HOBOKEN, 31 JUILLET 2026. Rejetez la faute de cette chronique sur Tyler et Joe, professeurs retraités de sciences de l’environnement (Tyler) et de neurosciences (Joe), que j’ai récemment rencontrés autour d’un dîner et d’une longue conversation. Notre échange m’a inspiré les réflexions suivantes :
À quoi sert la conscience ?
La conscience a-t-elle un objectif ?
Eh bien, une partie de moi pense que rien n’a de raison d’être. Ni la conscience, ni Homo sapiens, ni la vie, ni la Terre, ni la Voie lactée, ni l’univers. Les choses existent, tout simplement, pour des raisons que personne — pas même une machine dotée d’une intelligence divine — ne comprendra jamais.
Une autre partie de moi pense ceci : sans la conscience, le cosmos serait dépourvu de sens. Si nous étions des automates, privés des sensations de joie et de tristesse, d’anticipation et de remords, de désir et de peur, la vie serait vide de toute signification. Nous pourrions tout aussi bien être des rochers. Alors, bien sûr que la conscience a une raison d’être.
La conscience, à elle seule, ne suffit pas à donner un sens à notre vie. Nous avons aussi besoin du libre arbitre, de la capacité de discerner et de faire des choix. J’imagine que la conscience et le libre arbitre ont évolué de concert, comme les mains d’Escher. Ensemble, ils sont adaptatifs, c’est-à-dire qu’ils favorisent la survie et la reproduction ; telle est leur finalité biologique.
La conscience et le libre arbitre sont intimement liés. Chacun dépend de l’autre et n’a pas de sens sans lui. Dans la mesure où nous possédons un libre arbitre, c’est parce que nous sommes conscients, et inversement.
Voici une analogie : de même que l’électricité et le magnétisme sont deux aspects de l’électromagnétisme, la conscience et le libre arbitre sont les deux composantes d’une réalité plus fondamentale. Quelle est cette réalité ? Ah, excellente question.
Si vous ne croyez pas au libre arbitre, si vous pensez que nous ne sommes que les spectateurs passifs d’un destin prédéterminé sur lequel nous n’avons aucun contrôle, je ne chercherai pas à vous faire changer d’avis. Je me contenterai de vous plaindre.
Information et libre arbitre
Attendez, voici peut-être une idée qui pourrait vous faire changer d’avis. Divers penseurs — le physicien John Wheeler, le philosophe David Chalmers, les neuroscientifiques Giulio Tononi et Christof Koch — établissent un lien entre la conscience et l’information.
C’est également le cas de Claude Shannon, qui a fondé la théorie de l’information dans les années 1940 aux Bell Labs. Shannon parlait d’abord d’une théorie de la « communication », car il s’intéressait à la manière dont une personne peut transmettre de façon fiable une information — une recette de gâteau à la noix de coco, le plan d’une bombe H, un haïku pornographique — à une autre personne par fil, par radio ou par tout autre moyen.
La théorie de l’information est abstraite et mathématique. Shannon représente l’information à l’aide de « bits », que l’on peut considérer comme des réponses à des questions par oui ou par non. Un bit peut être un 1 ou un 0, un O ou un N, une impulsion électrique ou son absence. Shannon relie l’information à l’entropie, quelle qu’elle soit.
Mais Shannon, que j’ai interviewé en 1990, donne aussi une définition très simple de l’information : l’information contenue dans un message est proportionnelle à sa capacité de « surprendre » son destinataire, de lui apprendre quelque chose qu’il ne savait pas déjà.
Cette définition a des implications profondes. Elle signifie que les physiciens qui cherchent à réduire l’information à quelque chose de strictement physique et objectif font fausse route. L’information est intrinsèquement subjective ; ce qui constitue une information pour moi n’en est pas nécessairement une pour vous.
Pardonnez la tautologie, mais une information — qu’elle prenne la forme d’un conseil boursier, d’un manifeste anarchiste ou d’une chronique de mon blog « Cross-Check » — doit avoir le potentiel d’informer quelqu’un. Autrement dit, de modifier sa façon de penser et, par conséquent, sa manière d’agir.
CQFD : si vous croyez en l’information — et vous le devriez, puisque vous en absorbez en ce moment même — alors vous devez aussi croire au libre arbitre.
La surprise de l’illumination
Des paradoxes surgissent.
Bien des messages, comme Espagne 1, Argentine 0, ne vous surprennent qu’une seule fois. En revanche, des œuvres d’art comme Gravity’s Rainbow ou To the Lighthouse peuvent vous surprendre encore et encore. Et la réalité, même dans sa plus grande banalité, devrait vous surprendre perpétuellement.
Imaginez la réalité quotidienne, comme votre mère jouant à « coucou-caché » avec vous lorsque vous étiez bébé. Elle cache son visage derrière ses mains, puis les écarte soudain en disant : « Surprise ! » Et vous éclatez de rire en agitant joyeusement vos petits bras et vos petites jambes potelés.
Votre mère recommence sans cesse, et, chaque fois que vous riez, vous êtes à nouveau surpris. Voilà ce qu’est pour moi l’illumination : cette surprise pure, primordiale, devant le simple fait brut de l’existence. C’est ce que Wittgenstein voulait dire lorsqu’il écrivait : « Ce qui est mystique ce n’est pas comment est le monde, mais le fait qu’il est ».
Ce sentiment, ou cette vision, est à la fois profondément subjectif et objectivement vrai. Après tout, la science a montré que notre existence est infiniment improbable ou, comme j’aime à le dire, profondément étrange.
Malheureusement, la plupart d’entre nous, en vieillissant et en se laissant absorber par les affaires de la vie, cessent de voir l’existence comme quelque chose de surprenant. Et d’ailleurs, que peut-on faire d’un tel émerveillement ? Loin de nous aider à vivre, il peut même devenir une distraction.
Vous vous concentrez sur les études, puis sur une carrière, la recherche d’un partenaire, les enfants, l’écriture d’un ou deux livres, un divorce, et ainsi de suite. De temps en temps — comme lorsque votre fille naît, ou que vous jouez au hockey sur le lac Alice ou que vous prenez des champignons hallucinogènes avec votre petite amie —, l’univers retire soudain ses mains de son visage et lance : « Surprise ! »
Ces moments deviennent de plus en plus rares. Vous pouvez vous souvenir de ce que cela faisait d’être surpris ; vous pouvez même en parler à vos étudiants, leur dire que l’univers est miraculeux, et ainsi de suite. Mais cela fait bien longtemps que vous n’avez plus ressenti ce caractère miraculeux.
Vous devenez blasé, las du monde ; vous avez l’impression d’avoir tout vu et plus rien ne vous surprend, sauf peut-être de façon désagréable. Vous finissez dans une maison de retraite ; personne ne vient vous rendre visite ; la plupart de vos amis et de votre famille sont morts. Allongé sur votre lit, vous regardez la télévision ou fixez simplement le plafond, le cœur lourd, prêt à en finir. Et c’est précisément à cet instant, lorsque vous vous y attendez le moins, que l’univers retire ses mains de son visage et s’écrie : « Surprise !!!! »
Et vous gloussez et vous tortillez vos membres desséchés comme un bébé. Vous pensez : la vie, quelle aventure. Ou quelque chose comme ça.
Texte original publié le 31 juillet 2026 : https://johnhorgan.org/cross-check/consciousness-free-will-information-and-enlightenment