relation.
AB : Si vous n’aviez pas cette théorie, alors vous iriez simplement de l’avant et éviteriez cette personne.
BP : Mais cela aussi pourrait être une théorie.
LC : Pourquoi ?
BP : Vous formeriez une théorie selon laquelle vous devriez éviter cette personne.
LC : Mais vous la mettriez en pratique. Ce serait une réalité effective lorsque vous évitez cette personne.
K : Pourquoi ne traitez-vous pas avec la réalité effective plutôt qu’avec des théories ?
AB : Afin de changer la situation.
K : La réalité effective est qu’il y a de la violence, n’est-ce pas ? Vous n’avez aucune théorie à ce sujet.
BP : La théorie peut vous aider à traiter avec la réalité effective.
K : Le fait-elle ?
BP : Pas si vous oubliez qu’il y a une réalité effective derrière la théorie.
K : La théorie est que l’homme est devenu de plus en plus violent. C’est un fait. Traitez avec le fait, non avec la théorie. La théorie dit : « ne soyez pas violent ». Lorsque vous êtes violent, la théorie n’a absolument aucune place. Ce qui a une place, c’est votre violence. Alors, abandonnez toutes les théories et attaquez-vous à ce qui existe.
LC : Mais ne pouvez-vous pas utiliser la théorie pour l’attaquer ? Ne pouvez-vous pas dire que ceci est un but, puis avancer vers ce but ?
K : Un but ?
LC : Disons que le but est de ne pas être violent, et vous êtes violent, alors vous faites des efforts pour changer ce que vous êtes et, en fait, atteindre ce but.
K : Comment traiterez-vous la violence sans théorie ? Continuez. Voyez à quel point vous êtes conditionné à toujours avoir des théories. Une théorie n’a aucune valeur lorsque vous êtes confronté à quelque chose de concret. Alors, comment allez-vous, n’ayant aucune théorie, traiter avec le fait de la violence ?
BP : Avec un autre fait.
K : Quel est l’autre fait ?
BP : La non-violence.
K : Est-ce un fait, lorsque vous êtes violent ?
LC : Vous n’êtes pas toujours violent.
K : Lorsque vous êtes violent, ai-je dit.
LC : D’accord.
BP : Ainsi, la seule manière de traiter avec une réalité effective est de traiter avec la réalité effective elle-même.
K : Comment observerez-vous la réalité effective sans théorie ? (Long silence) Vous voilà donc bloqués. Maintenant, voyez ce que vous avez fait. Vous êtes conditionnés, vous êtes programmés dans un monde de théories. Et vous avez vécu avec des théories. Vous vivez avec des non-faits. Vous vivez dans une sorte de monde de rêve. Et il vous est très difficile de vous en détacher et de regarder les faits. Maintenant, nous apprenons, nous n’acquérons pas de connaissances, nous apprenons. De quelle manière observons-nous le fait, sans théorie ? Cela signifie que nous mettons complètement de côté les théories.
LC : Si vous observez la violence…
K : Comment observez-vous la violence ? C’est là le point. Pouvez-vous observer… écoutez-moi simplement… pouvez-vous observer si vous avez une théorie à son sujet, si vous avez un idéal qui dit qu’il ne faut pas être violent ?
LC : Non.
K : Vous ne pouvez pas observer cela, n’est-ce pas ? Alors, allez-vous mettre cela de côté ? Vous apprenez. Allez-vous libérer votre esprit de la théorie selon laquelle vous ne devriez pas être violent alors que vous êtes violent ? Et regarder ce fait. Maintenant, comment regardez-vous la violence ? Comment observez-vous cette violence ? Si vous observez cette violence…
LC : Ne l’observez-vous pas comme étant acceptable ?
K : Quoi ?
LC : Si vous n’avez pas de théorie selon laquelle vous ne devriez pas être violent, et que vous êtes violent, et que vous observez cela, alors cela ne serait-il pas acceptable ? Parce que vous n’avez aucune théorie qui dit que vous ne devriez pas être violent.
K : Regardez-la. Regardez la violence. Je vous frappe. Vous me frappez. C’est cela la violence. Comment regardez-vous cette violence ? Comment l’observez-vous ? Comment observez-vous cette réaction que vous appelez violence ?
LC : Avec la violence. Parce que si je vous frappe et que vous me frappez…
K : Vous voyez, nous sommes en train d’apprendre non seulement les mathématiques et la physique, mais aussi à traiter un fait dans la relation, sans théorie, sans idéal, sans imaginer que cela ne devrait pas être. Êtes-vous d’accord avec cela ? Pouvez-vous le faire ? Voyez comme c’est difficile. Maintenant, allez-y un peu lentement. Vous avez été entraînés, programmés, par des théories, des idéaux, des « il ne faut pas », des « on ne doit pas », tout cela. Maintenant, pouvez-vous être libres de tout cela et observer ? Parce que, si vous ne pouvez pas observer la violence, vous ne pouvez rien y faire. Mais si vous l’observez avec vos théories, avec vos conclusions, alors vous imposez à la violence un non-fait. Êtes-vous d’accord avec cela ? Non. Vous n’avez pas compris.
LC : Si vous observez…
K : Pouvez-vous observer la violence sans la réprimer ? Sans la fuir ? Sans dire : « je dois la changer » ? L’observer simplement. Vous apprenez. Pouvez-vous l’observer avec un esprit libre de regarder, non seulement la violence, mais tout dans la vie ? Pouvez-vous être libre de regarder ?
LC : Pas avec les théories.
K : Quoi ?
LC : Pas avec toutes les théories.
K : Pouvez-vous briser le schéma ?
BP : Oui. Mais comment ?
K : Attendez. D’abord, pas « comment ». Le schéma que nous avons appris, qui a été transmis, qui est notre tradition, notre éducation, qui est tout, notre connaissance, selon lequel nous ne pouvons fonctionner qu’avec des théories acquises en tant que savoir, ne fonctionne pas quand nous sommes confrontés à un fait. Iriez-vous jusque-là ? Vous êtes sceptiques, c’est bien.
BP : Le savoir n’est-il n’est pas un bon guide pour voir…
K : C’en est-il un ? C’en est-il un ? Ne dites pas « c’en est un ». Découvrez d’abord : est-ce un guide ?
BP : Il semble que oui.
K : Nous avons eu des recommandations depuis 5 000 ans : ne tuez pas votre voisin. C’était déjà dans l’Inde ancienne, en Chine, bien avant le Christ ; les Égyptiens y croyaient, etc. Ne pas se tuer les uns les autres a été notre guide. Et pendant 5 000 ans, nous avons eu des guerres chaque année. Alors pourquoi des lignes directrices ?
BP : Sans cette règle qui dit que nous ne devons pas être violents, comment saurions-nous changer la violence une fois que nous en avons vu les conséquences ?
K : Vous me frappez. Pourquoi devrais-je avoir une théorie là-dessus ? Vous m’avez frappé. Je ressens la douleur.
BP : Mais si je n’avais pas de théorie selon laquelle c’est mal…
K : Et moi, je n’ai aucune théorie, j’ai de la douleur.
BP : Sans théorie, voudriez-vous l’arrêter ?
K : Pourquoi ?
LC : Vous devez aimer la douleur.
BP : C’est allé plus loin que ce que je voulais dire.
K : Écoutez, pour vous, la théorie est extrêmement importante, pour moi, elle ne l’est pas. Je n’ai pas de théorie. Je n’ai aucune croyance.
AB : Si les gens n’avaient pas eu ces théories il y a 5 000 ans, même s’ils faisaient encore des guerres, il y aurait quand même eu plus de violence et de meurtres qu’il n’y en a pas eu.
K : Bon. Alors, comment dois-je m’en occuper ? Je suis éducateur. Supposons que je sois votre éducateur, et que je trouve la violence si répandue. Que dois-je faire ? Vous êtes mes étudiants. Et vous aussi êtes violents.
AB : Je dis que la théorie a eu des effets positifs. La théorie dit que nous ne devrions pas nous entre-tuer.
K : A-t-elle eu des effets positifs ? Où ça ?
AB : Il y a toujours eu des guerres, mais je pense qu’il y aurait davantage de meurtres sans cette théorie.
K : Vraiment ?
AB : Oui.
K : Mon fils est tué, n’est-ce pas ? Et je pleure. La théorie a-t-elle une place là-dedans ? Vous m’avez tué, mon fils ou quelqu’un, parce que vous aimez votre nation, quelle que soit la nature de cet « amour ». C’est une théorie, certes.
BP : Mais si vous souffrez de la mort de votre fils, que faites-vous alors ? Que devriez-vous faire pour surmonter cette douleur ?
K : Voilà justement la question. Je vous demande : que feriez-vous sans théories ? Vous continuez dans le même vieux schéma.
LC : Si vous n’aviez pas de théorie…
K : Avez-vous une théorie ? Venons-en là. Avez-vous une théorie ?
LC : Oui.
K : Pourquoi avez-vous une théorie sur la violence, en prenant cet exemple ? Pourquoi ?
LC : Pourquoi ai-je cette théorie ?
K : Oui, pourquoi ? Celle selon laquelle il ne faut pas être violent. Que la violence est inutile.
LC : Parce que j’ai accepté cette théorie.
K : Pourquoi ?
LC : Pourquoi l’ai-je acceptée ?
AB : Parce qu’il y avait de la douleur quand il y avait violence, et vous ne voulez pas qu’elle revienne.
CG : Alors, le cours de l’action devient l’idéal de ce qu’il faut faire pour que la douleur ne revienne pas.
K : Vous avez accepté cela pour ne pas souffrir. Vous…
CG : Une théorie cause la douleur, et l’autre est acceptée pour ne pas la revivre.
K : Très bien. Ce qui veut dire quoi ? J’ai accepté une théorie pour ne pas souffrir, n’est-ce pas ? Mais je souffre. Vous m’avez frappé. Écoutez, monsieur, laissons cette pensée un instant. Le monde croit en Dieu, ce qui relève du savoir. Pourquoi faut-il croire en cela ? Pourquoi devrais-je croire en Dieu ? Nous parlons de croyance, je prends cela comme exemple. Je crois, j’ai la foi, pour quoi faire ? Pourquoi devrais-je avoir ces deux choses?? Est-ce une forme de protection de soi ?
AB : Oui. Ainsi, si vous croyez en Dieu, vous avez quelque chose pour vous guider.
K : C’est une belle idée, charmante, que le Père veille sur nous tous. C’est réconfortant, mais ce n’est pas une réalité. Dieu ne s’occupe pas de moi. Je vis un véritable enfer. Après tout, vous êtes tous riches, bien éduqués et égoïstes. Moi, je suis ignorant. Pourquoi devrais-je croire en Dieu ? Je vais donc partir et devenir communiste, qui ne croit pas à ces absurdités. Je crois en Lénine ou Marx ou quelqu’un d’autre. C’est la même chose. Je remplace le mot « Dieu » par Lénine.
LC : Mais eux non plus ne s’occupent pas de vous.
K : Voyez donc ce que je fais.
BP : Vous évitez la réalité.
K : J’évite la réalité du fait d’être incapable de me regarder moi-même, de voir les choses telles qu’elles sont.
LC : Vous cherchez du réconfort.
K : Donc j’ai appris une chose. J’ai appris que les théories m’empêchent de voir les choses telles qu’elles sont. Elle [K désigne Antonia Blume] est toujours dans le doute, sceptique.
AB : Quelque chose qui m’empêche de voir les choses telles qu’elles sont, de sorte que je dois les voir encore et encore.
K : Maintenant, laissez-moi découvrir. Un instant. Ça ne se passera pas du tout comme cela. Voyez comment votre esprit fonctionne ? Si je sais comment regarder une chose complètement, peut-être ai-je résolu tout le problème.
BP : Est-ce que cela ne devient pas une théorie ?
K : Non. J’ai dit « peut-être ». Un instant. Regardez ce que j’ai fait. J’ai acquis beaucoup d’informations en mathématiques, en biologie, etc., et aussi beaucoup de connaissances et de théories sur ce que je dois être, ce que je dois devenir. Ce qui veut dire quoi ? J’ai acquis des connaissances selon quelqu’un d’autre. Je ne me connais pas moi-même, mais j’ai assimilé ce que vous avez dit de moi, ce que les philosophes, les scientifiques, les psychologues, etc., ont dit. Alors que se passe-t-il ?
LC : Vous essayez de devenir ce que les autres pensent que vous devriez être.
K : Oui. Ce qui veut dire quoi ?
LC : Vous vous perdez.
K : Vous vous perdez. Continuez un peu.
AB : Vous n’êtes plus vous-même.
K : Ce qui veut dire quoi ?
BP : Vous vivez dans la théorie.
K : Non. Vous êtes un être humain de seconde main, ce que vous n’aimez pas reconnaître.
LC : Donc, vous utilisez les théories de tout le monde pour dire que vous êtes vraiment merveilleux.
K : Donc vous commencez avec vous-même, c’est-à-dire apprendre sur vous-même, sans vous baser sur quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? Maintenant, comment allez-vous apprendre sur vous-même, ce qui relève de la connaissance ? Allez-y soigneusement. Vous apprenez la biologie et vous excellez dans cette matière, avec des diplômes et tout le reste. Ici, de l’autre côté de la même médaille, vous apprenez sur vous-même, c’est-à-dire vous vous observez, comme vous avez écouté les enseignants de mathématiques. Pouvez-vous apprendre sur vous-même en écoutant un enseignant ? C’est ce que vous voulez faire.
BP : Parce que vous…
K : Vous voulez le faire. Vous lisez tous les philosophes, les psychiatres, les gurus et toutes ces absurdités. Alors que faites-vous ?
LC : Vous apprenez sur les autres.
K : Vous avez appris des autres les mathématiques, et vous appliquez la même chose à vous-même. Vous essayez d’apprendre davantage sur vous-même par quelqu’un d’autre.
BW : Ce qui est impossible.
LC : Vous obtenez leur image de vous.
K : Vous devez d’abord voir ce que vous faites. Les mathématiques, la biologie, la science, etc., vous devez les apprendre de quelqu’un. Si nécessaire, vous pouvez aller découvrir tout ce que les autres ont découvert. [Mais] vous ne pouvez pas. Alors, vous dites la même chose à propos de vous-même : « je ne peux pas ». Donc, je dois écouter quelqu’un d’autre. Vous essayez donc d’apprendre, d’acquérir des connaissances sur vous-même par quelqu’un d’autre. [Vous pensez] que c’est le même processus que pour la science.
BP : Ce qui ne peut pas être fait.
BW : Donc, ce que vous dites, c’est que vous devez apprendre sur vous-même et que personne d’autre ne peut vous enseigner.
K : Comment allez-vous apprendre à vous connaître ?
BW : Oui, comment ?
K : Allez-y, monsieur, enquêtez. Comment ?
BP : En vous observant vous-même.
K : Comment s’observe-t-on soi-même ? Voyez, c’est très complexe, allez lentement.
LC : En observant les autres choses et vos réactions aux autres choses.
K : Ce qui veut dire quoi ? Dans votre relation aux autres choses, vous commencez à apprendre sur vous-même. Soyez clair là-dessus. Je ne peux pas m’asseoir dans un coin ou dans un bus ou ailleurs et dire : « je vais apprendre sur moi-même ». C’est absurde !
LC : Vous devez sortir et faire l’expérience de soi-même.
K : J’observe. Je vois mes réactions, comment je me comporte, comment je parle, comment je marche. J’observe, je suis conscient de tout cela. Donc j’observe. Maintenant, qu’est-ce que j’entends par observer ? Là, j’écoute le professeur. Je m’ennuie. Je n’y prête guère attention, mais à mesure que l’examen approche, je deviens plus actif. J’étudie davantage, et je rattrape progressivement, si je peux. Et ici je fais la même chose.
LC : Ça ne marche pas.
K : Regardez cela attentivement. Vous manquez le point. Allez-y lentement. Je m’observe dans [une] relation. J’observe mes réactions. Comment je les observe ? Qu’est-ce que l’observation ? J’apprends, donc [je] n’arrive pas en cours en sachant déjà tout, [j’]apprends. Si vous êtes étudiant en astronomie, vous ne savez pas. Vous êtes curieux, vous écoutez attentivement.
LC : Oui !
K : Faites de même avec vous-même. N’acceptez rien, ne réprimez rien, ne niez rien, ne fuyez rien. Observez simplement. Nous avons peur. Nous voulons être différents de ce que nous sommes. Alors, la comparaison commence. L’imitation commence. La conformité commence. Nous devons tous être pareils. Cheveux longs, cheveux courts, peu importe. Et ainsi de suite. Et pourquoi ? Allez-y, enquêtez. J’enquête sur vos sentiments de cette manière.
LC : Au début…
K : Non, apprenez l’art de l’enquête, qui est de questionner et de douter. Peu importe, ce que chacun doute, questionne ou enquête.
AB : Est-il possible de faire cela, d’observer sans appliquer aucune de ses réactions passées ?
K : Voyez si vous pouvez observer sans aucune interférence.
AB : Je ne pense pas que ce soit possible parce qu’il y a toujours cette interférence.
K : Par conséquent, vous ne pouvez pas observer. Si je vous observe parce que vous êtes une personne très célèbre, je ne peux pas vous observer. Mon image de vous l’empêche. Donc, je dois mettre tout cela de côté.
AB : Comment pouvez-vous mettre cela de côté ?
K : Il faut savoir quand le savoir devient, dans les relations, un danger. Vous commencez à apprendre. Allez, avancez.
CG : En observant, ne forme-t-on pas simplement des images ?
K : Quoi ?
CG : Si vous observez cette personne célèbre, ne formez-vous pas une nouvelle image ? Ne vous laissez-vous pas…
K : Très bien. Vous voyez, vous brisez une image et vous en formez une autre.
LC : Donc, vous continuez simplement à briser et à former encore plus d’images.
K : C’est ce que vous faites.
CG : Quand vous apprenez les mathématiques, c’est ce que nous faisons. Nous formons de nouvelles…
K : Non, en mathématiques, vous ne savez tout simplement pas.
CG : Vous mémorisez…
K : Vous mémorisez, vous apprenez. Il y a énormément de choses à apprendre en mathématiques.
LC : Et pourtant, elles s’appliquent toujours. Vous ne revenez pas briser les postulats de la géométrie juste pour…
CG : Mais les mathématiques sont quand même une…
K : Vous ne pouvez jamais dire : « Je sais tout des mathématiques ». C’est absurde.
CG : Mais à partir des faits que vous avez mémorisés en mathématiques…
K : Là, c’est nécessaire.
CG : Je veux dire, oui, c’est nécessaire, mais quand vous vous observez…
K : Non. Nous discutons de la place du savoir dans la vie. Si vous allez à l’école, au collège, à l’université, là vous acquérez beaucoup de connaissances. Vous les emmagasinez dans le cerveau : les mathématiques, la biologie, la biochimie, peu importe, parce que vous devez obtenir un emploi. Vous devez gagner votre vie. Cela est nécessaire. Et vous transportez ce même concept, cette même procédure, dans la compréhension d’un domaine extraordinairement vaste et immense qu’est la vie. C’est le même processus ; ce qui veut dire que vous allez apprendre de quelqu’un ; de l’Église, du prêtre, du guru, du psychologue, etc. Vous êtes toujours dépendants.
CG : Oui.
K : En êtes-vous sûrs ?
LC : Si vous êtes toujours dépendant, toujours en train d’apprendre de quelqu’un d’autre, alors vous êtes dépendant.
K : Bien sûr. Et que se passe-t-il si vous êtes dépendant tout le temps ? Vous dépendez de moi, parce que je vous stimule, je vous pousse. Que se passe-t-il quand vous dépendez de moi ?
LC : Alors, je n’ai pas appris à me stimuler moi-même.
K : Non, voyez ce qui se passe. Regardez simplement ce qui se passe. D’abord, si je vous pousse, si je stimule en vous le savoir, si je vous encourage, que se passe-t-il ? C’est ce que font les publicités : « Achetez, achetez, achetez ». Alors vous acceptez. Et quand vous acceptez, que se passe-t-il ?
BW : Vous formez une image.
LC : Vous questionnez.
K : Quand vous acceptez si facilement, la corruption commence. C’est clair ? Donc, la dépendance mène à la corruption. Vous apprenez. Êtes-vous libres de la dépendance ? Vous apprenez.
LC : Oui.
K : Attendez une seconde, où en sommes-nous ?
BW : D’accord.
K : Voyez donc ce que nous nous sommes fait à nous-mêmes. Non seulement à nous-mêmes, mais à la société que nous construisons. La société est le résultat de notre relation, une abstraction… enfin, je n’irai pas là-dedans. [Il se trouve que] je n’ai jamais la capacité, l’énergie ou l’élan pour observer tout cela de manière indépendante, librement, vous comprenez ? Peu à peu, nous devenons des esclaves, ce que nous sommes. Nous parlons beaucoup de liberté, mais nous ne sommes pas libres. Si je suis légèrement perturbé, je vais chez l’analyste. Et alors, tout le cirque commence. Donc j’apprends. Est-ce que vous mémorisez tout cela ? Est-ce que vous le faites ? Ou bien voyez-vous directement par vous-mêmes ? Si vous ne faites que mémoriser, vous êtes de retour dans l’ancien sillon, vous suivez ? Mais si vous voyez directement, ça vous appartient.
BW : Quelle est l’étape suivante au-delà de l’observation ?
K : D’abord, c’est quelque chose de formidable que d’observer. Pouvez-vous observer cette fleur ? Regardez-la. Ne la nommez pas. Si vous la nommez, vous ne l’observez pas. Alors, pouvez-vous arrêter de nommer quelque chose pendant que vous l’observez ? J’observe ma mère. Je dis « ma mère », immédiatement. Regardez ce que j’ai fait. Le savoir m’a empêché de regarder. Pouvez-vous mettre fin à cela ?
BW : Est-ce plus difficile pour une personne âgée d’arrêter cela que pour une personne jeune ?
K : Si vous voulez regarder quelque chose, regardez. Pourquoi le nommer ? Puis, si vous voulez communiquer ce que vous avez [vu], une rose ou quoi que ce soit, alors vous devez la nommer. Vous suivez ?
AB : C’est automatique. Ce n’est pas quelque chose que vous pouvez contrôler facilement.
K : C’est vrai, mais que feriez-vous avec quelque chose qui est devenu automatique, comme vous dites ?
AB : Vous formez une habitude.
K : Alors, continuez, enquêtez là-dessus.
LC : Nous devons briser cette habitude.
K : Et ensuite que se passe-t-il ? Vous avez une habitude.
LC : Si vous avez une habitude, quelle qu’elle soit, elle devient automatique pour vous.
K : Alors, continuez. Si vous voulez la briser, que faites-vous ? Vous allez voir un psychologue ? Quelqu’un qui vous dit : « Arrêtez cela en cinq jours, en cinq jours vous aurez arrêté de fumer ».
LC : D’abord il faut réaliser qu’on a l’habitude.
K : Vous n’enquêtez pas sur toute la nature de l’habitude. Pourquoi formez-vous des habitudes ?
AB : On ne se pose pas la question.
K : Avez-vous des habitudes ?
BP : Oui.
K : Fumer, boire, tout ça. Pourquoi formez-vous ces habitudes ? Est-ce parce que les autres le font ? Parce que c’est agréable ? Parce que c’est socialement acceptable ?
BP : Oui. N’importe laquelle de ces raisons.
K : Vous dépendez donc de quelque chose. Enquêtez, monsieur, continuez. Vous êtes fatigués, n’est-ce pas ? N’est-ce pas, monsieur ? Un peu ? Je pense que nous ferions mieux d’arrêter l’enquête, monsieur.
BW : J’aimerais quand même poser ma question. Si vous pouvez rendre l’esprit totalement libre et ensuite observer quelque chose, quelle est l’étape suivante au-delà de l’observation ?
K : Je vais vous le dire, je vais y aller. Observer quelque chose : est-ce que, dans cette observation, l’observateur est différent de l’observer ? Parce que, quand j’observe une théorie, j’espère qu’elle est différente de moi ? Vous comprenez ce que je dis ? Non, vous ne comprenez pas. Vous n’avez pas compris. Regardez. Je suis en colère. J’observe la colère. Cette colère est-elle différente de moi ?
LC : Pas si vous êtes en colère.
K : J’ai dit : je suis en colère.
LC : Alors, elle n’est pas différente.
K : Elle n’est pas différente. Donc l’observateur est l’observé. Attention, ne répondez pas trop vite. Je suis avide, et quand je dis que je ne dois pas être avide, l’observateur se sépare de l’observé. Alors il commence à le refouler, à le rationaliser, à fuir, tout cela. Mais si l’avidité c’est moi et que je suis l’avidité, si l’observateur est l’observé, alors que se passe-t-il ? Vous n’êtes pas allé jusque-là. Vous m’avez posé une question : que se passe-t-il quand j’observe ? Alors j’ai demandé : comment observez-vous ? Comme un étranger qui regarde de l’extérieur, ou êtes-vous cela [que vous observez] ? Que voyez-vous ? Je regarde cet arbre. Je suis l’observateur et cet arbre est l’observé. Et je ne suis pas cet arbre, j’espère. Mais je suis avide. L’avidité c’est moi. L’observateur est l’observé. Si nous séparons les deux, alors je dois le contrôler, le supprimer, m’enfuir. Mais si je suis cela que j’observe, que dois-je faire ?
LC : Vous changer vous-même.
K : Attendez. Vous ne regardez pas cela attentivement. Vous apprenez dans une école.
BP : Quelle est la différence entre être avide et être l’arbre ?
K : L’avidité c’est moi, n’est-ce pas ? Je ne suis pas différent de l’avidité. Je suis envieux. Vous avez une meilleure voiture que moi. Ou vous êtes meilleur dans n’importe quoi. Je suis envieux. L’envie est-elle différente de moi ? Bien sûr que non. Je suis l’envie.
CG : Mais quand vous observez, vous n’êtes pas envieux, vous êtes…
K : Regardez ! Si je dis que l’envie est différente de moi, que se passe-t-il ?
CG : Alors, vous fuyez l’envie.
K : Alors, je la contrôle. J’essaie de la supprimer, ou je la rationalise : pourquoi devrais-je être avide, etc. Mais si l’avidité ou l’envie c’est moi, que dois-je en faire ?
BP : Il n’y a rien que vous puissiez faire.
K : Attendez, attendez, attendez ! Écoutez un instant ! Que dois-je faire ? Que puis-je faire ?
AB : Pourquoi devriez-vous faire quoi que ce soit si vous observez que vous êtes avide ?
K : Exactement. Si c’est douloureux, l’avidité est agréable. Mais si cette douleur c’est moi, alors que dois-je faire de cette douleur ? Je ne peux pas aller chez le médecin et prendre une aspirine.
LC : Alors, vous voulez devenir quelque chose d’autre, pour ne pas éprouver la douleur.
K : Vous ne me suivez pas, désolé. Vous êtes fatigués, n’est-ce pas ?
LC : Oui.
K : Alors, arrêtons ici.
CG : Dès que vous voyez que vous êtes envieux ou avide…
K : Arrêtez là, arrêtez là, ne vous éloignez pas de cela. Je suis avide. Voyez ce qui se passe. Je vois une chemise dans un magasin et je la veux. Si j’ai l’argent, je l’achète. Si je suis assez riche pour avoir une voiture comme la vôtre, je l’achèterai. Mais je parle de la réaction appelée envie. Le sentiment de jalousie et tout ce qui est impliqué dans l’envie et la comparaison. Maintenant, ce sentiment est-il différent de moi ?
CG : Non.
K : Arrêtons-nous là. Ce n’est pas différent de moi.
CG : Oui.
K : Vous l’avez dit. Que dois-je faire ? Doucement. Allez lentement, lentement. Regardez cela attentivement.
CG : Alors vous vous demandez pourquoi vous êtes envieux.
K : Oui. La raison pour laquelle je suis envieux est que j’aime cette chemise. J’aime cette…
CG : Alors vous vous demandez pourquoi j’aime la chemise.
LC : Si vous observez simplement…
K : Restez là ! Restez là !
LC : Alors si vous observez et que vous n’introduisez pas vos théories sur…
K : Vous avez appris quelque chose. Observez simplement.
LC : Vous observez simplement alors, et c’est tout.
K : Et que se passe-t-il ?
LC : Alors, vous apprenez de cela.
AB : Alors, rien ne se passe et vous continuez.
LC : Qu’advient-il de l’envie et de l’avidité alors ?
AB : Rien ne se passe.
K : Je suis violent. Je me mets en colère. Je hais les gens. Je veux frapper quelqu’un. Et généralement je m’y livre. Je ne frappe pas vraiment les gens, mais je vous hais. [Mais], on m’a dit un jour que je ne dois pas haïr. Maintenant j’ai deux choses en moi : la réaction de haine, et aussi l’idée que je ne dois pas haïr. Donc, je suis en conflit. Vous suivez ? Vous n’êtes pas trop fatigués ?
LC : Non, continuez.
K : D’accord. Donc, je suis en conflit. Toute ma vie devient alors conflit. Je suis violent et je me dis : je ne dois pas l’être. « Je ne dois pas être violent » est une idée. Une simple théorie. Le fait réel est la violence. Maintenant, comment observer la violence sans théorie ? Je mets la théorie de côté. Maintenant je regarde la violence. Je suis violent et en colère. Je vois que la colère n’est pas différente de moi. Je suis cela. Maintenant, puis-je rester là, tenir cela, et ne pas fuir, ne pas supprimer, ne pas analyser et ne pas ajouter tout ce cirque ? Simplement la tenir et la regarder. Pouvez-vous le faire ? Vous apprenez. Le ferez-vous ? Ne pas fuir, ne pas supprimer, parce que je ne peux pas. Si je refoule, la chose devient différente de moi, ce qui est absurde. Donc je suis violence ; je dis oui, je suis cela. Avant, j’agissais dessus, maintenant je n’agis pas. Alors que se passe-t-il là ?
LC : Si vous n’agissez pas dessus ?
K : Bien sûr. Comment pourriez-vous agir dessus si vous êtes [cela] ? Mais…
AB : À quoi sert de savoir quelque chose si vous ne…
K : Je dis : ne bougez pas. Tenez cela. Je suis violent. Je ne peux pas agir dessus parce que cela fait partie de moi. Je suis [cela]. Maintenant, dois-je le tenir, le regarder ? Si vous le regardez comme si vous en étiez différent, alors vous agirez dessus. Mais si vous êtes [cela], que se passe-t-il ? Vous le tenez. Voyez ce qui se passe. Ne théorisez pas sans le faire.
LC : Alors, ne ressentez-vous pas…
K : Qu’est-ce que vous ressentez ? Qui est l’expérimentateur ?
LC : Vous vous expérimentez vous-même.
K : Ce qui veut dire quoi ?
LC : Que vous apprenez sur vous-même.
K : Attendez une minute. Prenons cette expérience. L’expérimentateur est-il différent de l’expérience ?
LC : Non.
K : Ne dites pas non. Faites attention.
LC : Non. Parce que si vous êtes violent…
K : Non. Oubliez la violence. Je demande autre chose. Vous êtes tous fatigués. Bon, écoutez simplement. Tout le monde parle d’avoir une expérience. Il faut avoir une expérience. L’expérience est-elle si différente de l’expérimentateur ? Regardez cela attentivement.
BP : Sans l’expérience…
K : Laissez-moi le dire autrement : le penseur est-il différent de la pensée ?
BP : Sans le penseur, il n’y a pas de pensée.
K : Donc l’expérience est-elle différente de celui qui la vit ? Non. Arrêtons ici. Vous n’apprenez pas de moi, vous apprenez par l’observation, l’investigation et l’enquête.
CG : L’enquête fait-elle partie de l’observation ?
K : C’est ce que vous avez fait ce matin. Donc, vous ne dépendez de personne. Vous apprenez pour vous-mêmes l’art de l’enquête. Par conséquent, avancez dans cette direction.
Extrait de Things of the mind