Stephen Jarosek
L’association comme causalité : le tissu du sens et de l’existence même

Cet essai propose l’association comme principe fondamental unissant la physique, la biologie et l’esprit. Plutôt que de traiter la causalité comme un processus ascendant (des parties vers le tout) ou descendant (du tout vers les parties), Jarosek suggère que la cohérence émerge à travers l’acte relationnel de l’association lui-même. De la mécanique quantique relationnelle de Carlo Rovelli, où les particules n’acquièrent des propriétés qu’en interaction, aux découvertes de Michael Levin sur l’intelligence cellulaire, en passant par la sémiotique triadique de Charles Sanders Peirce, les preuves convergent vers l’association comme réalité irréductible. Elle peut être vue comme le tissu conjonctif du réel : le principe par lequel le potentiel devient forme, et la forme devient sens.

Une courte introduction

Né en Australie et redécouvrant aujourd’hui ses racines d’Europe centrale, Stephen Jarosek a été formé comme ingénieur (BEng) avant d’obtenir un MBA. Il a travaillé dans le conseil aux entreprises ainsi que dans des fonctions gouvernementales. Sa passion actuelle consiste à remettre en question les hypothèses que nous tenons pour acquises — en science, en culture et en philosophie. Doté d’un regard attentif aux schémas cachés, il écrit pour révéler comment des principes simples peuvent façonner des réalités complexes.

Cet essai propose l’association comme principe fondamental unissant la physique, la biologie et l’esprit. Plutôt que de traiter la causalité comme un processus ascendant (des parties vers le tout) ou descendant (du tout vers les parties), Jarosek suggère que la cohérence émerge à travers l’acte relationnel de l’association lui-même. De la mécanique quantique relationnelle de Carlo Rovelli, où les particules n’acquièrent des propriétés qu’en interaction, aux découvertes de Michael Levin sur l’intelligence cellulaire, en passant par la sémiotique triadique de Charles Sanders Peirce, les preuves convergent vers l’association comme réalité irréductible. Elle peut être vue comme le tissu conjonctif du réel : le principe par lequel le potentiel devient forme, et la forme devient sens.

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Et si la cohérence de l’univers ne provenait ni de l’assemblage des parties en un tout, ni du tout qui dicte sa loi à ses parties [Note de l’éditeur : « dicter sa loi », dans ce contexte, est un terme de la théorie des systèmes qui signifie exercer un contrôle descendant, comme un organisme dictant le comportement de ses organes individuels], mais de quelque chose de plus profond — l’association elle-même ? Cet essai suit ce fil conducteur à travers différentes échelles : de la mécanique quantique relationnelle de Carlo Rovelli, où les particules n’existent que par l’interaction, aux découvertes de Michael Levin sur l’intelligence cellulaire, en passant par la sémiotique de la création de sens de Charles Sanders Peirce. Même le monde subatomique, lorsqu’on l’observe à travers l’échelle carré-cube, résiste aux métaphores physicalistes pour révéler à la place un tissu relationnel. En dialogue avec la notion bouddhiste de sunyata — le vide comme ouverture créatrice —, l’association apparaît comme le tissu conjonctif du réel, le principe par lequel le potentiel se cristallise en forme, et la forme se déploie en sens.

L’association, tissu conjonctif duel

Il existe un principe simple à l’œuvre dans tout l’univers. Il s’applique à toutes les échelles — des cultures et des civilisations jusqu’au subatomique. Ce n’est ni la providence divine, ni le panpsychisme, ni un simple accident. Il a un nom : l’association.

L’association n’est pas une idée nouvelle. Ses fondements ont été posés il y a plus d’un siècle dans les travaux d’Edward Thorndike, puis par Ivan Pavlov. En sémiotique, elle figure dans la logique triadique de Charles Sanders Peirce. Si l’association est si fondamentale et omniprésente, pourquoi faut-il alors l’expliquer ? Ne devrait-elle pas aller de soi ? La réponse est que l’association, bien que simple et omniprésente, demeure invisible tant que l’on ne sait pas où regarder.

L’association, en tant que grammaire silencieuse de la cohérence, opère en coulisses, permettant à la vie et à l’ordre d’émerger. En effet, vous, le lecteur, vous vous appuyez sur l’association en ce moment même. Les mots s’enchaînent, formant des phrases dont le sens n’émerge qu’à travers leur agencement. Nos expériences — façonnées par la lumière, le son, les sensations et la résistance — sont elles-mêmes des associations, combinées dans la synthèse continue de ce que nous sommes.

Le but de cet essai est donc de rendre l’association visible : de montrer comment elle opère à toutes les échelles de l’existence, ce qui en fait un principe vital indissociable de l’existence elle-même.

Pour apprécier l’enjeu, il est utile de voir comment la science a traditionnellement expliqué la cohérence. La causalité s’inscrit généralement dans l’une de deux directions. La causalité ascendante explique les touts comme « assemblés » à partir de leurs parties, selon le modèle réductionniste bien connu. La causalité descendante met l’accent sur la manière dont les ensembles ou totalités contraignent et guident leurs parties, selon le langage de la théorie des systèmes. Ces deux perspectives capturent chacune une part de vérité, mais aucune d’entre elles, prise isolément, n’explique comment la cohérence persiste dans un univers tendant vers l’entropie, ou le désordre.

Le physicalisme n’apporte aucune réponse

La causalité ascendante s’exprime généralement en termes de modèles physicalistes (réductionnistes). Les modèles physicalistes peinent à expliquer comment les organismes, les esprits et les cultures persistent face à l’entropie. Conscients des limites du réductionnisme, des chercheurs comme Ellis & Kopel (2019) et des théoriciens de l’information comme Hoel et al. (2013) et Rosas et al. (2020) penchent vers un récit d’émergence qui intègre la causalité descendante. Leurs synthèses, cependant, fondées sur des processus stochastiques, restent physicalistes et ne parviennent pas à soutenir une véritable causalité descendante (Christen et Franklin (2002)).

Dans le même ordre d’idées, les sciences cognitives contemporaines modélisent souvent le cerveau comme un moteur de prédiction minimisant l’erreur (par exemple, le bayésianisme). Là encore, aucune solution ne se profile à l’horizon. Aucune des interprétations physicalistes/réductionnistes n’est en mesure de résoudre le problème de l’entropie. Les organismes ne sont pas des prédicteurs passifs, mais des bâtisseurs actifs d’associations, tissant des réseaux de relations qui déterminent ce qui est saillant, négligeable ou exploitable.

L’association offre une troisième perspective, au-delà du réductionnisme ou du hasard, permettant la cohérence. Elle fournit un cadre moniste à double aspect où l’esprit et la matière sont des aspects complémentaires d’une réalité unique. Notre synthèse intègre plusieurs disciplines, notamment :

• La sémiotique : Peirce (1931-1966) et von Uexküll (2010) ;

• La contextualité quantique : Kochen & Specker (1967) et Rovelli (1996) ;

• La plasticité neuronale et cellulaire : Merzenich (1983) et Watson & Levin (2023) ;

• La dynamique d’échelle : West (2017).

L’association fait partie intégrante de l’agentivité qui permet aux neurones, aux cellules et aux particules de s’auto-organiser en collectifs fonctionnels, s’alignant ainsi sur l’idéalisme de Bernardo Kastrup, qui redéfinit la réalité comme un réseau de relations porteuses de sens à toutes les échelles.

Plasticité et systèmes vivants

Les systèmes vivants intègrent le principe d’association comme fondamental. L’apprentissage associatif des neurones fait partie intégrante de la plasticité neuronale, permettant au cerveau de s’auto-organiser en spécialisations fonctionnelles (Merzenich, et al., 1983). Les expériences « câblent » le cerveau neuroplastique, et chez les humains, ces expériences sont majoritairement culturelles (Doidge, 2008).

La loi de Hebb (Hebb, 1949) — « les neurones qui s’activent ensemble se connectent ensemble » — rend compte de la manière dont les connexions forment des schémas porteurs de sens, tels que la « rougeur » ou la « longueur », dans les neurones du cortex visuel (Jarosek, 2001). Les synapses s’adaptent par le biais d’expériences associatives.

Ce principe s’étend à la plasticité cellulaire : les amibes associent des signaux environnementaux à des actions, comme se diriger vers des sources de nourriture, ce qui suggère que l’apprentissage ne se limite pas aux neurones (De la Fuente et al., (2019)). Les bactéries, comme Escherichia coli, associent des signaux chimiques à des stratégies de survie, formant des voies de résistance aux antibiotiques par le biais de cascades de signalisation moléculaire (Fernando et al., (2008)).

Les recherches de Michael Levin étendent la plasticité au-delà du cerveau, montrant que les réseaux bioélectriques entre les cellules encodent des mémoires de forme guidant le développement et la régénération (Levin & Watson, (2023)). Coupez un planaire en deux, et il régénère les parties manquantes non pas en suivant un script génétique rigide, mais en rétablissant des champs associatifs à travers les tissus.

Les travaux de Levin suggèrent que les cellules « se souviennent » non pas en tant qu’unités individuelles, mais en tant que réseaux collectifs d’association. Ses recherches démontrent que le planaire sans tête qui régénère une nouvelle tête, accomplit cet exploit grâce à l’association. C’est l’association, et non un code préprogrammé, qui régit l’identité et la réparation.

Prenons ses expériences sur les grenouilles. En modifiant les signaux bioélectriques chez des têtards en développement, l’équipe de Levin a induit la croissance d’yeux fonctionnels à des endroits autres que la tête. Les seules instructions génétiques ne pouvaient pas expliquer ce phénomène. Au contraire, les cellules associaient des signaux bioélectriques à des possibilités structurelles, se réorganisant en de nouvelles formes cohérentes.

La biologie moléculaire renforce ces idées. Une même molécule de signalisation peut déclencher une réparation dans un contexte et l’apoptose [Note de l’éditeur : mort cellulaire programmée] dans un autre. Le sens émerge de l’association : c’est le réseau relationnel qui détermine la signification (Deacon, 2021).

L’association n’est donc pas simplement fortuite. C’est la grammaire de la vie. Les organismes survivent non pas en s’accrochant à des structures fixes déterminées par un plan, mais en retissant des associations qui maintiennent la cohérence intacte. Cela est directement lié à la théorie de la cognition incarnée : l’intelligence adaptative naît de la recombinaison flexible d’associations, les prédispositions corps-esprit structurant les contextes (Jarosek, (2001), (2013)).

La sémiotique et la logique de l’association

L’importance de l’association pour la cognition incarnée est examinée dans Jarosek (2001), comme principe général, dans une perspective sémiotique peircienne. La sémiotique rend explicite le principe d’association. Charles Sanders Peirce décrivait le sens comme triadique : un signe relie un objet à un interprétant dans un contexte (Peirce, (1931-1966)).

Jakob von Uexküll a transposé cette idée en biologie. Son concept d’Umwelt décrit le monde de signification propre à chaque organisme (von Uexküll, (2010)). Pour une tique, l’Umwelt se compose d’acide butyrique, de chaleur et d’orientation. Pour un être humain, il englobe le langage, la culture et la profondeur symbolique. Chaque organisme évolue dans un réseau d’associations orientées vers la survie.

Terence Deacon étend la sémiotique à la biologie moléculaire. Les molécules ne sont pas de simples structures physiques, mais des signes, interprétés différemment selon le contexte cellulaire. Leur signification réside dans des cascades associatives : un repliement protéique ici déclenche une voie là, qui signale une réparation ailleurs (Deacon, (2012), (2021)).

La sémiotique clarifie ce qu’implique l’association : la cohérence et le sens naissent de réseaux relationnels qui s’étendent de la physique à la biologie en passant par la culture. L’association n’est pas simplement une description — c’est la logique même de la signification.

Une alliance n’a aucune valeur intrinsèque en soi. Sa signification découle d’un contexte culturel, des associations que nous établissons avec l’amour, l’engagement, la tradition, le droit. En l’absence de nos associations culturelles, la bague n’est qu’un morceau de métal. L’association génère la signification.

Un drapeau national, en tant que rectangle de tissu coloré, devient un symbole d’histoire partagée, d’appartenance, de fierté et de sacrifice, grâce aux associations évoquées par les motifs qui y sont tissés — des motifs qui racontent une histoire.

Le sens — qu’il s’agisse de biologie, de langage ou de culture — n’est pas simplement l’ensemble des sentiments fortuits qui rendent un être sensible, heureux ou triste. C’est le réseau d’associations qui fournit la trame qui tient la réalité ensemble.

Contextualité quantique et physique relationnelle

L’association étant fondamentale et omniprésente dans les systèmes vivants, qu’est-ce que cela implique pour la matière qui les compose ?

La contextualité quantique remet en cause l’hypothèse classique selon laquelle les propriétés des particules seraient intrinsèques, en montrant qu’elles dépendent du contexte de mesure (Kochen & Specker (1967)). Un électron n’a pas de spin fixe attendant d’être révélé ; son spin ne devient réel qu’en relation avec un appareil de mesure. Position et quantité de mouvement, onde et particule ne sont pas des identités intrinsèques, mais des expressions relationnelles.

La mécanique quantique relationnelle (MQR) de Carlo Rovelli cristallise ce point. Dans la MQR, l’univers n’est pas une collection d’objets dotés de propriétés préexistantes. C’est un réseau de relations dans lequel les propriétés n’émergent qu’à travers l’interaction (Rovelli (1996), (2021)). Cela s’accorde avec la triade sémiotique de Peirce composée du signe, de l’objet et de l’interprétant (Peirce (1931-1966)) et remet en question les métaphores centrées sur l’objet. L’image classique des boules de billard rebondissant dans le vide ne tient pas à l’échelle quantique. Une meilleure métaphore est celle d’une conversation : la réalité est le jeu continu d’associations.

Werner Heisenberg (1958) et Fritjof Capra (1975) vont dans ce sens lorsqu’ils décrivent les atomes non pas comme des choses, mais comme des tendances. Rovelli précise : ces tendances sont toujours des tendances à entrer en relation. Même la causalité devient relationnelle, n’étant plus une poussée d’un objet sur un autre, mais la manifestation d’associations à travers le contexte.

Considérons en quoi la MQR diffère de l’interprétation des mondes multiples (Everett, 1957). L’interprétation des mondes multiples multiplie les univers pour préserver le déterminisme fondé sur les objets : chaque événement quantique divise la réalité en branches. La MQR, en revanche, se débarrasse du superflu. Les propriétés n’existent qu’en association, évitant ainsi la multiplication des univers.

Considérons également l’interprétation de Bohm, qui insiste sur l’existence de variables cachées guidant les particules. Bohm préserve le déterminisme, mais au prix de la postulation d’un mécanisme invisible. La MQR évite l’excès métaphysique en traitant la relation, et non une substance cachée, comme fondamentale.

La mécanique quantique, loin d’être paradoxale, devient évidente lorsqu’elle est envisagée à travers l’association. La cohérence n’est pas la persistance des objets, mais la résilience des liens relationnels.

L’échelle carré-cube comme heuristique

Nos intuitions faiblissent aux échelles moléculaire et quantique parce que nous transposons des métaphores macroscopiques dans des domaines où elles ne s’appliquent plus. Le principe du carré-cube de Galilée apporte ici une correction [Note de l’éditeur : le principe du carré-cube est l’observation selon laquelle, à mesure qu’un objet grossit, son poids interne et son volume augmentent beaucoup plus vite que sa surface externe, ce qui signifie que les versions géantes de créatures ou de machines devraient modifier radicalement leur forme ou leurs matériaux simplement pour éviter de s’effondrer ou de surchauffer].

La loi du carré-cube explique pourquoi les insectes peuvent soulever plusieurs fois leur propre poids, malgré leurs membres longs et fins. Au niveau subatomique, la matière libérée des contraintes classiques (newtoniennes) se comporte très différemment de tout ce que nous rencontrons dans le monde ordinaire.

À petite échelle, la cohérence dépend moins de la masse que des relations. Les protéines se replient et interagissent non pas en raison de leur masse brute, mais grâce à des associations complémentaires de forme et d’énergie.

Ce monde relationnel est illustré de manière saisissante dans Inner Life of the Cell (2011) de XVIVO. Les protéines (kinésines) se déplacent le long des microtubules, leur fonction émergeant de contextes associatifs au sein des réseaux cellulaires, à l’image de coursiers naviguant dans les rues complexes d’une ville animée. Les vésicules bourgeonnent et fusionnent, les récepteurs s’ancrent et se libèrent — le tout sans commandement central. Ces interactions sont cohérentes avec la notion de molécules comme signes (Deacon, 2021). L’ordre émerge d’associations adaptées à l’échelle.

Les villes acquièrent leur cohérence grâce à des interactions en réseau — routes, services publics, réseaux sociaux — à l’image des systèmes cellulaires, où l’information circule comme une force vitale, telle une ville à l’échelle moléculaire (West, 2017).

Les particules virtuelles des diagrammes de Feynman sont des associations momentanées dans les champs quantiques, façonnées par des contraintes contextuelles, telles des étincelles fugaces dans un feu cosmique.

Le temps est également relationnel, variant selon l’échelle, la taille et le métabolisme. Le temps est le sens qu’un agent (corps-esprit) attribue au passage des événements. Une perception viscérale de la manière dont les oiseaux et les humains perçoivent différemment le passage du temps est capturée dans la vidéo Hand-feeding Birds in Slow Mo (Jocelyn Anderson Photography, 2021).

La loi de l’échelle carré-cube établit un pont entre la physique et la sémiotique, unifiant la cohérence à travers les échelles dans une ontologie non dualiste où l’association est vitale pour l’ordre cosmique.

L’association comme axiome

L’association est un principe irréductible unifiant la causalité, la cohérence et le sens à toutes les échelles, tant dans la causalité descendante qu’ascendante. En matière de plasticité biologique, l’apprentissage associatif fait partie intégrante de l’action des cellules et des neurones. Et dans les systèmes culturels, la manifestation de l’association, sous la forme de l’imitation, constitue la causalité descendante qui relie le cerveau humain aux normes sociétales (Jarosek, 2020).

L’association opère dans la contextualité quantique, où les propriétés émergent de manière relationnelle, et la MQR de Rovelli (1996) montre que la réalité est relationnelle, sans « point de vue de nulle part ». Toute existence est une existence-pour : une propriété n’est réelle qu’en relation avec un autre observateur ou système. Cela fait écho à l’affirmation de Peirce selon laquelle le sens est triadique — jamais une relation à sens unique, mais toujours une association contextuelle médiée. Si la réalité elle-même est structurée de manière relationnelle, alors l’association n’est pas simplement une commodité cognitive. C’est le mode par lequel l’être se manifeste. La MQR fournit ainsi un pont empirique, physique et philosophique vers notre affirmation : l’association n’est pas l’épiphénomène de la complexité — elle en est le fondement.

L’association et la tension entre le connu et l’inconnu

Au cœur de l’association se trouve une profonde polarité ontologique — entre ce qui est connu et ce qui reste inconnu. Cette tension, loin d’être périphérique, est fondamentale : elle anime l’émergence de la structure, du sens et de la vie elle-même. Elle anime les processus associatifs à toutes les échelles, des fluctuations quantiques à l’innovation culturelle. La tension entre le connu et l’inconnu n’est pas simplement un fossé épistémologique, mais une condition générative dans laquelle la cohérence devient possible.

La tension entre le connu et l’inconnu se manifeste au niveau subatomique dans les particules virtuelles de la théorie quantique des champs, représentées dans les diagrammes de Feynman comme des fluctuations éphémères. Nous les reformulons non pas comme des entités littérales, mais comme des expressions momentanées d’association surgissant à l’interface entre le connu et l’inconnu. Le vide n’est pas vide, mais chargé de potentiel, un champ relationnel structuré par des contraintes et des contextes.

Cette idée trouve un écho profond dans les traditions métaphysiques orientales, par exemple dans le Mulamadhyamakakarika, de Nagarjuna, qui est le texte fondateur de l’école bouddhiste Madhyamaka (Garfield, 1995). Leur notion de vide créateur s’exprime dans le concept de Sunyata (ou vacuité). Ici, le vide n’est pas une absence, mais un silence créateur — une ouverture ontologique d’où la forme émerge. Dans cette optique, le vide quantique et l’horizon cognitif sont tous deux des expressions de la même logique relationnelle : l’association comme principe par lequel le potentiel est façonné en sens.

La sexualité comme tension entre le connu et l’inconnu

Les impératifs de l’association entre le connu et l’inconnu sont omniprésents dans les systèmes vivants. Comme le souligne Jarosek (2005), nous pouvons ancrer notre réflexion sur le connu et l’inconnu, à travers tout le règne animal, de manière plus viscérale dans le contexte de la sexualité :

• Le connu comme la prédisposition des femelles à donner la priorité au connu et à ce qui le soutient, de l’amour maternel et nourricier à la sécurité, aux réseaux et aux traditions ;

• L’inconnu, en tant que prédisposition des mâles à privilégier la frontière entre le connu et l’inconnu mystérieux, depuis la prise de risque et le contrôle des ressources jusqu’à la compétition, le changement, la créativité et l’innovation.

Conformément à l’idée selon laquelle « les corps câblent les cerveaux neuroplastiques », ces prédispositions ne sont pas des traits fixes, mais émergent à travers la morphogenèse et la théorie de la cognition incarnée. Ce processus dynamique façonne les rôles relationnels à mesure que les organismes interagissent avec leur environnement, donnant la priorité aux prédispositions vers le connu ou l’inconnu à travers l’expérience vécue, plutôt qu’à un quelconque schéma génétiquement déterminé.

L’association est le fondement de la cognition incarnée

La théorie de la cognition incarnée (Merleau-Ponty, Heidegger, Maturana, Varela) existe depuis un certain temps. Plus récemment, elle a connu un regain d’intérêt, devenant une théorie dominante en sciences cognitives. Il dépasse le cadre de cet essai de lui accorder l’attention qu’elle mérite. Nous limiterons donc notre discussion, ici, à quelques exemples illustrant comment la cognition incarnée est directement liée à notre cadre axiomatique de l’association :

• La structure du corps détermine les associations auxquelles un corps-esprit est prédisposé. Les humains, dotés de mains et d’un appareil vocal, sont prédisposés au langage parlé et écrit dans la culture ; ceux-ci sont absents chez les animaux non humains — pour eux, le langage parlé, ainsi que les domaines d’expérience que ce langage rend possibles, restent inaccessibles ;

• Se demander « Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris ? » revient à reconnaître que les qualia, en tant qu’associations, sont incarnés. La structure du corps définit les prédispositions d’un agent, ce qu’il remarque, et donc ses expériences au sein du monde ;

• L’incarnation d’un agent délimite son horizon d’options, les types d’associations qu’il est prédisposé à faire. Les corps-esprits humains sont prédisposés à s’engager dans la culture, et notre horizon d’options est donc considérablement plus étendu que celui d’une grenouille dans un étang (Jarosek S., 2020).

L’axiome de l’association

Considérer l’association comme un axiome, c’est la placer au centre, en tant que principe premier, de toute ontologie qui cherche à expliquer la cohérence, l’émergence et le sens. Elle dissout les dualismes entre esprit et matière, nature et culture, symbole et substance — non pas en effaçant les distinctions, mais en montrant leur co-constitution par l’association.

Que ce soit dans les boucles récursives de la plasticité neuronale, les relations intriquées des états quantiques ou les réseaux interprétatifs du langage et de la culture, l’association constitue le tissu conjonctif de la réalité. C’est le fondement sur lequel reposent à la fois le physique et le phénoménologique.

Conclusion

Le but de cet essai était de proposer l’association non pas comme un simple corrélat de la complexité, mais comme sa racine ontologique — un principe fondamental qui opère des champs subatomiques au comportement cognitif, de la sémiosis moléculaire au discours culturel. L’association n’est pas un produit de la structure ; c’est ce qui permet à la structure d’émerger et de persister. Elle n’est pas générée par le calcul ; c’est ce qui rend le calcul intelligible. Elle n’est pas en aval de l’information ; c’est la condition de l’information elle-même.

Tout au long de cette analyse, nous avons montré comment l’association se manifeste dans divers domaines : dans la contextualité quantique en tant que condition de la mesure ; dans la sémiosis en tant que lien entre le signe et l’interprétation ; et dans la plasticité développementale et adaptative observée à travers les systèmes et les échelles biologiques. La puissance conceptuelle de l’association réside dans sa capacité à lier signification et causalité, contexte et émergence, contrainte et créativité.

En reformulant les échelles à travers la dynamique carré-cube et en rejetant les interprétations littéralistes en physique subatomique, nous avons soutenu que l’association offre un cadre interprétatif plus cohérent que les modèles computationnels ou mécanistes pris isolément.

Nous concluons que l’association est un principe irréductible et axiomatique : non pas sujet à une réfutation empirique au sens traditionnel du terme, mais fondamental pour l’acte même de vérification et d’interprétation. C’est un principe qui nous invite à repenser la causalité, l’émergence et le sens non pas comme des fils distincts, mais plutôt comme les expressions d’une logique plus profonde.

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Texte original publié le 22 mai 2026 : https://www.essentiafoundation.org/association-as-causation-the-fabric-of-meaning-and-existence-itself/reading/