Erich Fromm
La désobéissance, problème psychologique et moral

Cet écrit, de 1963, du grand psychologue Erich Fromm (1900-1980), reste d’actualité dans la situation actuelle et mondiale de fausse crise sanitaire. Il nous explique l’origine de l’obéissance et la dialectique qui se joue entre obéissance et désobéissance, entre autorité et liberté, entre société démocratique et dictature. Comme nous le dit Fromm : « Si la capacité […]

Cet écrit, de 1963, du grand psychologue Erich Fromm (1900-1980), reste d’actualité dans la situation actuelle et mondiale de fausse crise sanitaire. Il nous explique l’origine de l’obéissance et la dialectique qui se joue entre obéissance et désobéissance, entre autorité et liberté, entre société démocratique et dictature. Comme nous le dit Fromm : « Si la capacité de désobéissance a été à l’origine de l’histoire humaine, l’obéissance pourrait très bien être la cause de sa fin » & « En effet, la liberté et la capacité de désobéir sont inséparables ; par conséquent, tout système social, politique ou religieux qui proclame la liberté tout en condamnant la désobéissance ne peut pas dire la vérité ».

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Pendant des siècles, les rois, les prêtres, les seigneurs féodaux, les patrons de l’ère industrielle et les parents ont affirmé que l‘obéissance est une vertu, et la désobéissance, un vice. En guise d’introduction à un point de vue différent, opposons à cette idée la proposition suivante : l’histoire de l’humanité a commencé par un acte de désobéissance, et il n’est pas improbable qu’elle se termine par un acte d’obéissance.

Selon les mythes grec et hébreu, l’histoire humaine a été inaugurée par un acte de désobéissance. Adam et Eve, au paradis terrestre, faisaient partie de la nature ; ils vivaient en harmonie avec elle et ne la transcendaient pas. Ils étaient dans la nature comme le fœtus dans le sein maternel. Ils étaient humains, et, en même temps, ne l’étaient pas encore. Tout changea lorsqu’ils désobéirent à un ordre. En rompant ses attaches avec la terre mère, en coupant le cordon ombilical, l’homme a émergé d’une harmonie pré-humaine, et s’est rendu capable de faire un premier pas vers l’indépendance et la liberté. Leur acte de désobéissance a libéré Adam et Eve et leur a ouvert les yeux. Ils se sont reconnus comme étrangers l’un à l’autre, et le monde, autour d’eux, leur a paru tout aussi étranger, et même hostile. Leur acte de désobéissance a brisé le lien originel qui les attachait à la nature, et a fait d’eux des individus à part entière. Le « péché originel », bien loin de corrompre l’homme, l’a libéré ; ce fut le commencement de l’histoire. L’homme dut quitter le jardin de l’Éden pour apprendre à ne compter que sur ses propres forces et à devenir pleinement humain.

Les prophètes, dans leur concept messianique, ont confirmé l’idée que l’homme a eu raison de désobéir ; qu’il n’avait pas été corrompu par son « péché », mais libéré des entraves de l’harmonie pré-humaine. Pour les prophètes, l’histoire est le lieu où l’homme devient humain ; au cours de son évolution, il développera ses facultés de raison et d’amour, jusqu’au moment où il créera une nouvelle harmonie entre lui-même d’une part, son prochain et la nature d’autre part. Cette nouvelle harmonie est appelée 1’« accomplissement des temps », cette période de l’histoire où la paix régnera entre les hommes, et entre l’homme et la nature. Il s’agit d’un « nouveau » paradis créé par l’homme lui-même et qu’il peut seul créer, parce qu’il a été forcé de quitter l’« ancien » paradis en conséquence de sa désobéissance.

De même que le mythe hébreu d’Adam et Eve, le mythe grec de Prométhée considère que l’ensemble de la civilisation humaine résulte d’un acte de désobéissance. En volant le feu aux dieux, Prométhée établit la fondation sur laquelle reposera l’évolution de l’homme. L’histoire humaine n’existerait pas si le « crime » de Prométhée n’avait pas eu lieu. Comme Adam et Eve, il a été puni pour sa désobéissance. Mais il ne se repent pas, ni n’implore le pardon. Au contraire, il proclame avec orgueil : « Je préfère rester attaché à ce rocher plutôt que d’être l’esclave docile des dieux. »

L’homme a continué d’évoluer grâce à des actes de désobéissance. Non seulement son développement spirituel n’a été possible que parce qu’il y a eu des hommes pour oser dire non aux puissants du haut de leur conscience ou de leur foi, mais, de plus, son développement intellectuel a dépendu de sa capacité de désobéissance : désobéissance aux autorités qui tentaient d’étouffer les nouvelles pensées, et à l’autorité des opinions établies de longue date qui tenaient pour inepte tout changement.

Si la capacité de désobéissance a été à l’origine de l’histoire humaine, l’obéissance pourrait très bien, comme je l’ai dit plus haut, être la cause de sa fin. Je ne m’exprime pas symboliquement, ni poétiquement. Il est possible, et même probable, que la race humaine détruise la civilisation, voire toute vie sur terre dans les cinq ou dix années à venir. Il n’y a ici ni rationalité ni bon sens. Mais c’est un fait : alors que nous vivons techniquement à l’ère atomique, la majorité des hommes — y compris la plupart de ceux qui détiennent le pouvoir — vivent encore affectivement à l’âge de la pierre ; alors que nos mathématiques, notre astronomie et les sciences naturelles sont bien du XXe siècle, la plupart de nos idées sur la politique, l’État et la société appartiennent à une époque qui précède de loin l’ère scientifique. Si l’humanité se suicide, ce sera parce que des individus obéiront à ceux qui leur ordonneront d’appuyer sur les boutons meurtriers ; parce qu’ils obéiront aux passions archaïques de peur, de haine et de cupidité ; parce qu’ils obéiront aux clichés désuets de la souveraineté de l’État et de l’honneur national. Les gouvernants soviétiques parlent beaucoup de révolutions, et nous, dans le « monde libre », parlons beaucoup de liberté. Et pourtant, les uns et les autres s’efforcent d’écarter la désobéissance, explicitement et par la contrainte en Union soviétique, implicitement et par la méthode plus subtile de la persuasion dans le monde libre.

Je suis loin de dire que toute désobéissance est vertu, et toute obéissance vice. Ce serait ignorer le rapport dialectique qui existe entre l’obéissance et la désobéissance. Dans tous les cas où les principes qui sont désobéis et ceux qui sont obéis sont inconciliables, l’acte d’obéissance à un principe est nécessairement un acte de désobéissance à sa contrepartie, et vice versa. Antigone constitue un exemple classique de cette dichotomie. En obéissant aux lois inhumaines de l’État, elle désobéirait fatalement aux lois de l’humanité. En obéissant à ces dernières, elle s’oblige à désobéir aux autres. Tous les martyrs des croyances religieuses, de la liberté et de la science ont dû désobéir à ceux qui voulaient les bâillonner, et cela pour obéir à leur propre conscience, aux lois de l’humanité et de la raison. L’homme qui ne peut qu’obéir est un esclave ; s’il ne peut que désobéir, il est un révolté (et non pas un révolutionnaire) ; il agit par colère, par désappointement, par ressentiment, et non pas au nom d’une conviction ou d’un principe.

Pour éviter une confusion de termes, il convient toutefois d’établir une distinction importante. L’obéissance à un individu, à une institution, à un pouvoir (obéissance hétéronome), est une attitude de soumission ; elle implique l’abdication de mon autonomie et l’acceptation d’une volonté ou d’un jugement étrangers qui se substituent aux miens. L’obéissance à ma propre raison, ou à ma propre conviction (obéissance autonome) n’est pas un acte de soumission, mais d’affirmation. Ma conviction et mon jugement, s’ils sont authentiquement miens, font partie de moi. Si je les suis, de préférence au jugement d’autrui, je reste moi-même. Dans ce cas, le mot obéir ne peut s’appliquer que dans un sens métaphorique, selon une acception fondamentalement différente de celle qui convient au cas de l’« obéissance hétéronome ».

Mais cette distinction entraîne deux précisions, l’une relative au concept de la conscience, l’autre au concept de l’autorité.

Le mot conscience sert à exprimer deux phénomènes très différents l’un de l’autre. L’un est la « conscience autoritaire », voix intériorisée d’une autorité à laquelle nous avons le vif désir de plaire, et à laquelle nous avons peur de déplaire. Cette conscience autoritaire est ce que connaissent la plupart des individus quand ils obéissent à leur conscience. Elle est aussi la conscience dont parle Freud, et qu’il a appelée le « surmoi ». Ce surmoi représente les ordres et les prohibitions intériorisés du père, acceptés par le fils en raison de sa peur. Par ailleurs, existe la « conscience humaniste », différente de la conscience autoritaire ; il s’agit de la voix présente en tout être humain, indépendamment de toute sanction, de toute récompense extérieures. La conscience humaniste est fondée sur le fait que, en tant qu’êtres humains, nous avons une connaissance intuitive de ce qui est humain et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est favorable à la vie et de ce qui détruit la vie. Cette conscience nous permet de nous comporter en êtres humains. C’est la voix qui nous ramène à nous-mêmes, à notre humanité.

La conscience autoritaire (le surmoi) est aussi obéissance à un pouvoir situé en dehors de moi, quand bien même ce pouvoir aurait été intériorisé. Consciemment, je crois que je suis ma conscience ; en fait, j’ai simplement intégré les principes du pouvoir ; en raison de la simple illusion que la conscience humaniste et le surmoi sont identiques, l’autorité intériorisée est beaucoup plus efficace que l’autorité clairement ressentie comme ne faisant pas partie de moi. L’obéissance à la conscience autoritaire, comme toute obéissance à des pensées et à un pouvoir extérieurs, tend à affaiblir la « conscience humaniste », c’est-à-dire la faculté d’être soi-même et de se juger.

D’autre part, l’idée que l’obéissance à un tiers est ipso facto un acte de soumission exige d’être restreinte, en distinguant l’autorité « irrationnelle » de l’autorité « rationnelle ». Nous trouvons un exemple d’autorité rationnelle dans la relation élève-professeur ; et d’autorité irrationnelle dans la relation esclave-maître. Ces deux relations sont fondées sur le fait que l’autorité de la personne dominante est acceptée. Dynamiquement, cependant, elles sont de natures différentes. Les intérêts du maître et de l’élève, dans une situation idéale, sont orientés dans la même direction. Le maître est satisfait s’il réussit à enrichir l’élève ; s’il n’y parvient pas, l’échec est à la fois le sien et celui de l’élève. Par ailleurs, le propriétaire de l’esclave entend exploiter celui-ci au maximum ; plus il obtient de lui, plus il est satisfait. En même temps, l’esclave essaie de défendre de son mieux son droit à un minimum de bonheur. Les intérêts de l’esclave et du maître sont antagonistes, car ce qui avantage l’un porte préjudice à l’autre.

Dans chacun de ces deux cas, la supériorité du maître a des fonctions différentes ; dans le premier cas, elle est la condition de l’enrichissement de la personne soumise à l’autorité ; dans le second, elle est la condition de son exploitation. Notons une distinction parallèle à celle-ci : l’autorité rationnelle l’est parce que l’autorité, qu’elle soit détenue par un enseignant ou par un capitaine donnant des ordres pendant le naufrage de son navire, agit au nom de la raison qui, étant universelle, peut être acceptée sans soumission. L’autorité irrationnelle doit se servir de la force ou de la suggestion, parce que aucun individu ne se laisserait exploiter s’il était libre de l’éviter.

Pourquoi l’homme est-il si enclin à obéir, et pourquoi lui est-il si difficile de désobéir ? Tant que j’obéis au pouvoir de l’État, de l’Église ou de l’opinion publique, je me sens en sécurité et protégé. En fait, peu importe la nature du pouvoir auquel j’obéis. Il s’agit toujours d’une institution, ou d’hommes qui utilisent la force sous une forme ou sous une autre et qui se réclament frauduleusement de l’omniscience et de l’omnipotence. Mon obéissance m’intègre au pouvoir que je vénère, ce qui me donne une impression de force. Je ne peux pas me tromper, puisque le pouvoir décide pour moi ; je ne peux pas être seul, puisqu’il veille sur moi ; je ne peux pas commettre de péché, parce que le pouvoir m’en empêche, et si j’en commets, malgré tout, le châtiment ne sera guère pour moi que le moyen de regagner le bercail du pouvoir tout-puissant.

Pour désobéir, on doit avoir le courage d’être seul, de se tromper, de pécher. Mais le courage ne suffit pas. La capacité de courage dépend du degré de développement de l’individu. Si l’individu s’est détaché du giron maternel et de l’autorité paternelle, s’il est devenu un être pleinement développé et si, de cette façon, il s’est rendu capable de penser et de ressentir par lui-même, alors seulement il peut avoir le courage de dire « non » au pouvoir, le courage de désobéir.

Un individu peut se rendre libre par des actes de désobéissance en apprenant à dire non au pouvoir. Mais la capacité de désobéissance n’est pas seulement la condition de la liberté ; la liberté est aussi la condition de la désobéissance. Si la liberté me fait peur, je ne peux pas oser dire « non », je ne peux pas avoir le courage de désobéir. En effet, la liberté et la capacité de désobéir sont inséparables ; par conséquent, tout système social, politique ou religieux qui proclame la liberté tout en condamnant la désobéissance ne peut pas dire la vérité.

Il existe une autre raison pour quoi il est si difficile de désobéir, d’oser dire « non » au pouvoir. Au cours de la plus grande partie de l’histoire humaine, l’obéissance a été confondue avec la vertu, et la désobéissance avec le péché. Cela est facile à expliquer : jusqu’ici, tout au long de l’histoire, ou presque, une minorité a imposé sa loi à la majorité. Cette situation était rendue nécessaire par le fait que seule la minorité pouvait participer au festin de la vie, la majorité devant se contenter des miettes. Pour préserver ce privilège, et, en outre, pour s’assurer le service et le travail de la majorité, la minorité devait recourir à une condition nécessaire : le grand nombre devait apprendre à obéir. Assurément, l’obéissance peut être obtenue par la contrainte. Mais cette méthode a bien des désavantages. Elle maintient en permanence une menace : un jour, la majorité peut avoir les moyens de renverser la minorité par la force ; de plus, un grand nombre de travaux ne peuvent être convenablement accomplis si l’obéissance n’est garantie que par la peur. Mieux vaut donc enraciner l’obéissance dans le cœur de l’homme. Celui-ci doit avoir le désir, et même le besoin d’obéir, au lieu d’avoir peur de désobéir. Pour y parvenir, le pouvoir doit revêtir toutes les qualités du Bien et de la Sagesse ; il doit devenir omniscient. Il peut alors affirmer que la désobéissance est un péché, et l’obéissance une vertu ; après quoi la majorité peut accepter l’obéissance parce qu’elle est bonne, et détester la désobéissance parce qu’elle est mauvaise, au lieu de se haïr pour sa propre lâcheté. A partir de Luther, jusqu’au XIXe siècle, on avait affaire à des autorités déclarées et explicites. Luther, le pape, les princes voulaient maintenir cette situation ; les classes moyennes, les ouvriers, les philosophes essayaient de la renverser. La lutte contre l’autorité de l’État et de la famille fut souvent à l’origine du développement d’un individu indépendant et audacieux. La lutte contre l’autorité était inséparable de l’ambiance intellectuelle qui caractérisait les philosophes des Lumières et les savants. Cette « ambiance critique » reposait essentiellement sur la foi en la raison et sur une attitude sceptique vis-à-vis de tout ce qui se dit et se pense dans les domaines de l’a tradition, de la superstition, de la coutume et du pouvoir. Les principes : sapere aude et de omnibus dubitandum — « ose être sage » et « il faut douter de tout » — étaient caractéristiques de l’attitude qui permit et favorisa la capacité de dire « non ».

Le procès du bourreau nazi Adolf Eichmann est le symbole de notre situation et possède une signification qui dépasse de beaucoup celle qui concernait ses accusateurs du tribunal de Jérusalem. Eichmann est le symbole de l’« homme de l’organisation », du bureaucrate aliéné pour lequel les hommes, les femmes et les enfants ne sont que des matricules. Il est le symbole de nous tous. Nous pouvons nous reconnaître en Eichmann. Mais le plus effrayant, en ce qui le concerne, est qu’à partir du moment où toute son histoire a été racontée dans les termes de ses aveux, il ait été capable, en toute bonne foi, de plaider l’innocence. S’il se retrouvait dans la même situation, il est certain qu’il recommencerait. Nous aussi… et c’est ce que nous faisons.

L’homme de l’organisation a perdu la capacité de désobéir, il n’est même pas conscient du fait qu’il obéit. Au point de l’histoire que nous avons atteint, notre capacité de douter, de critiquer et de désobéir est sans doute le seul moyen d’éviter la fin de la civilisation et d’assurer l’avenir de l’humanité.