Krishnamurti
Observation et apprentissage : Dialogue avec des étudiants d’une université américaine

Fondamentalement, nous sommes semblables. Vous pouvez avoir la peau blanche, je peux avoir la peau noire, quelqu’un d’autre la peau jaune, et ainsi de suite. Culturellement, nous pouvons être différents. Religieusement, nous pouvons être différents. Mais fondamentalement, nous traversons tous des agonies, des tortures, des incertitudes, du désespoir, un immense sentiment de tristesse ; nous passons tous par cela. Voilà donc ce qui constitue notre communauté fondamentale.

PROLOGUE

En réponse directe à la prise de conscience que notre vie, ainsi que l’environnement que nous avons créé, sont loin d’être satisfaisants, nous consacrons beaucoup de temps à réfléchir à la manière d’améliorer la société dans laquelle nous vivons. Il est évident que nous avons créé des sociétés médiocres et que nous n’avons pas réalisé notre plein potentiel. Pourtant, il se peut qu’une société parfaite et une vie parfaite ne soient jamais des objectifs que nous pourrons atteindre par les méthodes actuelles. Nous sommes conditionnés à accepter des idéaux, y compris celui d’une société parfaite, et la lutte pour atteindre ces idéaux engendre un conflit permanent, parce que nous ne parvenons jamais à la perfection. Notre conditionnement crée également une lutte pour la conformité, et cette lutte devient le fait essentiel de notre existence. Individuellement, nous pouvons soit choisir de demeurer dans cet état, soit nous en affranchir complètement, en sachant parfaitement qu’il ne peut y avoir ni préparation ni plan grandiose dans ce processus de libération de soi. Ce qui est insatisfaisant doit être éliminé sans plus attendre. Si cela se produit, la manière de penser de l’individu aura un impact considérable sur la société.

La société nous conditionne tous à devenir quelqu’un. Nous poursuivons un idéal ; nous nous poussons à réaliser notre plus haut potentiel, tant extérieurement qu’intérieurement. Nos parents, nos enseignants, nos gourous et nos philosophes nous aident à concevoir un idéal, un but vers lequel nous pouvons tendre. Nous cherchons constamment à devenir quelqu’un — moralement, éthiquement, esthétiquement ou financièrement. En tant qu’étudiants, nous essayons de devenir des universitaires accomplis. Nous sommes toujours en train de devenir. Mais il faut distinguer différentes formes de devenir. Il y a un devenir dans le domaine de la connaissance ; psychologiquement, il se peut qu’il n’y ait aucun devenir.

La connaissance est intrinsèquement incomplète ; par conséquent, connaissance et ignorance vont de pair. On tâtonne toujours et l’on est toujours porté à aspirer à devenir quelque chose, en raison du caractère imparfait de la connaissance. Il existe un point de départ pour acquérir des connaissances. Il faut du temps pour apprendre à faire du vélo ou pour maîtriser une compétence. Mais faut-il du temps pour devenir soi-même, psychologiquement parlant ? Pour découvrir qui l’on est, on peut soit étudier les idées des philosophes et des psychologues et voir comment elles s’appliquent à soi, soit s’étudier soi-même, en faisant abstraction de ce que les autres ont à dire, dans les situations qui nous concernent directement. On peut se demander si cette étude de soi exige du temps. Il est possible de voir les conséquences d’un phénomène et d’en finir immédiatement avec lui. Si l’on voit les conséquences du nationalisme, par exemple, qui engendre les guerres, les divisions et les dévastations, on réalise instantanément le résultat de ses propres actions en tant que nationaliste. Dans cette observation instantanée, le temps n’intervient pas.

Les êtres humains se ressemblent psychologiquement, qu’ils fassent partie de la vie civilisée et moderne ou d’une tribu de la jungle. Tous traversent l’incertitude, la peur et la souffrance. Tous sont conditionnés à survivre dans leur environnement physique particulier ; tous recherchent la sécurité. Pour l’un, la sécurité peut se trouver dans une vie de raffinement, de goût et de bonnes manières ; pour l’autre, elle peut se trouver dans l’absence même de tout ce raffinement.

Le mode de vie des sociétés civilisées implique la compétition, laquelle conduit au conflit. D’une part, nous voulons vivre pleinement dans le présent ; d’autre part, nous sommes constamment poussés à rivaliser. L’esprit de compétition devient un danger pour les individus comme pour la société dans son ensemble. Pourtant, nous savons que la compétition favorise le progrès matériel. C’est en réalité une arme à double tranchant : elle engendre le progrès, mais aussi la guerre. Intérieurement, les êtres humains demeurent aussi brutaux qu’autrefois ; ils ont très peu changé sur le plan psychologique. C’est pourquoi aucun véritable progrès psychologique n’a eu lieu.

Le monde d’aujourd’hui est le produit d’individus qui se sont regroupés afin d’organiser un environnement culturel. Puisque nous avons créé cet ordre des choses et qu’il ne semble pas fonctionner, les choix qui s’offrent à nous sont limités. Nous pouvons soit le démolir, soit le transformer. Aucune des révolutions matérielles, qu’elles soient communistes, totalitaires ou inspirées par quelque autre isme, n’a réussi à transformer l’être humain. Par conséquent, seule une révolution psychologique est susceptible de réformer l’humanité.

Un problème majeur, qui constitue un obstacle considérable à toute véritable réforme, est l’ethnocentrisme. Il est évident que chaque culture se croit supérieure aux autres. Les nations rivalisent entre elles. Les démocraties occidentales prétendent disposer d’un meilleur système grâce à leurs prétendues démocraties populaires, dans lesquelles les individus participent à l’élaboration des politiques publiques ; les nations communistes soutiennent, quant à elles, qu’elles possèdent une organisation idéale qui répond aux besoins de tous les membres de leur société. Ces affirmations ne reflètent pas nécessairement la réalité. Pourtant, les défenseurs de chaque système sont convaincus qu’il apporte une solution aux problèmes humains. Chaque système protège ses propres modes de fonctionnement ; c’est là l’aspect le plus néfaste de cette compétition. En vérité, nos systèmes politiques et culturels sont des systèmes de sécurité. Chaque société s’efforce collectivement de préserver sa sécurité au moyen de l’ethnocentrisme. Il est tragique que les êtres humains ne puissent s’accorder sur un système fonctionnel qui abolirait l’ethnocentrisme.

Un système culturel, en raison des valeurs de supériorité et de différence qui lui sont inhérentes, ne laisse pas et ne peut pas laisser les individus tranquilles. D’une manière très réelle, le système exige leur participation et leur obéissance. Le refus de se conformer entraîne des sanctions. Par un conditionnement systématique, les êtres humains sont amenés à se considérer comme des entités séparées, du point de vue culturel. En fin de compte, la sécurité personnelle ou celle de son propre groupe devient beaucoup plus importante que celle de l’ensemble de l’humanité. Cette division est artificielle ; ce n’est que dans la pensée que nous nous croyons séparés. Nous renforçons tous cette division en raison du conditionnement incessant qui érige cette barrière artificielle. Fondamentalement, nous faisons tous l’expérience de la douleur, de la peur, du désespoir et de la souffrance. Nous pouvons avoir des couleurs de peau différentes ; nos cultures et nos religions peuvent différer. Mais psychologiquement, nous sommes semblables. Voilà un fait.

Le véritable problème auquel l’humanité est confrontée est de savoir comment se libérer du conditionnement qui nous asservit et nous sépare les uns des autres. En définitive, il n’existe peut-être pas d’individus au sens où nous l’entendons habituellement. Que devient alors l’ego ? L’ego, le moi, le soi, est constitué d’une multitude de pensées, de sentiments, d’émotions, de désirs et de peurs. L’ego est notre conscience. En tant qu’êtres humains, nous partageons en réalité une conscience commune : l’anxiété, la dépression et les névroses nous traversent tous. Mais parce que notre conscience contient aussi des pensées propres à chaque culture, nous pouvons nous croire totalement différents et être incapables de percevoir notre ressemblance intérieure.

Notre pensée est donc la véritable responsable. Elle aussi est une arme à double tranchant. D’un côté, elle a créé les grandes œuvres d’art, la peinture, la poésie et l’architecture. De l’autre, elle a produit les illusions incarnées dans les grandes cathédrales. Elle a créé Dieu, les rituels, les dogmes et l’ethnocentrisme qui nous divisent. Correctement comprise, la pensée provient de l’histoire, c’est-à-dire des événements du passé vécus par l’humanité. Nous avons accumulé une connaissance du passé humain, conservée dans le cerveau sous forme de mémoire. Notre réaction à cette mémoire est la pensée — un processus matériel, comparable à une réaction électrochimique. La société technologique moderne, la guerre et la paix, ainsi qu’une multitude de réactions conditionnées, sont les produits de la pensée.

La pensée est la réponse de la mémoire ; la mémoire est connaissance, et la connaissance est expérience.

Puisque la pensée est là pour demeurer, nous devons en être conscients et reconnaître ses limites. Nous devons comprendre non seulement qu’elle n’a pas apporté de réponse aux problèmes humains persistants et qu’elle a effectivement divisé l’humanité, mais aussi qu’elle nous empêche de réaliser que l’expérience humaine est commune à tous. La pensée est l’instrument le plus dangereux qui existe. Une fois ce danger perçu, que devons-nous faire ? Comment aller au-delà de la pensée ? Il nous est impossible de réorienter, d’arrêter ou de contrôler la pensée. Nous dépendons encore de la pensée pour agir sur la pensée elle-même. Mais il est impossible de contrôler la pensée par davantage de pensée :… la pensée crée le penseur ; le penseur se sépare ensuite de la pensée, puis il tente de la contrôler. Mais la pensée est le penseur. Je pense, donc je suis.

Nous ne comprenons pas toujours l’origine de la pensée. Pourtant, le processus est simple. On acquiert une grande quantité de connaissances sur un sujet ou une compétence, puis l’on devient compétent. Cette compétence repose non seulement sur l’apprentissage, l’accumulation des connaissances du monde physique, l’expérience et la mémoire, mais aussi sur l’utilisation adéquate de cette mémoire emmagasinée afin d’accomplir efficacement une tâche donnée. Dans nos relations avec les autres êtres humains, nous procédons exactement de la même manière : nous agissons à partir de connaissances et de souvenirs passés. Mais cette connaissance qui guide notre action est inadaptée à la relation présente. Ce savoir issu du passé n’est pas nécessairement valable. Dans les relations humaines, la connaissance du passé n’a pas sa place. Dès que les expériences passées s’immiscent dans une relation, elles engendrent les préjugés.

L’expérience appartient au passé. Elle est de l’histoire. Elle constitue un ensemble de connaissances, de souvenirs et d’images. Il est impossible de découvrir la vérité dans sa totalité par le biais de la pensée. Une telle démarche est extrêmement dangereuse dans les relations qui remplissent notre existence. Dans la vie comme dans les relations humaines, la pensée sème le désordre. La pensée, sous la forme de systèmes de croyances, détruit l’humanité ; avant qu’une destruction totale ne survienne, nous devons agir concrètement, et non simplement sur le plan théorique ou intellectuel.

Nous devons cesser d’examiner la vie à travers un processus fondé sur les connaissances accumulées, l’expérience et la mémoire. En effet, la chaîne sans fin dans laquelle les êtres humains sont prisonniers commence par l’expérience ; viennent ensuite la connaissance, la mémoire et la pensée, puis enfin l’action. Il ne s’agit pas de tenter de comprendre ou d’analyser la pensée, mais de contempler l’ensemble de son mouvement. En l’observant directement, une porte s’ouvre sur une compréhension infinie. Ce que chacun peut découvrir par lui-même, la totalité, est plus important que l’examen de ses parties. Une telle observation spontanée romprait assurément cette chaîne sans fin ; avec un peu de chance, nous ne nous retrouverions plus à la reproduire. Mais ce que l’on découvre ne doit pas être réduit à une abstraction appelée idée. C’est bien davantage que cela : la pensée n’a aucune place dans cette véritable découverte. Cette manière d’observer comporte des implications profondes pour l’éducation ; cette observation est en elle-même un apprentissage.

En résumé, il est bon d’observer la pensée au moment même où elle surgit : on perçoit alors spontanément les liens qui unissent les différentes parties de ce processus. Ce serait aller à l’encontre du but même de cette observation que de réduire tout ce qui vient d’être dit à une abstraction et d’en faire une simple idée. C’est pourtant ce qui se produit habituellement, et la chaîne de la confusion recommence une fois de plus. Si nous n’y prenons garde, l’idée se transforme en idéal, en objectif.

Brij B. Khare

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DIALOGUE

Participants

K ou Krishnaji : J. Krishnamurti

Étudiants de la California State University, San Bernardino :

EL : Erik Lenz — Pré-droit

EM : Ernest Mason — Histoire

PP : Pete Perkons — Psychologie

DS : David Schoen — Science politique

ET : Elise Traynum — Science politique

RW : Rebeccah Warren — Psychologie

PP : J’aimerais ouvrir cette discussion en vous demandant ceci : puisque vous avez beaucoup réfléchi, comment la dynamique individuelle de la pensée s’applique-t-elle au domaine social ? Il me semble que nous passons notre vie à nourrir de grandes pensées, et pourtant nous vivons des existences médiocres. Multipliez ces existences par milliards sur la planète, et nous obtenons malgré tout des sociétés médiocres. Voulezvous réfléchir à cela ?

K : Qu’est-ce que la médiocrité ?

PP : Ne pas vivre à la hauteur de son potentiel.

K : Encore une fois, qu’est-ce qu’un potentiel ?

PP : Je ne suis pas certain de pouvoir répondre à cette question.

EM : Je dirais que c’est atteindre la perfection.

K : La perfection est-elle atteignable ? Ou n’est-elle qu’un idéal avec lequel vous luttez ?

PP : Êtes-vous en train de dire que notre condition consiste essentiellement en une lutte permanente pour y parvenir ?

K : Oui, en partie, et que notre conditionnement nous pousse à accepter des idéaux et à tendre constamment vers eux. Nous vivons donc dans la lutte, dans le conflit, sans jamais atteindre ce que la pensée projette.

PP : Alors, la condition humaine est essentiellement cette lutte, et cette lutte est la beauté même de l’existence.

K : Oui, mais soit vous acceptez ce conditionnement, comme le font certains philosophes ; vous l’acceptez, vous le modifiez, vous le transformez quelque peu, tout en demeurant fondamentalement dans cette condition. Soit vous la traversez complètement. Je dirais que la médiocrité consiste à vivre dans ce conditionnement, et que s’en libérer, c’est cesser d’être médiocre.

RW : Le fait de dépasser ce conditionnement ne devrait-il pas être notre objectif ?

K : Permettez-moi de vous demander pourquoi nous établissons un objectif. Quelle en est la finalité ? Quel en est le but ? Pourquoi projetons-nous toutes ces choses puis essayons de les atteindre ? Pourquoi ?

ET : Cela fait partie de notre conditionnement. La société nous conditionne à chercher à accomplir quelque chose, à tendre non seulement vers ce que vous appelez notre plus haut potentiel, mais désormais aussi vers notre accomplissement intérieur. C’est comme si nous étions engagés dans une lutte permanente pour atteindre un objectif, quel qu’il soit.

K : Qui a projeté cet objectif ?

ET : Nous-mêmes.

RW : La société.

EL : Nos parents.

K : Notre religion, nos philosophies, tout cela nous a conduits à projeter un idéal, un concept, un objectif vers lequel nous nous efforçons tous de tendre.

EM : Êtes-vous en train de dire que, parce que nous sommes tellement orientés vers les objectifs, notre quête devrait être davantage équilibrée avec…

K : Non. Nous ne cessons jamais de devenir. Et dans ce devenir — que ce soit par la réussite, la richesse, la morale, l’éthique, l’esthétique ou même dans la tentative d’atteindre le paradis, si je puis employer un terme religieux —, il s’agit toujours de devenir quelque chose. Mais existe-t-il réellement un devenir ? Je suis étudiant ; je peux devenir licencié, titulaire d’une maîtrise, d’un doctorat, et ainsi de suite. Mais, psychologiquement, existe-t-il un devenir ?

ET : La question que je me pose concerne précisément ce devenir, surtout dans le contexte universitaire. À l’université, on vous répète constamment : « Vous devez réussir pour franchir l’étape suivante ». Vous êtes continuellement évalué, continuellement bombardé d’informations et de connaissances, et cela finit par étouffer votre possibilité de devenir pleinement vous-même.

K : Il existe bien un devenir dans le domaine de la connaissance, n’est-ce pas ? Mais à quel niveau se situe notre discussion ? Parlons-nous de l’accumulation de toujours plus de connaissances, ou bien parlons-nous également du niveau psychologique ? S’agit-il du même processus ? Je ne sais pas si je m’exprime clairement.

EM : Si, vous êtes très clair. C’est précisément l’une de mes préoccupations : dans la poursuite d’une éducation orthodoxe, je constate que le résultat n’est finalement qu’une accumulation de données. Je n’y trouve pas cette totalité que, manifestement, je recherche, parce que cette éducation ne m’apporte pas la satisfaction que j’espérais.

K : La connaissance peut-elle jamais être complète, quel qu’en soit le domaine ?

RW : Non.

K : La connaissance est donc toujours accompagnée d’ignorance.

PP : Ce que vous dites donc, c’est que nous choisissons, et que ce que nous devenons est essentiellement…

K : Non, je demande s’il existe un devenir psychologique. Existe-t-il réellement un devenir quelconque ?

PP : Je pense que oui.

ET : Je ne le pense pas. Je pense que, psychologiquement, on est toujours dans une position où l’on aspire à devenir. Avant d’atteindre ce point, c’est interrompu.

EL : Vous êtes toujours en train de chercher à devenir.

RW : Vous êtes toujours en train de chercher à devenir. Vous avez toujours des objectifs.

ET : Même des objectifs psychologiques.

K : Toute l’implication du devenir suppose le temps. Existe-t-il réellement un temps psychologique ? Dans l’acquisition de la connaissance, y a-t-il un point de départ ? Si je dois apprendre une langue, j’ai besoin de temps. Cela peut prendre un mois, cela peut prendre six mois, mais j’ai besoin de temps. Pour apprendre à conduire une voiture, j’ai besoin de temps.

EM : Mais n’abordez-vous pas là les limites de la capacité humaine à comprendre cette connaissance d’une langue ou autre chose ? Cela prend du temps.

K : Du temps. Mais le devenir psychologique implique également le temps, et existe-t-il un tel temps, psychologiquement parlant ?

DS : Il semble que, dans le devenir, vous auriez déjà déterminé ce que vous voulez devenir.

K : Cela implique le temps.

DS : Exactement, et vous essayez de suivre une voie prédéterminée qui n’est peut-être pas une voie réelle.

K : Monsieur, regardez cela de manière pratique. Supposons qu’il existe en moi une connaissance fondamentale de moi-même, et qu’en étudiant qui je suis, j’ai besoin de temps. Soit j’étudie un philosophe, un psychologue, etc., soit je m’étudie moi-même. Mais m’étudier moi-même ne peut avoir lieu que lorsqu’il existe une relation. Je ne peux pas simplement m’isoler et m’étudier moi-même. Nous pensons que tout cela exige du temps. C’est cela que je remets en question, rien de plus.

EM : Dans cette direction, et dans ma propre recherche de la centralité de la présence, je constate que je suis… totalement en conflit ou influencé par des processus de conditionnement acquis à travers le système éducatif institutionnel.

K : C’est exact.

EM : Ma question est : « Comment atteindre cette centralisation du soi ? » J’ai essayé pendant plusieurs années, à maintes reprises, et je constate que je suis invariablement influencé par le processus de conditionnement.

K : Monsieur, qu’est-ce que le conditionnement ? Je suis élevé comme hindou, bouddhiste ou chrétien, avec leurs superstitions, leurs dogmes, leurs rituels, avec toutes leurs absurdités, et cela m’a conditionné. La pauvreté m’a également conditionné. Le climat, la nourriture, les vêtements, tout cela a engendré certaines limitations. Je suis nationaliste ou scientifique. Tous ces facteurs contribuent donc à ce conditionnement, et j’en suis conscient. Je suis conscient d’être conditionné en tant qu’hindou, bouddhiste ou quoi que ce soit d’autre, et être libre de ce conditionnement est très simple. Je ne suis plus hindou. Il est absurde d’appartenir à une quelconque catégorie de ce genre.

RW : Mais vouloir ne pas appartenir à une catégorie de ce genre constitue pourtant un objectif en soi.

K : Non, c’est un fait. Si je suis nationaliste, je contribue à la guerre. L’une des causes de la guerre est le nationalisme. C’est un fait, et non un objectif.

RW : Mais vouloir ne plus être dans cette situation est un objectif.

K : Non, je vois les conséquences du nationalisme, et c’est terminé.

DS : Vous dites donc qu’il n’y a pas de temps impliqué.

K : C’est exactement ce que j’essaie de faire comprendre.

DS : Cela arrive simplement lorsque vous voyez le problème.

K : Si vous voyez clairement les conséquences du nationalisme, par exemple, c’est terminé. C’est un danger. Si je suis attiré religieusement par le bouddhisme ou le christianisme et que je vois les conséquences de tout cela, c’est terminé. C’est le fait de voir les résultats de tout cela et la manière dont cela divise l’être humain qui [nous convainc de] sa futilité.

PP : N’est-ce pas dû à notre langage et à nos propres limitations biologiques ? Ne déterminent-ils pas la manière dont nous réagissons à notre environnement et comment nous le comprenons ? Par conséquent, ne comprenons-nous pas tous notre environnement d’une manière légèrement différente ? Nous n’avons pas toujours une perception commune.

K : Ne le pouvons-nous pas ?

PP : Je me demande, assis ici dans cet endroit très civilisé, en imaginant un homme de la brousse africaine. Ses réalités de vie sont totalement différentes. [Il est] conditionné différemment.

K : Mais c’est toujours du conditionnement.

PP : Tout conditionnement est-il mauvais ?

K : Que voulez-vous dire par mauvais ?

PP : Eh bien, le conditionnement de l’homme de la brousse lui assure sa survie.

K : Et le conditionnement ici aussi concerne la survie.

PP : Oui, c’est vrai. Mais notre besoin d’échapper à ce conditionnement…

K : Non, attendez un instant. Les deux exigent la sécurité, la protection, un sentiment de vie protégée, qu’il s’agisse d’une personne hautement civilisée et sophistiquée ou d’un homme de la brousse. Leurs exigences sont les mêmes. Vous pouvez avoir beaucoup plus de sophistication, et ainsi de suite, tandis que moi je peux simplement vouloir quelque chose à manger, mais nous exigeons tous deux la sécurité. La sécurité de l’un peut être une vie confortable, tandis que l’autre peut dire : « Non, je ne veux pas de tout cela, c’est trop difficile ». Ainsi, la recherche de sécurité nous est commune à tous.

EM : Mais maintenant nous avons progressé jusqu’au point où nous commençons à observer la compétition que nous avons tous. Il y a la double compétition de jouer ce jeu, de vouloir poursuivre la centralité de la présence, tout en vivant dans un environnement hautement compétitif. Évidemment, dans un conflit quotidien, nous rencontrons les conflits personnels liés à notre pensée individuelle.

K : La compétitivité est-elle un danger pour l’homme, pour la société, et la société est-elle différente de l’homme ? Suivez-vous ?

PP : La compétitivité est…

K : Pourquoi sommes-nous en compétition ?

PP : C’est une épée à double tranchant. D’un côté elle apporte la guerre, de l’autre elle apporte le progrès. C’est un paradoxe. La compétitivité fait avancer la civilisation.

K : Que voulez-vous dire par progrès ? Est-ce avoir davantage de salles de bains ?

PP : C’est avoir de meilleures choses. Notre société elle-même est fondée sur une meilleure qualité de vie.

K : De meilleures choses, lesquelles ? De meilleures salles de bains, de meilleures communications et de meilleurs transports ?

EL : Une meilleure médecine, de meilleures conditions de vie.

K : La chirurgie, et ainsi de suite.

PP : Mais nous construisons aussi de meilleures bombes.

K : C’est précisément cela. Lorsque vous parlez de progrès, que voulez-vous dire ? Est-ce progresser physiquement ? Et existe-t-il une chose telle que le progrès psychologique ? Nous n’avons pas beaucoup changé psychologiquement. Intérieurement, nous sommes aussi brutaux que les hommes de la brousse.

RW : Nous avons simplement des moyens plus sophistiqués d’exprimer notre brutalité.

ET : J’aimerais revenir à ce que vous avez dit il y a un moment au sujet du retrait. Le fait de se retirer est-il similaire à la recherche d’un objectif, comme le fait d’être hindou, bouddhiste, chrétien ou autre ? Je ne vois pas l’aspect pratique d’une interaction avec la société en tant que personne sans objectifs. Dans une telle société orientée vers les objectifs, si j’atteignais cette harmonie intérieure, naturellement, j’aimerais que tout le monde l’atteigne également. Ainsi, cela semble en soi être une forme de conditionnement qui consiste à amener tout le monde au point où je me trouve.

K : Êtes-vous différent de moi, psychologiquement ?

ET : Je pense que oui.

K : Êtes-vous différent ? Est-ce réellement le cas ? Les êtres humains vivant en Extrême-Orient, ici ou en Europe, sont-ils psychologiquement différents ? Ils souffrent, ils traversent des agonies, des incertitudes, de l’insécurité, énormément de peur, exactement comme nous ici. Ne sommes-nous pas psychologiquement et essentiellement semblables ?

ET : Je suppose que oui.

PP : Fondamentalement, nous le sommes, mais lorsqu’on nous place dans un contexte culturel, nous sommes différents.

K : Qui a créé cet environnement culturel ?

PP : Des individus qui se sont regroupés, évidemment.

K : Donc, nous, les êtres humains, l’avons créé. Nous pouvons le détruire ou le transformer. Toute révolution physique, comme le communisme, n’a jamais changé ni transformé l’homme. Il n’existe qu’une révolution psychologique capable de transformer l’homme, et, apparemment nous semblons complètement l’oublier.

PP : Pourriez-vous réfléchir alors à l’ethnocentrisme ? Évidemment, chaque culture pense qu’elle est la meilleure. Comment réconcilier des systèmes concurrents ?

K : Pourquoi voulez-vous mettre en concurrence et comparer un système avec un autre ?

PP : Je réfléchis à la réalité du monde.

K : Monsieur, quelle est la réalité du monde ?

PP : Nous pensons que nous avons un meilleur système parce que nous avons ce qu’on appelle une « démocratie populaire ». Les communistes pensent qu’ils ont un meilleur système parce qu’ils prétendent répondre aux besoins de tous dans leur société.

K : Pas nécessairement.

PP : Et nous n’avons pas nécessairement une démocratie populaire. Pourtant, dans notre ethnocentrisme, nous pensons que nous en avons une, nous agissons comme si nous en avions une, nous construisons des bombes en son nom pour nous protéger.

K : Oui, monsieur, il y aura toujours des guerres.

PP : C’est là que réside la compétition. La compétition est un effort collectif.

K : Un effort collectif pour faire quoi ?

PP : Pour maintenir notre système.

K : Non, pour maintenir la sécurité.

PP : Oui. Mais…

K : Essentiellement la sécurité, et non le maintien de notre système.

PP : Je suis d’accord avec vous ; mais je précise cela dans la mesure où je dis que nous le faisons à l’intérieur de notre système culturel, et nous affirmons que notre système culturel est un système de sécurité. Je trouve paradoxal que nous ne puissions tout simplement pas nous accorder sur un système fonctionnel qui éliminerait l’ethnocentrisme.

K : Mais pourquoi êtes-vous tellement préoccupé par ce système ?

PP : Parce que le système ne nous laisse pas tranquilles.

K : Ne le fait-il pas ?

PP : Non, pas vraiment. Cela me rappelle que, d’ici au 15 du mois prochain, je dois payer mes impôts. D’une manière très concrète, le système, littéralement, ne nous laisse pas tranquilles.

K : Je sais que tout le monde remplit ses formulaires. Je suis la seule personne qui ne le fait pas.

EM : Dans cette même ligne de pensée, et en abordant ce que vous avez mentionné plus tôt, nous n’avons pas de communauté psychologique. Nous ne l’avons tout simplement pas d’un point de vue réaliste. Nous n’essayons pas d’atteindre des objectifs communs dans ce domaine.

K : Donc, chacun pense qu’il est une entité séparée ?

RW : Oui.

K : Et chacun dit : « Ma sécurité est bien plus importante que celle de l’ensemble commun ». Alors, existe-t-il réellement une individualité ?

DS : Elle n’existe que dans la pensée. Nous pensons que nous sommes séparés.

K : Nous pensons que nous sommes des individus, n’est-ce pas ? Est-ce vraiment le cas ?

DS : Pas vraiment.

EM : Disons-nous que, dans l’état fondamental de l’être humain, nous sommes réellement, en fait, communs, et que la seule raison pour laquelle nous percevons cette diversité est qu’à travers notre conditionnement continuel, nous nous trouvons dans un état artificiel ?

K : Évidemment. Nous avons dit que, psychologiquement, que nous vivions en Inde, en Asie ou dans cette partie du monde, nous sommes fondamentalement semblables. Fondamentalement, nous sommes semblables. Vous pouvez avoir la peau blanche, je peux avoir la peau noire, quelqu’un d’autre la peau jaune, et ainsi de suite. Culturellement, nous pouvons être différents. Religieusement, nous pouvons être différents. Mais fondamentalement, nous traversons tous des agonies, des tortures, des incertitudes, du désespoir, un immense sentiment de tristesse ; nous passons tous par cela. Voilà donc ce qui constitue notre communauté fondamentale.

EM : Alors, fondamentalement, si nous reconnaissons cela comme cette communauté fondamentale…

K : Pas le reconnaître, monsieur, c’est un fait.

EM : D’accord, un fait. Quelle est alors la nature fondamentale de l’homme ? Quelle est la véritable nature de l’homme ?

K : La véritable nature de l’homme est ce que nous avons décrit plus haut. Maintenant, explorons beaucoup plus loin, beaucoup plus profondément : comment être libre de tout cela.

PP : Alors, en essence, les individus qui y parviennent sont libres dans un monde qui ne l’est pas.

K : Ils ne sont plus des individus. Nous pensons encore en termes de « moi », séparé de vous et de tous les autres. Psychologiquement, je suis vous. Fondamentalement, que je vive en Russie ou dans la liberté de ce pays. Si je suis Russe, je traverse toutes sortes de difficultés.

PP : L’ego n’a donc aucun rôle ? L’ego est important. Il assure la survie de ce corps ici.

K : Maintenant, que voulez-vous dire par l’ego ?

PP : La suffisance.

K : « La suffisance ! » Qu’est-ce que cela signifie, monsieur ?

PP : Le soi est un corps limité qui contient un esprit qui atteint…

K : Examinons le soi. Qu’est-ce que le soi ? Qu’est-ce que ce que nous appelons le « moi », l’ego, et toute la structure sur laquelle il fonctionne ?

PP : C’est « moi ». C’est la seule manière dont je sais le définir. Il existe des termes académiques raffinés, mais en essence, c’est « moi ».

K : De quoi ce « moi » est-il composé ?

PP : J’ai un grand nombre de sentiments, un grand nombre de pensées ; je ressens, je réagis émotionnellement à…

K : Des désirs ? Des peurs ? Le « moi » est ma conscience, et le contenu constitue la conscience. Alors quels sont les contenus, les contenus communs, de ma conscience ?

PP : Fondamentalement, nous partageons tous les mêmes contenus.

K : Exactement.

PP : Cela conduit-il alors à supposer que nous avons une conscience collective ?

K : Évidemment. Ce n’est pas une conscience collective, mais une conscience commune. Je souffre, je suis anxieux, je suis profondément déprimé, névrosé, et mon ami en Inde ou au Japon traverse la même chose. Ainsi, notre conscience, avec son contenu, est commune à chacun de nous.

EM : Mais pourquoi, lorsque nous regardons à l’intérieur de nous-mêmes, en essayant d’aborder cette conscience, concluons-nous dans nos solutions personnelles qu’elles sont diversifiées ? Pourquoi notre réponse à ce que nous sommes intérieurement n’est-elle pas ce que nous observons ?

K : C’est parce que notre conscience est assemblée par la pensée. Êtes-vous d’accord ?

EM : Oui.

K : Alors, nous devons nous interroger sur tout le problème de la pensée. Qu’est-ce que la pensée ? Qu’est-ce que penser ? Pourquoi avons-nous accordé une importance extraordinaire à la pensée ? La pensée a produit le grand art, les cathédrales, la grande architecture, la peinture, la poésie, et pourtant, la pensée a également créé toutes les illusions, comme celles contenues dans les cathédrales.

RW : Exactement. Nous pensons que la pensée assure notre survie. Nous pensons que, si nous n’avions pas la pensée en tant qu’espèce, nous mourrions. Ceci dit, je pense que c’est vrai.

K : Nous enquêtons, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que cette pensée qui a produit toutes ces guerres ou la dégradation des villes ? Qu’est-ce que penser ?

EM : Pour moi, penser est le processus mental à travers lequel je fonctionne en tant que moi, influencé par des stimuli extérieurs et par une intuition ou une pensée intuitive venant de l’intérieur. Ce sont les processus mentaux que je considère comme appartenant au domaine de la pensée.

K : Mais qu’est-ce que la pensée ? Quelle est la source de la pensée ? Pourquoi lui avons-nous accordé une importance extraordinaire ? La pensée a créé les nationalités. La pensée a créé Dieu. Pardonnez-moi ! La pensée a créé tous les rituels, les dogmes, elle a divisé l’homme : « Je crois en ceci, je ne crois pas en cela » ; « Je crois en Jésus, je ne crois pas en Jésus ». Pourquoi ? Il faut donc enquêter sur ce qu’est la pensée.

PP : À un niveau très basique, c’est une réaction à notre environnement.

EM : C’est un langage.

PP : Et notre langage façonne la manière dont nous pensons à notre environnement.

K : Oui, mais allez au-delà de cela. Allez un peu plus loin et voyez ce qui vous fait penser.

PP : Je dois survivre.

K : Non, je parle de la pensée. Qu’est-ce que la pensée ?

EM : La pensée est l’impulsion qui vient de l’histoire, des événements du passé que vous avez vécus.

K : Que l’humanité a vécu.

EM : Que l’homme a vécu, et par conséquent…

K : Ce qui signifie quoi ?

ET : Cela fait partie du conditionnement.

K : Non, ne réduisez pas cela à ça. La connaissance, avez-vous dit, vient du passé. Le passé de l’homme est l’histoire de l’homme, en tant que connaissance, en tant qu’expérience, stockée dans le cerveau sous forme de mémoire. La réaction à cette mémoire est la pensée. Donc, penser est un processus matériel.

PP : C’est comme un processus électrochimique.

K : C’est un processus matériel, et [il] a créé toute cette misère dans le monde. Tout le système moderne est basé là-dessus. Même l’ancien système était basé là-dessus.

EM : Mais en poursuivant plus loin, la connaissance historique que vous avez en vous n’est pas quelque chose que vous pouvez…

K : Vous êtes l’histoire de l’humanité.

EM : Oui.

K : Et elle est là.

PP : Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous dites. Êtes-vous en train de dire que nous représentons le prototype, le produit de…

K : Non, pas le prototype. Je dis que la pensée est la réponse de la mémoire. La mémoire est la connaissance. La connaissance est l’expérience. De l’être humain le plus primitif jusqu’à l’être humain le plus sophistiqué, le plus instruit, cela demeure toujours de la mémoire, de la connaissance. Ainsi, la pensée est toujours incomplète.

PP : Je suppose que ce à quoi je pense vraiment est ceci : nécessairement, nous sommes… spécifiques à notre espèce ; nous ne pouvons réagir à notre environnement que selon certaines combinaisons de réponses. Parce que nous sommes spécifiques à notre espèce, notre communauté de réactions représente donc une pensée collective, une mémoire collective… Est-ce cela que vous dites ?

K : Oui, mon langage est simplement un langage ordinaire. Le vôtre est un langage instruit et spécialisé. Si nous oublions votre spécialité et mon je ne sais quoi, nous nous rencontrons sur un terrain commun en tant qu’êtres humains, et non en tant que spécialistes. Nous nous rencontrons sur un terrain commun, le terrain commun de ce que nous pensons tous les deux.

PP : La seule différence pourrait être que vous utilisez un langage issu de vos réflexions sur la vie, tandis que moi j’utilise le conditionnement du système.

K : Peut-être.

ET : Comment peut-on parvenir à se dissocier de la pensée…

K : Non. La pensée, c’est vous.

ET : Voulez-vous dire que nous devrions aller un peu plus loin que la mémoire et réaliser le soi ? Je ne comprends pas.

K : La pensée a constitué le moi. Elle a constitué ma conscience. Je crains que ma conscience, avec son contenu, soit le mouvement de la pensée. C’est évident. La peur de la mort, la peur de la solitude, tout cela est le produit du mouvement de la pensée. Il faut donc d’abord comprendre : qu’est-ce que la pensée, qui est commune à toute l’humanité ?

EM : Donc, évidemment, ce que vous préconisez est une réorientation de la pensée ?

K : Non, voir ses limites.

EM : Développer la conscience de soi.

K : En partie : voir la limitation de la pensée et, si elle est limitée, voir s’il existe quelque chose d’illimité ou d’entier.

PP : Je soupçonne que vous dites que la vanité de l’humanité concernant la pensée est trop grande, que nous pensons pouvoir tout résoudre par la pensée, et que ce n’est pas vrai.

K : C’est exact. Vous n’avez rien résolu.

ET : Comment dépassons-nous cela alors ? Je ne comprends pas.

K : Nous y viendrons. Tout d’abord, voyons à quel point la pensée est extraordinairement limitée et comment elle nous a liés, façonnés, elle a façonné notre vie, nos relations mutuelles. Toute notre éducation est la culture de la pensée, et nous essayons de résoudre les problèmes que la pensée a créés par davantage de pensée, et c’est sans espoir.

PP : Vous voulez dire que si je fais l’expérience de mon être tel que je suis, aussi honnêtement que possible, et que vous faites l’expérience de vous-même tel que vous êtes, aussi honnêtement que possible, alors nous devrions avoir davantage de points communs que de différences ?

K : Pas seulement des points communs, mais nous voyons l’action de la pensée. La pensée m’a fait être hindou, et vous êtes chrétien — pardonnez-moi si vous ne l’êtes pas. Nous savons que la pensée nous a divisés. Je suis communiste, vous êtes démocrate. Encore une fois, la pensée nous a divisés. Je suis Marx, Lénine, ils deviennent mes dieux. Le vôtre devient Jésus. C’est exactement le même mouvement. Ainsi, la pensée a divisé l’homme.

PP : Bien sûr, le paradoxe est que nous utilisons la pensée pour réfléchir au paradoxe lui-même.

K : Non, nous utilisons des mots pour communiquer au sujet de la pensée.

RW : Nous pensons à propos de la pensée.

K : Oui, nous utilisons des mots pour communiquer. Donc, si nous voyons réellement, et non théoriquement, que la pensée est limitée, alors la pensée est l’instrument le plus dangereux que l’homme possède. Pardon !

PP : Je n’ai aucun problème avec cela. Je suis d’accord.

K : Alors que devons-nous faire ? Réfléchissons un instant. Que devons-nous faire ?

PP : Alors, nous devons regarder à l’intérieur de nous-mêmes au-delà de la pensée.

K : Que faites-vous ?

PP : Pourquoi ne pas l’arrêter ?

K : Non, ne tirez pas de conclusions. Que faisons-nous ? Si nous voyons tous les deux, ou si certains d’entre nous voient, que la pensée a créé un tel chaos dans le monde, une telle violence, une telle brutalité, une telle souffrance dans le monde, alors que devons-nous faire ? Comment allons-nous aller au-delà de la pensée ? Pas l’arrêter, car la pensée est nécessaire pour communiquer.

PP : Je pensais à l’arrêter dans le sens où vous avez dit : « Calmez votre esprit et écoutez-vous vous-même ».

K : Non, allons lentement. Que dois-je faire ? Je vois la pensée comme fondamentalement l’instrument le plus dangereux que je possède.

PP : Je ne suis pas certain. Je suis ici pour apprendre, alors je vais vous écouter.

K : Non, ne m’écoutez pas.

EM : Je penserais que vous ressentiriez immédiatement le besoin soit de contrôler, soit de réorienter la pensée.

K : Qui est le contrôleur ?

EM : La conscience.

K : La conscience est constituée par la pensée.

ET : C’est la même chose. Vous ne pouvez pas.

EL : Vous ne pouvez pas la contrôler avec davantage de pensée.

RW : Elle se perpétue elle-même.

EM : Mais nous ne disons pas qu’elles sont inséparables.

K : Non. Nous disons que la pensée crée le penseur ; le penseur se sépare de la pensée, puis le penseur essaie de contrôler la pensée. Mais la pensée est le penseur.

PP : Je pense, donc je suis ?

K : C’est bien.

EM : Le paradoxe éternel, monsieur.

K : Non, je ne l’appellerais pas un paradoxe. Il n’existe pas de penseur sans la pensée.

EL : Si vous pouvez arrêter la pensée…

K : Qui va l’arrêter ?

RW : Le penseur.

K : Qui est le penseur ?

RW : Cela tourne en rond…

PP : Il y a une réelle difficulté. Je ne pense pas que nous comprenions la source de la pensée.

K : Oui, vous devez être très clair sur ce point. [Imaginez] que je veuille devenir menuisier et que je devienne l’apprenti d’un maître menuisier pendant plusieurs années ; j’acquiers une grande quantité de connaissances sur le bois, les instruments, la texture du bois, et ainsi de suite. J’acquiers beaucoup de connaissances et je deviens un bon menuisier. Cela repose sur l’apprentissage, l’expérience, l’accumulation de connaissances stockées dans le cerveau sous forme de mémoire, et j’utilise cette mémoire habilement si je le peux. C’est un fait. Psychologiquement, dans ma relation avec mon ami, avec ma femme, je fais exactement la même chose. Je construis une image ou une représentation de ma femme ou de mon mari. Ainsi, j’agis à partir de la connaissance, et cette connaissance est un processus matériel, évidemment.

PP : Alors, l’un des problèmes est de savoir dans quelle mesure la connaissance ou l’expérience sont valides ?

K : Oui, sauf dans certaines directions. Vous avez besoin d’une grande quantité d’expérience et de connaissances pour aller sur la Lune, mais dans ma relation avec ma femme ou mon mari ou quoi que ce soit d’autre, pourquoi devrait-il y avoir de la connaissance ? Je ne sais pas si vous suivez tout cela.

PP : Je vous suis.

EM : Alors, je reconnais que, lorsque nous cherchons la validité de la connaissance dans la diversification de nos perceptions, nous considérons cette validité de différentes manières.

K : Le faisons-nous ? Cela peut simplement être notre préjugé. Excusez-moi, je n’exprime pas du tout mon point de vue clairement.

PP : Mais un préjugé ne naît-il pas de l’expérience qui le valide ?

K : Monsieur, qu’est-ce que l’expérience ?

PP : Malheureusement, je ne peux penser qu’à la définition du dictionnaire du mot expérience.

K : Laquelle est ? Allez-y.

PP : Mais, ce vers quoi vous tendez, c’est…

K : Non, quel est le sens du mot « expérience » ?

PP : Très bien, laissez-moi donner un exemple. Si je rentre chez moi et que ma femme met un dîner froid sur la table, et que je n’aime pas les plats froids, mon expérience me dit que j’ai un plat froid, et j’anticipe alors que cela pourrait se reproduire. Je deviens alors préjugé dans ce sens. Cela s’est produit plusieurs fois et mon expérience me dit que c’est la norme. Par conséquent, j’ai une vision préjugée de ma femme.

K : Ce qui signifie quoi ?

PP : Qu’elle est une mauvaise cuisinière.

K : J’espère que non.

PP : Elle est irrécupérable. Cette expérience n’est-elle pas valide ?

K : Nous ne parlons pas de la validité de l’expérience. Nous demandons ce qu’est « l’expérience ».

PP : L’expérience est précisément ce que nous vivons ; c’est le passé, c’est l’histoire.

K : D’accord, l’histoire — ce qui signifie quoi ? La connaissance ou la mémoire ? Maintenant, faire l’expérience implique la reconnaissance de cette expérience, ce qui signifie la mémoire. Donc, vous ne faites jamais réellement l’expérience de quoi que ce soit. Mais n’entrons pas là-dedans pour le moment. Laissons tout cela de côté. Nous essayons de comprendre la vérité dans son ensemble. Comme nous l’avons dit, la pensée est véritablement un mouvement dangereux dans les relations. La vie est relation. Et là, la pensée crée le chaos. Alors, que devons-nous faire de la pensée ? Vous dites : contrôlons la pensée. Le contrôleur est assemblé par la pensée. Le contrôleur est le contrôlé. Lorsque nous arrivons à ce point, que se passe-t-il ?

PP : Il semble y avoir un paradoxe.

K : Ne vous réfugiez pas toujours derrière l’excuse du paradoxe.

PP : Mais il y a un paradoxe. Du moins en ce qui concerne la pensée dans laquelle nous avons été formés, l’approche, les systèmes eux-mêmes très logiques…

K : Quelle est votre approche face à ce problème ? Le fait que la pensée soit devenue l’instrument psychologiquement le plus dangereux créé par l’homme, par les croyances. Votre croyance et ma croyance en Dieu. Elle a divisé l’homme et détruit l’homme. Elle est en train de nous détruire. Et si cela continue, comme c’est le cas actuellement, nous allons nous détruire complètement. Quelques-uns survivront peut-être. Nous devons donc agir et faire quelque chose à ce sujet, non pas théoriquement, mais réellement dans la vie ; nous devons faire quelque chose. Quoi ? Voilà mon problème.

EM : Je dirais qu’en reconnaissant notre état actuel, nous devons essentiellement considérer qu’en tant que penseur, nous devons éliminer la mémoire.

K : Mais vous ne pouvez pas éliminer la mémoire.

RW : Pourquoi ?

K : Parce que, sinon, je ne peux pas rentrer chez moi.

EM : Alors, nous devrions réorienter la mémoire.

K : Et qui va orienter cette mémoire ?

EM : Pour moi, la mémoire est évidemment le cœur de notre sujet actuel.

K : La mémoire, alors, vivra dans le passé.

EM : Oui.

K : Ainsi, nous regardons la vie à travers un processus qui a accumulé la connaissance, l’expérience et la mémoire. Nous revenons au même cercle.

PP : Êtes-vous en train de dire que c’est un acte de foi ?

K : Non. C’est la dernière chose. Attendez, monsieur. Nous fonctionnons ainsi : expérience, connaissance, mémoire, pensée, action. C’est la chaîne dans laquelle nous sommes pris. Et nous pensons que c’est parfaitement acceptable. C’est respectable, accepté, traditionnel, normal, sain ; mais voyez le danger que cela représente. Donc, voyant ce qui se passe, vous vous arrêtez là, n’est-ce pas ?

EM : En prenant conscience du danger de la mémoire, de ce cycle, nous devons nous arrêter.

K : Arrêtons-nous là.

PP : À quel moment arrêtez-vous ?

K : Là.

PP : Juste là ?

K : Un instant. Je suis presque certain que vous êtes allé dans des musées, et que vous avez vu une peinture de Michel-Ange ou de quelqu’un d’autre, et vous la regardez. Si vous commencez à comparer cette peinture avec d’autres tableaux, vous ne voyez pas réellement le tableau. Si c’est un très bon musée, vous ne voyez qu’un seul tableau sur un mur. Vous vous asseyez là et vous le regardez. Vous ressentez l’ensemble du tableau. La peinture, l’ombre, la lumière, la couleur, la beauté, et ainsi de suite. Vous le regardez. Nous faisons maintenant la même chose concernant la pensée. Nous ne disons pas : « Je vais aller ailleurs ».

RW : Est-ce que regarder la pensée revient à l’arrêter…

K : Regarder l’ensemble du tableau de la pensée, toute la carte de la pensée, tout le mouvement de la pensée, simplement regarder. Nous n’essayons pas de comprendre, nous n’essayons pas d’aller au-delà, de la supprimer, ou quoi que ce soit d’autre. Simplement regarder.

PP : Cette idée semble très proche de la Gestalt. Le tout est plus important que les parties. Est-ce correct ?

K : C’est exact. Alors que se passe-t-il à ce moment-là ? Voyez, nous ne le faisons pas réellement, nous théorisons à ce sujet. C’est là la difficulté.

PP : Oui, nous pensons en unités très distinctes.

K : Nous ne disons pas : « Ceci est un fait ; je vais le regarder ».

PP : Cela a des implications pour l’éducation…

RW : Pour tout.

K : La pensée a créé une société dans laquelle nous vivons. La société est une abstraction. La réalité, c’est la relation entre les êtres humains. Dans cette relation, que se passe-t-il ?

PP : Est-ce que je vous comprends correctement lorsque je dis que nous pouvons faire l’expérience de notre semblable de la même manière que nous faisons l’expérience de la douleur ?

K : Cela implique l’amour, et je ne vais pas entrer dans cela pour le moment. Alors que dois-je faire ? Je suis arrivé à un point où je vois que la pensée est nécessaire dans certaines directions, et qu’elle est la chose la plus dangereuse dans une relation. Je suis bloqué là. Si je vais voir un prêtre, il commencera à parler de Jésus ou de Krishna ou de quelqu’un d’autre. Ainsi, la structure de la pensée nous enferme. Alors, je rejette tout cela.

PP : C’est comme chercher une solution à l’extérieur de soi-même.

K : Oui. je rejette tout cela. Je rejette essentiellement l’autorité, le prêtre et tout le reste. Alors, que se produit-il ensuite ?

ET : Vous vous tournez vers vous-même.

K : Non, attendez. Vous ne l’avez pas encore fait. Faites-le, et voyez ce qui se passe réellement.

PP : Mais alors votre existence valide votre être.

K : Alors que se passe-t-il, monsieur ? Avez-vous peur pour votre sécurité ?

PP : La plupart d’entre nous, oui.

K : Donc, inconsciemment, la peur dit : « N’entrez pas là-dedans, restez en dehors ! »

EM : Donc, ce que vous dites est que nous devons nous préoccuper d’une analyse complète de notre être intérieur, afin de ne pas nous retrouver dans une position où nous continuons ce cycle éternel.

K : Oui, monsieur. Mais pas à travers l’analyse.

RW : L’analyse est de la pensée.

EM : C’est de la pensée. Oui, je comprends. Nous avons dépassé cela.

K : Observez simplement… Ce que vous observez ne doit pas être réduit à une abstraction appelée une idée.

EM : Je vois. Nous sommes vraiment à un point où la pensée n’est pas utilisée comme un processus.

K : Exactement, monsieur.

EM : Je vois.

K : Seulement l’observation.

EM : Seulement l’observation.

K : Comme un bon scientifique qui observe simplement la chose qu’il observe ; c’est-à-dire qu’elle raconte une histoire.

EM : La difficulté que j’ai est que, un jour, nous pouvons être assis à discuter de cela au niveau où nous sommes arrivés. Le lendemain, je me retrouve dans la société artificielle de la compétition où je suis pris dans ce processus éternel de pensée.

K : N’entrez pas là-dedans.

EM : Vous n’y entrez pas ? Eh bien, la question évidente est alors : comment pouvons-nous survivre ?

K : Je pense que, si nous ne faisons pas de la survie la chose la plus importante, nous survivons.

Extrait de Things of the mind