Il est des êtres « bénéfiques » — c’était une expression de Roger Godel. Elle s’appliquait tellement à lui qui certainement ne l’aurait pas admis tant étaient grande sa pudeur, son oubli de soi et cette humilité qui sont l’apanage de certains êtres exceptionnels et qui n’en sont pas moins rayonnants.
Corps subtil, corps astral, double, « corps spirituel » de saint Paul, et jusqu’à la « pensée suprême », le Noûs des gnostiques, activité psychique la plus haute du mystique, que de qualificatifs attribués à l’évocation de ce concept !… Cette « âme » est si bien dissociée de son enveloppe matérielle que l’homme a de tous temps imaginé qu’il pouvait la perdre, se la faire dérober, la vendre même, comme son bien le plus précieux, le plus inestimable…
La vérité se cache sous un grand nombre de voiles. Toute beauté est voilée. La beauté de l’âme humaine est cent fois recouverte. Les vertus de l’homme se dissimulent sous de multiples enveloppes et il lui faut plonger tout au fond de soi-même pour découvrir l’image de Dieu.
Pour beaucoup de personnes s’intéressant à ce genre d’expérience, il semble qu’il existe, qu’il doive nécessairement exister une contradiction entre ce qu’ils nomment l’« expérience ultime » et la vie quotidienne. Moi je n’ai jamais entrevu, jamais même commencé d’entrevoir cette contradiction. Je n’ai jamais senti la moindre brouille entre le fait de jouer au billard, par exemple, ou le fait d’avoir une activité sexuelle quelconque, et la nécessité de vivre cette « chose ». La nature de cette « chose » exclut une telle contradiction, de la même façon qu’elle n’exige pour briller aucune sorte de sacrifice. Cette opinion que la contradiction existe pourrait provenir du fait que, n’ayant pas l’« ultime expérience », connaissant par ouï-dire ce moi mystérieux de qui elle est l’avènement, les gens se figurent qu’il a perdu la qualité humaine. Alors, tout naturellement, ils sont amenés à imaginer une contradiction entre la vie humaine, la vie quotidienne, et « l’éveil ».
Souvent, les conditions de la vie sont telles qu’elles font de cette vie un esclavage; il semble que nous soyons condamnés à marcher entre l’eau et le puits . Pour s’élever au-dessus des contingences, il faut des ailes que tout le monde ne possède pas. Ces ailes sont attachées à l’âme; l’une est l’indépendance, l’autre, l’indifférence. Nous ne pouvons acquérir l’indépendance qu’au prix de nombreux sacrifices. Arriver à l’indifférence, alors que l’on serait naturellement porté à aimer et à sympathiser avec autrui, équivaut, semble-t-il, à s’arracher le cœur. Évidemment, lorsque l’âme parvient à déployer ses ailes, les conditions terrestres semblent disparaitre au loin et l’on est délié.
quelle que soit la voie où nous nous engageons, il ne nous est pas demandé de le faire sur des promesses vagues, invérifiables, telles que: « si vous suivez cette voie et si vous êtes bien sages de surcroît, vous irez peut-être au Paradis, plus tard, après votre bonne mort ». Il nous est demandé au contraire de suivre ce chemin avec les yeux ouverts et de nous y sentir responsables de nous-mêmes. Ces promesses vagues sont pour ceux qui s’attachent au côté extérieur de la religion, pour ceux qui dorment, pour les âmes-enfant. Et encore …
Observons cependant, puisque nous en sommes là et pour sacrifier au goût du jour, que cette discussion avec soi-même et au besoin cette bataille contre soi-même ne « censure » rien, ne « refoule » rien. Car le moment où nous décidons librement de conquérir notre liberté intérieure est le moment où nous devenons, dans le sens réel du terme, un être humain à part entière et où nous ouvrons enfin les yeux. C’est aussi le moment où les masques multiples de notre Ennemi, de celui qui nous a fait tant souffrir commencent à bouger et où nous nous prenons à soupçonner son vrai visage: et voici qu’à notre saisissement nous découvrons, sans erreur et sans dérobade possible, que cet Ennemi porte nos propres traits. Et à ce moment-là, à cette heure-là, il n’est vraiment plus question de « refoulement » ni de « censure », produit artificiels d’une contrainte morale aveugle imposée de l’extérieur à un être dont les yeux étaient bandés. Et c’est bien d’une autre lutte et d’un plus haut combat qu’il s’agit.
C’est dans la mesure où les individus prennent conscience de leur intériorité, en eux-mêmes, qu’ils seront conduits à comprendre les richesses naturelles autour d’eux. L’absence du monde végétal et naturel peut parfois en activer le désir et l’intériorisation. (Les artistes citadins connaissent parfois cette sublimation solitaire). Jusque dans les prisons, le souvenir de la fleur ou les espaces vierges a un pouvoir de référence et de rédemption. Ce qu’il y a de plus important, c’est la communion de l’homme avec sa propre nature profonde. Il est probable que les paysages naturels seront sauvés in extremis non pour eux-mêmes mais pour les hommes, leur santé menacée, ou plus rarement, pour leur unité intérieure, retrouvée.
La relation entre sujet et personne-objectif, ci-dessus brièvement énoncée, impose cette conséquence. Cette conséquence en entraîne une autre et c’est celle-là qui donne vue sur un étrange horizon : si les sujets puisent en nous la notion de notre devenir, c’est que notre esprit sait le rôle que nous jouons dans le drame de la vie, cependant que notre intelligence d’ordinaire usage, notre raison, l’ignore totalement et n’en prend conscience que sensation par sensation, action après action.
Saint François d’Assise ou Sainte Thérèse d’Avila, Abdul Kadr Jilani, Ramakrishna, Inayat Khan ou Ramana Maharshi, ou encore Sri Aurobindo (pour ne parler que de ceux qui sont passés de ce monde) nous montrent une stature qui nous semble sans commune mesure avec la nôtre. Voilà, nous disons-nous, des héros qui ont montré tous les courages, été jusqu’au bout de tous les héroïsmes, prouvé à leurs frères humains les plus hautes formes de la bénévolence et de l’amour; qui, de plus, ouvraient à ceux qui les approchaient — et par le magnétisme de leur seule présence — la voie cachée des connaissances suprasensibles, soulevés qu’ils étaient au-dessus de la condition humaine par une inspiration et une force divines. Voilà, des sortes de géants qui s’avancent en droite ligne dans leur destinée, qui marchent d’un pas assuré vers leur but, tout obstacle renversé d’avance par une espèce de détermination et de volonté vraiment surhumaines…
Oui, eh bien, si telle est la vie spirituelle, qu’irions-nous y faire, nous autres pauvres pécheurs?
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