Le gardien des frontières. Entretien avec David Abram

Traduction libre Entretien de 1997 entre Jeremy Hayward et David Abram autour du premier livre de ce dernier. Jeremy Hayward : Nous pourrions peut-être commencer par parler un peu d’animisme. Il me semble que la principale chose que vous essayez de communiquer dans The Spell of the Sensuous est le sentiment que le monde n’est […]

Traduction libre

Entretien de 1997 entre Jeremy Hayward et David Abram autour du premier livre de ce dernier.

Jeremy Hayward : Nous pourrions peut-être commencer par parler un peu d’animisme. Il me semble que la principale chose que vous essayez de communiquer dans The Spell of the Sensuous est le sentiment que le monde n’est pas fait de matière morte – qu’il y a en fait une vie abondante et une intelligence partout.

David Abram : L’une des intentions fortes qui traverse le livre est l’espoir de briser ce que je considère comme une frontière très artificielle entre ce qui est animé et ce qui est inanimé, ou entre ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas.

Je voudrai tellement suggérer que tout est animé, que toutes les choses ont leur dynamisme, que tout bouge. C’est juste que certaines choses bougent beaucoup plus lentement que d’autres, de sorte que nous ne remarquons pas leur mouvement aussi facilement. Supposons que je me promène et qu’une belle paroi rocheuse attire mon attention – je pense à une falaise particulière en disant cela – et que je me trouve ému par cette présence, par cette roche, par cette immense force implacable qui me saisit chaque fois que je m’en approche. Si je suis ému par cet être, comment puis-je dire qu’il ne bouge pas ? En insistant sur le fait que le rocher lui-même ne bouge pas, je nie ma propre expérience directe.

Jeremy Hayward : Vous ne parlez pas d’un mouvement purement physique, mais d’un mouvement intérieur, d’un mouvement d’expérience.

David Abram : Oui, bien que je ne dirais pas que ce n’est pas physique. Je l’expérimente vraiment comme un mouvement palpable dans mes viscères, un engagement physique réel de mon corps par cet autre corps, cet autre dynamisme. C’est un mode de dynamisme très, très différent, mais néanmoins c’est de la chair, du matériel, de la matière.

Ainsi, la sensibilité animiste que j’essaie d’invoquer n’est pas celle qui déclare la priorité d’un esprit immatériel, ou d’une conscience, à partir duquel le monde matériel est en quelque sorte né. Je souhaite plutôt garder la foi dans la matière, et dans les particularités sensuelles du monde physique qui nous entoure. Ce monde sensuel, ce plénum matériel, n’est pas un ensemble purement objectif de processus mécaniques. La nature matérielle semble avoir sa propre spontanéité, sa propre ouverture, sa propre vie.

En un sens, j’essaie de suivre un chemin curieux entre l’idéalisme spirituel d’une grande partie du New Age, qui abandonne souvent le monde sensuel pour parler de la primauté de l’esprit ou du mental, et l’objectivisme détaché du courant scientifique dominant, qui isole pareillement notre conscience du monde sensuel en décrivant la nature comme un ensemble déterminé d’objets. Je tiens beaucoup à garder la foi dans le monde terrestre, que je ne vis pas simplement comme un ensemble d’objets. Il est tout autant un champ de sujets vivants.

Jeremy Hayward : Je ne pourrais pas être plus d’accord avec vous. C’est un sentiment de réunir l’esprit et le corps, ou plutôt, de reconnaître que l’esprit et le corps sont et ont toujours été un.

David Abram : C’est se souvenir de ce que nous sommes. Ne jamais oublier que c’est cette forme charnelle, cette langue qui bat entre mes dents en ce moment même, qui me permet d’entrer en contact avec les arbres, les grenouilles et le ciel. C’est le corps, avec son système nerveux et ses sens, qui nous met en contact avec tous ces autres êtres et nous permet de les sentir et de les expérimenter.

Jeremy Hayward : Si nous réalisons que ce que nous appelons notre esprit est une expression ou un aspect du corps, et que nous réalisons que notre corps est en continuité avec le monde physique qui nous entoure, alors comment notre expérience ne pourrait-elle pas être continue avec le monde physique ? Et si nous faisons l’expérience d’une intériorité, alors il est certain que le monde physique dans lequel nous existons doit lui aussi avoir une sorte de sens intérieur.

David Abram: Oui, tout à fait. Il y a expérience, sensibilité et sentiment à chaque point du monde environnant. Cela ne veut pas dire que le monde et moi ne faisons qu’un, ni que le sapin de Douglas est une extension de ma propre chair – pas plus que je ne suis une extension de sa chair – mais de sentir l’inhérence de l’esprit dans et comme le corps. De la même manière que le corps de cet arbre est différent de ma propre chair sensible, son expérience doit également être différente de la mienne. Il ne s’agit pas de dissoudre toute différenciation dans une sorte d’unité fade, mais de s’éveiller à une formidable diversité d’expériences. Il existe tellement de formes différentes d’expérience, de conscience et de sensibilité.

Le corps humain sait qu’il a besoin d’une multiplicité de relations avec l’ensemble de son environnement. Notre corps a coévolué avec toutes ces autres formes charnelles, tous ces autres corps – avec les cèdres, les saumons, les tempêtes de vent, la lune et le soleil, les bestioles, les plantes et les herbes de toutes formes et de toutes tailles. Les cultures que nous avons tous habités pendant quelque cinquante mille ans pratiquaient la relation avec chaque aspect de l’environnement sensuel.

Aujourd’hui, notre corps sait encore, notre système nerveux sait encore, qu’ils ont besoin de la nourriture qui provient d’une gamme complète de relations avec l’altérité. Pourtant, toute cette nourriture est exclue par une culture et un langage qui définissent l’environnement sensuel comme non sensible, comme un ensemble de processus purement passifs et automatiques. Il n’y a pas d’agence active, pas de véritable altérité, rien à quoi se rattacher ! Nous pensons que le seul endroit où nous pouvons rencontrer l’altérité est dans un autre être humain. C’est pourquoi nos corps se tournent vers nos partenaires humains, réclamant la nourriture qui ne peut provenir que d’une gamme complète de relations. Mais un autre être humain, seul, ne peut pas fournir toute cette altérité, et la tension fait rapidement voler en éclats tant de mariages et de partenariats.

Les gardes-frontières

Jeremy Hayward : La plupart des gens, lorsqu’ils sont enfants, ont ce sentiment de connexion vivante avec leur environnement. En ce qui concerne votre propre parcours, faites-vous partie de ces rares personnes qui n’ont jamais perdu cette connexion, ou est-ce quelque chose que vous avez travaillé à redécouvrir ?

David Abram : Je pense qu’il est vrai que les enfants naissent en affinité avec l’ensemble du monde sensuel, et que ce n’est que plus tard qu’ils sont en quelque sorte coupés de ce sentiment de participation imaginative avec les autres êtres. Mais la reconnaissance de la différence – la conscience de la remarquable étrangeté de ces autres êtres, l’altérité de leurs façons de vivre le monde, de se manifester et de s’exprimer – je pense que cela ne vient qu’avec la maturité.

Ainsi, un enfant naît dans un sentiment d’unité, puis progressivement, à mesure qu’il prend conscience de son caractère unique, il acquiert le sens du caractère unique des autres – de l’araignée et de la manière dont son expérience est très différente de la sienne, de la spécificité de l’écureuil et du corbeau et de la vie du vent. Que chacun de ces êtres a ses propres pouvoirs qui diffèrent des siens, et que les siens sont différents des leurs.

Ce respect pour les autres formes d’imagination ne se développe que si on le lui permet, si on laisse mûrir et s’approfondir notre sens précoce et enfantin de la continuité. Dans notre culture, cependant, notre affinité spontanée et ressentie avec le reste du monde sensuel est souvent coupée vers l’âge de six ou sept ans, à peu près au moment où l’enfant apprend à lire et à écrire à l’école. C’est à ce moment-là que l’enfant « saisi » soudainement ce que les adultes autour de lui ont tous dit, à savoir : « Regarde Johnny, c’est juste une illusion que cet arbre à l’extérieur de la maison veille sur nous – il ne fait vraiment rien du tout, sauf obéir aux lois de la chimie et de la physique ». Ainsi, l’enfant est emporté par la vision du monde particulièrement morne de la civilisation du vingtième siècle, comme si la photosynthèse n’était pas une activité étonnante et mystérieuse en soi.

Je suis certainement passé par là. Mais je suppose qu’enfant, j’étais tellement poreux, ou trop sensible, que je n’ai jamais pu me défaire de ce sentiment précoce de solidarité avec les autres êtres. Il a en quelque sorte glissé sous la surface pendant un certain temps, mais dès que j’ai pénétré dans une culture traditionnelle, il a commencé à réapparaître et à se faire sentir à nouveau.

Jeremy Hayward : Quand est-ce que c’est arrivé ?

David Abram : Eh bien, quand j’étais enfant, j’ai eu cette expérience étrange, comme je le disais, d’être quelque peu poreux. Par exemple, je prenais par inadvertance l’accent de mes interlocuteurs. Si je parlais au téléphone à quelqu’un d’un autre pays, tout le monde dans la pièce savait, grâce à mon accent, quelle était la nationalité de mon interlocuteur.

J’étais très mimétique – facilement influencée par la façon de parler ou de bouger des autres – et j’en avais souvent honte, comme si j’étais en quelque sorte faible et sans réelle intégrité. Ce n’est que plus tard, lorsque j’ai pénétré dans les cultures villageoises d’Indonésie, que j’ai découvert que cette hypersensibilité, qui est plutôt inutile dans notre société, est très, très utile à toute culture qui part du principe que tout est vivant et sensible.

Il y a toujours des individus qui sont un peu trop sensibles pour passer tout leur temps à fréquenter d’autres humains, parce qu’ils captent trop de choses des systèmes nerveux qui sont de la même forme qu’eux. Si quelqu’un de déprimé entre dans la pièce, ils se retrouvent déprimés, et si quelqu’un de joyeux entre, ils sont immédiatement joyeux. Ils sont trop facilement influencés par les autres humains, alors que leur sensibilité est tout à fait adaptée pour entrer en relation avec une forme de conscience très différente, avec un hibou, par exemple, ou un chêne, ou une fourmi.

Ces personnes particulièrement sensibles ont tendance à graviter tout naturellement à la lisière de toute culture traditionnelle, où d’un côté elles peuvent se tourner vers le collectif humain, mais de l’autre elles sont ouvertes à tout le champ des pouvoirs autres qu’humains. Ils deviennent les intermédiaires entre la culture et la terre vivante.

Je pense que toute culture digne de ce nom reconnaît le besoin de telles personnes. Ces personnes sont les gardiens des frontières, ceux qui maintiennent la frontière entre la communauté humaine et le monde sauvage, plus qu’humain, dans lequel la culture humaine s’inscrit. Leur métier ou leur travail consiste à garder cette frontière poreuse, à s’assurer qu’elle reste une membrane fluide et ne se transforme pas en une barrière statique.

Jeremy Hayward : Et David, pensez-vous que cette sensibilité, qui est particulièrement exacerbée chez ces gardiens de frontières, est quelque chose que tout le monde possède naturellement ? Pour moi, cela semble être la clé de ce que nous avons perdu dans notre culture actuelle.

David Abram : Il me semble évident que c’est une capacité que nous partageons tous ; cela fait partie de l’être humain. En même temps, il y a des gens qui sont un peu trop sensibles, peut-être jusqu’à vingt pour cent de la population, qui ne sont pas vraiment bons pour travailler au milieu de la communauté humaine. Ce n’est pas vraiment là que se trouvent leurs dons. Ils ne sont pas très doués pour prendre des décisions pour le village, mais ils sont vraiment très doués pour entrer en relation avec les autres êtres – avec les animaux ou les plantes locales – et pour capter ce dont la terre elle-même pourrait avoir besoin de notre part.

En Occident, parce que nous parlons de la terre et du reste de la nature comme d’un ensemble d’objets fondamentalement passifs et insensibles, ces gens ne savent pas quoi faire d’eux-mêmes. On ne reconnaît pas que leur sensibilité est bonne à quelque chose, qu’elle est en fait nécessaire à la culture. Ils apprennent peut-être à étouffer leurs sensations instinctives, ce qui les rend malades ; ils deviennent confus ; souvent, ils ont de gros problèmes avec le courant culturel dominant.

Tomber sous le charme

Jeremy Hayward : L’un des points clés de votre livre est le rôle du langage dans le détournement de cette sensibilité, en la voilant. Vous présentez l’idée que le tournant a été le moment où notre alphabet s’est détaché de sa connexion avec le monde naturel, où les mots que nous utilisons se sont en quelque sorte dissociés de nos perceptions.

David Abram : C’est plus complexe que ça. En fait, je ne pense pas qu’il y ait un point unique où les choses tournent mal. C’est un processus long et subtil et j’essaie de retracer certaines des étapes de cet éloignement de la nature auquel nous avons succombé, cet éloignement de la relation directe avec la terre.

Ayant été magicien de métier, je me suis d’abord intéressé à l’expérience sensorielle. Je m’intéressais à ce qui avait pu affecter nos sens si directement qu’ils étaient devenus aveugles et sourds aux autres formes de vie et de conscience qui peuplent notre monde, à tel point que nous provoquons aujourd’hui leur destruction avec désinvolture. Ce n’est pas par méchanceté que nous détruisons le monde naturel, mais par une sorte d’inconscience. Nous ne remarquons tout simplement pas que c’est là.

C’était l’énigme pour moi : comment se fait-il que nous soyons devenus si inconscients du reste de la nature ? Il me semble que la façon dont nous parlons a une profonde influence sur ce que nous voyons ou entendons du monde qui nous entoure. Notre corps rencontre directement les choses qui nous entourent en tant que puissances animées, en tant que processus puissants qui nous mettent en relation avec elles. Dans la mesure où nous parlons de ces êtres comme d’objets, nous nions notre expérience sensorielle directe.

En effet, en définissant le monde comme un ensemble d’objets, nous fermons essentiellement nos sens, car notre corps sensoriel ne fait l’expérience directe du monde que comme un champ vivant de forces. D’un autre côté, commencer à parler du monde comme étant animé et vivant, c’est commencer à rajeunir notre expérience sensorielle directe. Parler d’une manière qui est en alignement avec nos sens les rouvre à leur réciprocité avec l’environnement sensuel.

Alors, comment notre discours a-t-il pu être si coupé ? Comment en sommes-nous venus à parler de la terre comme d’un objet inerte ? D’autant plus que dans les cultures traditionnelles, on suppose que tout parle, et pas seulement les humains. Les voix et les gestes des autres animaux constituent leur propre langage. Et pas seulement les autres animaux – même le vent dans les saules est une voix avec sa propre signification. Comment avons-nous donc pu en arriver à cette étrange idée que le langage est une propriété exclusivement humaine, et que tout le reste est muet, pas vraiment expressif ?

J’ai commencé à réaliser qu’il existe un facteur qui influence directement nos sens, en même temps qu’il influence notre langage et nos façons de parler. Un facteur qui interpelle directement nos yeux et nos oreilles en même temps qu’il interpelle notre langage. Ce facteur est le mot écrit.

J’ai commencé à étudier l’émergence de l’écriture et j’ai rapidement remarqué que la plupart des cultures que nous, écologistes, vantons comme exemplaires pour leurs relations respectueuses et relativement durables avec la terre qui les entoure, comme de nombreuses cultures indigènes d’Amérique du Nord, étaient des cultures orales – des cultures qui ont traditionnellement prospéré sans aucun système formel d’écriture.

J’ai commencé à me demander ce que fait l’écriture. J’ai découvert que chaque écriture, chaque forme d’écriture, sollicite les sens de manière particulière et influence ainsi notre relation au langage et au monde des sens d’une manière très spécifique. Mais c’était une forme d’écriture en particulier – celle que nous appelons l’alphabet – qui a vraiment préparé le terrain pour le type de distance intellectuelle par rapport à la nature qui est commun à ce que nous appelons la civilisation occidentale.

Même au sein de l’écriture alphabétique (ou phonétique), il existe différentes formes d’alphabets qui ont apporté des changements uniques et spécifiques à notre façon de voir et d’entendre le monde. L’ancien aleph-beth sémitique, dont sont issus pratiquement tous les alphabets, ne comportait aucune voyelle indiquée sur la page. Lorsqu’il lisait les consonnes, le lecteur devait ajouter les voyelles, qui sont bien sûr les sons du souffle. (Les textes traditionnels hébreux présentent ce même trait.) On pourrait dire que les consonnes sont les os, et que l’on doit prêter son propre souffle à ces os pour les faire vivre et parler.

Cette absence de voyelles écrites a, par inadvertance, préservé le sens du sacré accordé au vent et au souffle par tant de cultures orales. Pour ces cultures, la parole n’est rien d’autre que le souffle façonné, et le vent invisible est le mystère même de l’esprit, ce qui donne à toute chose vie et conscience.

Pour la première fois, les Grecs ont inséré des lettres spécifiques pour les voyelles, pour les sons du souffle, et ce faisant, ils ont effectivement désacralisé l’air et le souffle. Ils nous ont permis d’oublier ce milieu invisible dans lequel nous sommes immergés, ainsi que tous les autres animaux et les plantes, ce milieu qui relie de manière palpable l’intérieur de notre corps respirant à l’intérieur des arbres et des nuages.

Le vent est le mystère des mystères pour tant de cultures orales, et pourtant, pour notre culture, l’air, le souffle et le vent sont souvent oubliés. Nous ne parlons que d’espace vide, nous ne parlons pas de l’air entre nous. C’est comme si nous avions l’impression qu’il n’y a rien là, aucun lien physique.

Jeremy Hayward : Qu’est-ce qui a séparé les gens de la nature au point qu’ils aient pu concevoir de modifier l’alphabet de cette manière ? Je me demande si la séparation du langage de son lien direct avec le monde naturel n’a pas été provoquée par quelque chose d’autre qui se passait. Par exemple, si nous examinons certaines traditions utilisant des alphabets phonétiques, comme le sanskrit ou le tibétain, nous ne trouvons pas nécessairement ce genre de déni de la nature.

David Abram : Une fois de plus, c’est pourquoi je tiens à souligner qu’il s’agit d’un processus complexe qui se déroule de manière différente dans chaque endroit. Il est remarquable de constater à quel point l’histoire de l’écriture est unique à chaque endroit où elle se produit. Lorsque l’alphabet est apparu en Inde, par exemple, il est entré en contact avec une culture orale qui était si vivante et fonctionnait à tant de niveaux de la société que l’écriture n’a jamais pu la supplanter. L’écriture a en quelque sorte été adoptée comme un complément de la culture orale, un serviteur de la narration, et les histoires sont restées primaires.

J’ai le sentiment, du moins à ce stade de ma recherche, qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait une distanciation préalable que les technologies de l’écriture commencent ensuite à incarner, comme vous le suggérez. Je pense que nos outils et nos technologies ont leur propre puissance et leur propre pouvoir, leur propre capacité à modifier ou à influencer nos relations avec le monde, et que nous devons les respecter en conséquence. L’alphabet était une chose utile et très belle qui a été adoptée par diverses cultures à travers le monde. Mais une telle technologie possède un pouvoir et une magie qui lui sont propres, et si l’on ne travaille pas avec précaution avec cette magie, cela peut s’avérer très dangereux.

Je pense que la séparation dont vous parlez, ce sentiment naissant d’une séparation entre l’esprit et le corps, est elle-même rendue possible par cette nouvelle réflexivité qui émerge entre l’intellect lettré et ses propres signes.

Les cultures sans écriture apprennent à se connaître avant tout à travers le reflet que leur renvoient les autres animaux et le paysage vivant ; beaucoup de ces cultures s’organisent de manière totémique, selon que l’on appartient au clan des tortues ou à celui des castors, etc. La société humaine se voit reflétée dans les mouvements et les motifs de la terre. Avec l’écriture phonétique, pour la première fois, les humains peuvent réfléchir sur eux-mêmes en faisant abstraction des autres animaux et de la terre locale. Ils commencent à entrer dans une relation réflexive avec leurs propres signes, une relation qui court-circuite la réciprocité ancestrale entre leurs sens et le terrain sensuel.

Ce n’est pas un hasard si le mot « spell (charmer & épeler) » a ce double sens : disposer les lettres dans le bon ordre pour former un mot, mais aussi lancer un charme magique. Car commencer à lire ou à écrire avec cette nouvelle technologie, c’était précisément déployer une nouvelle forme de magie. C’était aussi, trop souvent, jeter une sorte de sort à nos propres sens. C’est comme si, en Occident, nous étions tous sous le charme de l’alphabet. L’envoûtement de l’orthographe, pourrait-on dire.

La zone humaine autonome

Jeremy Hayward : C’est aussi une réflexion sur l’Internet et tout le monde virtuel qui fascine tant les gens. Lorsque nous avons commencé à être sous le charme de l’écriture, nous avons perdu la relation directe avec les arbres et les animaux qui nous parlaient. Maintenant que nous sommes sous le charme du Web, nous perdons la relation directe avec les autres humains. En fait, nous commençons à vivre chacun dans notre propre petite boîte.

David Abram : D’une certaine manière, il s’agit de l’accomplissement de la philosophie de Platon, de son rêve d’une dimension idéale de formes pures, antérieure au monde des sens avec tous ses travers. Le paradis des formes pures de Platon est finalement illustré dans le cyberespace. Il semble enfin nous offrir un moyen d’échapper à nos corps, de libérer nos esprits de toute incarnation. Mais bien sûr, c’est le corps qui nous lie aux autres animaux et à la terre.

Dans les formes d’écriture plus anciennes, non alphabétiques, les caractères picturaux ou idéographiques empruntaient certaines de leurs formes à l’environnement plus qu’humain. Cependant, avec l’émergence de l’alphabet phonétique, les lettres en sont venues à se référer strictement aux sons humains, et l’origine plus qu’humaine de ces formes a été oubliée. Le reste de la nature n’était plus une partie nécessaire de la pratique de la lecture et de la pensée, comme il l’avait été pendant longtemps lors de la lecture des hiéroglyphes des Mayas ou même des écritures idéographiques de la Chine.

Ce changement subtil fait toute la différence : la pensée réflexive commence maintenant à se vivre comme un pouvoir purement humain. L’acte de penser devient une dimension exclusivement humaine. Et l’Internet prolonge vraiment cela. Aucun autre organisme ne participe réellement à notre vie à travers l’écran, à l’exception, bien sûr, des organismes virtuels conçus et programmés par les humains. Nous ne faisons qu’errer à l’intérieur de notre système nerveux humain collectif. C’est ce que Jerry Mander appelle une sorte d’inceste intra-espèce.

Jeremy Hayward : Lorsque l’on pense que des millions d’ordinateurs sont reliés entre eux par ces câbles dans le monde entier, on a vraiment l’impression qu’ils prennent un corps et une intelligence qui leur sont propres. Qu’ils communiquent en quelque sorte avec nous, et qu’ils se servent presque de nous, en un sens.

David Abram : Oui, et comment pourrait-il en être autrement ? Dans une perspective animiste, tout est vivant d’une certaine manière, même l’ordinateur. Une fois que l’on relie des millions de nœuds, il est certain que la complexité fait appel à un être très mystérieux.

Les langues du pays

Jeremy Hayward : Alors comment travailler avec ce piège que nous avons créé pour nous-mêmes ? Y a-t-il une manière différente d’enseigner à nos enfants ?

David Abram : Oh mon Dieu, trop de choses envahissent ma conscience en même temps. Un aspect très important est de travailler à un rajeunissement de la culture orale, à un renouvellement du monde chargé d’histoires. Pour l’amour du ciel, les enfants sont élevés sur des écrans, à la fois sur l’écran de télévision, qui semble être le baby-sitter universel, et de plus en plus sur l’écran d’ordinateur. Avant d’entrer dans ce monde, avant même d’entrer dans un monde de textes et de mots écrits sur des pages, il me semble essentiel qu’ils entrent d’abord dans le monde des histoires.

Je parle d’histoires racontées face à face, pas lues aux enfants dans des livres. Il s’agit simplement de raconter ce qui se passe à l’intérieur de cette lisière de forêt à chaque pleine lune, ou de dire quelles sont les traces qui serpentent dans ce lit de ruisseau asséché. Quelles sont les histoires de votre lieu ? Pourquoi ce flanc de montagne a t-il cet énorme rocher à la forme étrange qui s’en détache ? Ou l’histoire de ce coin de rue, là-bas, où le lampadaire ne cesse de s’allumer et de s’éteindre – que se passe-t-il là-bas ?

Les enfants ont besoin des histoires de la terre, des histoires du monde physique, car, contrairement à d’autres formes de discours, nous habitons les histoires avec notre imagination corporelle. Nous devons faire l’expérience corporelle du langage avant de l’habiter comme un royaume désincarné d’abstractions. Nous devrions donner la priorité à l’improvisation d’histoires avec nos enfants, afin que l’enfant grandisse dans un paysage de contes, et qu’il ait le sens du langage comme quelque chose qui appartient non seulement aux humains mais à l’ensemble du monde. L’enfant qui grandit dans un monde d’histoires a le sentiment d’être immergé dans un cosmos riche de sens, un monde dans lequel des significations s’échappent de chaque branche, de chaque brin d’herbe et de chaque bec qui s’ouvre.

C’est le genre d’ancrage nécessaire pour que l’intellect lettré, et peut-être même l’esprit informatisé, soit capable de naviguer avec une certaine retenue éthique. Il ne peut le faire que s’il est ancré dans cette conscience corporelle d’être immergé dans un monde dans lequel vivent non seulement des humains, mais aussi d’autres êtres et d’autres corps.

Le lien entre la langue et la terre, le renouvellement de l’intimité oubliée entre la langue et la terre, est si important. Lorsque je parle de revitaliser la narration, c’est parce qu’il est nécessaire de rajeunir le sens dans lequel la langue et la parole sont enracinées dans des lieux particuliers, et donc que l’esprit ne flotte pas librement de la terre. Il est étrange que vous puissiez étudier dans une université à New York, en Californie, au Texas ou au Nouveau-Mexique, et que vous appreniez exactement les mêmes choses. On nous enseigne les mêmes informations parce que l’endroit où nous nous trouvons, l’écologie particulière, est considéré comme n’ayant aucune incidence sur la connaissance et la pensée.

Mais c’est une hypothèse bizarre. C’est un produit des textes, le fait qu’une fois que les mots sont écrits, ils peuvent être transportés partout. Les histoires étaient autrefois ancrées dans les détails de lieux particuliers – la façon dont les autres animaux se déplaçaient et chassaient, les plantes qui poussaient à cet endroit à telle ou telle saison, les racines qui pouvaient être mangées et celles qui ne le pouvaient pas, les plantes qui pouvaient guérir des maux spécifiques. Toutes ces connaissances locales seront perdues tant que nous n’aurons pas rétabli la dimension narrative de la parole orale qui sous-tend et fonde la couche littéraire du langage.

Jeremy Hayward : Que diriez-vous si quelqu’un venait vous voir et vous disait : « David, votre livre m’a profondément affecté et m’a rendu désespéré, en réalisant à quel point j’ai été pris dans le langage et séparé du monde naturel et ainsi de suite, que puis-je faire ? »

David Abram : Ah, il y a tellement de choses à faire. Je dirais, tout d’abord, qu’il n’y a aucun problème à être pris dans le langage parce que le langage n’est pas le coupable. Il existe de merveilleuses façons de parler qui sont fidèles à notre expérience sensorielle directe. Ce qu’il faut, c’est ralentir, faire taire un instant le bavardage incessant du cerveau, et donner un peu de place à nos yeux et à nos oreilles pour écouter toutes les autres voix qui nous entourent.

Alors pourquoi ne pas essayer d’écouter les sons, et de les laisser être des voix. Permettre à tous ces autres sons d’être significatifs. Bien sûr, ils ne parlent pas avec des mots, mais c’est quand même de la parole ; c’est quand même significatif. Nos oreilles sont alors beaucoup plus ouvertes ! Nous commençons à écouter avec nos oreilles d’animaux et à regarder le monde avec nos yeux d’animaux ! Nous commençons à redonner de la valeur à notre corps, à notre incarnation animale. C’est ainsi que nous ressentons notre appartenance à la chair de cette terre vivante, que nous accordons du temps aux plaisirs du contact sensuel avec le sol sous nos pieds et l’air qui caresse notre peau. Enlever ma chemise, même en plein hiver, et voir ce que j’éprouve dans ma chair. Enlever mes chaussures et marcher sur le sol, pieds nus, renouer le contact direct entre nous et ce qui n’est pas seulement humain.

Ces gestes sont si importants, et pourtant ils ne sont pas suffisants, car nous devons aussi communiquer les uns avec les autres. Il est nécessaire de passer de ce silence au monde de l’expression, mais de trouver des façons de parler qui soient fidèles à notre expérience sensorielle directe du monde, fidèles à notre parenté animale avec le reste du monde animé.

De nombreuses personnes ont développé une incroyable méfiance à l’égard des mots, et estiment que le langage viole l’expérience authentique. Or, ce n’est pas vrai. C’est simplement que nous avons largement oublié comment parler en tant qu’êtres terrestres, sensoriels, corporels. L’histoire est une clé importante, et une autre grande clé est la poésie, par laquelle je veux simplement dire, parler magnifiquement, parler comme un corps parle, plutôt que comme un esprit. En veillant à utiliser des mots qui font bouger ma chair, qui ont une résonance physique, qui résonnent dans ma bouche et mes muscles. Prendre soin d’utiliser des mots qui ne sont pas seulement des termes abstraits, des mots qui ont encore la terre accrochée à leurs racines, qui sentent la terre, qui sont appropriés au corps et à la terre.

Vie et profondeur

Jeremy Hayward : Et la télévision et l’ordinateur ?

David Abram : Avec l’écriture, nous avons commencé à entrer en relation avec la surface plate de la feuille de papyrus, la page plate. Celle-ci est ensuite devenue l’écran plat de la télévision ou de l’ordinateur que nous regardons. Ce sont ces surfaces plates que nous passons tant de temps à regarder qui défient vraiment l’expérience primordiale du monde perceptif comme quelque chose qui existe en profondeur – comme quelque chose qui nous enveloppe, qui a un proche et un lointain et une topologie qui change au fur et à mesure que nous nous déplaçons en son sein.

La profondeur est l’expérience d’être immergé. Il n’y a pas de dimension de profondeur dans le monde si vous n’y êtes pas. Il n’y a pas de près et de loin si vous n’êtes pas vous-même intégré dans ce champ visuel, si vous n’êtes pas situé quelque part dans ce champ.

Lorsque nous et nos enfants fixons des écrans, il n’y a pas cette expérience corporelle complète d’être situé dans l’épaisseur du champ perceptuel. Ce que cela communique à mon corps d’enfant, c’est que la nature, même celle que je regarde dans le splendide programme de PBS, est quelque chose que je regarde. Ce n’est pas quelque chose dont je fais partie. Pour moi, c’est peut-être le plus grand danger de la conscience de l’écran qui semble envahir notre civilisation : nous nous rapportons de plus en plus au monde comme à quelque chose que nous regardons plutôt que comme à quelque chose dont nous sommes immergés et imprégnés.

Je pense que l’impulsion la plus profonde dans mon travail, est de renouveler l’expérience d’être immergé, intégré, dans les profondeurs d’un monde vivant. Pour moi, c’est ce que signifie l’expression « écologie profonde ». Cela signifie simplement être dans les profondeurs de l’écologie, dans l’épaisseur de ce même monde que nous objectivons à tort comme si nous étions en dehors de lui.

Mais nous ne sommes pas en dehors de lui. Nous ne disposons pas d’un point d’observation privilégié d’où nous pourrions contempler le monde et en obtenir un schéma complet, car nous en faisons entièrement partie, nous nous situons en son sein du fait que nous sommes des entités corporelles. Nous sommes intégrés dans l’épaisseur des choses. Notre vie est continue avec celle du monde qui nous entoure. Ainsi, inviter les gens à parler de la terre comme étant vivante, c’est simplement les inviter à remarquer qu’ils sont à l’intérieur d’elle.

***

Jeremy Hayward, physicien et enseignant dans la tradition du bouddhisme tibétain. Auteur de nombreux livres.

David Abram, PhD, est un écologiste culturel et un philosophe. Il est le fondateur et le directeur créatif de l’Alliance for Wild Ethics. Il a publié plusieurs livres, dont “Becoming Animal : An Earthly Cosmology” et “The Spell of the Sensuous : Perception and Language in a More-than-Human World” (paru en français sous le titre “Comment la terre s’est tue. Pour une écologie des sens”).

Publié dans Shambhala Sun, mai 1997.

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