La simplicité de ce qui est par Joan Tollifson

Traduction libre Qu’est-ce que la vie ? A-t-elle un sens ? Où cherchons-nous le bonheur ou la libération ? Avons-nous le libre arbitre ? Qu’est-ce que l’illumination et comment puis-je l’obtenir ? Peut-on faire quelque chose pour se libérer de la dépression, de l’anxiété, des comportements compulsifs, des guerres, des holocaustes, des préjugés ? Qu’est-ce qui est spirituel (et qu’est-ce qui […]

Traduction libre

Qu’est-ce que la vie ? A-t-elle un sens ? Où cherchons-nous le bonheur ou la libération ? Avons-nous le libre arbitre ? Qu’est-ce que l’illumination et comment puis-je l’obtenir ? Peut-on faire quelque chose pour se libérer de la dépression, de l’anxiété, des comportements compulsifs, des guerres, des holocaustes, des préjugés ? Qu’est-ce qui est spirituel (et qu’est-ce qui ne l’est pas) ? Que se passe-t-il lorsque nous mourons ?

L’esprit pensant veut trouver des réponses aux questions. Lorsque vous essayez de savoir quel bus prendre ou comment construire une maison, cette capacité à trouver des réponses est une fonction utile. Mais l’esprit pensant ne sait pas quand il doit s’arrêter de penser ou quand la pensée est utile et quand elle ne l’est pas. C’est ainsi qu’en grandissant, nous vivons de plus en plus dans un monde conceptuel, en essayant de penser notre chemin vers le bonheur. Nous perdons le contact avec l’immédiateté et l’émerveillement que nous avions quand nous étions enfants.

Quand j’étais petite, ma mère me donnait un seau d’eau et un pinceau pour que je puisse peindre sur le trottoir. Je peignais ces tableaux sur le trottoir avec de l’eau, et ils disparaissaient en quelques minutes, mais cela n’avait pas d’importance car ce que j’appréciais, c’était la joie pure de le faire. Cela ne nécessitait aucune récompense, aucune louange, aucune permanence. C’était complet en soi.

Et puis, à un autre moment de ma vie, j’étais étudiante en art, et je me souviens m’être sérieusement demandé si cela valait la peine de peindre si je n’étais pas Léonard ou Picasso, si je n’étais pas parfaite. Ce sens du jeu et de la curiosité que les enfants ont si naturellement, appréciant la simplicité de l’être, est éclipsé par cette tentative de faire quelque chose de moi, de faire de « moi » un moi qui réussit.

Très souvent, lorsque nous arrivons à la spiritualité, même lorsqu’il s’agit prétendument de se réveiller de cette histoire de moi, elle se transforme en une nouvelle version de cette même histoire, centrée maintenant sur la réussite ou non de mon réveil, de ma méditation, de mon illumination. Curieusement, ce moi qui nous préoccupe tant n’est peut-être rien de plus qu’une sorte de mirage ou d’image mentale, le personnage central d’une histoire de film générée par la pensée et l’imagination, absolument non réel.

Comment pouvons-nous le découvrir ? Est-il possible de se réveiller de ce mirage mental, de cette fascination de la pensée ? Qu’est-ce qui pourrait se réveiller ? Est-ce « moi » ? Ou est-ce quelque chose d’autre ?

Là encore, l’esprit pensant cherche immédiatement des réponses. Nous recherchons des autorités et adoptons leurs points de vue. Nous nous accrochons à des idées et à des explications, et nous recherchons des expériences plus grandes et meilleures.

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La libération ne consiste pas à avoir les réponses, à vivre une expérience particulière ou à se trouver dans un état de conscience spécial qui dure éternellement. La libération n’a rien à voir avec la croyance, mais elle est, plutôt, liberté par rapport à la croyance (reconnaître la croyance, remettre en question les croyances, garder toutes les croyances fonctionnelles de manière provisoire, voir à travers les fausses croyances, voir clairement qu’aucune croyance n’est absolument vraie). L’éveil ne se produit pas dans le passé ou dans le futur, mais uniquement dans le présent. L’ici / maintenant est la seule éternité qui existe réellement. La libération ou l’illumination n’est pas quelque chose que l’on trouve ou acquiert comme une nouvelle voiture. Il ne s’agit pas d’une expérience éblouissante ou exotique comme le fait de planer en permanence sous l’effet de l’ecstasy ou du LSD. La libération consiste à voir à travers ou à se réveiller de la fascination par les fabrications et les mirages omniprésents de la pensée conceptuelle, y compris l’idée d’être une personne séparée qui a soi-disant besoin d’être libérée. La libération c’est être juste ce moment, en reconnaissant la simplicité de ce qui est et en s’éveillant à l’unicité indivise, toujours présente et toujours changeante. La libération est l’absence de la croyance que « ce n’est pas ça », et l’abandon de la recherche de l’illumination « là-bas », quelque part dans le futur. La libération c’est réaliser la vacuité (la fluidité, l’interdépendance, la relativité, l’impermanence) de toute forme apparente et l’ouverture sans limite qui est toujours Ici / Maintenant, même au milieu de la contraction ou de la résistance apparente.

La Réalité ultime est ici, bien en vue. Elle n’est jamais cachée, elle n’exige aucune croyance, et elle est totalement hors de tout doute. Elle se manifeste sous la forme de la vaisselle du petit-déjeuner, de la lessive, de la lumière du soleil sur les feuilles, de l’aboiement d’un chien, du bruit de la circulation ou de la pluie, du bourdonnement de l’ordinateur, du goût du thé, de la forme de ces mots, et de la conscience d’être et de contempler tout cela. Et ce n’est que lorsque nous décrivons tout cela avec des mots que nous avons l’impression que la « conscience » est une chose et que « le goût du thé » est autre chose. La réalité non conceptuelle de cet être qui respire, entend, voit et conscientise est indivisible, sans centre ni périphérie. Pas d’intérieur, pas d’extérieur. Pas de sujet, pas d’objet. Simplement cela, tel que c’est.

Et puis peut-être une pensée : « Il doit y avoir plus que cela dans la vie », ou « Quel est le sens de tout cela ? » ou « Qu’en est-il de l’illumination finale ? » ou « Tout cela n’est-il pas simplement la manifestation phénoménale, et n’est-ce pas une illusion ? » La pensée crée des problèmes imaginaires et tente de les résoudre. Le cerveau humain complexe a une étonnante capacité à conceptualiser, imaginer, se souvenir, projeter et penser à des choses qui n’ont aucune réalité effective. Pourtant, même ces pensées ne sont rien d’autre qu’une forme ou une expression onirique momentanée de l’Un, indivisible et Totalité illimitée.

La pensée étiquette, catégorise, évalue et réifie les perceptions toujours changeantes qui apparaissent. La pensée conceptuelle crée l’illusion hypnotique, semblable à un mirage, de choses solides, persistantes et indépendantes (y compris « moi » et « vous ») – l’illusion de la dualité et de la séparation. La pensée imagine « moi » comme un personnage distinct dans un voyage à travers le temps. Elle évoque des objectifs, des histoires de réussite et d’échec. Elle crée même l’image de « moi » comme une personne spirituelle sérieuse qui se consacre à se débarrasser du « moi ». Mais sans la pensée, où est le « moi » ? Que suis-je vraiment ?

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Est-il possible que la paix et le bien-être que nous recherchons (cette envie qui est à l’origine de tous nos désirs les plus superficiels) ne puissent être trouvés ou satisfaits par des réponses, des réalisations ou des expériences de quelque nature que ce soit ? Est-il possible que la recherche elle-même de cela « à l’extérieur » soit précisément ce qui nous empêche de remarquer que ce que nous cherchons est l’essence même de l’Ici et Maintenant ?

Et qu’est-ce que c’est ?

Ce n’est rien dont on puisse s’emparer conceptuellement, et ce n’est pas une expérience particulière (par opposition à toute autre expérience). C’est l’êtreté, le présent, le savoir, l’Essence de ce moment – ce qui est indéniablement présent au-delà de tout doute, ne nécessitant aucune preuve ou croyance, impossible à nier – le facteur commun à toutes les expériences différentes, l’essence qui est également présente avant, pendant et après (et tel que) chaque pensée, chaque contraction, chaque émotion, chaque sensation. Les mots (êtreté, savoir, être, présence, conscience, essence, expérience, conscience) ne sont que des pointeurs. Ce qu’ils désignent n’est rien que vous pouvez saisir comme un objet. En fait, il n’y a pas vraiment d’objets solides, sauf en tant qu’abstractions conceptuelles. Ce vide (ou totalité indivise) est tout ce qui existe réellement.

Et ce vide (non-chose) est vibrant de vie, vigilant, conscient, éveillé, présent. La cupidité, la recherche et la pensée peuvent sembler détruire la plénitude de l’être ou l’espace de la présence-conscience, mais une expérience peut-elle vraiment détruire la conscience, ou l’Ici/Maintenant, ou l’êtreté ?

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La conscience, à la fois dans les films de la vie éveillée et de la vie rêvée, a cette capacité étonnante de diviser apparemment la réalité illimitée et fluide de l’intelligence-énergie pure en temps et en espace et en une multiplicité infinie de formes et d’histoires. Dans la simplicité de la perception et de la sensation pures (avant la pensée et la conceptualisation), il y a diversité et variation, mais pas séparation ou dualité. Dans la perception et le ressenti purs, il y a une simple polarité, dans laquelle les opposés apparaissent ensemble inséparablement, toujours en relation les uns avec les autres. La dualité apparaît avec la pensée conceptuelle, lorsque nous imaginons que le bien et le mal sont des absolus qui existent indépendamment l’un de l’autre en réalité, et lorsque nous croyons que la lumière pourrait, éventuellement, triompher de l’obscurité. La pensée conceptuelle divise davantage, réifie et raconte des histoires sur les perceptions conditionnées, solidifiant les « choses » abstraites qu’elle a (conceptuellement) créées. Cela donne l’impression que le monde est constitué de fragments séparés et indépendants (y compris « moi », le moi apparemment séparé encapsulé dans « mon corps »), des formes qui semblent durer et persister dans le temps et qui existent « là-bas » quelque part, indépendamment de la conscience. Ces formes ne sont pas réelles, bien sûr. Ce sont des abstractions conceptuelles qui n’existent que dans la pensée et l’imagination – et dans une certaine mesure dans la perception conditionnée (si nous ne regardons pas de trop près). Mais si nous ne percevons pas à travers cette image de la réalité, similaire à un mirage, si nous y croyons et la prenons au sérieux, c’est la souffrance qui va en résulter. Nous passons notre vie à courir après des mirages, à nous battre contre des fantasmes et à essayer de survivre sous une forme qui n’existe jamais vraiment comme nous le pensons. Le Zen, l’Advaita et d’autres formes de non-dualité ont pour but de nous faire sortir de cet enfermement et de cette souffrance. Mais ce n’est pas « vous » qui se réveille et devient alors « une personne éveillée ». La notion même qu’il y a quelqu’un qui doit s’éveiller de l’illusion fait partie de l’illusion ! Le problème de l’esclavage n’existe que dans le monde de l’imagination, créé par la pensée. Le problème entier est une sorte de mirage. Ce qui est réel n’est jamais absent, et ce qui semble l’obscurcir n’est jamais réel.

Si nous portons notre attention sur la perception et le ressenti dénudés, nous pouvons découvrir que tout est un ensemble fluide et homogène dont rien ne se détache réellement. Il y a diversité et variation, mais pas de séparation. Tout se présente comme une seule et même image (une seule image entière animée), et nous ne pouvons pas trouver de frontière réelle où l’intérieur (le sujet) se transforme en extérieur (le monde). Tout ce qui est perceptible est une apparence dans et de la conscience. Nous ne faisons jamais réellement l’expérience de quoi que ce soit en dehors de la conscience. Tout apparaît ici et maintenant dans ce champ de conscience. Cela peut devenir évident comme notre expérience la plus immédiate à chaque instant – une expérience qui, en fait, ne peut jamais nous manquer, bien que nous puissions apparemment l’ignorer. La conscience ou la présence (L’ici et le maintenant) est le facteur constant de toute expérience.

Aucun mot (y compris les présents mots) ne pourra jamais saisir la réalité de ce qui est (l’éternel Maintenant ; l’infini Ici ; la nature vivante de l’expérience ; l’immédiateté ou le fait d’être ainsi). On peut en parler et le pointer de différentes manières, mais tout ce que nous disons sur la réalité n’est jamais la réalité elle-même. Nous pouvons hocher la tête en entendant cela ; néanmoins, nous avons tendance à confondre la carte avec le territoire, le concept avec la réalité. Nous nous engageons alors dans des débats et des confusions sans fin sur des dilemmes imaginaires tels que l’existence ou non du libre arbitre, l’intérêt ou non d’une quelconque pratique spirituelle, ou si le monde est réel et mérite notre attention, ou s’il n’est qu’une illusion de rêve qu’il vaut mieux ignorer, ou encore la question de savoir qui vient en premier – le cerveau ou la conscience, la poule ou l’œuf. L’esprit tourne en rond et arrive nulle part. La réalité ne peut jamais être saisie par des concepts (comme le libre arbitre ou l’absence de libre arbitre, le soi ou l’absence de soi, ceci ou cela). Tout ce que vous dites n’est jamais tout à fait juste. Aucun mot ou concept n’est jamais assez complet. Si vous dites que vous ne pouvez pas apprendre à faire du vélo parce qu’il n’y a pas de vous pour le faire, ou qu’il n’existe pas de libre arbitre, vous vous déresponsabilisez bêtement. Et pourtant, si vous regardez attentivement qui ou quoi fait du vélo ou « choisit » de le faire, vous ne trouverez rien ni personne, et vous ne pourrez pas vraiment expliquer comment, exactement, « vous » faites du vélo.

Nous pouvons discuter sans fin de qui fait du vélo, et si oui ou non ils peuvent choisir librement de le faire, ou si l’instruction et l’entraînement sont nécessaires ou seulement un obstacle, et nous pouvons discuter de la mécanique des bicyclettes et de la pratique de la bicyclette, ou raconter des histoires sur les coureurs légendaires du passé, mais finalement, aucune description ou prescription ne vous dira comment faire de la bicyclette ou ce que c’est que d’en faire. En parler, lire sur le sujet, regarder les autres le faire ou débattre de qui le fait le mieux, ce n’est pas la même chose que de le faire tout simplement. Bien sûr, l’illumination n’est pas tout à fait la même chose que faire du vélo, mais comme pour le vélo, c’est la réalité qui compte, le territoire lui-même et non la carte. Discuter de l’illumination (ou de l’éveil, ou de la libération), y penser, l’imaginer, ou la rechercher comme un événement futur sont tous des événements de la carte. Mais l’illumination est le territoire lui-même, ce qui est Ici / Maintenant, toujours présent et toujours changeant. Bien sûr, paradoxalement, même la carte (en tant que carte) est aussi le territoire, tout comme il y a quelque chose de réel dans chaque rêve et dans chaque illusion. Qu’est-ce qui est réel ? Cette réalité est inéluctable et inévitable. Elle est absolument simple et immédiate et impossible à perdre réellement.

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Maintenant, écoutez simplement les sons qui se présentent. Les bruits de la circulation, le klaxon, le cri des oiseaux, la tondeuse à gazon, la souffleuse à neige, la pluie qui tombe, le vent, le bruissement des feuilles, l’aboiement du chien, l’aspirateur, les voix des enfants, la radio, la sirène, le sifflet du train, peu importe. Écoutez les sons comme des sons purs, de la même manière que vous écoutiez de la musique. S’il n’y a aucun son là où vous êtes, écoutez le silence. Ressentez la respiration, les sensations du corps, les battements du cœur, les poussées d’énergie, l’étroitesse de la poitrine, tout ce qui peut être ressenti. Ressentez tout cela comme une sensation pure, sans étiquettes ni jugements, sans résistance, sans essayer de la corriger, de l’améliorer ou de la renforcer de quelque manière que ce soit. Voyez toutes les couleurs, les formes et les mouvements autour de vous de la même manière que vous pourriez apprécier une peinture abstraite. Remarquez que tout change constamment, et pourtant, tout se passe dans cet Ici et Maintenant toujours présent. Cette immédiateté intemporelle ne peut être ni cernée, ni évitée.

Qu’est-ce que tout cela ?

Remarquez ce qui se passe lorsque cette question est posée. L’esprit pensant se met-il instantanément à chercher la réponse ? La pensée commence-t-elle à chercher dans les dossiers spirituels (ou scientifiques, ou psychologiques) ? « Tout est Conscience », pourrait-on penser. Ou encore : « C’est la pure conscience », ou « C’est l’activité cérébrale », ou « C’est mon salon », ou « C’est le texte d’un site web », ou « C’est l’énergie de l’intelligence qui vibre selon différents modèles », ou « C’est un rêve », ou « C’est la manifestation phénoménale et je suis pure noumène ».

Peut-on voir, à l’instant, que ce ne sont que des pensées ? Ce sont des concepts, des idées, des explications, des mots, des étiquettes, des croyances. Ils peuvent avoir leur utilité, et ils peuvent être relativement plus ou moins précis en tant que pointeurs ou cartes, mais remarquez, à l’instant, que ce ne sont que des mots. Et, ils ne sont pas la réalité des sons, des sensations, des formes et des couleurs en constante évolution. Ce sont des descriptions ou des étiquettes (comme le sont tous les mots que je viens d’utiliser). Le mot « conscience » n’est pas la conscience. Toute idée sur la conscience ou sur la présence peut être mise en doute ou discutée. Mais la réalité de la conscience ou de la présence est au-delà du doute ou de la croyance. Elle n’a besoin d’aucune preuve. Le mot « conscience » semble faire de la « conscience » une chose séparée, quelque chose d’autre que les sons et les couleurs. Mais la réalité de l’instant présent n’est pas vraiment divisée en « conscience » et en « contenu ». C’est l’immédiateté fluide d’un seul et même événement. Il n’y a rien au-delà ou en dehors de lui. Il est indivisible, incontrôlable, illimité.

Pour un instant, peut-on permettre à tous les mots, étiquettes, concepts, idées et croyances de s’effacer (pas pour toujours et à jamais, mais maintenant) ? Si on les laisse tomber, que reste-t-il alors ?

L’esprit pensant est-il à la recherche de quelque chose qui demeure (une expérience, une sensation particulière, la bonne compréhension conceptuelle, l’absence de quelque chose, ou quoi que ce soit d’autre) ? Est-il possible d’aller au bout de cette activité de recherche et de la laisser tomber ? Peut-il y avoir un simple repos dans ce qui demeure réellement – ce qui est totalement inconcevable et pourtant totalement évident et impossible à éviter ? Voir, entendre, écouter, respirer – simplement cela. Pas les mots, mais la réalité. (Et si l’esprit essaie maintenant de bannir les mots et les pensées afin d’atteindre une certaine pureté non conceptuelle imaginaire, cet effort peut-il aussi être vu pour ce qu’il est ? Rien n’a besoin d’être banni, pas même cet effort ! Tout est un tout indivisible et fluide – cette apparence toujours changeante qui se produit toujours ici et maintenant.)

Chaque instant est totalement nouveau. Ne vous accrochez pas aux mots. Ils ne sont jamais tout à fait justes. Le langage est intrinsèquement dualiste. Il requiert des sujets et des objets, il réifie et divise, mais en réalité, où sont les lignes de démarcation ? Où est ce que le « dedans » devient-il le « dehors » ? Vous pouvez penser à une réponse conceptuelle, mais en regardant directement avec conscience, pouvez-vous réellement trouver une telle place ? Pouvez-vous voir que cette frontière est purement conceptuelle, qu’elle ne se trouve pas réellement dans l’expérience directe ? Ne prenez pas cela pour une croyance, mais en ce moment même, si vous fermez les yeux et prêtez une attention particulière, pouvez-vous réellement trouver l’endroit où « l’intérieur » de vous se termine et où « l’extérieur » de vous commence ? La frontière apparente entre « vous » et « tout le reste » existe-t-elle vraiment dans votre expérience réelle, ou n’est-elle en fait rien de plus qu’une idée, une image mentale, une rivière de sensations toujours changeantes, une histoire apparaissant dans la conscience ? Pouvez-vous trouver une limite à la conscience actuelle ? Vous pouvez penser à une limite, mais pouvez-vous la trouver de manière expérimentale en ce moment ?

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Ce qui est indiqué sur ce site n’est pas quelque chose que vous pouvez formuler, saisir et posséder. Le Zen, l’Advaita, le Dzogchen, le Taoïsme, l’enquête méditative, le pouvoir du présent, la conscience-présence, la non-dualité radicale – de nombreux noms ont été donnés à cette vivacité. Le danger des noms est qu’ils se solidifient, se codifient et se transforment facilement en dogmes. Ensuite, nous avons des prêtres, des écritures, des lignées, des doctrines, des guerres saintes, des blogs – les bonnes et les mauvaises voies. Vous vous considérez peut-être comme un type libre-penseur et anti-autoritaire, mais cette tendance au dogmatisme, au fondamentalisme et à l’autoritarisme peut prendre des formes de plus en plus subtiles. Il est plus facile de la voir « à l’extérieur » que de la voir en soi. Face à l’incertitude et à l’insécurité, nous voulons des réponses et être rassurés. Il est facile de se laisser aller à croire quelque chose, puis à s’identifier à ces croyances, et enfin à les défendre jusqu’à la mort (littéralement ou métaphoriquement). La croyance est toujours assombrie par le doute. Débarrassez-vous de tout ce qui peut être mis en doute, et voyez ce qui reste. Ce qui est hors de doute ne demande aucun effort pour être maintenu.

La capacité de penser de manière très complexe et abstraite est l’un de nos plus grands dons, mais c’est aussi une énorme source de souffrance. Les réactions et les comportements qui sont parfaitement logiques dans la nature sauvage deviennent souvent inutiles ou destructeurs lorsqu’ils sont transposés dans le domaine psychologique. Nous réagissons à une remarque insultante de la même manière que nous réagissons à l’attaque d’un tigre, ou nous cherchons l’illumination « là-dehors » de la même manière que nous cherchons de la nourriture et un abri, et nous nous retrouvons avec l’anxiété, la dépression, l’insomnie et la guerre globale. Nous pourrions dire que l’éveil consiste à voir à travers l’illusion, à discerner la différence entre ce qui est réel et ce qui est imaginaire. S’éveiller ne signifie pas ne plus jamais penser ou jeter toutes les cartes conceptuelles, mais cela signifie être capable de voir (dans l’instant présent) la différence entre la carte et le territoire, et cette vision devient de plus en plus subtile et raffinée.

La pensée n’est pas l’ennemi. Dans les questions pratiques, la pensée a du sens. C’est un outil merveilleux. Mais une grande partie, voire la majorité, de nos pensées n’ont rien à voir avec des questions pratiques. Il s’agit plutôt d’une sorte d’habitude de tourner en rond, de courir après des fictions mentales, de se battre avec des fantômes, d’être obsédé par des rêves. Ce type de pensée ne fonctionne jamais vraiment ou ne nous satisfait pas comme nous le souhaitons. Si vous y prêtez attention, vous commencerez à remarquer à quel point c’est douloureux, mais aussi très convaincant. Cela ressemble beaucoup à une dépendance. En fait, on pourrait dire que ce type de pensée est notre dépendance fondamentale. Vous remarquerez également que toutes ces pensées obsessionnelles sont centrées, d’une manière ou d’une autre, sur le « moi » fictif : évaluer le « moi », le juger, essayer de rendre le « moi » (ou les divers groupes auxquels je m’identifie) heureux, sûr, puissant ou éveillé. S’éveiller ne consiste pas à amener l’histoire de moi à une conclusion satisfaisante. Il s’agit de voir à travers l’histoire. Il s’agit de reconnaître que l’histoire apparaît et disparaît dans le champ illimité de la conscience. L’histoire est éphémère, irréelle, intermittente, fugace. L’éveil ne signifie pas que vous oubliez votre nom ou l’histoire de votre vie, ou que vous perdez tout sentiment d’être un individu particulier. Cela signifie simplement que l’on reconnaît que tout cela n’est qu’une apparition momentanée dans la conscience, une sorte de jeu onirique.

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Dans certains cercles spirituels, on se préoccupe beaucoup d’un éveil de type big bang, que l’on imagine être une ligne dans le sable que « vous » franchissez, après laquelle le mirage de l’encapsulation prend fin pour toujours, irrévocablement, et après laquelle « vous » êtes enfin un sage libéré ! Parmi les soi-disant chercheurs, il y a souvent une grande fascination pour les enseignants, les sages et les gourous qui ont soi-disant franchi cette ligne mythique. Tout le monde veut entendre leur histoire. Et par-dessus tout, nous voulons savoir comment cette même chose merveilleuse peut arriver à moi ! Est-il possible de voir que c’est la même vieille histoire à propos de moi ? Il peut y avoir des gens (mais seulement dans le film onirique de la vie éveillée) qui ont vécu toutes sortes d’expériences étonnantes, mais l’illumination est la fin de celui qui se soucie d’être illuminé ou non. C’est la réalisation qu’il n’y a pas, et qu’il n’y a jamais eue, de personne distincte pour être éveillé. Et peu importe combien de fois le mirage de l’encapsulation apparaît, ce n’est toujours qu’un mirage. Et ce n’est pas « moi » qui se réveille de ce mirage, car « moi » est le mirage ! En fait, ce n’est pas « moi » qui fait quoi que ce soit.

Alors que « vous » lisez ces mots en ce moment, les petites marques qui apparaissent sur cette page dans diverses combinaisons sont vues et instantanément traduites en signification. Y a-t-il quelqu’un qui fait cette activité remarquable, qui supervise tous ces processus optiques et neurologiques élaborés, ou est-ce que tout cela se produit automatiquement de lui-même ? Nous disons : « Je » lis, « Je » vois, « J’ » entends, « Je » pense, « J’ai » arrêté de fumer, « J’ai » trop mangé. Mais quel est exactement ce « je » ? Savez-vous vraiment (ou contrôlez-vous) ce que sera « votre » prochaine pensée ou « votre » prochaine action ?

Ici même, il y a la capacité de porter son attention sur son pied gauche et de remuer ses orteils. Mais comment tout cela se produit-il réellement et qu’est-ce qui l’initie ? D’où viennent la volonté et l’intention ? Dès que l’esprit tente de capturer ce qui se passe en mots, il crée instantanément le mirage de la dualité. Soudain, nous sommes apparemment perdus dans des problèmes et des énigmes imaginaires : Est-ce que j’ai le libre arbitre ? Si oui, pourquoi est-ce que je fais des choses que je ne veux pas faire ? Comment puis-je changer ? Que dois-je faire ? Puis-je faire quelque chose ? Est-ce que j’existe ?

Tout cela n’est que pensées. Chaque fois qu’il y a confusion et recherche, c’est un indice que la pensée est occupée à courir après sa propre queue. La réalité est simple. Le moment présent est simple. Ici, il n’y a pas de confusion, pas de problème, pas de libre arbitre, pas d’absence de libre arbitre. Vous faites simplement ce que vous faites. Et en fait, il n’y a pas de « vous » qui fassiez quoi que ce soit. Ce « vous » est une pensée après coup, une image mentale, une convention grammaticale, une réification d’un flux énergétique qui n’est vraiment rien du tout. En réalité, la vie se vit simplement à travers l’apparence du « vous » et du « moi ». Le fait de voir cela élimine toute culpabilité et tout blâme.

Avec la « mauvaise » combinaison de génétique, de neurochimie, de conditionnement, de provocation et d’opportunité, ce que nous considérons comme des choses horribles peut arriver. « Je » pourrais être l’auteur de telles choses, ou « vous » pourriez l’être. Et tout en souhaitant évidemment qu’un tueur en série ou un pédophile soit enfermé pour la protection de tous, en même temps, si nous regardons en profondeur, nous pouvons voir qu’ils sont irréprochables. Personne ne commettrait d’atrocités s’il avait vraiment le choix, s’il était vraiment libre. En regardant de plus près, on constate que si « j’ » étais à « leur » place (c’est-à-dire si « j’ » avais la même combinaison de génétique, de neurochimie, de conditionnement, de provocation et d’opportunité), alors « je » ferais exactement la même chose qu’« eux », car il n’y a pas de « je » ni d’« eux » à part les « chaussures » (les dix millions de conditions – nature et éducation).

Cela signifie-t-il que nous devrions être totalement passifs, inertes ou peut-être même follement licencieux parce que « tout se passe comme ça » et que « nous n’avons pas le choix » ? Non. Cela signifie que le « moi » qui pourrait apparemment choisir d’être d’une façon ou d’une autre est un fantôme, une image mentale sans substance. Cela signifie-t-il que nous sommes impuissants, que nous ne pouvons rien faire ?

Plutôt que de donner une réponse conceptuelle (oui ou non), est-il possible de vivre avec la question, de ne pas savoir ? Observez attentivement les actions qui se produisent, les choix qui sont faits et les décisions qui sont prises – des plus petites, comme se lever de sa chaise, aux plus grandes, comme se marier ou déménager à l’autre bout du pays – observez attentivement. Voyez si vous pouvez trouver celui qui a le contrôle. Pouvez-vous faire en sorte que le moment décisif arrive plus tôt que prévu, et comment cela se passe-t-il exactement ? Vous constaterez, peut-être, que vous ne pouvez trouver personne aux commandes ou dire comment « vous » faites les choses les plus simples, comme lever le bras ou lire ces mots. D’un autre côté, vous ne pouvez pas vraiment dire non plus que vous ne pouvez pas faire les choses, puisqu’il existe clairement une capacité d’agir ici même. Vous n’arrivez tout simplement pas à saisir (conceptuellement) ce que c’est exactement ou comment cela fonctionne. Et plus on apporte de la conscience à une activité particulière, plus l’activité et la conscience semblent se raffiner, et plus les possibilités s’ouvrent. Mais qui apporte la conscience à une activité ? Y a-t-il un choix à faire ? Vous constaterez peut-être que les mots et les concepts ne peuvent tout simplement pas contenir la réalité.

Ici, dans la réalité non conceptuelle, se trouvent la capacité naturelle de réponse et d’intelligence, le choix sans choix ou l’effort sans effort exercé par la vie elle-même : respirer, la circulation sanguine, penser, avoir conscience de penser, rêver, se réveiller, apparaître, disparaître – une immédiateté indivisible dans laquelle il n’y a rien de séparé pour qu’il y ait ou non le libre arbitre, pour causer ou être causé, pour naître ou mourir, pour être éveillé ou non éveillé.

La pensée divise, de toute évidence, cette immédiateté. Elle impose une grille par-dessus de la réalité fluide et la classe conceptuellement dans de petites cases. Puis elle imagine que la case A est la cause de la case B, ou que B est le résultat de A, ou que la case A a le libre arbitre de choisir entre les cases B et C, ou que A précède B dans le temps et l’espace. Tout cela n’est qu’imagination, une façon de conceptualiser. Les cases ne sont pas vraiment séparées ; les frontières n’existent pas réellement ; elles sont seulement conceptuelles, tout comme le sont les relations imaginées entre les cases, y compris le temps et l’espace. En fait, les cases ne sont pas du tout liées parce qu’ils ne sont pas deux. Et ce processus de pensée qui impose des grilles conceptuelles à la totalité est lui-même un aspect de cette même totalité, tout comme la conscience qui voit à travers les grilles imaginaires. Tout est inclus dans l’Absolu. On pourrait dire que l’Absolu inclut le relatif (le monde des grilles apparentes), mais n’est pas lié à lui. L’éveil ne signifie pas ignorer, écarter ou nier la réalité relative, mais l’éveil voit à travers elle. Il reconnaît la vacuité de toute chose. Mais dans la réalité relative, le spectacle continue, et vous (en tant que personnage apparent) jouez votre rôle, apparemment en faisant des choix et en prenant des mesures.

Ce à quoi nous pensons souvent ou ce que nous appelons des choix ne sont que des pensées qui surgissent de manière spontanée et qui peuvent ou non être suivies du résultat qu’elles semblent sélectionner. Une pensée telle que « Je vais arrêter de fumer » surgit toute seule parmi les dix millions de conditions et peut ou non être suivie de l’arrêt de fumer, car cette pensée n’a aucun pouvoir. Le « je » auquel elle se réfère est un mirage sans pouvoir, une illusion. Un mirage ne peut pas choisir d’agir (ou de ne pas agir) quoi que ce soit. Du point de vue de ce fragment imaginaire semblable à un mirage (le « moi »), l’idée de n’avoir aucun choix et aucun libre arbitre semble effrayante, comme si le « moi » devenait alors un robot sans contrôle. Mais ce dilemme apparent s’évanouit lorsque l’on réalise qu’ici, en premier lieu, il n’y a pas de « moi » pour être lié ou libre. L’action se produit, les désirs, les intentions et les aspirations se produisent, l’apprentissage se produit – mais tout cela n’est qu’un seul et même événement indivisible.

Les schémas de pensée habituels et l’existence conditionnée sont en fait assez robotiques et mécaniques, mais qu’en est-il de la conscience qui contemple tout cela et l’illumine – cette conscience est-elle mécanique et conditionnée ? Est-elle liée d’une quelconque manière ? Si vous cherchez la conscience, vous ne trouverez jamais rien, car elle n’est pas un objet extérieur à celui qui la regarde. C’est la vacuité de toute forme apparente, la non-chosité, la plénitude, l’absence de limites, la vivacité, l’éveil.

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Lorsque vous cherchez le connaisseur ou celui qui sait que « je suis ici », ou lorsque vous cherchez la conscience ou l’illimité, vous ne trouvez rien que vous pouvez saisir, et pourtant, vous trouvez tout ! Vous savez que vous (en tant que présence-conscience) êtes ici, et vous le savez avec une certitude absolue. Être ici est au-delà de tout doute. La présence Ici / Maintenant est indéniable.

Aucun mot ne peut contenir ou décrire ce qu’est cette présence. On l’a appelée la vacuité, l’illimité, le non-né, l’absolu, le Tao, la conscience pure, l’unité, la nature de Bouddha, le Soi, la Vérité, la Totalité, l’esprit un – les mots ne sont que des pointeurs. Ils pointent au-delà de la conceptualisation, vers ce qui est tout à fait évident et impossible à ignorer. Ils pointent vers l’Ici/Maintenant, l’Unique Présent Éternel (intemporel).

Et qu’est-ce que c’est ?

Toute tentative de le saisir se solde par une frustration. Et pourtant, cette immédiateté de l’expérience présente est inévitablement juste ici. Ce n’est pas quelque chose de mystique, de mystérieux, d’obscur ou de transcendantal qui vous manque ou que vous devez travailler très dur pour le voir. C’est l’expérience directe de l’instant présent. Elle est apparemment obscurcie par l’effort même de la fixer, de la saisir mentalement, de la conceptualiser. Dans cet effort et la frustration qui s’ensuit, nous nous sentons confus et séparés. Ce mouvement de la pensée qui saisit et cherche crée le mirage du « moi », le moi fantôme qui est toujours incomplet et qui semble devoir trouver ou devenir quelque chose ou tout résoudre. Le réveil consiste simplement à relâcher cette saisie mentale. Pour reprendre les termes d’un enseignant zen, se réveiller, c’est ouvrir la main de la pensée.

Le contenu de l’Ici/Maintenant, ou ce que l’on appelle parfois le moment présent ou l’expérience présente, est en perpétuel changement. Et en fait, en raison du délai de perception d’une fraction de seconde, le contenu est toujours du passé. Mais le Maintenant n’est pas dans le passé. Il est intemporel. Et l’Ici n’est pas situé quelque part en particulier. C’est l’immédiateté sans lieu dans laquelle tous les lieux apparaissent. Ici/Maintenant est sans limites, infini, éternel, toujours présent.

L’illimité est en fait omniprésent – il ne nous quitte jamais vraiment, même au milieu de la saisie et de la recherche, car même la saisie et la recherche sont une activité de ce même illimité indivisible, tout comme les vagues sont une activité de l’océan. L’illimité est la réalité omniprésente en dépit de la forme qu’il semble prendre, et jamais à cause de la forme qu’il semble prendre. Mais lorsque l’attention est absorbée par des pensées (films mentaux, soucis, obsessions), il semble que l’illimité ait été perdu. Il semble que « je » sois une personne distincte qui lutte pour retrouver l’« Unité », la « conscience » ou le « Maintenant », comme s’il s’agissait d’un objet distinct de moi que je dois trouver, saisir, comprendre, expérimenter, fusionner avec, m’y identifier ou devenir. Le monde-mirage du mental remplit l’écran et l’histoire de la séparation et du manque semble tout à fait réelle et convaincant. Et paradoxalement, toute tentative de se débarrasser du mirage semble confirmer le problème imaginaire et celui qui semble avoir le problème. La libération consiste à voir qu’il n’est pas nécessaire de trouver une sortie.

Ces pensées, et les films qu’elles déroulent sur l’écran de la conscience, sont simplement des sécrétions du cerveau, des habitudes conditionnées, une météo mentale – elles n’ont rien de personnel. Il n’est pas nécessaire de leur résister ou de les vaincre ; voyez-les simplement pour ce qu’elles sont. Voyez que le « moi » qui semble prisonnier de l’histoire n’est qu’un fantôme. Voir à quel point tout cela est transparent.

Voir le monde-mirage des pensées (et des films mentaux) pour ce qu’il est devient de plus en plus subtil. S’en prendre à soi-même parce qu’on « pense trop », c’est simplement penser davantage ! Il n’y a pas de « vous » qui fait la pensée ou la vision ; ce « vous » n’est qu’une autre pensée, une autre image mentale. La libération ne consiste pas à se débarrasser de quoi que ce soit ; il s’agit de voir que l’obstacle apparent n’a aucune réalité et que le « moi » qui veut arrêter de penser n’est qu’une autre image mentale, une autre pensée, un autre personnage de film dans une autre histoire.

L’illimité est inévitable. Il est juste là, dans l’odeur de la pluie, le chant d’un oiseau, le souffle rapide de la circulation, les sensations. Totalement vivant. Incompréhensible. Sans résultat final, sans ligne d’arrivée, sans l’événement du Big Bang, sans vous – juste ce qui est, tel que c’est. Pas besoin d’expériences exotiques. Rien à éliminer ou à retenir, et rien à acquérir ou à comprendre. Rien d’exclu. Rien de choisi. La liberté est tout à fait simple et non compliquée. S’il y a complication ou confusion, c’est un indice que la pensée est occupée à courir après sa propre queue. Et même cette poursuite de la queue n’est rien d’autre que l’illimité.

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Bien que tout soit fluide et sans division, être fasciné par l’histoire de la séparation est une expérience différente que celle de la conscience ouverte, spacieuse et radieuse. Dans les cas extrêmes de fascination, les gens torturent et exterminent des millions d’autres personnes parce que cela semble être une bonne idée. Naturellement, nous voulons nous réveiller d’une telle fascination, tant au niveau personnel que global. Mais il y a là un piège très subtil.

Résister à la souffrance ou essayer de se réveiller est en soi de la souffrance, de la confusion. Cela ne fonctionne pas parce que c’est enraciné dans l’illusion de la séparation, la même illusion et la même confusion qui génèrent la souffrance. La souffrance ne peut prendre fin ici et maintenant qu’avec l’acceptation totale de ce qui est. Accepter ne signifie pas apprécier tout ou approuver tout. Accepter ne veut pas dire ne pas agir pour changer les choses. Mais l’action qui est basée sur l’acceptation est très différente de l’action qui découle de la résistance et de la contraction. L’acceptation est un autre mot pour désigner la conscience ou l’amour inconditionnel. C’est en fait la nature même de la conscience de tout inclure et accepter. Cette acceptation n’est donc pas une tâche que nous devons accomplir. Il s’agit plutôt de reconnaître que tout est autorisé à être comme il est, évidemment, parce que c’est là ! Tout est comme il est, et en ce moment, il ne pourrait en être autrement. Mais cela ne signifie pas que cela ne peut pas ou ne veut pas changer le moment suivant.

Agir (ou ne pas agir) pour soulager une douleur, guérir une blessure ou corriger une injustice est naturel. L’univers agit. En fin de compte, ce qui est guéri sera à nouveau brisé. Toute forme est impermanente ; elle n’existe même pas de la manière que nous pensons. La véritable liberté consiste à reconnaître l’illimité qui est non né et immortel, l’illimité qui est là quelles que soient les circonstances relatives et jamais à cause des circonstances relatives.

Si le film dans lequel « vous » essayez d’obtenir cette reconnaissance commence à se jouer, et que vous vous sentez mal lorsqu’il semble que « vous » avez échoué, remarquez simplement qu’il s’agit encore d’un autre film, d’une autre apparition onirique dans la conscience, d’une autre histoire sur un personnage imaginaire. L’illimité est déjà là. Il ne peut pas être perdu (ou trouvé). La conscience inclut tout et ne s’attache à rien. Les nuages apparaissent. La contraction apparaît. La souffrance apparaît. La résistance et la tension apparaissent. L’expansion et la relaxation apparaissent. Les films mentaux apparaissent et disparaissent. Les rêves apparaissent et disparaissent. Tout disparaît dans le sommeil profond et la mort et réapparaît à nouveau dans la vie éveillée. C’est un flux et reflux illimité qui inclut absolument tout, même la contraction, la distraction, la résistance et l’apparence de séparation et d’encapsulation – même le soi-disant « mal ». Tout est là.

Reconnaître que tout est illimité ne signifie pas perdre la capacité de faire la différence entre la clarté et la confusion, et cela ne signifie pas non plus ne pas utiliser le fil dentaire ou ne pas travailler à corriger l’injustice si vous êtes poussé à le faire. L’unicité inclut le discernement et la capacité d’agir. Elle inclut la capacité de remarquer les erreurs et de les corriger. Ainsi, l’éveil ne signifie pas que nous devons nous asseoir et ne rien faire face aux problèmes parce que nous avons l’idée que tout est « bon » tel que c’est. Comme mon premier enseignant zen me l’a dit : « Vous êtes parfaite tel que vous êtes, et ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour l’amélioration. » Il y a de la place pour tout ! Mais la véritable source de toute action est la Totalité, pas la personne imaginaire séparée. Et tout ce qui se passe n’est qu’une apparence de rêve. Le dernier moment s’est déjà totalement évanoui dans l’air ! À quel point c’était réel, solide, substantiel ?

Il n’y a aucune distance entre samsara et nirvana. L’illusion de la distance est samsara, et le nirvana est simplement la réalisation que cette distance, ou séparation, est imaginaire. La libération ne consiste pas à « vous » passer de samsara au nirvana. C’est une illusion. La libération est l’absence de toute cette histoire de séparation et de manque.

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Mais en tant que croyance, tout cela n’a aucun sens. La libération ne consiste pas à adopter un nouveau système de croyances ou un nouvel ensemble de réponses (par exemple, que « Tout est Un », ou « Il n’y a rien à atteindre », ou « La conscience est tout ce qui existe », ou « Il n’y a pas de libre arbitre », ou « Tout est parfait »). La libération est la vivacité et l’immédiateté au-delà de la croyance. La libération, c’est lorsque toutes les réponses, explications et positions disparaissent, et que ce qui reste, c’est l’esprit ouvert du non-savoir.

Ainsi, il a été dit que si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le. Si vous trouvez la réponse, laissez-la tomber. La réponse d’hier est la mort d’aujourd’hui. Laisses tomber. Il n’y a rien de réel auquel s’accrocher. Il n’y a pas de personne éveillée. Il n’y a que la vision éveillée, l’être éveillée, la conscience éveillée – la clarté impersonnelle. Il n’y a pas non plus de personne non éveillée – seulement la confusion et la fascination, l’obscurcissement impersonnel. Tout cela est comme le temps – ça va et ça vient – et tout cela est un aspect du tout indivisible, inséparable de tous les autres aspects : la confusion, la clarté, le désir de s’éveiller, l’impulsion de clarifier et de guérir, les diverses formes d’enquête et d’exploration méditatives, les pratiques, le réveil des pratiques – tout cela est ce qui est.

Si vous essayez de donner un sens à tout cela et d’adopter une position ou une vue fixe, tôt ou tard, le sol sur lequel vous vous imaginez debout sera balayé. La libération n’est pas une question d’afficher la « bonne » réponse ou la « bonne » position. La réalité ne peut pas être figée ou mise en boîte. Se réveiller demande-t-il un effort ou se fait-il sans effort ? Y a-t-il un choix ou n’y a-t-il pas de choix ? Le monde est-il réel ou irréel ? Ce qui se passe a-t-il de l’importance ou non ? Serai-je encore là après la mort ou non ? De telles questions défient toute réponse parce qu’elles sont toutes ancrées dans la tentative de décrire l’indescriptible, et/ou elles sont ancrées dans des sophismes conceptuels, comme les questions sur la terre plate : Que m’arrivera-t-il si je tombe du bord de la terre ? Vous et le bord êtes tous deux imaginaires ; la question est fondée sur une idée fausse).

Dès que nous avons des mots comme « Unité », « Vide » ou « Conscience », le mot crée instantanément le sentiment illusoire d’un objet, d’une chose séparée. Mais cet objet n’est pas réel, il est conceptuel, et ce n’est pas ce que ces mots désignent. L’Illimité est inconcevable, et pourtant il est visible partout, en tant que tout.

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L’Illimité, l’unité ou la non-dualité ne signifient pas qu’un tas de pièces séparées sont maintenant réunies. Cela ne signifie pas que tout est fait d’une seule substance primaire. Cela signifie que tout est également irréel, qu’il n’y a pas de « choses » séparées à réunir, qu’il n’y a pas de substance à saisir où que ce soit. Et pourtant, cela ne signifie pas qu’il n’y a rien. La vacuité ne signifie pas le vide ou le néant sans forme. Il existe une vieille histoire zen dans laquelle un maître demande à un étudiant de saisir la vacuité. L’étudiant fait le geste de saisir une poignée d’espace vide. Le maître dit : « C’est bien, mais il y a une meilleure façon de saisir le vide ». Il saisit le nez de l’élève et le tourne. Tout est vide ! Les sensations de la torsion du nez sont le vide. Votre nez est le vide. Et le vide n’est rien d’autre que votre nez. La vacuité signifie que tout (y compris votre nez) est vide de solidité, de permanence et de séparation. La forme et la vacuité ne peuvent être séparées que par la pensée. La vérité n’est pas quelque chose de mystérieux que vous devez rechercher. Elle est simplement ceci – l’écran d’ordinateur, la forme de ces mots, le grondement de la circulation, le gargouillement de l’estomac, l’aboiement du chien, votre nez – simplement ceci. Pas du tout une chose !

En fin de compte, l’univers est un rêve éphémère, une bulle dans un flot. Essuyez votre front et vous avez tué et mutilé des milliards de micro-organismes. Les événements horribles et les malheurs sont souvent la source d’une sagesse, d’un insight, d’une compassion et d’un éveil extraordinaires. La lumière et l’obscurité sont les deux faces d’une même pièce, et il n’existe pas de pièces à face unique. En voyant cela, on accepte davantage la vie telle qu’elle est. L’illumination ne consiste pas à se rendre du côté ensoleillé de la rue et à y rester en permanence. L’illumination englobe l’ensemble du tableau. L’illumination ne signifie pas la dissociation ou l’indifférence, car c’est la réalisation que tout est moi. Les lignes de démarcation sont toutes imaginaires. L’illumination est un amour inconditionnel. Chaque goutte de rosée, chaque flocon de neige, chaque déchet dans le caniveau, chaque être humain est unique et précieux, et tout cela ne forme qu’un seul être fluide, merveilleusement diversifié mais totalement sans séparation. Lorsque nous voyons vraiment cela, nous éprouvons naturellement de la compassion pour tous les êtres, y compris nous-mêmes. Et parfois, la plus grande compassion ne ressemble pas à ce que nous considérons habituellement comme de la compassion.

Quoi qu’il en soit, que ce soit la confusion, la résistance, la douleur, le plaisir, l’effort, la félicité, l’ennui, les histoires du moi, les jugements et les préférences, le ciel clair ou l’orage, tout cela est un tout fluide qui ne peut être séparé.

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Si vous vous surprenez à chercher « le Tout » ou à essayer de vous le représenter, rappelez-vous que l’illimité n’est rien de particulier. Si vous vous surprenez à penser que la « conscience » est en fait quelque chose (un écran vide, un récipient vide ou un miroir), remarquez que ce sont toutes des images mentales, des idées conceptuelles, des objets imaginaires subtils. « Conscience » est un mot qui pointe vers la vision qui n’est jamais divisé en celui qui voit et ce qui est vu. Essayez-vous de voir ce que c’est ? Pouvez-vous voir la plaisanterie qui consiste à essayer de le faire ?

L’Illimité pointe au sans forme, à l’absence de forme. Quelle est la solidité de tout ce qui est perceptible ou concevable (toute forme, toute image, toute idée, tout souvenir, toute sensation, toute pensée, toute émotion, tout événement, tout objet, toute expérience) ? Où est votre enfance ou hier ou il y a une minute ou la dernière seconde ? À y regarder de près, tout se dissout seconde après seconde. La totalité apparente de la vie éveillée est irréelle et insaisissable. L’esprit essaie sans cesse de s’y accrocher. Il veut des réponses, des certitudes, une base solide. Quelle est cette chose entière ? L’esprit veut comprendre. La pensée imagine que « vous » pouvez prendre du recul et jeter un regard sur vous-même, sur la Totalité. Mais peu importe combien il essaie, l’œil ne peut pas se voir lui-même. Vous êtes déjà ce que vous cherchez. Vous l’avez toujours été. Il n’y a aucune possibilité de séparation. Vous ne pouvez pas ne pas être ce que vous êtes.

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Les expériences vont et viennent. Il ne s’agit pas de vivre une expérience spéciale, un grand événement, une percée finale ou une vision psychédélique quelconque. Il ne s’agit pas de regagner une expérience antérieure ou de réaliser quelque chose que vous avez lu ou imaginé. Tout cela se trouve dans le monde des apparences oniriques.

Remarquez simplement que tout (les films mentaux, les rêves, les perceptions, les pensées, la vie éveillée, les mirages, l’illusion du Moi, la dualité apparente, le temps et l’espace, les chaises, les tables, l’expansion, la contraction, les retraites de méditation, les embouteillages, tout) est sans substance ni continuité. Tout apparaît et disparaît ici même. Ici est toujours ici. C’est toujours Maintenant. Même les souvenirs du passé, les fantasmes sur le futur, et les pensées d’ailleurs ne peuvent qu’apparaître Ici et Maintenant. La conscience est présente, qu’elle apparaisse claire ou « obscurcie » par les pensées. Dans le sommeil profond, l’univers entier disparaît. Tous les mots et toutes les idées disparaissent. Même le sentiment de conscience ou de présence disparaît. Toute la quête de compréhension et d’éveil disparaît. Vous (comme tout ce qui est perceptible ou concevable) disparaissez. Il n’y a plus de « vous » pour remarquer que « vous » avez disparu ! Il ne reste rien de perceptible ou de concevable. De ce vaste vide naissent les rêves, puis le film de la vie éveillée. Une vague après l’autre s’écrase sur le rivage, et l’océan demeure. Procréer est quelque chose que l’univers fait, de la même manière que l’océan ondule. Qu’est-ce qui naît et qu’est-ce qui meurt ? L’esprit ne peut pas saisir l’illimité. Quelque chose se passe ici, mais cela ne peut être saisi par la pensée. Et cela n’a pas besoin d’être saisi ou expliqué ! Vous ne pouvez pas trouver l’unicité sans limites parce que vous êtes l’unicité sans limites. Il n’y a rien d’autre que l’unicité sans limites. Vous contenez l’univers entier et l’univers entier se manifeste en vous.

L’éveil ne consiste jamais à réaliser quelque chose qui n’est pas ici et maintenant.

La conscience ordinaire du présent. La forme de ces mots, le bourdonnement de l’ordinateur, le bruit de la circulation, la présence à l’écoute, les sensations qui apparaissent et disparaissent. Seule la pensée divise tout cela et essaie de tout comprendre. Et ce mouvement même de la pensée n’est lui-même qu’énergie et vibration, une autre apparence, une météo mentale. Pas du tout une chose.

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Alors, que faire ? Effort ou pas d’effort, pratique ou pas de pratique ? La question est comme un nuage flottant dans le ciel. Les pratiques peuvent apparaître ou disparaître, les efforts peuvent se produire ou cesser de se produire. Quoi qu’il en soit, il n’y a que cet instant présent, tel qu’il est. Ce que l’on appelle la méditation (au sens propre du terme) ne consiste pas à aller quelque part ou à réaliser quoi que ce soit. Elle n’a rien à voir avec des postures, des techniques, des résultats ou des expériences particulières. Il s’agit simplement d’une conscience sans effort, éveillée à ce qui est. C’est la découverte directe qu’il n’y a pas de méditant et qu’il n’y a pas de possibilité d’entrer ou de sortir de l’infini de l’Ici et Maintenant. Lorsque l’on voit cela, tout le concept de « méditation » disparaît. Ce qui reste n’est pas un nouveau système de croyances, mais plutôt tout, tel qu’il est.

Donc, si vous vous sentez confus, essayant de comprendre si oui ou non vous avez le libre arbitre, ou si oui ou non vous existez, ou si oui ou non vous devez méditer ou ne rien faire, ou si vous devez croire tel enseignant ou tel autre, réveillez-vous simplement maintenant de ces casse-tête mentaux. Arrêtez-vous. Regardez. Écoutez. Entendez la circulation, les oiseaux, le vent. Sentez votre respiration. Rien de spécial. Simplement le miracle extraordinaire de ce qui est réellement.

Tout ce qui fait (apparemment) obstacle, c’est l’histoire selon laquelle ce n’est pas ça, qu’il faut quelque chose de plus, de moins ou de différent. Vous ne pouvez pas faire disparaître cette histoire parce que cet effort même fait partie de l’histoire, tout comme le « vous » qui aspire à être libéré de cette histoire. Les histoires et l’illusion de l’encapsulation ne peuvent être vues pour ce qu’elles sont, que lorsqu’elles se présentent, ici et maintenant. Si elles ne sont pas perçues, il peut sembler que « vous » êtes perdu ou attaché ou en difficulté. Mais y a-t-il vraiment un « vous » qui est perdu ? L’écran est-il jamais brûlé par le feu du film ?

Les mots et les concepts sont compliqués ; la réalité est d’une simplicité absolue. Vous ne pouvez pas manger le menu ou vivre dans la carte, et ces mots sont une invitation à voir à travers toutes les croyances et les idées, même celles très subtiles de l’Advaita ou du Zen ou de ce texte. La vérité n’est pas dans le futur, mais maintenant. Elle n’est pas cachée, mais évidente et inévitable. Pas dans les concepts, mais dans l’actualité. Lorsque tout ce fouillis mental de recherche et d’essai de tout comprendre et d’essayer d’arriver quelque part est vu comme n’étant rien du tout (et rien de personnel), lorsqu’il est clair que vous êtes au-delà de toutes les apparences, et que toutes les apparences ne sont rien d’autre que vous, l’Esprit Un, alors il n’y a plus personne à éveiller. On peut appeler cela la libération, mais pourquoi devrions nous l’appeler ?

Copyright Joan Tollifson 2011

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