Vimala Thakar (1921–2009) était à la fois une révolutionnaire spirituelle et une révolutionnaire politique. Pour Vimala, l’action sociale est une expression de la recherche spirituelle. « Le premier défi, et peut-être le seul, est de devenir conscient de ce que nous sommes réellement en tant qu’êtres humains. Avec la conscience vient la compassion, puis l’action juste découle naturellement ». Engagée dans la vie dans sa totalité — où chaque élément affecte tous les autres — elle exprimait notre « interdépendance » essentielle en inspirant les gens à enquêter ensemble et à œuvrer ensemble.
Elle grandit en Inde et a reçu une formation en philosophie. Très tôt, elle commença à vivre ce qu’elle comprenait. Dans le Mouvement du don des terres, elle marcha aux côtés de Vinoba Bhave, principal disciple de Gandhi, lors des longues marches à travers toute l’Inde, encourageant les riches propriétaires fonciers à partager une partie de leurs terres avec les pauvres. Elle travailla également avec les militants du Sarvodaya et J. P. Narayan au développement rural.
Elle continua, en Inde, à aller de village en village pour rassembler les gens afin qu’ils examinent les problèmes locaux et nationaux et d’encourager des projets conduisant à l’autosuffisance. Elle participa à des travaux de développement fondés sur les principes gandhiens dans des dizaines de villages des États du Gujarat et du Rajasthan.
Vimala voyagea beaucoup en dehors de l’Inde. Qu’elle s’adressait à des villageois indiens ou à des habitants des villes occidentales, elle parlait au cœur, nous encourageant à vivre ce que nous comprenons et à travailler main dans la main, côte à côte, afin de former une société humaine mondiale non violente.
L’entretien qui suit, est issu de deux échanges avec Vimala : une intervention donnée lors d’une retraite de méditation vipassana à Santa Rosa, en Californie, en réponse aux questions de Christopher Titmuss, Jamie Baraz et Kathy Harris, en septembre 1985, ainsi qu’un entretien réalisé en mars 1982 avec Jack et Lee Kornfield à Mount Abu, dans l’ouest de l’Inde.
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Question : Les gens, en Occident, cherchent des moyens de relier la pratique spirituelle et l’action sociale. Vous avez été engagée tout au long de votre vie à la fois dans le travail spirituel et dans le développement en Inde. Comment conciliez-vous ces deux aspects ?
Vimala : Je ne vois aucune différence entre la vie spirituelle, comme vous l’appelez, et l’action sociale. C’est exactement comme l’inspiration et l’expiration, ce ne sont pas deux processus différents. L’inspiration n’aurait aucun sens s’il n’y avait pas d’expiration. De la même manière, quoi que vous apportent les saints et les yogis, qu’allez-vous faire de cette compréhension, sinon la vivre ? Nous naissons dans la société. Les êtres humains ne naissent pas dans l’isolement, mais comme membres d’une communauté, d’un pays. Les enfants qui naissent aujourd’hui sont membres de toute la famille humaine mondiale. Vivre, c’est être en relation avec tout ce qui nous entoure ; vivre, c’est agir en tant que membres de la société. L’action sociale est une action liée aux besoins de la société et pertinente par rapport aux besoins intérieurs de l’être humain.
L’action sociale vient très naturellement à une personne vivant en Inde, un pays où des millions de personnes meurent de faim. On se sent coupable de prendre deux repas par jour et de mener une vie modérément confortable si l’on ne contribue pas, si peu que ce soit, à permettre à ces millions d’affamés d’atteindre un niveau de vie décent. Depuis mes études universitaires, j’ai eu à cœur de partager avec les autres, ayant vu la nécessité de permettre aux pauvres affamés d’obtenir des moyens de subsistance décents — voilà tout. Il ne s’agit pas de faire quelque chose d’extraordinaire pour les gens. La philosophie indienne enseigne que la Vie est une. Puisque la Vie est une, que peut-on faire d’autre que partager ce que l’on possède avec ses semblables ?
De même que je me sens triste, en Inde, en voyant tant de personnes mourir de faim, je me sens tout aussi triste lorsque je rencontre, en Occident, des gens bien nourris, bien vêtus, entourés des gadgets les plus récents, mais perturbés et agités. Ils n’ont aucune paix intérieure, comme s’ils souffraient d’une famine intérieure — une famine psychique. Ils aspirent à l’amour, à la chaleur de l’amitié. Partager la méditation et éveiller les gens à la possibilité de croître vers leur dimension divine fait partie de mon travail à travers le monde depuis vingt ans.
Ici, dans mon Inde natale, j’ai participé à des travaux de développement. Depuis mes années universitaires, en 1953, je me suis engagée dans l’attribution de terres à ceux qui n’en avaient pas. J’ai fait partie du grand Mouvement Bhoodan, qui distribuait des terres aux pauvres de l’Inde sous l’inspiration de Gandhi et de Vinoba Bhave. J’ai travaillé dans ce mouvement pendant sept longues années et j’ai parcouru l’Inde à trois reprises ; j’y ai recueilli deux cent mille acres de terres et les ai redistribuées, organisé des camps pour la réhabilitation des travailleurs agricoles sans terre, etc. Ainsi, d’un côté, il y avait le partage de ce que j’avais en compétences et en ressources avec les millions de démunis de l’Inde ; de l’autre, il y avait le partage de ce que j’avais sur le plan psychologique avec ceux qui souffraient d’une famine spirituelle dans les pays occidentaux.
Vous savez, c’est ce que ne peut s’empêcher de faire quelqu’un qui est engagé dans la Vie, qui aime la Vie et qui est amoureux de l’humanité.
Question : Quel est le rapport entre la méditation et l’action sociale ?
Vimala : Le mot méditation implique pour moi un état d’être dans lequel le mental conditionné ne bouge plus du tout. C’est l’arrêt spontané de l’activité mentale. C’est un état d’être où existe une conscience sans effort et sans choix de ce qu’est la vie en nous et autour de nous.
Le mental est conditionné par les pressions sociales, politiques et économiques ; par les systèmes dits éducatifs ; par les traditions et les conventions de la société dans laquelle on vit. Par la méditation, on enquête sur la nature du mental, on comprend la nature du mental, on comprend ses mécanismes, on observe son mouvement lorsque nous sommes au cœur des relations. Grâce à cette investigation, à cette observation, on parvient à comprendre ce qu’est le mental et quelles sont les limites de cette conscience conditionnée. Cette compréhension conduit à un silence volontaire du mental conditionné.
Le silence est une dimension puissante et significative de la vie, contenant d’innombrables énergies. Lorsque l’on se trouve dans la dimension du silence, l’énergie de l’intelligence s’active. L’état de méditation est rempli de cette énergie, l’énergie de l’intelligence, qui ne fait pas partie de l’hérédité, qui n’a pas de passé, qui n’a aucun contenu.
Lorsque nous fonctionnons par le biais du mental conditionné, c’est notre passé, c’est notre savoir, notre expérience en tant qu’individus et en tant que membres d’une collectivité qui détermine la qualité de notre perception et celle de nos réponses. Le passé se projette sur le présent. Par conséquent, il n’y a pas de liberté à travers la pensée ni à travers l’esprit conditionné.
Lorsque nous fonctionnons à travers le mental conditionné, nos perceptions et nos réponses jaillissent de la conscience du « je », du « moi », de l’ego. Cette conscience du « je » est obsédée par le besoin de sécurité et se trouve constamment inhibée par la peur : peur de la vie, peur de la mort, peur du lendemain, et ainsi de suite. Cette inhibition née de la peur et ce besoin de sécurité créent un déséquilibre qui déforme la perception. Parce que nos perceptions sont déformées, nos réponses sont elles aussi déséquilibrées ou déformées.
L’état de méditation permet à une personne d’avoir une perception purifiée, non déformée, libre des réactions subjectives. La méditation confère à l’être humain la simple cognition de ce qui est. Dans la dimension du silence, lorsque l’intelligence se libère, l’être humain accède pour la première fois à ce qu’on appelle la liberté, une liberté sans limites — non pas la liberté par rapport à quelque chose, ni la liberté contre une servitude, mais la liberté comme dimension totale. Dans cette intrépidité de la liberté, dans cette sensibilité perceptive, il n’existe pratiquement aucune possibilité de déséquilibre.
Vous m’interrogez sur le rapport entre la méditation et l’action sociale. Permettez-moi de vous soumettre qu’aujourd’hui il n’existe rien qui ressemble véritablement à une vie sociale. Nous sommes tous des entités antisociales à cause des inhibitions et des déséquilibres intérieurs : nous nous mettons en colère dix fois par jour ; nous éprouvons jalousie, haine, amertume ; nous devenons violents.
Je vis la plupart du temps en Inde, même si je voyage beaucoup. Je ne connais pas toutes les circonstances de ce pays-ci, mais, en parcourant le globe, on remarque que la race humaine est plus ou moins névrosée. Nos relations avec nous-mêmes, avec notre corps, avec notre nourriture ; nos relations les uns avec les autres dans la famille et dans la société sont névrotiques, déséquilibrées. Et j’espère que vous êtes conscients de la violence qui nous habite. Non seulement ici, mais dans tous les pays : en Orient, en Occident, dans les pays démocratiques, socialistes, et même dans le prétendu pays spirituel qu’est l’Inde. La violence est devenue une manière de vivre ; elle a reçu la sanction du mental humain.
L’action sociale exige une nouvelle qualité de vie humaine, une nouvelle qualité d’êtres humains. Il me semble que, lorsqu’une personne explore l’espace intérieur, se baigne dans les eaux du silence et parvient à l’état de méditation, alors elle devient capable de vivre avec une équanimité intérieure et un équilibre sur le plan sensoriel extérieur. Le déséquilibre est la seule impureté. On élimine les déséquilibres physiques et psychologiques, et cela permet de partager avec les autres ce que l’on possède.
La méditation est véritablement le fondement de l’action sociale. Certaines personnes se sont engagées dans des pratiques spirituelles qui les ont éloignées du monde. Dans l’isolement, il y a l’existence, mais la Vie est dans les relations. Les gens aiment la voie de l’isolement parce qu’ils peuvent y développer une certaine paix ou même cultiver des pouvoirs psychiques. Mais les relations doivent être vécues au milieu des êtres humains, dans le courant même de la vie. Vous devez apporter la spiritualité à votre manière de vivre.
Je vois la méditation comme une nouvelle dimension de la vie et de la conscience vers laquelle la race humaine tâtonne partout dans le monde. Toutes les explorations en cours dans les différents pays créent des courants qui convergent vers un même point : transcender la structure mentale et psychologique. L’être humain aspire à grandir, à laisser derrière lui le mental et le cerveau usés, afin que la vaste immensité qui se trouve derrière le visible et l’invisible se révèle à sa conscience. Et peut-être la fusion de la psyché individuelle avec cette immensité et cette infinité de la vie apportera-t-elle une transformation de la race humaine.
La méditation pourrait engendrer des structures politiques entièrement différentes de celles qui existent aujourd’hui. Le désir d’exploiter, l’ambition de dominer — qui règnent actuellement en maîtres — ne trouveraient plus leur place dans les relations humaines. Seul un esprit obsédé par la peur veut dominer ; seul un esprit souffrant d’envie et de jalousie chroniques veut exploiter. À moins qu’il n’existe un fondement de méditation et la vigueur de l’intelligence, il ne sera pas possible d’établir la paix dans la vie individuelle comme dans la vie collective — nationale et mondiale.
Question : Dans la spiritualité, on parle souvent du vrai et du faux. Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est faux ?
Vimala : Dans la langue sanskrite, nous avons le mot sat pour désigner la vérité. Étymologiquement, sat implique tout ce qui est : la totalité, la totalité homogène, indivisible, non fragmentable de la vie. Cette totalité est incommensurable ; elle est indestructible. Ce qui peut être détruit est appelé asat, le faux.
On ne peut donner un nom à la totalité afin de la différencier ou de la distinguer de quelque chose d’autre ; elle est donc innommable. Ce qui est innommable, incommensurable et indestructible peut être appelé vérité. La beauté de la vérité de cette totalité réside dans l’interrelation de tout ce qui vit, de tout ce qui existe. Le mystère de la vérité, ou de la divinité, réside dans cette interrelation : la terre reliée aux cieux, le monde minéral relié au monde végétal, le règne animal relié au règne humain, et ainsi de suite. Nous sommes interdépendants.
Ainsi, la vérité implique la totalité, l’interrelation et l’infinie incommensurabilité ou l’innommable ; et ce qui est faux implique ce qui peut être brisé, fragmenté, ce qui a une forme et, par conséquent, un nom. Le faux est ce qui est tombé sous l’emprise et dans le champ du temps et de l’espace, et qui est en train de changer.
Pouvons-nous examiner cette question sous un angle légèrement différent ? Si nous sommes sensibles à la vie telle qu’elle est, nous pourrions remarquer que deux aspects de la vie sont tissés ensemble. L’un est l’aspect du changement constant dans le domaine du monde physique. Il y a un immense flux. Même à travers notre corps, si nous l’observons attentivement, nous remarquerons combien le changement s’y opère d’heure en heure, de jour en jour. Nous ne pouvons arrêter ce processus de changement constant. Le changement implique la naissance, la croissance, le déclin et la mort.
Au milieu de ce tourbillon de changements, il y a quelque chose en nous qui ne change pas, quelque chose autour de nous qui ne change pas. C’est le second aspect de la vie. La lumière ne devient pas ténèbres ; les qualités de l’eau ne changent pas. Ainsi, derrière le visible, derrière le monde des formes, des noms et de la solidité, dans le domaine de cet invisible, il semble y avoir quelque chose d’immuable. Par exemple, l’amour, lorsqu’on le rencontre, ne change jamais. Il ne se transforme pas en haine. Si l’on découvre la paix, elle ne change pas.
Il y a une danse entre le changement et ce qui ne change pas ; ainsi existe un équilibre. On n’emploierait pas le mot permanence. Il n’existe rien de tel que la permanence, mais il semble y avoir une qualité d’être (isness) immuable qui permet à la danse du changement de se poursuivre.
Ainsi, le faux et le vrai sont des termes employés dans la spiritualité pour désigner cette danse du changement et de l’immuable — cette qualité d’être.
Question : Pourriez-vous en dire davantage sur la manière d’accéder au silence ?
Vimala : Nous devons d’abord découvrir quelle est la qualité de notre vie. Où en sommes-nous ? Existe-t-il des moments de silence dans notre vie quotidienne, lorsque nous sommes seuls, lorsqu’aucune activité n’est requise ? Que faisons-nous de nous-mêmes ?
Il faut commencer par l’observation. L’observation est une perception libre de réactions. Généralement, lorsque nous voyons, regardons ou percevons, nos réactions subjectives — les réactions émotionnelles, les motivations, les ambitions, les désirs — surgissent au cours du processus même de la perception. Sans que nous en soyons conscients, elles s’y mêlent. Le processus de la perception lui-même est contaminé. Nous ne savons pas regarder avec innocence, nous ne savons pas regarder simplement. En cultivant l’intellect, en acquérant des connaissances et en sophistiquant le mental, nous avons d’une certaine manière perdu l’éloquence de la simplicité. Ainsi, lorsque je dis que nous devons observer la qualité de notre vie, il nous faut d’abord découvrir si nous savons observer.
Savons-nous observer, regarder d’une manière très simple, sans aucune réaction ? Lorsque vous contemplez le ciel le soir, les oiseaux en vol, un lever ou un coucher de soleil, vous êtes totalement présents, sans réactions. Vous ne faites qu’un avec la beauté du coucher ou du lever du soleil, ou avec les fleurs du jardin. Commencez donc par apprendre à observer. La purification de la perception est la première étape.
Ensuite, nous nous tournerons vers le processus de verbalisation, qui constitue une part très importante de notre vie. Nous passons la journée à parler ou à écouter quelqu’un parler, et si personne n’est là, il y a la télévision, il y a la radio. En permanence, nous sommes engagés dans les mots, à travers les livres, les conférences, les discussions. Oui, la verbalisation est nécessaire à la communication, au partage, et le partage est la joie de la vie sociale, ce qu’on ne peut nier. Mais lorsque nous utilisons les mots et ce don de la verbalisation pour dissimuler nos motivations, pour prétendre être ce que nous ne sommes pas, lorsque nous nous en servons comme d’un bouclier pour l’hypocrisie, nous nous comportons de manière criminelle. Nous faisons un mauvais usage d’un don très précieux.
Ainsi, la seconde chose que l’on apprendrait est à utiliser les mots avec un sens des responsabilités. On voudrait dire ce que l’on pense et penser ce que l’on dit. Il y aurait une forme d’austérité dans la parole. Ainsi, après la purification de la perception, on apprendrait la purification de la verbalisation. S’il vous plaît, je n’emploie pas le terme purification dans un sens éthique ou moral. Pour moi, une approche scientifique est une approche pure. Il y aura donc précision et exactitude dans la parole. La précision implique la pureté. Il est urgent de purifier la parole. Tant de malentendus sont créés, et chaque mot que l’on prononce laisse derrière lui un conditionnement. Un mot stimule une émotion, un sentiment, un ressenti. Ce ressenti demeure et devient un résidu, constituant ce que vous appelez le subconscient. Ainsi, la pureté de la parole et la réduction de la verbalisation constitueraient la deuxième étape vers le silence.
Troisièmement, nous nous tournerions vers la texture de nos relations avec nos semblables. Il n’y a pas de vie sans relation. Et vivre, c’est être en relation. Utilisons-nous correctement ce privilège avec l’univers, avec les êtres humains et les animaux qui nous entourent ? L’utilisons-nous avec responsabilité ? Ou bien utilisons-nous les relations pour créer une dépendance, pour éviter de compter sur nous-mêmes, ou encore pour dominer les autres ? Utilisons-nous les relations comme des réseaux d’évasion afin de fuir la peur de la solitude ou le sentiment d’ennui ? Il ne peut y avoir ni beauté ni grâce dans une relation lorsqu’elle est utilisée comme échappatoire à l’ennui ou à la solitude. Veuillez voir cela clairement. Il y a tant de chaos dans les relations parce qu’elles ne sont pas ce qu’elles sont censées être. Elles deviennent le champ où nos ambitions et nos désirs se déchaînent, où ils courent en liberté. Apprendre à ne pas abuser ni mésuser des relations constitue la troisième étape de la préparation de la partie extérieure de notre vie, nous équipant pour le silence intérieur.
Tournons-nous maintenant vers l’aspect intérieur. Le mental et le cerveau, qui sont des instruments très importants, sont capables d’être tranquilles, paisibles. Le silence ne peut être une activité du mental. Ce n’est pas une qualité à cultiver. Le silence ne peut être une activité de la pensée. La pensée ne peut dire : « Je vais être silencieuse ». Tant que nous n’entrons pas factuellement en contact avec la servitude dans laquelle vit le mental, tant que nous ne voyons pas le fait de sa limitation, il n’y aura pas d’élan vers le silence. C’est le contact direct, personnel, avec le fait de la servitude qui suscite l’élan vers la liberté.
Il devra donc y avoir un contact personnel et direct avec le mental tel qu’il est, non à travers les livres, ni les conférences et les discussions, mais à travers l’observation, ce que vous avez fait ensemble ici [lors d’une retraite de méditation]. Vous vous éloignez des responsabilités quotidiennes et concentrez vos énergies sur cette observation intérieure, sur cet espace intérieur. Vous vous éduquez vous-mêmes. Ce contact direct avec ce qu’est l’esprit ouvrira la voie à ce que l’on appelle le silence.
Ainsi, on s’assiéra chaque jour et l’on prendra le temps d’observer le mental tel qu’il est, afin de le comprendre. Lorsque vous vous asseyez, que vous vous y appliquez sérieusement et persévérez, vous voyez comment le mental est en mouvement constant, répétant sans cesse les mêmes choses, combien ce mouvement est mécanique. Alors, on est très surpris de constater qu’on a suivi pendant des années ce mouvement mécanique de l’esprit, qu’on a glorifié ses réactions, les structures de valeurs que l’on a créées. On découvrira qu’il n’existe rien de tel qu’un mental personnel ; c’est quelque chose qui a été organisé et standardisé par la société, puis accepté par nous. Lorsqu’on découvre la nature mécanique et répétitive de l’activité mentale, alors surgit l’élan vers la liberté, et cet élan vers la liberté est la semence du silence.
Que fait-on lorsqu’on comprend la nature répétitive et mécanique du mental ? J’ai observé ma jalousie, ma colère et d’autres mouvements mécaniques. Que dois-je faire ? Cette nature mécanique et répétitive prend-elle fin grâce à l’observation ? Si l’on a véritablement observé, on cesse de défendre les réactions et les comportements du mental. L’autodéfense et l’autojustification, qui occupent notre vie entière, prennent fin. Il est merveilleux d’être libéré de cette habitude d’autodéfense et d’autojustification. Après une telle observation et une telle compréhension, si une réaction, comme la colère ou la jalousie surgit au milieu d’une relation, on devient conscient de cette résurgence du passé, et cette conscience ne permet pas à la réaction de nous submerger, de conditionner notre perception, de détruire ou de déformer nos réponses.
S’il existe une compréhension factuelle du mental, alors le passé peut remonter, mais il perd son emprise sur nos réactions, nos réponses et nos perceptions. Et si l’enquête possède intensité et profondeur, alors le passé devient comme des cendres lorsque le bois a brûlé. Le passé peut être là, mais il n’est plus la source à partir de laquelle nous percevons ni celle d’où jaillissent nos réponses. En d’autres termes, il y a liberté à l’égard du passé, du connu.
Je sens que nous recherchons tous cette liberté intérieure, la liberté à l’égard du passé, la liberté à l’égard du connu, la liberté à l’égard de l’emprise du mouvement de la pensée. Dans cette liberté, dans le terreau de cette intelligence et de cette conscience, l’homme renaît. Nous appelons un tel être un « éveillé » ou un « libéré ». Il ne s’agit pas d’une libération du monde ni d’une libération d’une servitude créée par quelqu’un d’autre. Nous sommes les créateurs de notre propre servitude ; nous sommes nos propres libérateurs. Ainsi, la libération, l’éveil, la liberté, le satori, sont une libération de l’emprise du mental conditionné.
La montre indique que le temps est écoulé. Et, tout en étant conscients de l’intemporalité, nous devons suivre la montre qui nous dit que le temps est terminé ; bien que nous soyons conscients de l’infinité de la vie, nous devons composer avec les objets finis. Et bien que nous soyons conscients de la grandeur et de la majesté de la solitude, qui constitue la substance de notre vie, nous devons nous engager dans les relations. Il y a une beauté dans les symboles que nous avons créés, tout comme il y a une beauté dans la compréhension de la vie qui est libre de ces symboles.
Texte original de 1985 : https://inquiringmind.com/article/0202_1_vimala-thakar-interview/