Gert Biesta explique la véritable raison pour laquelle nous devrions nous méfier de l’IA dans l’éducation.
Lors d’une récente visite dans une école primaire, Gert Biesta a assisté à une scène qui l’a enchanté. Dans la salle de travaux manuels, les enfants recevaient une invitation ouverte : « Voici des matériaux, du carton, de la colle et des bâtonnets. Pendant cette heure, vous pouvez fabriquer tout ce que vous voulez ». Il n’y avait aucun exemple au tableau, aucune version correcte à reproduire à la fin. Ce qui aurait pu sembler être un simple atelier de bricolage est devenu, à ses yeux, une véritable rencontre avec la liberté.
Comme Biesta l’a expliqué lors d’un entretien avec Big Think, une telle tâche est bien plus difficile que de recevoir des consignes : « C’est être confronté à sa propre liberté, lorsque vous devez vous demander : que faites-vous si personne ne vous dit quoi faire ? »
C’est cet espace que Biesta — philosophe de l’éducation très influent et professeur d’éducation publique à l’Université Maynooth, en Irlande — s’efforce de défendre depuis des décennies. Selon lui, cet espace s’est progressivement réduit dans des écoles qui privilégient la rapidité, l’efficacité de l’apprentissage et les résultats mesurables. À ses yeux, rien n’a davantage contribué à réduire cet espace que l’intelligence artificielle : une machine presque conçue pour nous faire dépasser trop vite le moment du non-savoir, avant même que nous ayons eu la moindre occasion de l’habiter véritablement.
Je peux faire tout ce travail à votre place
Les modèles de langage peuvent accélérer ou automatiser des tâches fastidieuses, et les modèles modernes produisent pour la plupart des textes cohérents et soignés, ce qui peut être extrêmement pratique. Pourtant, les salles de classe ont sans doute besoin de résistance. Les étudiants qui laissent l’IA rédiger leurs dissertations risquent de céder leur intelligence et leurs efforts à un système qui avance rapidement vers un résultat prédéfini. « Plus [les étudiants] vont vite », disait Biesta, « moins ils ont d’occasions de s’arrêter, de faire preuve de jugement ou d’affronter l’incertitude ».
Ce sont précisément ces moments qui comptent le plus pour Biesta, parce qu’ils obligent l’étudiant à s’arrêter, à demeurer dans le non-savoir et à faire face à une question plus profonde : que devriez-vous demander ? Lorsque tout est à portée de main, qu’est-ce qui vaut la peine d’être poursuivi ?
L’IA est une technologie hautement addictive. Elle vous aspire facilement et finit par vous faire vous oublier. — Gert Biesta
L’IA ne peut pas encore répondre à ce type de questions. C’est l’une des raisons pour lesquelles Biesta préfère ne pas la considérer comme une solution universelle à tous les problèmes, mais plus modestement comme un outil. Il utilise l’analogie du charpentier : si le seul outil dont vous disposez est un marteau et que vous pensez qu’il peut tout faire, vous n’êtes pas un bon charpentier.
Par-dessus tout, l’IA invite à la dépendance. « Le plus grand défi, à mon avis, est que c’est une technologie hautement addictive. Elle vous aspire facilement et finit par vous faire vous oublier », explique Biesta, estimant qu’il s’agit là d’un ancien danger que chaque nouveau cycle de technologies numériques ne fait qu’amplifier. (Les recherches sur le potentiel addictif de l’IA restent limitées et controversées, même si certaines études récentes ont observé des comportements comparables à d’autres formes de dépendance aux technologies numériques).
Biesta établit un parallèle entre les réseaux sociaux comme TikTok et l’IA générative : tous deux procurent une gratification si rapide et immédiate qu’il devient difficile de s’arrêter pour réfléchir à ce que l’on regarde ou à la manière dont on interagit avec ces technologies. « Avant même que vous ne vous en rendiez compte, vous êtes à l’intérieur du système », dit-il.
Le véritable défi, insiste-t-il, est de rester en relation avec tout ce que le monde nous offre sans se perdre. En éducation, cela signifie aider les élèves à développer et à préserver leur capacité de s’arrêter et de se demander : « Devrais-je vraiment faire cela ? »
Oiseaux, bêtes et machines
Biesta reconnaît que les machines peuvent porter certains types de jugements : ceux qui reposent sur des règles, des embranchements et des arbres de décision. Si ceci, alors cela. Une machine sait très bien faire cela. Les modèles de langage modernes sont encore plus sophistiqués, fonctionnant sur des probabilités plutôt que sur des règles strictes. Pourtant, au-delà d’un certain point, affirme-t-il, il existe toute une dimension du jugement qui ne peut être réduite à de telles procédures. Ce type de jugement relève du sens du devoir : il ne consiste pas simplement à choisir entre des options, mais à réfléchir à la direction que l’on devrait prendre.
Bien avant l’explosion de l’IA générative, Biesta utilisait déjà une machine plus simple pour illustrer cette idée : un aspirateur robot. Placez-le une première fois dans une pièce, il heurtera les pieds de table, les coins des chaises, les murs, peut-être même un chien ou un chat. Faites-le repasser dans la même pièce et il adaptera son itinéraire, devenant plus efficace et plus intelligent pour s’y déplacer. « Mais ce que l’aspirateur robot ne pourra jamais faire, c’est juger si la pièce dans laquelle on l’a placé mérite ou non d’être nettoyée », explique Biesta. Plus encore, il est incapable de se demander quel type de monde son efficacité est en train de servir : « Placez-le dans le bureau de Poutine ou dans celui de Zelensky, il fera simplement son travail ».
L’éducation devrait poser la question : que ferez-vous de ce que vous avez appris ? — Gert Biesta
Cela ne signifie pas que les machines n’apprennent pas. « Apprendre signifie que les systèmes d’intelligence artificielle peuvent s’adapter aux situations dans lesquelles ils se trouvent, et devenir meilleurs et plus rapides dans leur adaptation », explique Biesta. Mais, selon lui, la conscience morale échappe au domaine de l’apprentissage. C’est également ce qui distingue l’être humain des animaux intelligents comme des machines. « J’utilise souvent une magnifique phrase de l’ancien philosophe confucéen chinois Xunzi : “Les oiseaux et les bêtes possèdent l’intelligence, mais pas le sens du devoir”. Nous pouvons désormais ajouter : “Les oiseaux, les bêtes et les machines ont l’intelligence, mais la machine n’a pas non plus le sens du devoir” ». L’intelligence artificielle peut imiter une conscience morale, mais celle-ci doit être programmée à l’avance ; l’intelligence seule ne peut parvenir au jugement. Nous, en revanche, sommes capables d’avoir le sens du devoir. « “Que devrais-je faire ?” est toujours une question qui nous concerne », affirme Biesta.
C’est pourquoi il insiste avec autant de force sur le fait que l’apprentissage n’est pas la finalité de l’éducation : « Pour moi, c’est l’une des plus grandes confusions de la recherche et des politiques éducatives contemporaines. Les gens disent : “L’école est un lieu d’apprentissage”, ou encore : “Le travail d’un enseignant consiste à faire apprendre les élèves”. Si vous voulez apprendre, vous n’avez pas besoin d’une école ni d’un enseignant ; vous apprendrez énormément simplement en étant dans la rue ou en travaillant chez McDonald’s ».
L’intelligence s’adapte ; la conscience interrompt. Pour Biesta, la véritable finalité de l’éducation est paradoxale et provocatrice : troubler le flot de l’apprentissage. « L’éducation devrait poser la question : que ferez-vous de ce que vous avez appris ? » Sans de telles interruptions, l’apprentissage peut faire de nous des êtres sophistiqués et efficaces, tout en nous laissant moralement endormis.
Pour aider les élèves à demeurer dans ces moments de ralentissement, d’interruption et de réflexion, Biesta utilise des méthodes pédagogiques concrètes. L’une d’elles est la dissertation réflexive. Bien avant l’apparition de l’IA, il avait déjà constaté combien les étudiants pouvaient devenir habiles dans cet exercice sans pour autant en être profondément touchés. Il a donc remplacé la question habituelle : « Qu’avez-vous appris ? » par une question plus exigeante : « Pouvez-vous décrire la manière dont vous avez vécu une situation ? » — une question destinée à ramener les étudiants vers l’expérience vivante elle-même.
Garder la douleur éveillée
Ce que Biesta souhaite protéger, c’est un sentiment « d’incertitude envers soi-même ». « Lorsque les gens sont certains d’eux-mêmes à 100 %, ils deviennent très dangereux, parce qu’ils ne laissent plus aucune place au doute concernant leurs propres actions », affirme-t-il. Ce petit espace inconfortable d’incertitude constitue, selon lui, le fondement même de la conscience morale. La conscience devient une forme de double savoir : vous n’agissez pas seulement comme un organisme intelligent, vous entrez dans une relation réflexive avec vous-même. Vous vous observez agir. Et, tout en avançant, vous vous demandez si vous devriez réellement continuer d’avancer.
Il reconnaît qu’il est exigeant de maintenir vivant ce moment de doute. « Pourtant, c’est cela, mener une vie véritablement humaine », dit-il : porter en soi, de manière récurrente, cette question : « Un instant… est-ce que cela va réellement dans la bonne direction ? Suis-je entraîné vers quelque chose qui a du sens ? » Ce n’est pas tant une capacité stable qu’une pratique de vie, quelque chose qu’il faut refaire sans cesse.
Tout cela est, selon Biesta, au cœur de l’éducation. Il met en garde contre les éducateurs qui pensent devoir aider les jeunes à acquérir une confiance absolue en eux-mêmes ou simplement à découvrir leur identité. Ce que l’éducation peut faire, en revanche, c’est pratiquer une pédagogie de l’interruption : non pas dire aux jeunes comment vivre, mais interrompre leur trajectoire, bousculer leurs habitudes d’être et d’agir, afin que l’hésitation demeure possible. Il revient souvent à cette formule saisissante de Martin Buber : « La première tâche des éducateurs de notre époque est de maintenir la douleur éveillée ». Cette douleur, explique Biesta, est celle de la conscience : la difficulté de se demander régulièrement si l’on avance dans la bonne direction.
La rencontre avec le réel
Biesta se demande souvent comment nous pouvons nous aider mutuellement à préserver ces moments d’hésitation et de réflexion, non seulement chez les enfants, mais aussi chez les adultes vivant dans une société qui nous tire dans toutes les directions. Une réponse, suggère-t-il, consiste à remplir nos vies et celles de nos enfants de choses réelles. La réalité ne nous donne pas exactement ce que nous voulons, et c’est précisément là son cadeau. Elle interrompt notre élan. Elle nous ralentit. Elle rend l’hésitation possible.
« Il y a beaucoup d’inquiétudes face au fait que nous ne savons plus distinguer la vérité — avec la post-vérité, les fausses informations et tout le reste », explique Biesta. « Mais une autre crise touche aussi notre perception de ce qui est réel ». L’IA participe à cette crise. Elle a bouleversé le monde des images, que beaucoup considéraient autrefois comme des fenêtres ouvertes sur la réalité. Plus largement, la technologie envahit notre existence de mondes virtuels, des univers immersifs aux imprimantes 3D. « On dit des imprimantes 3D : “Vous pouvez imprimer tout ce que vous pouvez imaginer.” Mais alors, tout doit venir de votre imagination, et le matériau lui-même ne vous aide plus à comprendre que tout ce que vous pouvez imaginer ne mérite pas nécessairement d’être réalisé », observe Biesta.
Lorsque vous êtes confronté à quelque chose de réel, cela vous oppose une résistance. Le réel ne vous permet pas de faire absolument tout ce que vous voulez. — Gert Biesta
Selon lui, cette dérive loin du réel s’inscrit dans une tendance culturelle plus vaste : nous avons organisé la vie, dans une grande partie du monde développé, autour de la satisfaction rapide et efficace de nos désirs — le consumérisme comme manière d’être. Il cite The Impulse Society de Paul Roberts, qui montre ce qui se produit lorsque la gratification instantanée devient un principe social : « Nous ne prenons jamais le temps de nous demander ce qui mérite réellement d’être désiré ».
La rencontre avec le réel est tout autre, souligne Biesta : « Lorsque vous êtes confronté à quelque chose de réel, cela vous oppose une résistance. Le réel ne vous permet pas de faire absolument tout ce que vous voulez ». Un jardin l’enseigne parfaitement : les plantes poussent à leur propre rythme, et tenter de les forcer les détruit souvent. Plus exigeante encore est la rencontre avec un autre être humain, qui ne fera pas nécessairement ce que nous souhaitons. Cela devient particulièrement évident dans la vie d’un parent, lorsque son enfant se retourne et lui dit : « Non, je ne vais pas faire ça ! » À cet instant, vous faites face à une réalité qui refuse votre scénario. Vous ne pouvez pas simplement insister davantage pour obtenir ce que vous voulez.
C’est pourquoi Biesta invite les écoles à entourer les enfants de jardins, d’animaux et de matériaux réels. Si tout devient textuel et virtuel, prévient-il, nous perdrons l’un des rares pouvoirs qui peuvent encore nous arrêter dans notre élan et nous ramener à nous-mêmes.
Texte original publié le 21 juillet 2026 : https://bigthinkmedia.substack.com/p/the-philosopher-who-wants-schools