Vimala Thakar
Le savoir et la compréhension : Le mouvement du savoir

Ce mouvement du savoir ou de la pensée en nous se poursuit-il pendant toutes les heures d’éveil, du matin au soir ? Nous devrons découvrir ce qui se passe au corps, au cerveau tout au long de la journée. Notre mode de vie influe grandement sur la qualité et le contenu de la conscience. Alors, comment est-ce que je vis ? Est-ce que je vis par le savoir et m’appuie sur lui pour aborder la vie, les relations avec les autres, les défis ? Et qu’est-ce que le savoir, au fond ? Ai-je accepté l’autorité du savoir et de la connaissance comme autorité suprême dans ma vie ? Est-ce que je vis par le savoir ? Telle est la question que nous devrions peut-être nous poser.

Nous poursuivrons notre pèlerinage ensemble grâce à la communication verbale. Je voudrais explorer la question du savoir et de la compréhension — ce mouvement du savoir ou de la pensée qui s’opère en nous, de manière involontaire. La plupart d’entre nous ont déjà fait l’expérience suivante : même lorsque nous aimerions nous détendre et plonger au plus profond du silence, le mouvement mental se poursuit. Le bavardage du mental, les jeux de la mémoire, les vagabondages de l’imagination, la danse des souhaits, des désirs et des ambitions se poursuivent. Même lorsque, physiquement, nous sommes assis dans une posture détendue ou allongés en Shavasana, intérieurement, ce mouvement se poursuit. Et tant que le mouvement de la pensée se poursuit sous une forme ou une autre dans le corps, celui-ci n’est pas libéré de la tension neurologique ni de la pression chimique. Le mouvement mental est le mouvement des mots ou de la verbalisation contenu dans notre corps, dans notre structure physique. Des impressions de millions et de milliards de mots sont contenues dans les muscles, les tendons, les glandes, le sang, les nerfs, les artères, etc. Le mouvement de la pensée est donc le mouvement de ces impressions. Chaque mot que la mémoire fait remonter a une signification, une association d’idées, une association émotionnelle. Et l’émotion exerce bel et bien une pression sur le système chimique, qu’il s’agisse d’une émotion de peur, de jalousie, de colère, de haine, de mépris ou de toute autre émotion. Alors pourquoi ce mouvement se poursuit-il, pourquoi continue-t-il alors qu’honnêtement, en général, nous souhaitons sa suspension, son immobilité, son absence de mouvement ? C’est la question que nous aimerions aborder ce matin, car la plupart d’entre nous rencontrent cette difficulté.

Ce mouvement du savoir ou de la pensée en nous se poursuit-il pendant toutes les heures d’éveil, du matin au soir ? Nous devrons découvrir ce qui se passe au corps, au cerveau tout au long de la journée. Notre mode de vie influe grandement sur la qualité et le contenu de la conscience. Alors, comment est-ce que je vis ? Est-ce que je vis par le savoir et m’appuie sur lui pour aborder la vie, les relations avec les autres, les défis ? Et qu’est-ce que le savoir, au fond ? Ai-je accepté l’autorité du savoir et de la connaissance comme autorité suprême dans ma vie ? Est-ce que je vis par le savoir ? Telle est la question que nous devrions peut-être nous poser.

L’AUTORITÉ DU SAVOIR AU NIVEAU PHYSIQUE

Le savoir est invariablement lié aux mots et à la verbalisation. C’est une version verbalisée d’informations organisées et systématisées, acquises par ceux qui ont vécu avant nous sur toute la planète. Y aurait-il de savoir sans mots ? Le savoir peut-il exister sans mots ? Il est donc intimement lié à la verbalisation. Ceux qui ont vécu avant nous, dans l’Antiquité ou dans un passé récent, exerçaient l’activité de connaître — c’est-à-dire en utilisant l’organe cérébral agissant par l’intermédiaire des nerfs auditifs et de l’organe de l’ouïe, ainsi que par l’intermédiaire des nerfs optiques et de l’organe de la vue — ; ils avaient affaire à des mots. Les langues sont anciennes. Le sanskrit est peut-être la langue la plus ancienne. Mais le grec, le latin, l’arabe et l’hébreu sont également des langues très anciennes.

Ainsi, lorsqu’on tente d’entrer en relation avec un objet par le biais d’une idée, par le biais d’un mot, on dit que cette personne a acquis du savoir. Elle n’a acquis qu’un mot, une information verbale concernant un objet. Ce processus de verbalisation, qui consiste à nommer et à identifier, et qui constitue le contenu même de la civilisation, nous a donc légué un vaste fonds, une réserve, un héritage d’informations sur le monde matériel ainsi que sur les structures psychologiques par le biais des mots. Nous les lisons, nous les entendons, ils sont répétés, et le résultat est que je dis : « j’ai des connaissances ». Cette manière d’aborder la vie est inévitable pour nous. Nous ne pouvons pas y échapper complètement. Lorsque nous devons nous rapporter à la matière en tant que matière au niveau matériel, lorsque nous devons nous rapporter à la société, à ses lois, à ses règles, à ses règlements, nous devons alors nous appuyer sur ces informations verbalisées. Il me semble donc que l’activité cérébrale consistant à acquérir et à emmagasiner des informations organisées sur le monde matériel ou sur les structures créées par l’homme qui nous entourent est nécessaire à la vie humaine. Là, le savoir fait autorité, peut-être dans une large mesure, une autorité incontestable.

Je ne vais pas remettre en question les règles de circulation lorsque je conduis une voiture en Inde ou en Europe. Je ne peux pas dire que, parce que, dans notre pays on roule à gauche, je refuserai de conduire à droite dans un autre pays. Je dois accepter l’autorité de ce pays, de cette société. Si je veux étudier l’ingénierie, le droit, la médecine, les mathématiques, la physique ou la chimie, je ne peux pas échapper à l’acceptation de l’autorité des connaissances existantes sur ce sujet. Si je souhaite mener des recherches, je peux puiser dans ce réservoir d’informations et entamer ma quête. C’est une autre question. Mais pour vivre en tant que citoyen au sein de la société, pour évoluer dans une société moderne, technologiquement et scientifiquement avancée, cette autorité du savoir, sur le plan concret, est dans une très large mesure incontournable. Nous acquérons des connaissances à l’école, à l’université, et nous les mettons en pratique. Si je veux déposer de l’argent à la banque, j’y vais. Je ne m’assieds pas pour étudier tout le système bancaire. Vivre deviendrait impossible. Nous sommes le produit de la civilisation humaine. Nous sommes le produit d’une multitude de processus organisés et systématisés. Il me semble donc que cette autorité du savoir et l’exercice du processus de pensée, le mouvement mental, sont inévitables. Il faut les utiliser. Il faut les accepter.

Du physique, nous passons au psychologique, une dimension plus subtile. Notre vie est un phénomène multidimensionnel et toutes les dimensions sont tout aussi importantes. On ne peut pas dire que la dimension transpsychologique soit plus importante que la dimension biologique ni que la dimension biologique est plus importante que la dimension psychologique. Toutes sont tout aussi importantes. Toutes sont tout aussi sacrées et toutes sont tout autant l’expression de la Vie, ce phénomène holistique, cette complexité homogène ou ce que vous appelez la Vie cosmique, la Vie universelle. Ainsi, lorsque nous abordons le psychologique, acceptons-nous l’autorité du savoir ? Que se passera-t-il si j’accepte l’autorité de ce que l’on sait sur l’esprit, sur la structure psychologique, sans chercher à comprendre ?

Au niveau physique, au niveau social, l’action répétitive, l’utilisation de la mémoire, l’habileté à mettre en œuvre le savoir sont des processus incontournables, inévitables. Là, le savoir est un pouvoir et doit être utilisé. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans un mode de vie primitif, où ce savoir ne serait pas nécessaire. Un enfant de trois ou quatre ans sait utiliser la télévision, le téléphone et bien d’autres appareils. Il joue avec eux. Il y a vingt ans, nous n’en savions rien. Ainsi, avec les progrès de la science et de la technologie, et la complexité de la vie que nous menons, même sur le plan physique, le savoir est un pouvoir. Le cerveau doit être aiguisé, affiné, perfectionné, et nous devons acquérir la capacité d’utiliser ces connaissances. Nous devons vivre avec des robots, des ordinateurs et des cerveaux électroniques. La dixième génération d’ordinateurs est désormais dotée d’une dimension émotionnelle ou psychologique. Au Japon, aux États-Unis et dans certains pays d’Europe, on travaille d’arrache-pied sur la dernière génération d’« ordinateurs », en cherchant à déterminer si l’aspect émotionnel peut y être intégré. Si les puces en silicium ne permettent pas d’y parvenir, quel autre matériau pourrait alors être utilisé, qui serait le plus proche de l’organisme humain, comparable et parallèle à celui-ci ? Nous traversons actuellement une période très passionnante pour l’évolution humaine. Le savoir, c’est donc le pouvoir. Le savoir est une autorité. La structure de la pensée doit être enrichie autant que possible. Elle doit rester saine, solide, rigoureuse et précise.

L’AUTORITÉ DU SAVOIR DANS LA DIMENSION PSYCHOLOGIQUE

Nous arrivons maintenant à une dimension très cruciale de notre vie : la dimension psychologique. Dans ce domaine, on peut se référer au savoir, mais celui-ci ne peut peut-être pas être utilisé comme une autorité. Par exemple, nous pouvons disposer d’informations générales sur ce qu’est une famille, ce qu’est un mariage, ce qu’est la vie conjugale, quels types de relations existent dans une société hindoue, musulmane, juive, bouddhiste ou jaïne, ou encore dans les sociétés de différents pays. Mais je vais devoir comprendre mon épouse ou mon mari dans la vie quotidienne. Je ne peux pas dire que je sais ce que doit être une femme, ce que doit être un mari, ce que doit être un fils, et que, par conséquent, mon fils sera enfermé dans ce carcan rigide de la définition d’un fils, d’une fille, d’une épouse ou d’un mari, un point c’est tout. Dans ce domaine, on se réfère au savoir, mais c’est par la rencontre directe avec les êtres humains que l’on cherche à comprendre.

La psychologie n’est pas une chose statique. Une voiture, un missile, ce sont des objets qui ne changent pas. Mais à mesure que les êtres humains grandissent biologiquement et physiquement, et que leurs caractéristiques évoluent de l’enfance à la jeunesse, puis à l’âge adulte et enfin à la vieillesse, ils changent également sur les plans chimique, neurologique et psychologique chaque heure, chaque minute. Il faut être très vigilant. Dans le domaine du savoir, cette vigilance n’est pas nécessaire. Ce qu’il faut, c’est de l’habileté, comme il en faut pour utiliser les machines, pour conduire une voiture, piloter un avion ou manœuvrer une fusée spatiale, utiliser un ordinateur, des instruments scientifiques extrêmement sensibles, des appareils électroniques, etc. Pour toutes ces activités, il faut une certaine sensibilité, une certaine vigilance. Mais avec les êtres humains, il faut être bien plus vigilant qu’avec les machines. Si j’accepte l’autorité du savoir, des schémas de comportement, de ce que les gens ont fait par le passé, alors cette acceptation de l’autorité des modes de vie passés m’empêcherait de vivre le présent. Ici, l’autorité deviendrait un obstacle à la perception de ce qui est. Le savoir se réfère au passé, mais, dans les relations psychologiques, le passé n’a pas un rôle très important à jouer. On peut s’y référer. La référence est une chose, l’acceptation de l’autorité en est une autre.

Supposons que j’aie accepté l’autorité, disons, de la « Manusmriti », les hommes sont considérés comme supérieurs aux femmes à certains égards. Or, je vis dans une société démocratique où les femmes sont égales aux hommes et sont des citoyennes à part entière. Non seulement elles ont le droit de vote, mais elles sont des êtres humains égaux dans tous les domaines. Comment vais-je me positionner face à cette égalité entre hommes et femmes si j’ai accepté l’autorité de la Manusmriti ? Voyez-vous que, dans les relations psychologiques, il faut être vigilant à chaque instant et entrer en communion avec le présent tel qu’il est. L’acceptation du passé, de l’autorité des anciens modèles de comportement, risque de me rendre incapable de cette communion. Mon esprit sera alors rempli d’attentes vis-à-vis des autres : comment un voisin devrait se comporter, comment un mari doit se comporter, ce qu’une femme devrait faire. Vous voyez que l’acceptation de l’autorité au niveau psychologique engendre de nombreuses attentes vis-à-vis des autres. Cette autorité s’accompagne de normes et de critères rigides régissant le comportement humain.

Il me semble donc qu’il faut passer du savoir à la compréhension au niveau psychologique, qui est une dimension très importante de notre vie. Manipuler une machine à écrire n’est pas la même chose qu’entrer en relation avec les membres de votre famille. Ce sont des êtres humains vivants. Des changements chimiques, des changements neurologiques peuvent se produire dans leur corps à tout moment. Alors, qu’est-ce que j’apprends maintenant ? J’apprends à comprendre le connu sans accepter l’autorité absolue du passé, du connu, de la pensée, de la mémoire. Je dis : « Voilà ce qui a été ». Voyons ce qui fonctionne aujourd’hui, car le présent est la seule expression de l’éternité qui s’offre à nous. Le présent intemporel, l’ici et maintenant, est la seule occasion d’entrer en relation avec ce qui est. Le passé est passé. Il est révolu. Il est pertinent à certains niveaux, dans certaines dimensions. Mais ici, au niveau psychologique, il n’est utile qu’en tant que référence et non en tant qu’autorité. Mais cela va de soi. Nous n’avons donc pas besoin de nous étendre sur ce sujet.

Si, tout au long de la journée, je continue de m’accrocher à l’autorité du passé, au savoir, et que je ne m’oriente pas vers la compréhension de ce qui est, le mouvement du mental se poursuivra. Le passé tentera de se projeter sur ce qu’on appelle le présent. Il tentera de contrôler, de réguler, de modeler, et il peut devenir une source de misère et de souffrance, sur le plan psychologique. Mais passons à la dimension de la religion et de la spiritualité.

L’AUTORITÉ DU SAVOIR DANS LA DIMENSION DE LA SPIRITUALITÉ

Quelle est l’utilité du savoir dans une quête spirituelle ? Dans quelle mesure le savoir est-il utile et pertinent ? Dieu est-il une idée ? Est-il une pensée ? Est-il une abstraction verbalisée ? Est-il une destination localisée que l’on peut atteindre par des mouvements physiques ou psychologiques ? Est-il quelque chose que je puisse expérimenter chimiquement et neurologiquement ? L’interaction biologique et psychologique avec des objets, des individus, des situations extérieurs au corps se transforme en expérience, et l’esprit l’identifie comme telle en s’appuyant sur l’autorité du passé. Sans l’autorité du passé, aucun événement ne peut être transformé en expérience. Dieu est-il susceptible d’être expérimenté ? Est-il quelque chose à atteindre, à réaliser ? Telle est la question que nous devons nous poser. Est-il une forme localisée, un élément statique qui ne change jamais ? Ou est-il de quelque chose de dynamique ? Existe-t-il une différence entre la signification des mots « Dieu » et « Divinité » ? Pourquoi ai-je soulevé ces questions ? Parce que l’humanité tout entière s’est efforcée d’atteindre le contenu inconnaissable, innommable et incommensurable de la Vie à l’aide d’un mot, à l’aide d’une idée. Tout comme on tente d’interpréter le comportement d’une autre personne à l’aide d’un mot, l’humanité a cherché à aller vers cela, car elle voulait découvrir. Ce n’est pas une aspiration nouvelle que nous vivons. C’est une aspiration très ancienne, présente au cœur des êtres humains sous une forme ou une autre, le désir d’atteindre la Réalité telle qu’elle est, d’entrer en relation avec elle d’une manière ou d’une autre, si ce n’est physiquement, alors au mieux psychologiquement, intellectuellement ou émotionnellement. Et pour entrer en relation avec elle, le plus proche que l’humanité ait pu atteindre a été d’utiliser le mot en tant qu’idée. Le mot « Dieu » n’est pas la réalité de « Dieu » ou de la « Divinité ».

Ainsi, dans notre quête spirituelle, nous pouvons être sous l’illusion que, si je lis tous les livres, toutes les Écritures de toutes les religions, que j’en recueille les informations, que je les intègre et les organise, alors cette acquisition d’informations me permettra de réaliser la Divinité. Nous pouvons nous bercer de l’illusion qu’une telle réalisation peut être le produit de cette équation, le résultat de cet effort. Je vous prie de voir cela avec moi. Tous ces gens ont décrit leurs expériences. Alors, imitons-les, adaptons notre comportement, imitons leur manière de vivre physiquement, de parler, et suscitons ces expériences. Manipulons ces expériences de la Réalité omniprésente et omnipénétrante à l’aide de l’esprit, de la pensée, du savoir, du mot. Et les expériences ont effectivement été répétées parce que certaines manœuvres et manipulations sont possibles. Il existe en Inde, et peut-être dans d’autres pays, des sciences permettant de manipuler les expériences par le biais du mantra yoga, du tantra yoga, du hatha yoga et du bhakti yoga. Et en Occident, la manipulation et la manœuvre des expériences se font par l’administration de certaines substances chimiques, de drogues psychédéliques et de substances comme le LSD et la mescaline — toutes sortes de drogues. Et ils ont réussi à manœuvrer et à manipuler ces expériences. Vous en avez la confirmation par une personne comme Aldous Huxley, qui a expérimenté ces drogues. Ce n’est pas une information que je vous transmets en m’appuyant sur l’autorité d’un quelconque livre. J’ai eu des entretiens et des discussions personnels avec Aldous Huxley lorsqu’il venait à Sannen pour écouter Krishnaji dans les années soixante. Ainsi, les substances psychédéliques et d’autres méthodes ont été utilisées pour diriger et manipuler des expériences liées au son, aux formes, au vide, pour faire revivre des expériences prénatales, pour projeter le contenu de l’inconscient collectif et pour faire l’expérience de voir un Bouddha, un Confucius, un Jésus, un Rama, un Krishna, etc. C’est possible. Il existe des sciences qui décrivent les disciplines permettant d’y parvenir.

Ainsi, notre esprit accepte réellement, au plus profond de lui-même, l’autorité de ces processus, de ces techniques, de ces formules. Si, intérieurement, j’ai accepté l’autorité de ces expériences, de ces descriptions, de ces indications, et que je nourris l’ambition de les acquérir, alors, évidemment, aucune quête ni exploration ne peut avoir lieu. Une projection peut avoir lieu et si cela me satisfait, libre à moi d’avoir ces expériences. Ce sont des expériences transcendantales, et il n’est nullement question de les rabaisser. Elles peuvent entraîner des changements périphériques dans le comportement des personnes qui les vivent. Tout cela aboutit-il à une émancipation par rapport au connu, à une libération de l’emprise du processus de pensée ? C’est à chacun de le découvrir par soi-même. Ce que j’essaie de souligner, c’est que, si nous avons accepté l’autorité du mouvement mental, l’autorité du processus de pensée, l’autorité de l’activité qui consiste à faire des expériences pour l’explorer le Divin, alors vous pouvez vous asseoir de manière détendue dix heures par jour et l’esprit poursuivra son mouvement parce que cette autorité a été acceptée. L’ambition est entretenue. Quelque part, dans les recoins de la structure psychologique, subsistent l’ambition, l’attente, la tension liée au fait d’attendre que cela se produise.

Alors, où en sommes-nous ? Souhaitons-nous explorer le contenu de la Réalité ? Elle est peut-être vacuité. Elle peut avoir des formes, ou non. Elle peut avoir un nom, ou non. Elle peut être comme l’espace, qui est sans forme. Y a-t-il donc une volonté d’explorer, ou y a-t-il une ambition d’acquérir ? Je veux acquérir la liberté. Je veux acquérir la transformation, si c’est là le dernier mot à la mode dans le langage spirituel. Une transformation dimensionnelle, si vous voulez, car j’ai fixé dans mon esprit l’idée d’une transformation dimensionnelle. J’ai certains modèles en tête, telle personne, telle autre, et je veux devenir comme elles. Je veux devenir. Voyez-vous comment l’ambition crée une inclination neurochimique vers le processus de devenir ? L’exploration est interrompue. Elle est bloquée. Elle ne laisse pas place à l’espace de la vacuité, à l’espace du silence. Et si la Divinité était le néant ou la totalité de toutes choses ? Si elle est le néant, qu’allons-nous expérimenter ? Si nous avons présumé qu’il s’agirait d’une expérience, alors le mental est condamné à bavarder avec lui-même. Le processus de pensée est voué à se poursuivre malgré notre relaxation physique. L’esprit ne se détendra pas. La recherche verbale, la recherche intellectuelle, ne prend pas fin. Elle se poursuit. I Un rêve est entretenu. Une vision est entretenue : cela m’arrivera. J’attends que cela m’arrive. S’il vous plaît, voyez bien cela.

L’acceptation de l’autorité du processus de pensée, du processus d’expérience, du processus d’acquisition, par le biais du cerveau ou du système neurochimique, vous maintient discrètement, subtilement, attaché au centre, à l’observateur que vous appelez l’ego ou la conscience, sans manifester ouvertement son aiguillon d’orgueil et de vanité. Si l’orgueil et la vanité ne fonctionnent pas, je cultiverai l’humilité. Ce sera une attitude cultivée. Je cultiverai le « Sakshitvam ». Je le cultiverai. Je m’abandonnerai. L’abandon sera mon acte volontaire. L’attitude d’abandon sera cultivée. L’attitude du témoin sera cultivée. Le « je » se cachera, l’ego se cachera derrière le masque de l’abandon. Nous sommes capables de manipuler tant de masques.

Soyons donc très honnêtes avec nous-mêmes. Sommes-nous partis dans une exploration ou cherchons-nous à atteindre un but, à acquérir quelque chose, à réaliser quelque chose ? Il existe une voie conventionnelle, une voie traditionnelle de la vie spirituelle, non seulement en Inde, mais peut-être dans tous les pays : la voie indienne, la voie hindoue, la voie musulmane, la voie soufie, la voie bouddhiste — le Hinayana, le Mahayana —, la voie jaïne — les Shvetambara, les Digambara —, la voie catholique, la voie protestante, la voie unitarienne, la voie méthodiste. L’une est une voie traditionnelle, conventionnelle, qui accepte l’autorité du passé, qu’il s’agisse de l’autorité d’un individu, de l’autorité d’un texte sacré, ou de l’autorité des sciences qui traitent de l’occulte, de l’invisible, du transcendant, et qui vous permettent de vivre des expériences spirituelles par Shaktipat ou le yoga de la Kundalini. On s’y préoccupe alors principalement du pouvoir spirituel ou des expériences spirituelles. Mes amis, en spiritualité, les expériences et le fait de vivre des expériences n’ont aucune valeur, aucune pertinence.

DU SAVOIR À LA COMPRÉHENSION

Ne pourrions-nous donc pas apprendre à comprendre et à nous fier à notre compréhension plutôt qu’au passé, au connu, au savoir ? Ce qui est connu n’est pas toujours compris. Souvent, ce qui est connu n’est même pas quelque chose avec lequel nous sommes véritablement familiers, car, pour comprendre, il faut observer, il faut vivre une rencontre personnelle dans l’intimité de l’observation. Il faut observer le mouvement de l’esprit, voir comment il se comporte tout au long de la journée, dans nos relations avec nos proches, avec des inconnus ou avec des objets, avec la nourriture, avec le sommeil, avec tout. Pour que le connu soit compris, il faut l’observer, le regarder et s’en familiariser. Comment pourrait-il y avoir compréhension sans familiarisation ? Et comment peut-on se familiariser avec quelque chose d’invisible, d’intangible, comme la conscience, à moins d’observer le mouvement, le sien ou celui des autres ? Alors, s’il vous plaît, voyez avec moi que, si nous ne sommes pas victimes de l’autorité du savoir, alors nous apprenons à nous familiariser. Le mot « familiarité » désigne la vérité, la vérité derrière un fait, la vérité derrière un objet. Ainsi, pour me familiariser avec elle, je dois observer, je dois m’exposer personnellement à cet acte d’observation. Je dois apprendre à être avec le fait, à passer du temps avec lui. Alors, le fait dévoile son contenu, et la flamme constante de l’observation illumine ce qui est observé. Nous passons donc du savoir à la familiarité par l’observation, à une rencontre personnelle avec le fait par l’observation. Seule cette rencontre personnelle, l’interaction entre ce qui est et votre vigilance ainsi que votre sensibilité, aboutit à la compréhension, sans laisser le passé s’interposer entre le fait et vous-même. Cela exige l’austérité de l’apprentissage. S’il y a une envie d’apprendre, de découvrir, et non le mouvement acquisitif d’une ambition d’acquérir, alors seulement il y aurait la liberté d’observer, de comprendre.

Ainsi, le savoir et la compréhension sont deux choses différentes, peut-être deux dimensions différentes. Car, une fois que vous comprenez, vous n’êtes plus la même personne. Lorsque la vérité est comprise comme telle et que le faux est perçu comme tel, vous renoncez sans effort à votre attachement au faux. Sinon, à quoi servirait la compréhension ? Une fois que vous comprenez qu’un certain chemin sur lequel vous marchiez ne vous mène pas au village ou à la ville où vous vouliez aller, vous ne continuez pas sur ce chemin, n’est-ce pas ? Ou bien vous marchez dans les bois. Vous marchez depuis des heures et vous vous dites : « Bon sang, je n’y suis toujours pas. J’ai marché pendant des heures, j’ai passé toute ma vie à marcher et je n’y suis pas. Qu’est-ce qui ne va pas ? » Et soudain, vous remarquez que ce n’est pas le bon chemin, que ce n’est pas la bonne voie. Ne vous en éloignez-vous pas immédiatement ? De la même manière, si le savoir de toutes les Écritures de toutes les religions et les expériences de toutes les personnes illuminées du monde n’ont provoqué ni mutation ni transformation dans la qualité de ma conscience et la dynamique de mon comportement, alors je dois m’arrêter et me demander si le savoir est la voie. Et lorsque vous découvrez que le savoir n’est pas la voie, alors toute dépendance au mouvement mental disparaît. C’est l’attachement psychologique au savoir, à la pensée et à l’ambition de les exercer qui empêche le mouvement mental de s’arrêter lorsque vous vous asseyez en silence. Ce n’est pas la position assise qui est en cause. Ce n’est pas la relaxation qui est en cause.

Comme nous l’avons vu l’autre jour, le mode de vie doit soutenir la quête religieuse ou spirituelle. De même, la manière dont nous gérons le savoir et le mouvement de la pensée est soit favorable, soit défavorable à cette quête. Le savoir est donc limité. Il restera toujours limité, qu’il s’agisse de la connaissance de Dieu, des facteurs inconnus de la vie, ou des êtres humains avec lesquels je vis. Il reste limité. Et ce qui est limité ne peut ouvrir la porte à l’illimité. C’est très simple. L’enquête verbale, l’enquête intellectuelle entreprise consciemment, doit cesser avant que le mouvement mental ne s’apaise volontairement dans le mouvement du silence et de la détente. Consciemment ou inconsciemment, s’il y a un attachement et que je suis convaincu que l’esprit ou la pensée peut m’y mener, alors la dimension du silence ne demeure pour moi qu’une fiction.

De plus, lorsque le mouvement du mot, qui est le mouvement de la pensée, se poursuit, le mot se déplace dans mon système nerveux. Le mot parcourt mon système chimique. Il ne se déplace pas dans le vide. Il traverse ma structure psychophysique et ce mouvement produit inévitablement un résultat : une tension, une pression, une sensation de plaisir, une sensation de douleur. Il ne peut que libérer des sensations que nous avons identifiées comme bonnes, mauvaises, vice ou vertu, plaisir ou douleur. Ainsi, le mouvement de la pensée provoque toujours une expérience ou une autre, une sensation ou une autre. Et la vie moderne nous encourage à devenir des avides de sensations, des avides de plaisir. La dimension du silence qui imprègne votre être n’est peut-être pas une sensation agréable. Mais si nous sommes fortement fascinés et attirés par la sensation de plaisir, alors le vide du silence, cette mise à nu de la psyché, sera immédiatement qualifié de désagréable, d’inconfortable, d’insécurisant. Si nous avons assimilé la sécurité au plaisir, aux sensations agréables, alors voyons bien ce que nous faisons de notre vie. Le plaisir est la sécurité. L’enfermement est la sécurité. Si nous avons assimilé la sécurité à tout cela et que l’interruption du mouvement mental ne produit aucune de ces sensations, alors nous disons : « J’ai peur », « Je me sens en insécurité ». On ne peut donc pas blâmer l’esprit s’il ne met pas fin à ce mouvement. Ce sont notre attitude et notre approche de la pensée, du savoir, du passé qui en sont responsables. Soit elles peuvent servir de référence dans notre exploration, soit nous pouvons nous y enliser si nous en avons fait une autorité.

LA SOLITUDE

Il me semble que, d’une certaine manière, nous ne réalisons pas que la quête de la Réalité se déroule dans la solitude d’être seul. Vous êtes seul avec la Vie, comme si vous la regardiez pour la première fois. Chaque exploration est vierge. Les explorations menées dans le passé étaient des efforts vierges. Et nous la menons pour la première fois de notre vie : être seul avec la Vie, avec son immensité, avec son infinité, avec son éternité intemporelle. Nous avons peur d’être avec elle. Nous ne voudrions pas nous trouver au milieu de cette immensité, de cette incommensurabilité, mais nous aimerions que quelqu’un soit avec nous, à nos côtés. Ainsi, nous aimerions avoir la vitalité, la vigilance, mais pas la solitude. Nous voulons un intermédiaire entre la Vie et nous-mêmes. Cette solitude psychologique est le cœur même du sanyasa, du renoncement. Le dépouillement de la psyché est le commencement du renoncement. Puis, fort de la gloire de ce dépouillement, de la majesté de ce sanyasa, de cette solitude, on s’engage dans le monde des relations. On pénètre dans les dimensions physiques et psychologiques de son propre être et de celui des autres. On avance, on agit et on réagit avec la dignité de cette solitude, la dignité de cette vitalité et de cette vigilance. L’énergie de la vision et de la compréhension s’exprime alors à travers tous les organes des sens, à travers toutes vos paroles. Elle rayonne par votre seule présence. La méditation est donc une dimension de la conscience absolument et radicalement différente, où la compréhension et la communion avec ce que vous comprenez règnent en maître.

Mount Abu, 26 novembre 1993

Extrait de Ego, Emergence and Merging Back of the « I » Process