L’écologie de la perception. Entretien avec David Abram


08 Mar 2021

Dans cette interview, l’écologiste culturel et philosophe David Abram parle de l’animisme, du pouvoir et de la puissance du monde vivant. En ces temps d’instabilité écologique et sociétale, il nous invite à nous rappeler de notre participation inhérente à la chair collective et incarnée de la Terre. Le changement climatique est la simple conséquence de l’oubli de la sainteté de ce mystère dans lequel notre corps est plongé.

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Magazine Emergence : David, une grande partie de votre travail parle de perception, de perception sensorielle, d’écologie de la perception, et je me demande si vous pourriez commencer par nous parler un peu de la perception et de la façon dont cela est lié à votre travail.

David Abram : Oui. Je pense qu’en tant qu’écologiste culturel, je suis surtout connu pour mes recherches et mes investigations sur l’écologie de la perception ou l’écologie de l’expérience sensorielle, c’est-à-dire la façon dont l’activité de nos yeux, de nos oreilles, de notre langue, de nos narines, fonctionne pour relier nos systèmes nerveux séparés dans l’écosystème global, comme si nos sens animaux fonctionnaient en fait presque comme une sorte de glu reliant notre système neural individuel à une écologie plus large, à un écosystème plus vaste. Mais je suis également convaincu qu’il y a des façons de parler que beaucoup d’entre nous ont héritées de cette curieuse culture dans laquelle nous sommes nés, des façons de parler qui fonctionnent pour étouffer ou frustrer le rapport instinctif entre nos sens animaux et la terre animée qui nous entoure. Je suis tout aussi convaincu qu’il existe d’autres façons de manier nos mots qui peuvent encourager et renforcer cette réciprocité spontanée entre nos sens corporels et la sensualité terrestre.

ME : Et avant d’être un écologiste culturel et d’écrire sur la perception sensorielle et le monde entre l’animé et l’inanimé, vous travailliez comme prestidigitateur. Je suis vraiment curieux d’en connaître les origines.

DA : Je suppose que j’ai toujours eu une inclinaison et une fascination pour le mystérieux, pour une sorte de sombre merveilleux. J’ai toujours été fasciné par la nuit et par l’observation des étoiles. Et je trouvais étonnament bizarre ce que mes amis semblaient considérer comme allant de soi et étant profondément ordinaires – comme la nuit étoilée ou même le ciel du jour et le bleu intense, cette couleur azur qui ondule dans mon corps quand je regarde pendant un jour clair, et je me demande, pourquoi cette couleur serait-elle si intense pour nous si nous avons évolué en dessous pendant tant de millions d’années ? On aurait pu penser qu’elle serait devenue une sorte de couleur neutre, délavée pour nous, une sorte de gris. Mais elle n’est pas neutre du tout. Elle est si intense et si vivante et elle apporte tant de cascades de sensations, de sentiments et d’émotions : toute cette perplexité concernant l’ordinaire, le monde banal qui nous entoure.

Quand un magasin de magie a ouvert dans la ville voisine – quand j’avais environ quinze ans, à Long Island, où j’ai grandi – je suis entré dans ce magasin et j’ai été en quelque sorte ébloui par toutes ces boîtes et ces gadgets colorés, et j’ai associé ce sens de la magie et de la création du magique à la possibilité d’invoquer ce genre d’émerveillement, pas seulement pour moi mais aussi pour mes amis, pour les autres autour de moi. J’ai commencé à pratiquer la magie, je suis devenu un adepte des tours de passe-passe et j’ai fait mes études universitaires en travaillant comme magicien dans des clubs et des restaurants à travers la Nouvelle-Angleterre. Après deux ans d’université, j’ai pris une année sabbatique et j’ai voyagé, en tant que magicien de rue, à travers l’Europe et le Moyen-Orient ; puis je suis retourné à l’université, j’ai terminé mon diplôme de premier cycle et je suis retourné voyager en tant que magicien itinérant à travers le Sri Lanka, l’Indonésie et le Népal, à la recherche de magiciens indigènes traditionnels ou de praticiens de la magie qui appliquent leur art dans diverses régions villageoises. Au début, je me suis concentré sur l’utilisation de la magie en thérapie, en médecine populaire et en guérison. Et je suivais ce sentiment que la magie, ce tour de passe-passe lui-même, pouvait être utilisé comme une sorte de thérapie de choc, travaillant à travers les sens pour faire sortir l’organisme d’une personne, de façon inattendue, de son flux habituel ou de son schéma d’expérience énergétique sans cesse répété.

Mais au cours de mes voyages – d’abord au Sri Lanka, puis en Indonésie – je cherchais à rencontrer certains de ces individus – en Indonésie, on les appelle des dukuns ; au Népal, on les appelle des jhankris – ces gens de la médecine, ou magiciens, qui étaient les médecins, pourrait-on dire, des villages voisins et parfois de ceux qui sont très éloignés d’eux. S’il s’agissait de praticiens connus, les gens se déplaçaient pendant des jours à pied, parfois en transportant un membre de leur famille malade.

En devenant proche de certains de ces praticiens et en étant invité chez eux, et même en étant invité à échanger des secrets avec eux, je suis devenu de plus en plus fasciné par leur relation avec la terre au sens large dans leur localité ; c’est-à-dire qu’il est devenu évident que ces magiciens fonctionnaient avant tout comme des intermédiaires entre la communauté humaine et la communauté des êtres plus qu’humains, au sein de laquelle le village humain était intégré. Et par communauté plus qu’humaine, je n’entends rien de surnaturel. Je veux simplement dire les autres animaux qui marchent et rampent ou migrent sur ce terrain, mais aussi les êtres qui battent des ailes, volent et hurlent en nous criant dessus alors qu’ils s’envolent au-dessus de nos têtes. Ils sont tous supposés être aussi vivants, aussi éveillés, que nous l’étions. Même des forêts entières étaient supposées être sensibles et posséder leur propre intelligence.

À ce type d’expérience, à cette sensibilité – les anthropologues de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont donné le nom d’« animisme », ce mode d’expérience qui suppose que tout est vivant, que tout est éveillé. Eh bien, il s’est avéré que les magiciens, comme je commençais à mieux les connaître, étaient des intermédiaires, équilibrant les relations entre la communauté humaine et cette communauté de pouvoirs élargis ; veillant à ce que la bande humaine ne prenne jamais plus de la terre qu’elle n’y retourne, que ce soit par des prières, des propitiations et des offrandes, ou toutes sortes de pratiques, que j’ai observé, auxquelles ces dukuns et jhankris s’adonnaient du matin au soir. Et il est devenu évident que leur capacité à guérir ou à soigner était une sorte de sous-produit de cet art plus central d’équilibrer la relation avec la terre vivante.

ME : Et comment cette expérience ou cette réalisation a-t-elle affecté votre expérience et votre relation avec la perception, à la fois en tant que magicien et en tant que personne qui vient de voir son monde s’élargir ?

DA : Eh bien, énormément, pour faire une longue histoire courte. Je suis revenu en Amérique du Nord et j’ai découvert que je ne pouvais pas enlever les manières de voir, les manières de sentir, qui s’étaient ouvertes en moi du fait de vivre avec ces personnages, et des manières de parler que j’avais prise en essayant de m’engager dans leurs langages – mais des manières de parler qui permettaient à chaque chose d’avoir sa propre vie. Chaque objet, même les pierres, même les murs d’un simple chalet, j’avais pris l’habitude de les laisser vivre comme des organismes animés, des pouvoirs ou des subjectivités à part entière. De retour en Amérique du Nord, j’ai constaté que je ne pouvais pas me défaire de cette façon de voir, à tel point que j’ai commencé à être convaincu que cette façon de voir est notre façon la plus ordinaire, la plus normale, la plus humaine, de rencontrer notre monde ; qu’en l’absence de technologies intermédiaires, nos sens animaux animent spontanément l’environnement sensuel. Nous parlons de choses « qui attirent notre regard », « qui attirent notre attention », « qui captent notre attention », et ce sont là des façons bien précises de parler, car au cours de notre errance dans le monde, les choses sollicitent notre attention, nous entraînent dans un dialogue, une sorte de conversation sans mots. Une feuille tombée par terre attire mon attention, et je ralentis donc pour m’arrêter et la regarder. Et donc, d’après mon expérience, cette feuille n’est pas morte, bien qu’elle gisait par terre depuis des jours. Elle a sa propre agence. Elle a son propre pouvoir, sa puissance. Et c’est ainsi avec tout ce que nous expérimentons. C’est devenu un insight très fondamental pour moi : que nos sens corporels, livrés à eux-mêmes, sont intrinsèquement animistes ; que la perception sensorielle est participative ; que les sens sont des organes grégaires qui participent activement au terrain environnant ; et que lorsque nous parlons du monde qui nous entoure comme d’un ensemble d’objets ou de processus mécaniques objectifs, nous frustrons en fait nos sens et forçons notre conscience à se retirer de notre peau, de nos yeux et de nos oreilles, et nous montons dans notre tête et vivons dans un ensemble d’abstractions verbales – parce que l’animal humain ne peut s’empêcher de faire l’expérience du monde comme étant animé et vivant de part en part.

ME : Vous avez également beaucoup parlé de la façon dont les cultures orales traditionnelles ont incarné cette relation que vous venez de décrire, cette parenté avec tous les êtres. Et la façon de parler que vous avez expérimentée lorsque vous avez voyagé et passé du temps avec des magiciens et des guérisseurs traditionnels en Orient. Mais aussi, et je pense que vous en avez parlé dans The Spell of the Sensuous (paru en français sous le titre Comment la terre s’est tue. Pour une écologie des sens) et dans certains de vos autres travaux, de la façon dont l’avènement de l’alphabet – et ce que vous décrivez comme une technologie si ancienne que nous avons oublié qu’il s’agit d’une technologie à part entière – a bouleversé cette relation ou a commencé à le faire. Je me demande si vous pourriez nous en dire un peu plus à ce sujet.

DA : De retour en Amérique du Nord, et tellement déformé par le choc culturel de mon retour, je me suis demandé comment nous avons pu perdre cette expérience animiste ou participative de base d’un monde tout vivant, éveillé et conscient ? Et il est devenu évident que chaque fois que nous parlions de traditions indigènes – des peuples et des cultures indigènes d’un territoire et qui vivent dans une sorte de relation riche et relativement réciproque avec les paysages environnants qu’ils habitent – nous parlions presque toujours de cultures orales, de cultures traditionnellement orales, c’est-à-dire de cultures qui se sont développées et ont prospéré siècle après siècle, parfois millénaire après millénaire, en l’absence de tout système d’écriture hautement formalisé.

J’ai donc commencé à me demander ce que l’écriture et les mots écrits font à nos sens et à notre expérience sensorielle de la terre qui nous entoure, et ce que l’écriture et l’alphabétisation font à notre expérience de la langue et de la signification linguistique. D’une part, il est devenu évident que les différents systèmes d’écriture affectent nos sens de manière très différente. Dans les lettres de systèmes d’écriture plus picturaux, comme l’écriture idéographique de la Chine ou les hiéroglyphes de l’Égypte ancienne ou des peuples mayas, de nombreux caractères écrits sont des sortes d’images stylisées tirées du lever et du coucher du soleil – des humains et des outils humains, certes, mais les objets humains sont entrecoupés de formes animales, de pluie, de nuages orageux. Ainsi, le lecteur se voit continuellement rappeler le lien de la langue avec la terre plus vaste et plus qu’humaine.

Une autre chose qui va de pair avec ce genre d’expérience humaine ordinaire du monde est le sentiment que non seulement tout est vivant, mais que tout parle, que toutes les choses ont leur puissance expressive, même si la plupart des choses ne parlent pas en mots. Tout est expressif. Les couleurs chatoyantes d’une fleur me parlent. Elles influencent mon humeur. Bien sûr, le chant des oiseaux est une sorte de discours, les rythmes des crickets, et même l’écrasement des vagues sur les rochers ou le vent dans les saules lui-même est une sorte de voix qui se précipite et se tait à travers les feuilles qui bavardent.

Avec l’écriture, une sorte de nouvelle distance s’ouvre entre notre langue et la langue environnante de la terre. Mais dans les systèmes d’écriture idiographiques ou pictographiques, les lettres fonctionnent encore presque comme des fenêtres s’ouvrant sur ce champ de voix plus-large-que-l’humain. Avec un alphabet, avec un système d’écriture phonétique, chaque lettre ne renvoie plus à rien dans le terrain sensuel qu’elle représente. Au contraire, la lettre me renvoie à mon propre visage, et je vois la lettre « B » et je fais « buh ». Je vois la lettre « C » et je fais « kuh », c’est-à-dire que chaque lettre fait maintenant référence à un son produit par la voix humaine. Au fur et à mesure que nous nous familiarisons avec la phonétique, que nous apprenons à lire et à écrire avec un alphabet, le langage humain commence à se refermer sur lui-même. Ce n’est que lorsque l’alphabet entre en contact avec une culture orale auparavant, généralement portée par des missionnaires chrétiens enseignant le Bon Livre, que cette culture se fait cette étrange idée que la langue est une propriété exclusivement humaine, et le reste du terrain sensuel commence à s’assourdir. Ça ne semble plus parler avec mille voix. Au contraire, les humains parlent, et la terre devient peu à peu ressentie comme une sorte de toile de fond passive ou muette sur laquelle se déroule l’histoire humaine.

ME : Vous avez dit que l’alphabet et les nombreuses formes de technologie qui ont été construites sur lui sont en réalité une forme très puissante de magie – une magie opposée à celle que vous décrivez dans le monde animé, sensuel et vivant, où les choses se parlent entre elles – mais une forme très puissante de magie qui nous maintient en prise, comme vous l’avez dit, en ne regardant que nous-mêmes, et qui diminue notre capacité à ce que vous décrivez comme « l’altérité radicale ». J’aime beaucoup ce terme, « l’altérité radicale ». Je me demande donc si vous pourriez nous parler de cette magie que la technologie, créée par l’homme, incarne, et de l’altérité radicale.

DA : Eh bien, l’une des interprétations erronées, les plus courantes, de mon travail et de mes recherches a été de dire : « Oh, Abram suggère que l’écriture est mauvaise et que l’alphabet est la cause de tous nos problèmes ». C’est une terrible erreur de lecture, parce que je suis un écrivain et j’aime l’écrit et j’aime lire, et je suis profondément attaché au pouvoir exquis de l’écrit pour ouvrir des merveilles. Je ne prétends pas du tout – et c’est très important – que l’écriture est mauvaise, mais plutôt que l’écriture est magique, et que l’alphabet est une forme de magie très puissante, une forme d’animisme très concentrée. Pour nos ancêtres indigènes, on pouvait se promener sur le terrain et avoir l’attention accrochée à un rocher avec des plaques de lichen noir et rouge froissé qui s’étendaient à leur surface, et on concentrait ses yeux sur une plaque de lichen et on entendait soudainement le rocher qui nous parlait. Ce n’est pas si différent de nous qui nous réveillons le matin, marchons vers la cuisine, ouvrons le journal et fixons nos yeux sur quelques bouts d’encre sur la page, et soudain nous entendons des voix et nous voyons des événements se déroulant à la Maison Blanche ou en Irak. Nous fixons nos yeux sur ces bouts d’encre ostensiblement inanimés sur la page et nous entendons des voix, des conversations qui se déroulent entre des personnes à l’autre bout du monde. C’est de l’animisme. C’est une forme d’animisme intensément concentrée, mais c’est néanmoins de l’animisme, aussi scandaleux qu’une pierre qui parle. Nous le faisons simplement avec nos propres griffures et écrits. Nos ancêtres oraux faisaient la même chose avec des brindilles courbées, des formes d’arbres, des feuilles, des formes de nuages, des traces d’animaux – tout ce qui se trouvait dans le terrain environnant nous parlait. Mais cette nouvelle forme d’animisme très concentrée ne parle qu’avec une voix humaine, et les mots que nous ressentons en lisant sont des mots humains.

Ainsi, une fois de plus, l’alphabet nous enferme dans un espace de sens et de verbiage exclusivement humain, alors que le terrain plus large et plus qu’humain ne semble pas du tout parler. Et en ce sens, cette nouvelle forme de magie très concentrée que nous appelons l’alphabet permet d’oublier la vie et les perspectives de tous les autres animaux, des plantes, des montagnes et des rivières. Elle ne nous oblige pas à oublier ces autres êtres, mais elle permet de commencer à les négliger. Donc, je ne dis pas qu’écrire est mauvais. Je dis que l’écriture est une magie, et que ce n’est que lorsque nous la reconnaissons comme telle que nous pouvons l’utiliser de manière responsable. Si nous ne reconnaissons pas l’écriture comme une magie très puissante – c’est-à-dire comme quelque chose qui a des effets bien plus que rationnels sur notre expérience – si nous ne la reconnaissons pas comme une magie, nous avons tendance à tomber sous son charme. Le mot « spell (charmer & épeler) » a cette double signification, à la fois pour jeter une magie dans le monde et aussi simplement pour arranger les lettres. Mais ces deux significations étaient autrefois une seule et même chose, car apprendre à lire avec cette nouvelle magie, c’était jeter une sorte de sort sur nos propres sens.

ME : Vous avez parlé d’un oubli, qui peut être le résultat direct de cette forme de magie, qui nous enferme sur nous-mêmes, mais vous avez aussi beaucoup parlé d’un oubli lié à certaines des forces élémentaires les plus primitives de la création, comme le souffle, et que même notre compréhension de la racine des mots qui décrivent le souffle a été oubliée. Et, fait intéressant, il y a là un lien entre l’oubli du souffle et le pouvoir du souffle de désacraliser le monde vivant.

DA : Oh, oui, énormément. Mais là encore, il est très utile de remarquer cette simple différence entre une culture alphabétisée et une culture orale. Pour les cultures, profondément et traditionnellement, orales, le langage humain est ce que je fais maintenant. C’est la parole. C’est le discours parlé, et la parole est reconnue dans le monde entier comme n’étant rien d’autre qu’une respiration formatée, c’est-à-dire que nous ne parlons qu’en inhalant une partie de ce milieu invisible qu’est l’air, en le prenant dans nos poumons et en l’expirant. Et lorsque nous l’expirons, nous le façonnons avec notre langue, nos lèvres et notre palais, et nous le laissons vibrer dans notre gorge, et nous faisons résonner nos mots dans le monde. Je ne sais pas si les gens l’ont remarqué, mais nous ne parlons que pendant l’expiration. Nous ne parlons jamais en inspirant, parce qu’inspirer ne résonne pas très bien. C’est très difficile de parler pendant l’inspiration. Nous ne parlons que lorsque nous expirons. Et c’est pourquoi les traditions orales du monde entier reconnaissent que la parole est le souffle façonné et que c’est le souffle qui est l’air qui porte mes mots à vos oreilles, ou vos mots à mes oreilles ; c’est-à-dire que l’air, ce mystère invisible, le milieu dans lequel nous sommes plongés physiquement, est le milieu même du sens. C’est là que vit tout le sens. Même les voix de nos ancêtres, une fois qu’elles sont passées, s’attardent encore ici, dans l’air. C’est l’endroit même où vivent les esprits. C’est cet élément des plus magiques, car nous voyons que nous ne pouvons pas agir, nous ne pouvons pas parler, ni même penser sans nous imprégner continuellement de cette substance invisible. Et donc, l’air est comme le mystère des mystères pour une culture profondément orale.

Ce n’est donc pas par hasard que les mots pour esprit, le mot pour psyché, les mots pour l’âme ou anima – Notre mot « esprit » vient de ce vieux mot latin, spiritus, qui signifie à l’origine un souffle ou une rafale de vent. Notre mot « psyché » vient de ce vieux mot grec, psuche. Le verbe était psychein, qui signifiait respirer ou souffler comme le vent. Et le nom, psyche ou psuche, était une rafale de vent ou un souffle d’air. Le mot latin pour l’âme, « anima », vient d’où ? D’un terme grec plus ancien, animos, qui signifiait vent. Même un mot aussi respectable scientifiquement qu’« atmosphère » trouve son origine dans la source du mot sanskrit atman, qui signifie âme. Mais l’origine des deux mots, atmos, signifiait l’âme, qui est l’air, l’air qui est l’âme. En fait, si vous cherchez les mots pour esprit ou âme dans n’importe quelle langue et que vous remontez à leurs origines orales, vous trouverez qu’au moins un de ces mots nomme l’air, le vent ou le souffle comme le corps même de ce mystère que nous appelons psyché, âme, esprit.

ME : Il est intéressant de constater qu’en plein milieu d’une sorte de rupture, nous sommes confrontés à réaliser que nous sommes en train de changer cette mystérieuse substance de la création : vous savez, l’air que nous respirons. Et il semble y avoir une corrélation directe – je pense que vous l’avez suggéré – entre notre distance par rapport au caractère sacré qui était présent dans notre relation avec la respiration, avec l’air – dans les cultures orales, les cultures indigènes et les traditions spirituelles depuis des millénaires – et notre confort à traiter l’air comme un dépotoir.

DA : Oui, exactement, exactement. Bien sûr, en montrant – ou en nous rappelant – ces profonds liens ancestraux entre l’esprit et le vent, je ne cherche en aucun cas à réduire le mystère de l’esprit au vent, mais plutôt à élargir notre sens du vent, de la respiration et de l’air comme quelque chose d’irréductiblement étrange et richement mystérieux et profondément magique, rempli de sens : ce plénum-plein-de-sens dans lequel nous nous trouvons physiquement immergés, dans lequel nous buvons sans cesse pour alimenter notre cœur et notre conscience. Il me semble qu’une façon très intéressante d’envisager le changement climatique est de reconnaître qu’il est la simple conséquence de l’oubli de la sainteté du médium invisible et de le traiter comme un simple espace vide. Parce qu’il est invisible, nous en sommes venus, dans le contexte moderne, à supposer qu’il n’y a rien de très significatif. Nous ne pouvons pas le voir, c’est donc juste un vide. C’est alors un endroit parfait pour jeter tout ce que nous voulons éviter. Tous les sous-produits toxiques de nos industries – nous pouvons simplement les jeter dans l’air invisible. Et tout ce qui se dissipe sous forme de fumée et se dissout dans l’invisible – nous pensons que c’est « loin des yeux, loin du cœur ». Nous avons traité l’air comme une décharge pratique ou un égout à ciel ouvert pour nos déchets industriels. Le changement climatique est la simple conséquence de l’oubli de la sainteté de ce mysterium dans lequel notre corps est plongé.

ME : Il y a quelques années, vous avez écrit un article pour Emergence intitulé « Magic and the Machine » (la magie et la machine), dans lequel vous faisiez le lien entre l’alphabet et des formes plus modernes de technologie, en particulier le GPS, et comment celui-ci a, au cours de la dernière décennie – quand il est devenu omniprésent –, fondamentalement changé notre façon de nous comporter par rapport à notre environnement et modifié, comme vous l’avez décrit, notre capacité à nous orienter dans le monde. Je me demande donc si vous pourriez nous parler de l’importance de s’orienter et de ce qui est perdu lorsque cette technologie la remplace.

DA : Hmm. Hmm. C’est une excellente question. Nous avons presque volontairement abandonné ou perdu un grand nombre de nos liens instinctifs animaux les plus fondamentaux avec la terre. Et le plus fondamental d’entre eux est peut-être notre capacité à nous orienter dans l’espace, quelque chose avec lequel nous sommes tous nés et qui nous permet de savoir exactement de quel côté nous sommes, de sentir la distance à notre maison et de pouvoir y faire notre chemin. Le corps est toujours dans une interaction et un engagement subtils avec le vaste corps de la terre elle-même, et notre capacité de s’orienter en est la signature. Lorsque nous commençons à utiliser des smartphones, puis que nous nous servons sans réfléchir du GPS qui se trouve justement avec nos smartphones, et que nous commençons à l’utiliser pour nous orienter – d’abord, lorsque nous conduisons dans une ville étrangère, mais ensuite cela rend les choses si simples que nous commençons à l’utiliser même dans notre ville natale lorsque nous ne conduisons pas mais que nous voulons juste savoir où nous sommes en nous promenant, ou même quand nous marchons en forêt. Puisque nous avons maintenant nos smartphones en poche qui sont munis de ces super trucs, comme l’utilité photographique et bien d’autres, que nous voulons en quelque sorte avoir à proximité, pourquoi alors ne pas utiliser le GPS ? Mais comme il est triste de perdre soudainement la possibilité même d’être perdu et de l’intensification intense de nos sens corporels qui accompagne ce genre de situation. Le GPS court-circuite ce rapport instinctif entre le corps humain et le terrain sensuel, et en le mettant hors jeu, je pense que nous perdons une grande partie de ce qui est le plus fondamental pour être non seulement un humain mais aussi l’un des animaux. C’est quelque chose qui est largement inconscient en nous, mais quand nous ne nous y fions plus, ça s’endort profondément ; et je pense que c’est une très grande perte.

ME : Au cours des derniers mois, nous avons tous connu un changement dans notre façon de nous adapter à cette pandémie. Et au cours des premiers mois, alors que nous étions si nombreux à être confinés, nous étions limités dans nos contacts avec les autres. Et vous avez écrit une tribune libre pour le magazine sur ce sujet et sur les opportunités qui étaient également présentes à ce moment-là : comme vous l’avez décrit, « Bien que ce fléau impose une distance temporaire par rapport aux autres, il n’y a aucune raison de ne pas se rapprocher des autres êtres. » Il y a d’une certaine manière une opportunité de réorientation que nous n’avions pas nécessairement avant parce que nous nous déplacions si vite. Nos vies sont tellement occupées. Nous sommes engagés dans tout ce qu’est cette vie, mais nous manquons de ralentir et de nous connecter, et il y a là une opportunité. Je me demande si vous pourriez nous parler un peu de cela et de cette opportunité en ce moment.

DA : Eh bien, je pense que l’un des grands cadeaux de la pandémie – sans vouloir minimiser les pertes très douloureuses qu’elle entraîne, en particulier pour des vies qui sont très proches de beaucoup d’entre nous – est qu’elle nous force très viscéralement à reconnaître la réalité profonde du monde physique, du monde biologique, du monde dont nos corps ont toujours fait partie. Au cours des dernières décennies, nous avons été tellement pris et éblouis par la magie de nos machines et des écrans numériques, que cela a conduit beaucoup d’entre nous à avoir l’impression de se débarrasser de notre corps et d’adopter une existence virtuelle plus subtile, en passant tant de temps dans des espaces et des mondes virtuels. Et pourtant, la pandémie nous apprend, nous oblige à remarquer que, quel que soit le temps que nous passons dans ces espaces virtuels, nous ne passerions pas de temps nulle part si nous n’étions pas d’abord sur le terrain à avaler de l’air et à manger de la nourriture, et que notre vie est totalement enchevêtrée avec la vie des autres êtres qui nous entourent ; d’autres humains, oui, mais d’autres plantes, énormément. Je pense que cela nous renvoie à l’immédiateté de l’intime, au charme subtil de la terre locale.

Cela prend du temps et il faut ralentir, et le genre de ralentissement que la pandémie nous a imposé, pour prendre conscience de son souffle, par exemple, et pour remarquer que cet invisible élixir que nous respirons nous est en fait offert par toutes les plantes vertes et enracinées qui poussent autour de notre maison ; qu’il n’y aurait pas d’oxygène dans l’air que nous aspirons dans nos poumons s’il n’était pas exhalé par tous ces arbres et les forêts qui entourent notre ville. C’est l’occasion de nous familiariser avec les étendues sauvages de notre région, d’apprendre les chants d’oiseaux les plus courants dans notre voisinage ou de commencer à mémoriser les motifs de l’écorce des différents arbres et d’apprendre à identifier ces différents arbres dans notre région, ou peut-être les différentes formes de nuages qui s’épaississent puis se dissolvent dans le ciel bleu de notre biorégion.

Nous pouvons profiter de cette période pour être plus profondément du lieu, de la terre locale ; parce que même l’empathie que nous ressentons si richement en ce moment, et qui, je pense, est en train de naître dans beaucoup de nos cœurs et de se répandre dans nos corps – l’empathie que nous ressentons pour d’autres personnes qui luttent pour reprendre leur souffle à l’hôpital local, ou même autour de la terre dans d’autres pays, et l’empathie que nous ressentons également pour tant de frères et sœurs affligés par le fléau de la brutalité policière qui dure depuis des décennies, l’empathie que nous ressentons même envers les immigrés sans papiers qui se débattent dans notre propre pays alors qu’ils sont entassés dans des centres de détention – je pense que cette solidarité empathique, cette solidarité profonde et viscérale que nous ressentons avec les autres de notre propre espèce, si nous observons de près toutes ces autres vies humaines qui se déroulent dans d’autres endroits du monde, nous remarquerons que cette solidarité humaine a la forme d’une sphère. Parce que c’est la Terre sphérique, ce vaste métabolisme respiratoire que nous appelons Terre, qui nous permet de ressentir viscéralement, d’avoir de l’empathie pour les autres, qu’il s’agisse d’humains ou de vieilles baleines à bosse qui luttent contre les plastiques de nos océans. J’ai entendu de nombreuses personnes parler de l’unité que cette pandémie apporte, de la façon dont nous commençons à remarquer que nous partageons un corps commun, une chair commune, nous tous les humains, comme s’il y avait un vaste corps de l’espèce humaine dont nous faisons tous partie. Mais je me pose des questions à ce sujet. Il me semble plutôt que notre véritable chair collective est celle de la Terre elle-même, cet immense métabolisme sphérique dans lequel nous sommes tous intégrés et incarnés.

ME : Vous avez également dit que la pandémie nous donne et c’est bien nécessaire – et je vous cite ici – « une gifle en plein visage concernant la réalité, qui nous réveille, nous les bipèdes, devant la simple vérité que nous ne contrôlons rien du tout, que nous n’avons jamais vraiment contrôlé. Quelle arrogance d’imaginer que nous pourrions faire ce que nous voulons de ce merveilleux monde, délicatement imbriqué ». Avez-vous un sentiment d’espoir renouvelé ? Je sais que c’est une grande question, peut-être que nous pouvons terminer notre conversation avec elle – mais un sentiment d’espoir renouvelé à la lumière de cette gifle qui nous a été infligée ?

DA : Je crois que, d’une certaine manière, l’espoir grandit en moi, car il est étonnant que les engrenages de cette méga machine puissent s’arrêter et que nous puissions volontairement interrompre cette économie massive où celui-qui-gagne prend tout, lorsque nous sentons le danger imminent de voir ce fléau se répandre dans nos communautés et nos cultures. C’est une formidable prise de conscience, car les nouvelles qui ont fait trembler mon organisme pendant tant d’années au cours de ces dernières décennies – et je ne peux m’empêcher de sentir que tous mes frères et sœurs s’imprègnent aussi tacitement et parfois inconsciemment des journaux – donnent le sentiment, quelle que soit l’intensité des informations concernant le changement climatique, que nous ne sommes pas disposés à changer, que cette société, ces vastes économies, refusent de s’arrêter ou même d’imaginer qu’elles peuvent s’arrêter face à de telles pertes.

Et donc, pour moi, c’est une merveilleuse nouvelle, que, non, cela peut s’arrêter, et nous pouvons prendre une pause, et nous pouvons changer. Il me semble qu’il y a maintenant la possibilité d’appeler non seulement à une pause, mais à une véritable métamorphose culturelle qui commence à se développer, et je pense que nous le voyons aussi dans l’énorme mouvement croissant contre la violence structurelle dans notre société et contre les nombreuses formes de racisme qui sont juste intégrées dans les styles et les habitudes de notre culture.

Je pense donc que c’est une époque riche en possibilités, mais aussi en dangers, parce que nous savons bien, depuis le siècle dernier, que lorsque les choses se compliquent, lorsque les économies vacillent, l’impulsion la plus facile, la plus facile chez l’animal humain est de chercher quelqu’un à blâmer et d’essayer ensuite d’infliger le plus de douleur possible à ces coupables. Et je pense que le plus grand puzzle, le plus grand koan de notre époque, est de savoir comment court-circuiter cette impulsion qui fait office de bouc émissaire, parce que nous vivons à un moment où les choses vont empirer et devenir plus difficiles, et puis devenir encore plus difficiles.

Il me semble que tomber amoureux extérieurement avec la terre plus-qu’humaine est le remède le plus profond à cela, parce que s’il y a quelque chose que la terre locale enseigne, où que vous viviez, c’est le besoin de diversité, le besoin d’une totalité, multiplicité de formes de vie et de styles de sensibilité – toutes façonnées de manière si différente de vous ou d’un autre – d’interagir les uns avec les autres afin que la terre soit forte, saine et résistante. Et ainsi, en ouvrant notre cœur et nos sens à une terre sensuelle plus large, je pense que nous nous imprégnons de cet enseignement profond de la diversité, de la nécessité d’un pluralisme irréductible, et de la célébration de l’altérité et de l’altérité radicale dans notre monde, sans chercher à nous abriter, seulement, parmi ceux qui pensent comme nous ou parlent comme nous ou qui nous ressemblent, mais de prendre un plaisir nouveau et profond dans l’altérité et l’étrangeté. C’est la magie profonde qui, je pense, se répand dans la société humaine d’aujourd’hui et dans la communauté plus qu’humaine à mesure que nous, les humains, tombons amoureux de l’extérieur.

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Traduction libre de The Ecology of Perception – David Abram (emergencemagazine.org)

David Abram, PhD, est un écologiste culturel et un philosophe. Il est le fondateur et le directeur créatif de l’Alliance for Wild Ethics. Il a publié plusieurs livres, dont Becoming Animal : An Earthly Cosmology et The Spell of the Sensuous : Perception and Language in a More-than-Human World.

L’intervieweur Emmanuel Vaughan-Lee est un cinéaste et compositeur nominé aux Emmy. Ses films primés ont été présentés sur PBS, National Geographic, le New York Times, le New Yorker et The Atlantic, ont été exposés au Smithsonian et ont été projetés dans des festivals du monde entier. Il est le rédacteur en chef du magazine Emergence.