Jean Chevalier : Déchiffrer les nouveaux philosophes

Ce pessimisme historique conduirait au nihilisme s’il n’était contrebalancé par une éthique, née de ce pessimisme même, qui ne se contente pas de rejeter le pouvoir, mais le dénonce, le débusque, le combat par la parole. Ce n’est pas non plus anarchie. C’est l’instauration d’une parole libératrice au cœur des citadelles de l’autorité, une dissonance criante dans la fausse harmonie des contraintes. Le logos stoïcien était un principe d’ordre dans un monde chaotique, le logos de la nouvelle philosophie est un principe de contestation dans un monde trop ordonné.

Jean Chevalier : L'Europe a-t-elle une âme ?

On se demande aujourd’hui si l’Europe a jamais existé ou si, présumée existante, elle pourrait subsister. Son caractère spécifique est remis en question. Alors, que veut-on dire quand on parle de l’Europe ? Quel type d’unité est affublé de ce nom? Sur quoi se fonde-t-elle ? Mythe ou réalité, ou les deux à la fois, oscillant entre des périodes d’essor et de décadence ?

Jean Chevalier : L'islam 2e religion en France

Dans tout discours, tout désir, toute sensation, ce qui compte, c’est l’intention, non pas la matérialité sensible. Grâce à l’intention seule, la dualité disparaît. Elle confère à l’acte son sens, très souvent caché par les apparences : « Dans le sens, tout s’accorde. » Penser et agir dans le même sens, c’est abolir les oppositions, même entre les dogmes et les éthiques différentes. A cet égard, le mystique est très libéral : on peut suivre, dit-il, la voie de Jésus (« s’abstenir de la satisfaction des désirs ») ou celle de Muhammad (« supporter la tyrannie, les soucis de la femme et du monde »). Atteindre au sens suprême, quelle que soit la voie, c’est l’essentiel, et c’est l’extase. Sortir de soi, c’est se trouver : c’est réaliser le sens de sa vie, s’unir dans l’amour.

Créativité et développement de la personne

Examinons quelques uns des empêchements du fonctionnement de l’intellect lui-même. L’usage défensif et exclusif de l’intellect sous la forme de l’intellectualisme bien connu, aseptise la réalité complexe au profit d’une abstraction plus facilement manipulable. Le fonctionnement intellectuel de ce type n’a rien à voir avec la sagesse, n’a rien à voir avec la vision de la réalité, n’a rien à voir avec la libération qui peut en résulter.

Jean Chevalier : Millénarisme, messianisme, eschatologie

C’est en ces périodes de tension, de frénésie et d’incertitude que resurgissent avec plus d’insistance l’inquiétude eschatologique, les mouvements messianiques, la terreur et l’espoir millénaristes. On n’a jamais tant parlé de créativité. Après avoir tout détruit, valeurs, structures, langages, on veut tout recommencer, de la base au sommet, à partir du néant. L’orgie des bouleversements prélude à l’exaltation créatrice des commencements absolus. La régénération passe par la mort. L’« extermination » à laquelle on assiste présente le double aspect d’un achèvement, auquel on est le plus sensible, et d’un renouvellement, dont on n’aperçoit que d’obscures figures.

Jean Chevalier : De Mahomet à l’âge des réformes

Ce n’est pas en restant au niveau des généralités faciles que Mircea Eliade se montre un incomparable défricheur de sens. Il examine les mythes, rites et croyances jusque dans leurs menus détails, ne négligeant aucun trait qui puisse solliciter l’intervention de l’herméneute, pour démasquer son rôle particulier dans un ensemble traditionnel. La somme d’érudition incorporée dans cette Histoire des Croyances et des Idées religieuses est vraiment prodigieuse! Ce qui est le plus étonnant, c’est la réussite qui, loin de ressembler seulement à une savante compilation, constitue une intelligente exploration des profondeurs, la projection d’un faisceau de lumière sur ce qu’on a justement appelé «la conscience des anciens et l’inconscient des modernes». Nous sommes loin d’un James George Fraser, avec ses hâtives et superficielles généralisations.

Jean Chevalier : Les nouvelles émergences d’Edgar Morin

Toutes les manifestations de la vie s’accomplissent dans un système complexe et souvent conflictuel, tant à l’intérieur de chacun des éléments vivants qu’entre les éléments et facteurs de leur complexité. La logique dont s’inspire la Méthode n’est pas celle du tiers exclu — « logique de mort », dit Lupasco — mais celle des antagonismes inhérents en tout devenir, toute énergie, tout être. L’œuvre de Stéphane Lupasco n’est pas sans influence sur celle d’Edgar Morin, non plus que celle de Hegel.

Jean Chevalier : Quatre façons de lire la Bible : Métaphysique, structurale symboliste, matérialiste

Nous vivons au siècle de l’herméneutique. Des philosophies critiques et analytiques du langage risquent de rompre les voies habituelles de la communication sociale ou bien, au contraire, elles ouvriraient des voies nouvelles. La vie sociale tout entière est impliquée dans les débats de l’herméneutique. Cette remise en cause des sens du langage, manifestés et cachés, est un des aspects les plus significatifs d’une civilisation en radicale mutation, où les forces centrifuges semblent actuellement prédominantes. Je m’en tiendrai à quatre exemples d’herméneutique biblique, une herméneutique ontogénétique, une structurale, une symboliste, une matérialiste.

Jean Chevalier : Les traductions récentes de la Bible

L’intérêt que la Bible continue de susciter se manifeste aujourd’hui — en laissant de côté les représentations théâtrales et cinématographiques, les cercles d’études, etc. — de deux manières principales : par des traductions nouvelles ou révisées, par des essais d’interprétation inspirés des philosophies récentes. Ces multiples recherches témoignent d’une rupture d’unité, tant dans la lecture liturgique des textes sacrés que dans l’exégèse traditionnelle. Elles révèlent aussi une aspiration toujours vive à percer le mystère de la destinée humaine à travers des livres censés contenir une révélation venue de Dieu. Peut-être le fléchissement de l’enseignement officiel incite-t-il à recourir davantage aux sources de la foi, comme si le déclin de la hiérarchie libérait la recherche biblique.

Jean Chevalier : Pour mieux comprendre l'islam mystique

On n’insistera jamais assez, quand il s’agit de valeurs mystiques, sur le fait que la Parole ne découvre son sens qu’en s’incarnant dans la vie. Les musulmans repoussent toute incarnation du Verbe de Dieu parce qu’ils ne croient pas à un Dieu en trois personnes et parce qu’une Incarnation comme celle d’un Christ-Dieu contredirait, à leurs yeux, la souveraine transcendance. Mais parmi eux, en faisant par leur vie l’expérience de la vérité coranique, les mystiques ont, en quelque sorte, incarné la Parole et, en se désincarnant par leur ascèse, c’est elle qu’ils ont manifestée. Ils lui ont alors donné un sens et une valeur qui font exploser toutes les capsules des mots.